OREMUS
Subveniat, quaesumus , Domine, plebi tua; iu periculis inclinataî, tua, ul indiget, misoricordiacopiosa ^ ad quod te movcant Dei Virginis Genilricis, et aliorum sanctorum in pra'senti Sarcophago sepultorum mérita veneranda., quorum memoiiam devolione, quâ possunius, freqnentamus; per, etc. Mernor. istorich. delta chiesa d'Jra-Cœli , aut. Padre Casimiro.
510 CHAPITRE XMI.
ble aussi que le souvenir de larniée infernale reparait ci avec un à-propos particulier. Ce chant chrétien, chanté sur les ruines du temple de Jupiter Capitolin , rappelait qu'à ce même lieu avait été le point culminant de lidolàtrie, et que le prince des ténèbres, qui avait été chassé de ce trône, avait toujours des traits ennemis qu'il fallait repousser par la prière.
Cette église doit aussi à la même légende le privilège davoir été célébrée par un des plus beaux génies de l'Italie moderne. Dans une épître à Clément VI, Pétrarque introduit Rome, qui parle au Pape en ces termes :
« Rappelle-toi avec admiration que César Auguste, guidé » par la voix prophétique de la Sibylle, monta jadis sur le ' rocher du Capitole , et y fut stupéfait, dit-on , par une appa- « rition divine. 0 merveilleux enfant! Gloire des cieux! Fils » certain du Tout-Puissant! Celte illustre ville sera toujours » la demeure de toi et des tiens, et toujours on appellera V» Autel du ciel ce lieu où s'élève le temple qui porte le nom » de la Mère (4). »
On voit que la légende qui lie le nom d'Auguste à cette église a été bien favorisée : elle a eu des tableaux, des chants sacrés et les vers d'un grand poëte. Mais a-l-elle eu aussi, à quelque égard, l'appui de l'histoire? Peut-on croire que l'empereur Auguste a été poussé par un oracle des Sibylles à ériger le monument en question? D'une part, il n'est pas possible de ranger cette tradition parmi celles qui ont véritable autorité. Le silence des écrivains contemporains d'Auguste ne fournit pas, il est vrai, contre elle une objection tout à fait péremptoire. On sait que de pareils arguments négatifs ont été souvent en défaut, et je ne croirais pas qu'il fallût reculer
(1) Hos quidem ex multis reor adiniraberis aclus
Cœsareos, ut Tarpeio vestigia colle Fatidicœ quondam diiclu , monitisque sibjllœ Presserit Au{justus Csesar, visuque feralur Obslupuisse Deo. Quid tùm nisi talia volvens ? Aime puer, decus aethereum, stirps certa Tonanlis Ista tibi, simul atque tuis Uibs iiiclyta semper Praeslabit sedem, cœlique vocabilur Ara Iste locus surgens Matris de nomine templum.
Petrarch., Epistolar., lib. ii.
TEMPLE DK JIPITER CAPITOLIN. "Il
devant celui-ci, si nous avions ici une tradition dont on ])ourrait, avec quelque vraisemblance, rapporter l'origine à lépoque dont il s'agit. Mais cette condition nous manque. Le premier document qui signale l'existence de cette tradition, est le Lexùjue de Suidas : cette indication est bien tardive. D'un autre coté, n'y a-t-il rien de plus qu'une fable pieuse? Si cette légende est née dans le moyen-àge, a-t-elle pu surgir un beau jour comme un clianipignon, sans se lier à rien d'antérieur? Par quel ordre d'idées a-t-on pu être conduit à rêver une anecdote, attribuée à un empereur pa'ien, tandis que Timagination et la crédulité populaire s'exerçaient particulièrement sur les sujets héroïques tirés de l'histoire du Christianisme? Si, au contraire, le moyen-àge n'a pas inventé cette légende, s'il la reçue des premiers siècles, où la mémoire d'Auguste était encore si vivante, où les chrétiens se préoccupaient des prédictions répandues sous le nom des Sibylles; cette tradition de quatorze ou quinze siècles n'acquiert-elle pas plus de consistance en remontant si près de l'époque où elle aurait dû avoir son origine? Est-ce qu'on voit par l'histoire des premiers siècles, que les chrétiens d'alors avaient la manie de rattacher à certains lieux déterminés de fausses légendes pa'iennes en faveur du Christianisme? Pour moi, il me semble que, sans admettre celle dont nous parlons, il ne faut pas non plus la mépriser entièrement. Je suis fort porté à croire qu'il en est d'elle comme de beaucoup d'autres, qui, sans être matériellement vraies, ont leurs racines dans un fond historique à la fois vague et réel, semblable à ces objets lointains où l'œil ne peut saisir que quelques grandes lignes à travers les vapeurs de l'atmosphère. Voici, en effet, comment on peut expliquer l'origine, si le fait relaté par elle est imaginaire.
