‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 45 sur 52 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Elle est tombée la grande Babylonc.

(Apocal. . c. XVIII, V. 2.)

De tous les points du globe , que les annales des révolutions humaines signalent à notre attention, le plus illustre peut-être est la petite colline qui a vu naître sur son plateau , à sept siècles d'intervalle, la cabane de Romulus et le palais d'Auguste. Les souvenirs de trois mille ans planent comme un nuage de gloire sur cette motte de terre. En remontant par la pensée à travers sa brillante et orageuse histoire, on arrive à l'âge presque patriarchal , où quelques constructions commencent à apparaître sur le mont Palatin. La description que Virgile a faite de ces lieux, tels qu'ils étaient à cette époque, acquiert un intérêt que nous n'étions guères habitués à y trouver, lorsque nous la récitions sur les baiics du collège. Dans la jeunesse, on est mieux disposé à sentir les beaux aspects du monde physique. Il y a une harmonie secrète entre les préoccupations de cet âge, entraînées vers l'avenir qu'il rêve, et les grandes scènes qui suggèrent aussi des pensées d'avenir en re-

traçant 1 éternelle jeunesse de la nature. L'nge mûr est raieux préparé à comprendre ce quil y a au fond des siècles écoulés. Il faut avoir déjà un passé à soi, pour goûter toutes les émotions que nous rend le passé des peuples; il faut avoir quelque expérience de la vie, deses vicissitudes, de ses contrastes, pour aimer à contempler cette expérience en grand, dans les lieux où les traces des siècles se pressent dans un petit espace. Telle est l'impression que je viens de recevoir, en lisant, assis sur un débris du palais des Césars, la description virgilienne de l'habitation du roi Évandre à cette même place, six siècles avant la fondation de Rome.

Voici, d'après les indices que l'on a pu recueillir, quel devait être, à cette époque antique, l'aspect de ces lieux devenus si célèbres. Dans les flancs du Palalin, couverts d'arbres(l) et de pâturages (!2), une vaste caverne, avec une source d'eau, s'ouvrait (5) dans la partie située aujourd'hui entre l'église de Saint-Théodore et celle de Sainte-Marie-Libératrice. L'emplacement du cirque et celui du Forum étaient des marais (4). Des broussailles couronnaient le mont Capitolin (S); l'Aventin avait un bois de lauriers (6) ; les grands chênes du Cœlius (7j,

(1) Diouys. Ilist.. lib. i, c. ô2.

(2) Sed tune pascebanl herbosa Palatia vacrse.

Tibiil.. II. Eleg. xxv.

Hoc quocumque vides, hospes, quàru niaxima Borna est, Ante Phrygen .ïneam collis et berba fait : Al ubi navali stanl sacra Palatia Phœbo Evandri profugis procubueie boves.

Piop., Eleg. I, lib. it.

(ô) Uionys., ibid.

(4) Quà Yelabra soient in Circum ducere pompas

Nil prauter salices, crassaque canna fuit

Hic, ubi niinc fora sunt. lintres errare videres, Qnàque jacent valles, maxime Circe, tua?.

(Ovid., Fast., VI, 40Ô. etii, ô90.)

(5) H"inc ad Tarpeiam sedem et Capitolia diicit, Aiirea nuiic, oliin silvestiibus liorrida d;imis.

(JEneid., vm , 547.)

(6) Laiirelum. Solin.

(7) Haud fiierit absurdum tradere montem eum antiquiiiis Ouoiqiiclulanum cognomento fuisse, quoti talis silvœ fieqiiens fecuudusfjue crat. Tac'U ,^nnal., lib. IV , n. 65.

les saules, les hêtres de l'Esquilin, du Viminal, du Quirinal (1), du Jauicule (2), iuspiraient aux bergers de l'Arcadie une terreur religieuse. Le Vatican, retiré dans un enfoncement de la vallée du Tibre, nourrissait déjà une forêt de ces grands arbres, dont un vieux rejeton, avec son inscription mystérieuse en caractères étrusques, a vu passer les révolutions de lancienne Rome(ô). Des sources d'eau, dont la géologie a retrouvé les traces, jaillissaient de toutes ces collines, et serpentaient sous les ombrages de leurs vallées solitaires.

