‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 13 sur 52 · III. ÉTAT PRIMITIF DE l'hOMME. SA CHUTE · texte numérisé non relu

III. ÉTAT PRIMITIF DE l'hOMME. SA CHUTE

Passons maintenant aux peintures et aux sculptures antiques relatives à lliisloire des ancêtres du genre humain. Entre Eve et Adam s'élève Yurbre fatal. Sa forme et son espèce varient. Souvent il porte des fruits, souvent aussi il n'en a pas. Le serpent tentateur est figuré dans plusieurs de ces tableaux. Ordinairement il tourne en spirale autour de l'arbre, qu'il embrasse dans ses replis tortueux , et sa tête regarde Eve. Dans un tableau d'une chambre sépulcrale du cimetière des Sctint-s- Marcellin et Pierre, le serpent est à terre, le cou dressé.

Ces tableaux peuvent se diviser en doux classes. Les uns représentent nos premiers parents avant la chute. A cette classe appartiennent les monuments que nous avons indiqués tout à l'heure à propos de la doctrine de l'Eglise sur la création de l'homme. Adam et Eve n'y j)or!ent pas la ceinture de feuilles. Elle se rencontre pourtant dans quelques-unes de ces peintures, notamment dans un tableau du cimetière de Calixle, autrement dit Calacomhes de Saint-Sébasficn. Le péché n'est pas consommé. Eve s'apprête à recevoir la j)omme que le ser-

(2) LiBtare. palcr Adam..., curie Ucva ad Mai-iam, curro mater ad filiam. S. Bernard, de Lnudib. virg. Mntr. . tioniil. 2.

(1) Rectè err^o siib arâ maityrcs collocantui'. quia super aram Chi'istus imponitur. S. Maxiiuus Tauiiii. Scrino l.ïiii de Natal. Sanct.

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])ent lui présente, et elle est encore libre de la refuser. En donnant à nos premiers parents lattribul de la honte qui a suivi leur crime, l'artiste a voulu peut-être signifier que la faute était déjà moralement consommée par le consentement, quoiqu'elle ne le fût pas encore par l'acte matériel.

Un monument très-remarquable parmi ceux dont nous parlons ici est Tine espèce de médaillon antique en verre, trouvé dans les Catacombes. Le serpent entrelacé autour de l'arbre tient dans sa bouche, emblème de la parole séductrice, un fruit qu'il offre à Eve. Celle-ci étend une main pour le recevoir, et de l'autre main elle présente un fruit de même genre à Adam. Mais comme le chef du genre humain n'a pas encore succombé, ils ne rougissent pas de leur nudité. Cette représentation simultanée de la tentation d'Eve par le déuion et de la tentation d'Adam par Eve déjà coupable, n'est pas exactement conforme au texte de la Genèse, suivant lequel Adam ne fut pas témoin de la séduction d'Eve et de sa faute. L'artiste a négligé l'ordre successif des actes dont se comjjose l'histoire du péché originel, pour figurer par un seul tableau le fait complet de la chute. 11 s'est plus préoccupé de l'unité dogmatique du sujet que de la diversité historique. Cette combinaison qu'on remarque dans plusieurs anciens monuments relatifs au péché originel s'explique aisément. Les premiers artistes ciirétiens représentaient souvent un certain nombre de faits (iu Vieux et du Nouveau Testament sur les murs dune même chambre sépulcrale, sur les parois d'un même sarcophage. L'espace était petit, proportionnellement à la multiplicité des sujets qu'ils voulaient y figurer. Ils resserraient alors dans un même compartiment tout ce qui concernait la chute de l'homme, afin d'avoir plus de place pour les autres faits. Remarquons en passant que ces vénérables peintures des premiers siècles ont fourni d'avance une excuse à plusieurs monuments religieux du moyen âge et des temps modernes, qui s'écartent en quelque chose du texte sacré. Une critique rigoriste leur a reproché cette déviation, et ils mériteraient effectivement un blâme sévère, s'ils avaient eu la prétention de reproduire les faits avec tous leurs détails et dans leur urure de succession. Tel n'était point le but des artistes qui

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nous ont laissé ces œuvres souvent eiiipreiiiles d'un esprit profonciéuienl pieux. Il n'y avait pas chez eux mépris de la réalité Iiistorique, mais effort pour figurer avec des éléments de cette \ crilé la liaison intime des faits successifs et l'unité des faits divfM's. ÎVe soyons pas plus sévères à cet égard que ne l'étaient les premiers chrétiens , lorsqu ils s'agenouillaient dans les t liambres sépulcrales des Catacouïbes ornées de tableaux dans l'>(iuels celte hardiesse artistique a commencé à se produire. les tombeaux des martyrs lui ont obtenu pour lavenir une inli ilgence perpétuelle.

