‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 18 sur 52 · LE POISSON DES VIVANTS · texte numérisé non relu

LE POISSON DES VIVANTS

Tertiillien qui suivait les traditions du n^ siècle, dit en parlant des chrétiens et du baptême : « Nous, qui sommes les petits » poissons, nous naissons dans l'eau par la vertu de celui qui )• est notre Poisson, le poisson par excellence (1). « Nous lisons aussi dans saint Augustin : »t Ce mot est un nom mystique i> du Christ, lequel, plongé dans l'abime de notre mortalité )> comme dans des eaux profondes, a pu y être vivant, c'est-à- 1» dire, sans péché (2). » Mais ces analogies n'expliquent pas suffisamment pourquoi ce terme a été adopté dans la langue secrète des chrétiens. D'autres analogies auraient pu suggérer des mots différents. Le Sauveur s'était comparé lui-même à la vigne, et ce mot aurait aussi bien gardé le secret qu'on y aurait renfermé. D'où vient le choix singulier qui a été fait? Les archéologues des temps modernes se seraient tourmentés pour trouver la clef de cette énigme, si saint Optât de Milève et saint Prosper ne nous en avaient transmis l'explication, qui était connue à l'époque où ces Pères écrivaient. <( Ce nom, dit le premier, résume à lui seul, dans la réunion » de ses lettres , une foule de noms sacrés. Il signifie : » Jésus-Christ ^ fils de Dieu, Sauveur (5). » Le mol Poisson

(1) Nos pisciciili sccundum ichtvn noslriini nascimur. De Baptismo.

(2) In qiio nomine mystice intellifîitui- Christus, quod in hujus niorlalilalis abysso, velut in aquarum profundilale viviis, id est, sine peccato, esse poUiit. De Civit. Dei, \\h. xviii, c. 2ô.

(ô) Cujus piscis nomen secundiim appellationem griccam in uno nomine pec singulas litteias turliam sanctorum nominum continet, ichtous, quod esl laline ; JesusChristus, Dei Filins, Salvator. — Contra Parmen., 1. m, n. 2.

TRADITION MOMMENTALI-. 111)

"Il grec se compose en effel des premières lettres de ces mots. 11 reste à savoir par quelle voie on a été conduit à adopter cet acrostiche. C'est ce que nous apprend saint Prosper ; <■■ nos ■■> ancêtres, dit-il, l'ont recueilli dans les vers Sibyllins (1). >• Les mots grecs que nous venons de transcrire avaient circulé |)armi les chrétiens, comme exprimant une prédiction attribuée à la sibylle d'Erythrée. Quehju'un remar(iua que les lettres initiales formaient le nom grec de ■p()is>>on. Une fois trouvé, cet acrostiche fut reçu avec empressement : la signification vulgaire de ce terme ne révélait rien aux profanes, et il avait le double mérite d'exprimer tout à la fois par les mots qu'il résumait, la naissance divine du Verbe, et sa divine mission pour le salut du monde. 11 convenait très-bien pour être le timbre de celles des tombes chrétiennes qui se trouvaient momentanément reléguées hors de Tenceinte sacrée des sépultures. Lorscjunn pa'ien venait à passer près d'une de ces pierres sépulcrales, à lire le nom qui s'y trouvait inscrit, il pensait sans doute que ce mot faisait allusion au métier du défunt, qui avait dû être un pêcheur ou un vendeur de poissons. 3Iais, à la vue de ces lettres mystérieuses, le chrétien s'arrêtait; il regardait autour de lui pour voir si personne ne l'observait, et s'agenouillait sur cette pierre, loi'squ'il pouvait le faire sans trahir le secret de la tombe fraternelle.

Nous citerons seulement deux épitaphes terminées par cet acrostiche :

Cécilius . mari . à Cériiia

Placidina . épouse d'excellente

mémoire . avec laquelle j'ai vécu . x ans

bien méritante . sans nulle plainte . LE POISSON (2).

(1) Ichtvn namque latine Piscem saciis litleris majores nosUi inleipretati sunt. hoc ex sibyllinis versihus colligeiites; quod est, Jésus Christus Dei Filius Salvator. — De Prcndktionibns , pars m, c. 39.

(2) CECIUVS . MAniTVS . CECILIAE PLAGIDiNAE . COIVCI . OPTIMAE MEMORIAE . CV3I . QVA . VIXI . A>M1S . X BENE SENE . VL . LA . QVERELLA .

E cœmet. Basill. — Lupi, de Epitaph. Sever., p. 144.

120 CHAPITRE VIH.

Sépulcre des deux Alcinous et d'Alexandre consanguins

les trois à douze ans, fidèles, moi mère les ai envoyés avant moi,

LE POISSON (l).