Le mont Palatin, la plus centrale de ces collines, paraît être la seule qui fût alors habitée. Son nom, sur létymologie duquel on a varié (4), a eu une destinée singulière. Lorsque les Césars eurent établi leur demeure en cet endroit, elle fut désignée sous un nom emprunté à celui de la colline, Palatium, Ce mot voyagea avec les Césars, il fut le nom propre de leur résidence, en quelque lieu qu'elle fût située. De là il est advenu que, dans presque tous les idiomes dérivés de la langue latine ou modifiés par elle, les résidences des souverains et les édifices splendides (3) ont été des palais. Le mot auquel la plupart des langues de la civilisation moderne ont donné une famille si brillante, a eu son origine sous le chaume de quelques tribus rustiques, ou peut-être, comme le dit Sextus Pom-

(1) Esquilimis ab Esquileiis. Il)i Lucus Fagulalis. farro. Fiminalis el porta et collis appollabantur. quod ibi Viminum silva fuisse videtiir, ubi est et araJovi Yimino coiisecrata. Sext. Pomp. Fiminalis. — Qiiirinalis . Vano.

(2) Esculetiim. Vario.

(ô) Plin.. Hist. tint., xvi, 87. 1.

(4) Ouarta regio Palalium, quod Palantes cum Evanrtro veneinint. aut quod Palatini , qui et Aboii(|inos ex agro Reatino. qui appollatur Palatiiini . il>i consederiint. Scd hoc alii à Palaliâ uxoie Latini putarunt. Eumdem hune locum à pécore diclum putanl quidam . itaque Nœvius BalaïUium appcllat. Varro. de Ling. Lnt.^ iib. iv. n. 8.

Palatium verù uenio dubilaveril quin Areadas haheat auclores, à quibus primiim Pallanteum opi)iduin conditum. quod aliquandiii Aborigines habitarunt. Julius Solinus , Polyhist.. caput i.

(5) Et (piia imperii sedes iii eo constiluta fuit, cujusdam priDcipis aulam aut splendidi honiinis domum Palalium appellamus. Onuph. Panvinii. Descript. urb. Rom., de mont. Palatin.

peius (1), dans le bêlement des moutons et des vaches errant parmi les hautes herbes du Palatin, à l'époque où Évandre y établit son toit.

On peut apercevoir, près de sa demeure, les premiers monuments du Palatin. Le temple de Cérès et celui de la Victoire retraçaient les deux premiers besoins d'un peuple naissant, lagriculture qui le nourrit, et la guerre qui le défend. Quelques générations passent , et l'aspect des lieux n'a guère changé : seulement des toits de pêcheurs apparaissent sur les bords du fleuve. Il y avait alors sur l'angle occidental du Palatin , qui domine aujourd'hui l'église de Sainte-Anastasie, une cabane de planches qui était l'habitation du berger Faustulus, tugurium Faushili (2) , où Romulus a été recueilli et élevé : elle a reçu son nom, (lo)ni(s liomuli. A côté de cette cabane, je vois un arbre qui plus tard entouré d'un mur, et qui, jusqu'au règne de Caligula, sous lequel il a péri, a été pendant huit siècles l'objet d'une vénération pleine de tendresse. Lorsqu'un passant s'apercevait que son feuillage souffrait, que ses racines demandaient à être arrosées, il criait cette nouvelle à la première personne qui se trouvait à la portée de sa voix, celle-ci à une autre, en un instant, ce cri avait parcouru toute la ville, et de tous côtés on accourait avec des vases pleins d'eau, comme si le dessèchement de ce petit arbre eût été l'incendie de Rome. La légende, relative à sa naissance, explique cette sollicitude. On disait que Romulus, voulant essayer ses forces, avait lancé, du mont Aventin sur le Palatin, un javelot qui s'était fixé en cet endroit , et y avait pris racine. Quoi qu'il en soit de ce récit, cet instrument de la guerre, devenu

(1) Palatinus mons Romfc appellatus, quod ibi pocus pasccns balare consueveril. vcl quod palaie , id est, ertaie il)i pcciidcs solcreut. Sextus Pompcius, Tocc Palatinus.