Revenons à l'antique médaillon de verre qui nous a suggéré ces observations. Il semble offrir une particularité bizarre. La première femme , représentée au monient où elle va consommer le péché , porte une parure brillante : elle a un collier et des bracelets. Cette singularité doit avoir une intention : l'artiste a voulu sans doute signifier par là qu'en se fiant à cette promesse du tentateur : Vous serez comme des dieux, Eve avait espéré une beauté éblouissante et que la vanité féminine avait eu une grande part dans l'entraînement du crime. Cet emblème renferme à la fois une leçon profonde dont la vérité s'est fait sentir dans tous les temps , et une pensée pleine d'indulgence qui rappelle ces mois de saint Ambroise : f Eve a péché » moins par méchanceté que par la mobilité de son âme (1).»

Buonarotti fait une autre remarque qui ne doit pas être négligée : «: Les fruits que l'artiste a placés sur l'arbre fatal sont )■ au nombre de sept , en comptant pour un seul la pomme > donnée par le serpent à Eve, et ensuite par elle à Adam. Je 1» crois (ju'il a voulu faire un emblème de sept vices que la dés- » obéissance de nos premiers parents a suscités dans le cœur » de rhonime (2). » Un tableau du cimetière de Callixte seml)Ie confirmer cette observation. Il y a sept pommes sur l'arbre:

(t) nia qupe mobilitate magis animi quàm pravitale pcccaverat. In Luc, \\h. VI. n. 58.

(2) Il inedesimo artifice ha faUo nclT albcro sctlo pomi, contando per imo qiiello dalo dal serpente ad Eva, e poi da Eva ad Adamo, per significare, credo io, i setti vizi suscitati nell' uomo per la disobbedienza de' primi progenitori. Osserv. sopra alcuni fr animent i di vasi antichi di vetro , trovati ne' cimîteri diRoma, p. 12, tavola I.

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celle qui est dans la bouche du serpent, laquelle est la matière propre du péché, puisqu'il la présente à Eve, peut être considérée comme étant le résumé de tous les genres de désordre figurés par les sept autres.

Les tableaux de la seconde classe sont ceux qui représentent nos premiers parents après leur prévarication. La ceinture de feuilles marque l'état de chute. On doit une attention spéciale aux monuments qui retracent l'instant où Dieu a demandé à nos premiers parents l'aveu de leur faute, où ils ont reçu de sa justice la punition et de sa miséricorde lespérance. Sur un sarcophage trouvé dans les catacombes de Saint-Sébasiieii, Dieu, sous une forme humaine, pose la main sur l'épaule d'Adam en l'interrogeant. Celui-ci indique d'un geste sa femme, qui, à son tour, repousse par un geste l'accusation, pour la renvoyer au serpent dont le corps reste invisible, mais dont la tète apparaît au sommet de l'arbre et semble régner en souveraine sur l'empire du mal. On peut remarquer la ligure du personnage qui représente le juge suprême exigeant la première confession. Elle est empreinte d'une bonté, d'un intérêt charitable , type primitif des dispositions qui doivent animer ceux que Dieu a institués les co'nfidents de toutes les misères de l'humanité.

D'autres sarcophages reproduisent le moment où Dieu prononce la sentence. D'une main il donne à Adam un faisceau d'épis , et de l'autre un agneau à Eve : l'animal mystérieux se dresse vers elle, et un de ses pieds de devant est placé dans la main du Seigneur. Quelquefois Dieu n'est pas représenté, mais seulement les deux emblèmes, les épis et l'agneau, comme on le voit dans le sarcophage de Junius Bassus : ce qui dénote que la sentence a déjà été portée et que ses effets demeurent. Le premier de ces emblèmes s'explique aisément. Dieu avait dit à Ihomnie qu'il se procurerait son pain à la sueur de son front, en labourant la terre (1). Un faisceau d'épis était naturellement le syndDole de cette loi de travail imposé au genre hujnain. L'analogie semble indiquer que l'agneau donné à Eve

(I) In laboribus comedes ex eâ... In sudorc vultùs tui vesceris pane. Gènes. f lu, 17 et 19.