On sait qu'Auguste s'était montré très-préoccupé des vers sibyllins. Il avait fait rechercher toutes les copies de ces vers (]ui circulaient dans le public, et après avoir détruit celles qui lui avaient paru apocryphes, il avait renfermé les autres dans un lieu secret de son palais. Xous savons aussi que, suivant une opinion répandue à la même époque, les prédictions des Sibylles annonçaient la naissance prochaine dun enfant divin qui devait régénérer le monde : la célèbre églogue de
012 CHAPITHE XIII.
Virgile a été le brillant écho de cette opinion. Enfin, il est positif que les anciens vers des Sibylles avaient été déposés dans le souterrain du temple de Jupiter sur le Capitole, où ils étaient confiés à la garde des décemvirs. Ces trois faits historiques forment , pour ainsi dire, le terrain dans lequel a germé la légende relative à lautel augustal. Elle a pu naître de deux manières. La sollicitude d'Auguste pour les oracles des Sibylles a dû être considérée comme un témoignage de sa croyance à leurs prophéties, et par conséquent donne une preuve de sa foi à Favénement divin qu'elles annonçaient. Il était naturel de penser que cette foi avait dû s'exprimer par quelque hommage extérieur. On crut volontiers que ce qui avait dû être avait été. Lorsque lenthousiasme et l'imagination s'emparent d'une donnée historique, ils obéissent d ordinaire, dans la transformation qu'ils lui font subir, à un instinct qui les pousse à la représenter par quelque objet palpable, ou du moins sous une forme plus éclatante que le fait lui-même. Nous en avons déjà vu un exemple dans le sujet môme qui nous occupe. L'ancienne Iradition, telle qu'elle est rapportée par Suidas, parle d'un avertissement donné à Auguste par un oracle; mais dans l'antienne que nous avons citée, dans la croyance populaire exprimée par les vers de Pétrarque, il y a autre chose; lavertissement est devenu une apparition. De même la croyance d'Auguste à la fameuse prédiction aura été métamorphosée en un hommage matériel; elle aura pris un corps, elle sera devenue un autel, parce qu'un autel était éminemment le symbole de cette religieuse croyance. Mais où avait-il dû ériger cet autel? Avait-il pu hésiter? N'était-ce pas dans le premier des temples de Jupiter, puisque l'enfant prédit devait être, suivant le mot de Virgile, le rejeton de Jupiter,
Magnum Jovis incromcntum?
N'était-ce pas dans ce même temple, dépositaire des prophéties qui annonçaient sa venue?
Cette opinion a pu naître aussi par une autre voie. Nous avons dit que leglise d'Ara-Cœli avait renfermé autrefois beaucoup d'objets qui avaient appartenu à l'ancien temple. Qiudque
TEMPLE DE JUPITER CAPITOI.IN. 3i"
débris considérable, ressemblant, par ses formes, à un aufel, sera resté fixé clans quelque endroit très-apparent de cette église. On se sera arrêté avec étonnenient devant cette pierre éniginatique. En vertu de quelle prérogative ce monument impur avait-il pu élre re^q^ecté? Il faut, aura-t-on dit, qu'à l'époque où le temple est devenu une église, on ait su que cet autel avait eu une origine pure. Alors on se sera rappelé que ce temple avait été le sanctuaire des prophéties Sibyllines, à la lumièi'e desquelles le fondateur de l'empire avait vénéré, sans le connaître, l'envoyé céleste qui devait naître sous son règne. Un autel érigé à cette croyance était d'avance chrétien. On se sera expliqué par là comment il avait seul trouvé grâce dans la destruction universelle des autres, et les indices fournis par l'histoire sur la foi d'Auguste aux livres Sibyllins, sur le lieu où ces livres avaient été déposés , seront venus se concentrer dans ce débris mystérieux.