Ces épitaphes ont été tirées du cimetière de Sainte-Basille , qui porte aussi le nom de Saint-IIermès, sur l'ancienne voie Salare : ce qui semble ne pas s'accorder avec ce qu'on nous dit de l'emploi de ce signe, particulièrement destiné aux tombes dispersées dans des lieux profanes. Mais d'abord ce synonyme secret du nom du Clirist a pu être gravé comme expression de la foi sur des pierres sépulcrales auxquelles il n'était pas nécessaire comme signe de reconnaissance. En second lieu, il est très-possible que les épitaphes que nous venons de rapporter aient été originairement placées ailleurs que dans les catacombes. Lorsque les chrétiens étaient obligés de se résigner à ces sépultures exceptionnelles, ce n'était pour eux qu'une mesure provisoire. Ils avaient l'intention de se conformer, aussitôt que les circonstances le permettaient, aux règles de l'Église et aux sentiments de la piété, en transportant ces cercueils dans l'asile commun des morts. C'est pour cela que le signe secret dont il s'agit nous offre un intérêt particulier parmi tous les emblèmes funèbres. On peut croire qu'il n'était pas seulement une formule de religion , mais aussi une espèce de cri de ralliement qui devait ramener ces tombes égarées et tristes dans le grand bercail des saintes sépultures.

Ce signe conventionnel, les formules que nous avons citées

précédemment, la combinaison du monogramme du Christ avec

d'autres caractères qui en déterminaient la signification,

n'étaient que les diverses parties plus ou moins transparentes

d'un système d'écriture qui exprimait, en le voilant, le mystère

de l'Incarnation et de la Rédemption. Cependant il arrivait de

temps en temps qu'un cri de foi plus explicite perçait à travers

ces voiles, comme nous le voyons par celte inscription dépré-

cative, qui est à la fois une épitaphe touchante et une belle

prière : ^. . >

Dieu qui êtes assis

à la droite du Père,

admettez dans le séjour de vos saints

la petite âme de Neclarée (i).

(1) E cœmet. S. Mermetis^ dans Lupi , de Epitaph. Sever., p. 103.

(2) E cœmeter. Priscill. BoldeUi , p. 58.

Le même acte de foi se produit aussi très-explicitement dans cette épitaphe, qui présente le méaie mélange didiomes, la même conformation de caractères, la même anomalie de diphthongues que lepitaphe de Sévéra, laquelle appartient à lan 269 :

Ermaisque lumière (i) tu vis en Dieu Seigneur Christ (2).

La peinture concourait à faire ressortir la signification de toutes ces inscriptions dogmatiques. Il est vrai que les tableaux si nombreux qui représentent les miracles opérés par le Christ n'énoncent directement que sa divine mission : ils n'expriment sa nature divine que médiatement, en ce que ces miracles prouvent qu'on doit croire tout ce que le Christ a révélé sur sa propre essence. Mais un certain nombre de tableaux réfléchissent à divers degrés les rayons de ce dogme. Sur un fragment de verre antique, trouvé dans les Catacombes, le Christ, avec une robe blanche peinte en argent, le visage, les mains, les pieds en or, est figuré entre deux étoiles, pour marquer son élévation au-dessus des cieux. L'inscription qui fait le tour de ce médaillon orbiculaire est malheureusement mutilée. Buonarotti croit qu'on peut, avec probabilité, l'interpréter ainsi : Roi béni avant les siècles. Un autre médaillon nous offre le Christ entouré de personnages de l'Ancien Testament. Cet anachronisme, plein de vérité, fait entendre que le Sauveur existait avant sa naissance temporelle, conformément à cette parole ; « Je vous le dis en vérité, avant qu'Abraham fût, » je suis. »

Les saints, les martyrs , la Vierge elle-même, sont souvent représentés les bras étendus et ouverts, ce qui caractérise, dans les anciennes peintures, l'attitude de la prière. Mais cette attitude n'est jamais donnée au Christ, non-seulement dans les tableaux qui reproduisent quelque trait de sa vie, mais encore dans ceux dont le sujet aurait permis au peintre de le figurer

(1) Le mot lumière, ma lumière, est une expicssion de tendresse qui se trouve dans les anciens poètes latins et dans les épitaphes chrétiennes. Lupi , de Epitaph. Sever., p. 191.

(2) In Musco Kircher. Lupi , ibid.

122 f.uAi'iTiir: vm.

ainsi, dans ceux où il est seul, en pied ou en buste, ou comme enfant Jésus avec sa mère qui prie. Cepejidanl TÉvangile nous apprend que le Christ lui-même a prié plusieurs fois et dans des circonstances solennelles. Mais on appréhendait qu'un tableau qui l'aurait représenté dans cet acte ne troublât les pensées des nouveaux chrétiens, quïl n'altérât dans leur esprit le sentiment et la notion de la distance qui sépare l'Auteur de la grâce et les créatures. Par l'effet de cette pieuse prudence, les peintres durent s'abstenir de donner au Christ l'attitude priante que l'Évangile pourtant leur indicjuait. Une pareille réserve contient un hommage, un acte de foi au dogme qui l'a inspiré.

Cet acte de foi se révèle , sous une forme positive, dans les tableaux où le Christ est peint avec des attributs de puissance et de gloire. Le Sauveur, dont les pieds reposent sur un coussin , est assis sur un trône majestueux que recouvre une draperie, marque de distinction. Il tient un livre ouvert ; un nimbe lumineux entoure sa tête. Le sens de ces emblèmes est clairement déterminé par le signe caractéristique de la divinité, qui est tracé, non-seulement sur le livre, mais aussi dans l'intérieur du nimbe.