(2) Ea (Ronia (luadrala ) incipil à sylvâ qn<B est in areâ Apolliiiis . et ad supercilium scalarum Caci habct tciminum, iibi tugmium fuit Faustuli. Il)i Romulus mansitavit. SoMnui, Pulyhi'slor. cap. i.

Cum Dionysio et Livio dixinius Romnium Palatium montcm incoluisse, quod et Plulaichus atfii'mat : "Romulus, inquit, eam uil)is pailem ineoluil , quA » ex Pala^tio in ci''cum maximum ilur. juxlà ciuem locum sunt quos pulchri » liltoris {jradus vocant. » Panciiol., Descript. /{omœ , Région. X.

lin arbre donnanl son ombre au berceau de Rome, aurait pu fournir aux poètes un assez juste emblème des destinées d'un peuple qui ne s"est guère reposé qu'à l'ombre de ses lances. Toujours est-il sûr que le respect séculaire pour le cornouiller de Romulus a été une des garanties de la fortune de Rome. L'histoire prouve que les peuples qui conservent une longue vie sur la terre sont ceux qui honorent les monuments de leurs ancêtres, et que les profanateurs du passé sont toujours les fléaux de l'avenir.

Le Palatin prend, à cette époque, une nouvelle face. L'enceinte carrée de la ville, son orientation par ses angles correspondant aux quatre points cardinaux, le nombre ternaire de ses portes, ses trois tribus primiliAes, sa division en trois ordres de citoyens, se rattachaient probablement, à quelques égards du moins, à un ordre d'idées religieuses qui a préside, chez la plupart des anciens peuples, à la fondation de leurs cités, et que Romulus devait avoir reçu des prêtres étrusques, consultés par lui sur la ville future. Les monuments qu'on sait avoir commencé à cette époque, sur le Palatin, sont remarquables parleur signification. Vers l'angle méridional, l'Auguratoire présageait le soin avec lequel lanlique Rome a toujours consulté le ciel sur toutes les grandes entreprises. Dans lancienne curie, située vraisemblablementsurla partie (}ui regarde le mont Cœlius, nous retrouvons le siège primitif des délibérations de la politique romaine. Sur la pente du Palatin, qui est eu face de l'arc de Caius, la fortune guerrière de Rome avait son sanctuaire dans le temple de Jupiter Stator, ou plulot dans I emplacement sacré, Fanuin, que Romulus avait assigné pour l'érection de ce temple. Enfin la Rome carrée, Roma quadrata, était une enceinte carrée, qui occupait une partie considérable du {)lal(au. Elle touchait, par une de ses faces, au coté de la colline tourné vers l'Aventin, dans la ligne qui s'étend de l'angle occidental aux ruines de la maison d'Auguste. Dans celte enceinte étaient déposées les choses réservées pour la construction de la ville, et réputées d'un bon augure pour ses destinées. Comme Montesquieu l'a dit d'un autre objet, on commençait déjà à bâtir la ville éternelle.