La vieille tradition relative à cette église vient d'être rajeunie dans une circonstance mémorable. Le temple du Capitole étant l'église du sénat et de la municipalité romaine, qui ont leurs palais sur cette même colline, c'est là que l'ancien municipe, ressuscité par Pie IX, s'est rendu pour assister à une messe du Saint-Esprit, avant de procéder à l'élection des sénateurs et des magistrats de la cité. A cette occasion , le prince de l'Eglise, président de Rome, a prononcé un éloquent discours devant le Pape, en lui présentant les membres de la municipalité, qu'il allait conduire au Capitole. Aussi familiarisé, par son érudition, avec l'histoire des temps passés, qu'il est sensible, par sa haute piété, à la beauté chrétienne de Rome, le cardinal Altieri a fait une allusion heureuse aux souvenirs des prophéties Sibyllines, qui flottent sous la voûte de l'église d'Ara-Cseli : « En descendant de cet illustre Quirinal, !> nous allons monter sur cette antique colline, sur laquelle » un jour se décida le sort du monde, et nous nous félicitons )• de voir ces destinées belliqueuses changées en destinées pa- » cifiques. Arrivés là, nous entrerons dans ce temple antique, » où nous retrouvons le souvenir de la voix prophétique qui '■ annonça une ère nouvelle, époque féconde d,; paix et de « prospérité. »
Cette légende, ou plutôt le fond historique dont elle est l'émanation , a donné à léglise d'Ara-Cœli un caractère spécial. En sélevant sur l'emplacement de l'ancien temple, l'église chrétienne a recueilli, avec les vieilles colonnes, les meilleurs souvenirs attachés à ce grand foyer des prédictions Sibyllines qui avaient fait pressentir au monde païen la naissance d'un Sauveur. Elle est devenue, par là même, le mémorial particulier de cette naissance. La basilique de Sainte- Marie-Majeure, où sont déposées les précieuses reliques de Bethléem, est matériellement l'église de la Crèche; celle d'Ara- Cœli l'est moralement par ses traditions. Ce caractère se réfléchit dans les usages qu'elle perpétue. C'est dans cette église que l'on conserve une ancienne figure de l'enfant Jésus, la plus vénérée de toutes les images du même genre qui sont à Rome. Chaque année, aux fêtes de Noël, on l'expose dans une crèche, près de laquelle sont représentés Auguste et la Sibylle.
Nous voyons, d'après cela, la signification de cette église, la fonction qu'elle remplit dans la transformation de Rome païenne en Rome chrétienne. Le christianisme a installé la crèche au faîte du Capitole, il a transporté, sur ce sommet plus fier que tous les palais, l'élable que le dernier des esclaves n'aurait pas voulu pour demeure : à la place de l'exaltation de l'homme, l'abaissement de Dieu.
La signification de cet édifice sacré a reçu une espèce de complément, lorsque les enfants de saint François d'Assise ont été appelés à desservir cette église. De môme que le berceau du Sauveur a été entouré d'abord par de simples et pacifiques bergers , de même l'église consacrée au souvenir de ce berceau a été confiée aux religieux qui se rapprochent le plus des derniers rangs du peuple, qui doivent être, suivant leur institut, les humbles professeurs de la paix , ainsi que les a nommés la bulle d'Innocent IV en leur donnant le monastère de Sainte-Marie-du-Capitolc (i). La sacristie a la première sta-
(1) Locum idoueum decrevimus provideudum, ubi pariter in continuae caritatis solatio conviventes pacificis sludiis commoditis alque reli(jiosiùs intendere
lileani pacis humiles professores. Quocircà monasterium S. Mariae in Ca-
pitolio eisdem fralribus iu usibus perpetuis assignantes, etc. (Bull.
Innocent. IV, an. 1250.)
TEMM.E DE JlPITEn CAIMTOLIN. "15
tue de saint François qui ait été érigée dans le Capilole du monde chrétien. L'ancienne Rome avait placé sous la voûte du temple capitolin le portrait du destructeur de Carthage. Rome chrétienne s'est empressée d'inaugurer dans le même lieu l'image de l'homme qui a le plus foulé aux pieds le monde : celui qui, par humilité, avait demandé, en mourant, qu'on Tenterràt dans l'ignoble sépulture des malfaiteurs, a pris possession, peu de temps après sa mort, de ce rendez-vous des des anciens triomphes dont le mobile ou la récompense avait été tout ce qu'il a vaincu. Quel sujet de méditation!
Passons maintenant à un autre lieu non moins éloquent, dont l'histoire, les vicissitudes, les ruines sont le plus expressif commentaire de ces paroles de l'Ecclésiaste : <: J'ai fait pour » moi de grands ouvrages... Je me suis bâti des demeures; " j'ai possédé des serviteurs et desservantes comme une grande >i famille dont j'étais le propriétaire... J'y ai entassé pour moi » l'argent et l'or, et la substance des rois et des provinces,... >• et j'ai surpassé en richesses tous ceux qui ont vécu avant » moi...
» Et m'étant mis ensuite à considérer toutes ces œuvres que » mes mains avaient faites.., j'ai vu que tout cela est vanité >• et affliction de l'àme, et que rien ne demeure sous le so- « leil(l)! :.
(!) Magnificavi oppia mea , œdificavi mihi domos ; possedi servo&et an-
cillas, mullanique familiam habui ; coacervavi mihi argentum , et aurum,
el substantiam reguin ac provinciarum... et supergressus suiu opibus omnes
qui anlè me fuerunt in Jérusalem Ciimque me convertissem ad universa
opéra quae fecerant manus meae , vidi in omnibus vanitatem et affliclionem
animi , et nihil perraaneresub sole. {Ecclesiast.. c. ii . v. 4etsuiv.)