(luit être aussi un emblème de la pénitence, et, en conséj ijuence , plusieurs archéologues ont pensé qu'il signifie le traj vail propre à la femme destinée à filer la laine. Mais cette ex- I plication nest-elle pas sujette à quelque difficulté? L"agneau i ligure, sur dautres sarcophages du même temps, dans la rej: présentation de loffrande qu'Abel fait au Seigneur, elil y est le type des sacrifices agréables à Dieu: le bélier apparaît aussi dans le sacrifice d'Abraham comme emblème du sacrifice de la Rédemption. Est-il probable qu'on ait donné à l'animal mystique, dans les tableaux relatifs à la chute de l'homme, une signification détournée de celle qu'il a ordinairement? Le texte même des livres saints suggère une autre interprétation. C'est à Eve qu'il a été dit qu'elle écraserait la tète du serpent , c'est à elle que la promesse du Rédempteur a été faite, et le Christ n'est -il pas, suivant l'expression même de l'Apocalypse, l'^^gneau immolé dès l'origine du monde (1). Si l'on admet cette explication, les deux emblèmes dont il s'agit ne sont pas analogues entre eux, mais contrastants. Le second signifie la délivrance, comme le premier, le faisceau d'épis, exprime la punition.

Une autre idée se présente encore pour l'explication de ces intéressantes allégories. L'emblème du faisceau d'épis se fait remarquer dans la représentation du culte primitif. Abel qui était pasteur de brebis (2) , et qui choisissait ses offrandes parmi les premiers-nés de son troupeau, apporte au Seigneur un agneau qu'il tient dans ses bras : Ca'in, agriculteur, offre un faisceau d'épis et une grappe de raisins. Les mauvaises dispositions de Ca'in firent rejeter son offrande, mais en ellemême elle était innocente et pure. Or, les premiers chrétiens savaient que les sacrifices primitifs avaient été des figures de l'oblation accomplie par celui qui est à la fois V Agneau de Dieu et le -pain de vie , le froment des élus. Dans ce point de vue , le faisceau d'épis pourrait avoir, comme l'agneau , un sens mys-

(1) la libro vitœ Agni qui occisus est ab origne mundi. Apocal., xiii. 8.

{2) Fuit autem Abel pasior ovium et Cain agiicola. Factura est autem post mullos (lies ut ofFeriet Gain de fructibus terrœ muncra Domino. Abel quoque obtulit de primogenilis grcgis sui et adipibus eorum. Gènes., iv, 2, 3, 4.

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tique relatif au Christ, et Ton serait tenté de lui attri])uer aussi cette signilication dans les œuvies des anciens artistes chrétiens , qui se rapportent à Ihistoire de la chute. Mais cette explication serait, je crois, bien moins naturelle que ne l'est celle qui le considère comme un emblème de travail et de pénitence, lorsqu'il figure auprès d'Adam coupable.

Quoi qu'il en soit, voilà trois interprétations de cette partie de lancien symlK)lisme chrétien, liée au dogme du péché originel. Suivant la première, le faisceau d"épis et lagneau sont tous deux des symboles delà pénitence. Suivant la seconde, l'un est le symbole de la pénitence, l'autre est la figure de la Rédemption. Suivant la troisième, la Rédemption est figurée par l'un'et par laiitre. De ces interprétations la première peut paraître la plus vraie. La troisième est peut-être la plus ingénieuse. La seconde est la plus belle.

L'histoire de la chute forme le premier anneau d'une chaîne de faits dont l'autre extrémité aboutit à la Rédemption. Les sujets que la déchéance primiiive fournit à l'art venaient donc se placer en quelque sorte d'eux-mêmes sous la main des artistes chrétiens, sans qu'ils eussent besoin , pour se déterminer à le reproduire, d'y être excités par quelque motif spécial, par le désir de protester contre quelques erreurs contemporaines. Ce n'est pas, en effet, contre ce dogme que les grandes hérésies des trois premiers siècles avaient dirigé leurs attaques. Le Gnosticisme , souche commune de la plupart de ces doctrines hétérodoxes, avait toujours renfermé, dans les plis et replis de ses systèmes. Vidée de la déchéance souvent exagérée. Pour la même raison , il n'y avait nul besoin pressant de consigner ce dogme dans des inscriptions monumentales. Il n'est pas , d'ailleurs , un de ceux auquel il soit naturel de faire allusion dans les épitaphes, lesquelles forment à peu près à elles seules la littérature lapidaire dont les trois premiers siècles de persécution nous ait légué l'héritage. Mais lorsque le Pélagianisme eut troublé rÉglise, en attaquant le dogme de la Rédemption dans le dogme même de la déchéance, Rome chrétienne se donna des inscriptions qui rendaient un éclatant témoignage à cet article de foi. Nous les retrouverons dans une partie de cet écrit.

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