A partir de ce moment, le Palatin se couvre successivement

(le temples et de maisons illustres. La place de plusieurs dentre elles est connue. Dans une promenade de quelques pas, sur celte colline, vous exhumez les souvenirs delà simplicité primitive des Romains, et de leur luxe à une autre époque, de leurs exploits guerriers et de leur gloire littéraire, des factions qui déchirèrent la république, et de l'unité impériale qui les absorba. Les maisons des rois Tullus ITosfilius, Ancus Marcius, et Tarquin rAncien , des dracques, de Publius Sylla, de Catilina, des grands orateurs Lucius Crassus, Hoitensius et Cicéron, deClodius et de Milon, de Marc-Antoine, dErailius Seaurus, de Caius Octave, père d'Auguste, toutes ces résidences privées, qui sont des traditions publiques pour iliistoire, forment, pour ainsi dire, les principaux jalons dune avenue, qui unit, dans l'intervalle de quelques siècles et de quelques pas, la cabane de Romulus au palais des Césars.

Avec Auguste, la colline natale de Rome prend un nouvel éclat. Après la bataille d'Aclium, il achète sur le Palatin les maisons de quelques particuliers : celle de Catilina, l'ennemi politi(iue de Cicéron, et celle d'Hortensius, son rival en élo- (}uence, sont renfermées dans la résidence que le nouveau maître de Rome se fait construire. Cette demeure (I), image de son caractère personnel, tient le milieu entre la modestie et la magnificence. Par ordre du sénat, deux lauriers, surmontés d'une couronne de chêne, sont plantés devant la porte du fondateur de l'empire, et font le pendant du cornouiller qui s'élève devant la maison du fondateur de Rome. Tel est le commencement du palais des Césars. Tibère en prolonge les constructions du côté du Vélabre (i2); Caligula les étend vers

(1) Aulam Palatinam, in quâ imperalores postuà habitaveiunt, piimus in (Jomo hoittnsianâ insliluit Cœsar Augusliis. (Siiclonius, inejusvitâ, c.lxxu.) ■' llabilavil, inquit, primo juxlà forum Romauum, suprà scalas annulaiias, in » domo fpiœ Calvi oratoiis fuerat; poslea in Palatio, sed nihilominus aulibus n modicis llorlcnsianis, et neque laxitate, neque ciilfu conspicuis, ut in qui- « hus porlicus bievos esscnt Aibanaruni columnarum, et sine niarmorc ullo » autinsigni pavimcnto conclavia, ac per annos aniplius XL fodem cubiculo » hyeme et aestate mansit. « Eam domnnj inccndio corisiimi)lam restitiiis.se Aujjuslum jirodit idem Tianqiiiilus, c. lvm. (Onupli. Paiiviii., Descript. Iio)nœ, an. Monii Paldt.

(5) Tacil., Ifislor.. iiv. I, c. xxvii.

le Forum (1); enfin Néron arrive, et sa maison dorée, qui va rejoindre le mont Esquilin, menace de faire de Rome une seule maison, comme le disent les épigramraes de cette époque (2). Sa vaste enceinte renferme des prairies, des vignes, des bois, une espèce de jardin anglais: à lendroit où nous voyons maintenant le Colysée, un lac, entouré d'édifices, pour figurer une ville maritime. Les sources des montagnes et les eaux de la mer viennent sous les arceaux des aqueducs se rencontrer et se confondre dans les bains du palais. Les pays les plus riches en objets de luxe ont été mis à contribution pour en décorer les appartements. On a enlevé à la Grèce lélite de ses statues, et à l'Asie la fleur de ses marbres. Les murs sont incrustés de pierres précieuses et de perles. Notre langue serait obligée de créer des mots pour nommer des inventions que le luxe moderne na pas ressuscitées : les principales chambres ont un ndorifère. On y a pratiqué des bouches qui répandent un air imprégné de parfums, comme nous avons aujourd'hui des bouches de chaleur. L'appartement destiné aux repas est mobile; il tourne jour et nuit, à l'instar des astres : Néron a voulu que sa salle à manger fût une image du monde. Sa maison est pour lui lempyrée, et devant le vestibule sa statue, haute de cent pieds, annonce le Dieu de cet olym|)e impérial, qui couvre le sol de ses magnificences. Le palais des Césars n'a jamais eu rien de comparable à la splendeur sinistre que Néron lui a donnée. C'était un signe menaçant pour la fortune de Rome que ce monument, en qui l'on voyait le symbole de toutes ses grandeurs, eût reçu son suprême éclat de l'homme qui personnifiait en soi toutes les folies et tous les crimes.