Le choix des tableaux qui représentent le Christ mérite aussi une grande attention. Les œuvres d'art des temps postérieurs ont retracé, tantôt ses souffrances et ses humiliations, tantôt les signes qui ont manifesté sa bonté et sa gloire. Les monuments des Catacombes reproduisent cette seconde classe de faits, jamais la première. S'ils figurent le Sauveur sous une forme allégorique, ils l'offrent sous la gracieuse image du bon Pasteur, symbole de sa miséricorde. S'ils lui donnent d'autres attributs, ce sont toujours des attributs de puissance, de majesté , comme dans les tableaux (jue nous avons cités tout à l'heure. Quand ils représentent des traits de la viedu Sauveur, ils nous le font toujours voir ou recevant des hommages , ou opérant des miracles, ou respectueusement entouré de ses disciples. Mais l'agonie du jardin des Olives, les ignominies de la Passion, le crucifiement, la déposition dans le tombeau, ne figurent jamais. Comme ces deux classes de sujets étaient également fournis i)ar l'Évangile, il y a donc eu choix exclusif des

THADITIO-N .MOMMKNTAI.K. Iî2r»

premiers et omission calculée des seconds. Quelque raison quon puisse en donner, il en est une, ce me semble, qui -se présente naturellement et en première ligne. Elle nous est indiquée par la marche que Ton a suivie au moment où s'est opérée la transition de la première classe de ces tableaux à la seconde : ce qui a eu lieu dans les bas-reliefs des sarcophages du iv" siècle. Qu"a-t-on fait à cette époque? On n'a pas représenté d'abord les trails les plus marquants des humiliations du Sauveur. On a commencé par laisser paraître la croix, qui rappelle ces humiliations, sans en offrir limage toute vive. Mais la croix n'a pas été elle-même retracée telle qu'elle avait été vue sur le Calvaire, nue et horrible : on y a iiguré des pierres précieuses rayonnant sur toutes ses parties, afin que ce symbole d'ignominie ne put frapper les regards sans réveiller dans l'esprit des pensées de puissance et de gloire. Les précautions, empreintes dans les procédés de cette transaction graduelle, nous font voir au moins une des raisons pour lesquelles les peintures de l'époque antérieure ont toujours omis les sujets de tableau qui auraient produit le Christ dans les humiliations et dans les supplices. On a craint que ces images ne fissent plus ou moins souvent, sur l'imagination d'un certain nombre de chrétiens novices, des impressions contraires à l'idée qu'ils devaient avoir du Sauveur. Je ne dis pas que cette crainte scrupuleuse démontre rigoureusement la croyance de cette époque au dogme de la divinité du Verbe, mais je dis que ce dogme explique très-bien cette crainte. Qu'un homme ait accepté les opprobies et les souffrances pour faire triompher la vérité et la justice, l'image de ce dévouement ne troublera jamais la vénération de ses sectateurs. Régulus, dans sa cage sanglante , eût paru plus grand que sur sa chaire curule. Le pa'ien qui admirait Socrate comme un interprète de la sagesse divine, n'aurait pas été tenté dans son respect pour lui, à l'aspect d'un tableau où il l'aurait représenté buvant la ciguë comme un malfaiteur. Non, ni les tourments, ni les opprobies n'abaissent la grandeur de l'homme, mais ils font antithèse à la grandeur de Dieu. Être impassible et souffrir, être éternel et mourir, régner dans l'immensité des cieux, et passer de la flagellation au gibet, cette doctrine si nouvelle, si étrange, trans-

mise par la simple parole, était déjà une pierre d'aelioppement pour la foi naissante et infirme des néophytes, de ceux surtout chez lesquels l'imagination dominait. Eùt-il été convenable d'ajouter à la force de cette tentation en leur offrant la réprésentation toute vive de ce qui déconcertait en eux le sens humain? Les choses confiées seulement à l'oreille produisent des impressions moins fortes que celles qui sont transmises à l'âme par les yeux (1). La sagesse chrétienne avait mis cette maxime en pratique. C'est une chose admirable que cette Église, qui enfantait tant d'hommes forts mourant pour la foi dans d'affreux supplices , ait eu recours à ces ménagements de prudence et de charité maternelle pour ne pas troubler cette foi dans les esprits où elle avait encore la faiblesse de lenfance. Mais si telle a dû être la raison principale qui a fait mettre à l'écart les sujets de tableaux pris dans la Passion du Christ, cette éclipse momentanée nous rend , on peut le dire , une magnifique lumière. La divinité du Verbe, engendré avant l'aurore dans les splendeurs des cieux, est empreinte jusque dans le voile que lart chrétien de cette époque a étendu sur les abaissements du Verbe fait chair.

(1) Segnius irritant aninios demissa per aiirem ,

Quam «iiiaî sunt oculis subjecta fidelilms. Horat.

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