xVprès Néron commence la décadence du palais des Césars. Depuis cette époque nous pouvons suivre les phases par lesquelles le mont Palatin, couronné d'une forêt de moiinmenls, est arrivé à être presque un désert , de même que nous avons suivi le développement de ce qu'on pourrait appeler sa végétation monumentale depuis la chaumière dÉvandre jusqu'aux

(1) Palatii partem ad Forum usquc proniovit (Caligula). Sueton., in Calig. (i) Boinœ donius fiet. Suelon., in Néron., c. 39.

Uiiaquc jain totà stabat in iiibe domus.

Martial., de Spectacul., ii, 4.

PALAIS DES CÉSAUS. 025

crêalions fantastiques du fils d'Agrippine. Les premiers coup> tombent sur la maison dorée. Vespasien et Titus en livrent une partie au public, et abattent l'autre, pour épargner à la fois au trésor imi)érial les frais dentretien, et à la dignité de Rome la honte de perpétuer dans un monument pompeux un souvenir exécré. Réduite par cette destruction à lenceinte du mont Palatin, la redoutable demeure peut être comparée à une comète privée de sa queue plus grande quelle-même. Voilà le premier pas de la décadence.

Dans lintervalle qui sépare cette époque de celle de Constantin, quelques empereurs, héritiers des instincts de Néron, tels que Domitien et Héliogabale, eurent aussi quelques goùls néroniens en fait de luxe et d'architecture. JJais presque tous les autres se bornèrent soit à réparer les parties de Tédifice qu'un incendie avait détruites, soit à fîiire quelques additions peu considérables. La fortune du palais impérial suivait celle de l'empire, qu'on songeait bien moins à étendre qu'à soutenir. Le seul empereur qui ail fait de grandes construction sur le Palatin, est précisément Septime-Sévère, qui a fait aussi de grandes choses pour la propagation de la puissance romaine. Les beaux restes de ces constructions, qu'on voit encore vers l'angle méridional, furent, pour le palais des Césars, comme un dernier essai de sa grandeur. Aurélien eut le bon esprit de munir la ville dune nouvelle enceinte de murailles contre les menaces des Barbares, plutôt que de s'amuser avec l'architecture du palais. Cet édifice se soutint sans éclat jusqu'au moment où sa décadence lit un second pas, lorsque Constantin eut donné une nouvelle capitale à l'empire. La perte de plusieurs objets d'art, qui lui furent enlevés pour la décoration du palais de Bysance, lui fut moins funeste que la destitution qu'il subit en cessant d'être le siège de la domination romaine.

Cependant le vieux palais, solitaire et disgracié, imposait encore, par son passé, à son jeune émule sur les j ives du Bosphore. On pourrait presque dire de lui ce que Bossuet a dit de ce chef de parti, qui, tombé dans la disgrâce, menaçait le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. Les anciens catalogues des monuments de Rome existant à cette époque,

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marquent encore plusieurs des parties les plus illustres de ce vaste édifice. Parmi elles ils nomment la maison de Cicéron. Son souvenir aurait pourtant bien pu se perdre dans les souvenirs de la maison d'Auguste, dont elle était devenue une dépendance. Mais si le même espace les avait confondues, le res- ])ect pour le génie avait continué de les séparer. La petite maison de Cicéron, enclavée dans la résidence impériale, eu restait isolée par une barrière de gloire. Les topographies de Rome, qui en ont fait mention, ont été écrites dans la seconde moitié du quatrième siècle. Ce fut comme un dernier hommage à la grandeur littéraire de la vieille Rome, rendu la veille de l'arrivée des Barl)ares.

Quelques années après, le palais, déjà destitué politiquement, entre dans une autre phase de décadence, dans celle de la dégradation matérielle : commencée par Alaric, qui pilla Rome pendant trois jours, elle fut consommée par Genséric, pendant quinze jours et quinze nuits de fureurs. Cest lui (jui enleva, entre autres choses, au palais des Césars, les vases et les meubles sacrés du temple de Jérusalem, transportés à lUnue par Vespasien et par Titus, comme il enleva aussi les ornements du temple de Jupiter Capitolin. Les dépouilles de l'édifice (jui avait été le chef-lieu de l'idolâtrie, furent jetées sur un vaisseau, à côté des monuments du temple qui avait été le foyer du vrai culte. Genséric a été le grand voleur de Rome. Par un singulier retour de la fortune, Carthage se vengeait jiar le bras du vandale, qui en avait fait sa patrie. Elle répondait par le delenda Borna du Barbare à ce deicnda Carthago du vieux Calon. Ce fut peut-être la plus grande humiliation de l'ancien orgueil romain que de voir partir pour Carthage les derniers signes de l'empire du monde. Après avoir été dévasté par les Barbares, le palais est soigné par eux. Théodoric le repare, et, dans le siècle suivant, un empereur, qui passe à Rome, le pille. La demeure des Césars subit ce jeu cruel delà fortune, d'être protégée par ses ennemis et outragée par ses muitres. Cependant, avant de mourir, elle revoit quelque chose qui rappelle les scènes de son ancien temps. L'empereur Ilérac.lius arrive à Rome : la cérémonie de son couronnement se f;iit dans K' jtalais. Les sénateurs le placent sur le trône d'Au-

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guste. Les aigles reparaissent dans leur vieille (lenieure, les acclamations usiléeseii cette circonstance réveillent un moment les échos, et tout est fini. C'est ladieu de la souverainet»' impériale à Rome. On serait tenté de le comparer à ces histoires des vieux châteaux abandonnés, où Ton voit dans la nuit qui précède leur destruction complote, la grande salle éclairée tout à couf) jiar une apparition, et le spectre de lancien propriétaire sinstaller une dernière fois dans le fauteuil de ses ancêtres. Cependant la venue dHéraclius suggère une autre pensée. Elle offre un de ces rapprochements qui sont du moins comme la poésie sacrée de Ihistoire, lorsqu'ils ne sont pas quelque chose de plus. Lempereur apportait avec lui la portion de la vraie croix que Chosroès, roi des Perses, avait enlevée de Jérusalem, et qulléraelius avait reconquise. Il venait la déposer dans la ville éternelle, à la veille de s'en éloigner pour toujours. La souveraineté impériale, qui avait tant fait aux jours de sa puissance pour bannir de Rome la croix , y revient une dernière fois, tenant cette croix dans ses mains défaillantes, comme pour expier, par ce présent sacré, les impiétés de sa jeunesse.

Le moment approchait où le pouvoir des Césars allait expirer dans Rome et amener par sa chute celle de leur palais. Lorsque le sénat et le peuple romain eurent demandé au gouvernement des Papes une protection que les empereurs n'avaient ni le courage, ni le pouvoir de leur assurer, le palais impérial ne fut plus que le simulacre d'une souveraineté déchue. On n'avait aucun intérêt politique à soigner la conservation de cet édifice, à la fois importun et menaçant, qui pouvait donner à ses anciens maîtres une tentation d'y revenir. Il sembla qu'il valait mieux le faire servir à des besoins pressants d'utilité publique. Par suite des calamités qu'avait amenées l'invasion des Barbares, un grand nombre d'églises tombaient en ruine; il fallait une immense quantité de matériaux pour les réparer ou les rebâtir de fond en comble. Ces murs déserts, ces voûtes en partie dégradées, qui avaient été le palais des Césars, s'offrirent comme une vaste carrière de marbres tout taillés et de colonnes toutes faites. Les maisons d'Auguste, de Tibère, de Caligula,les édifices de Néron, l'appartementdes concubines de

326 CHAPITIIE XIV.

Domitien, le septizoniiiin de Septime-Sévère, la tour crHéliogabale, les pavés en mosaïque cIAlexandre Sévère, fournirent leurs contingents pour la réparation des basiliques de cesmartyrs, dont plusieurs de ces empereurs avaient fait tomber les têtes. Il n'y a guère d'ancienne église à Rome qui n'ait quelques-uns de ces débris dans ses murs. Voilà la fin du palais des Césars. Depuis Romulus, les édifices qui s'étaient successivement amassés sur le Palatin, ont mis huit siècles à grandir, jusqu'à l'époque où ils sont devenus, sous Néron , une espèce dOlympe terrestre : ils ont mis à peu près huit autres siècles à déchoir, jusqu'au temps de Charîemagne, où leurs membres épars sont ensevelis dans une centaine d'églises. Au commencement du xi" siècle, il n'est plus question de ce palais; une description de Rome, écrite à cette époque, ne le nomme pas. Ces débris n'étaient plus qu'un je ne sais quoi qui n'avait plus de nom. Le monument de l'ancien empire romain mourut au moment où allait s'élever, sur le mont Cœlius , le Iriclinium de Léon III, le monument de la naissance d'un saint empire romain , fondé par le Christianisme.

Cependnnt il resta de lui de grandes ruines, qui fournirent des matériaux, qui servirent de nids à plusieurs édifices. Une ;ti»baye de Bénédictins , une église en l'honneur de saint Sébastien, qui avait été martyrisé dans l'hippodrome du palais (1), une maison qu'on croit avoir appartenu au bisa'ieul de Grégoire VII, des tours féodales élevées et renversées par les factions, apparaissent, durant la seconde moitié du moyen-âge, sur le mont Palatin. Vers la fin de cette époque, ces constructions, excepté l'église, tombent à leur tour et rendent aux ruines du palais les décombres qu'elles en avaient reçus. Cette colline reprend l'aspect le plus désolé. Des écrivains du xV siècle, et du couïmencement du \\\% décrivent l'état où elle se

(1) In moule Palalino, ul)i Elogaliali lemplum, impoialoriumque palaliiim , iii cujus hippodronio S. Scbastianuni, sa(;itiis coiifossum, fiisiilmsiiuociesuin ad iilliiinim vitœ spiiiUim acla mailyrum lestanlm, in hujiis rei momoiiam à fidelibns excilalum (Umpliim) in Palladio; intrà olim doinos Leonis <H Centii Frajipani silum et in Pallaiia conupto vocabulo dictum Sandre Mariœ et S. Zolici eliàm appellatum, ubi Gelasius II eleclus fuit in Pontificem. Maitinelli , Homa ex Ethnicâ sacra . p. 302.

trouvait à cette époque. Ils ont peu de chose à en dire ; il leur suflit de quelques phrases courtes et tristes pour signaler hi mort des grandeurs humaines, «c La cruauté de la fortune, dit » Poggius, a (ellemenl changé laspect et la forme du Palatin, >• quaujourdhui, nu de tout ornement, il est gisant à terre » comme le cadavre d'un géant, que la corruption a rongé de » tous côtés (J). »

Mais voilà que dans le xvi" siècle le Palatin essaie de secouer le linceul qui le couvre. 11 reprend un air de vie et de magnificence, que lui prêtent la villa et les jardins Farnèse. Il se repeuple de statues antiques et de fontaines de marbre. Des fêtes y sont données : ses échos répèlent des fanfares, ses ruines chantent. Quelque temps après , la poésie elle-même vient s"v installer : c'est dans un de ses bosquets que lacadéraie des Arcades , qui prennent le nom de Bergers de l'Arcadie, tient ses séances d"été. La villa avait redonné au Palatin quelque chose du temps des Césars : l'académie des Arcades remonte plus haut, et rajeunit, sur le point le plus élevé de cette xîoUine, les souvenirs dÉvandre. Toute son histoire refleurit, mais cette résurrection dure peu. La cour de Naples, héritière des Farnèse , fait transporter chez elle la collection des statues. Les jardins négligés redeviennent une solitude aride, où les jets d'eau sont taris. Les constructions de la villa, qui n'a pas été bâtie avec la solidité antique, sont promptes à se délabrer, de sorte que rien ne manque aujourd'hui au morne aspect du mont Palatin, pas même des ruines jeunes, et déjà plus ruines que les anciennes.

Vers le milieu du plateau, à l'endroit où se trouvait la cour delà maison impériale de Tibère, on lit aujourd'hui une in-

(1) Acerbum dictu adeo spccicm foimamqiie ipsius immutasse forlunae crudclitatem, utnuncomni decoie nudala, prostiata jaceat instar sigantei cadaveris conupti alque undique ext-si. Poggius Floienlinus, De fortun. varietate

urbis Rom. et de ruina ejus descriptio (p. 2). — Mons hodiè Palalinus

inhabitatus totus servit vinetis, arbnstis et pascuis auimalium, et in id penc leversus quod fueratante Evandium. Andr. Fulvius, uintiq. Urb., lib. ii. — jEdificia pi-œlerea multa habet Palaliiuis mons quorum ne ruinas quidem pervineta, quje il)i consita sunt ,discerneie licet. Baith. Marlianub, Urbis Homw topographia , lib. ii. c. 21.

scription moderne. En racontant îes magnificences de cette partie du palais, elle semble faire en peu de mots loraison funèbre du palais lui-même.

" La cour Palatine de la maison Tibérienne des Césars, plu-

> sieurs fois délériorée par des incendies, réparée par Domi- !• tien, augmentée d'ornements magnifiques, de colonnes de » marbre étranger, porphyriliques, thébaines, lucullaines, 1» avec des épistyles , des couronnes , des bases d'un travail le i> plus exquis , et avec une addition de très-grandes colonnes

> de basalte éthiopien , a reparu récemment dans quelques i> grands vestiges... que les jardins farnésiens offrent à vos » regards (1). :>

Le mont Palatin, percé de constructions aujourd'hui souterraines, fait l'effet d'un sépulcre, sur le sommet du(juel le temps, la nature, les fantaisies des hommes, les inspirations de la piété ont formé un pêle-mêle étrange. C'est comme la corniche et les arabesques de ce grand tombeau. La nature a repris posesession , par des broussailles , du coin où se trouvait la cabane de Romulus. La cour Palatine de Tibère est

(1) AULAM PAI.ATINAM

DOMUS C.ESARUM TIBEUIAN.E

INCEISDIIS PLUniBUS DEFORMATAM

A DOMITIANO UESTITUTAM

AUCTAMQUIi MAGNIFICIS OKNAMENTIS

PEREGRINI MAUMORIS COLUMNIS

PORPHVRETICIS THEBAICIS LUCULLANIS

EPISTILIIS ZOPHORIS COROMS BASIBUS

OMMUM ELABORATISSIMIS

II^STRUCTAM

ADDITIS E BASALTIUE iETHIOPICU

INGENTIBUS COLUMNIS

AMPLO IN VESTIGIO NLPER nETECTO

JUSSU ET IMPENSIS SERENISSIMI FRANCISCI PRIUI

PARMiï: ET PICENTI^ DUCIS

SPECTANDAM EXHIBENT

HORTI FARNESIAM

ANNO MCCCXXII.

PALAIS DKS CKSAUS. 329

plantée d'articliaux. Sur les chambres d'Auguste, décarées par des artistes grecs, s'c4ève un manoir d'architecture mauresque. Plus loin, des débris antiques sans nom sont dominés par une volière» moderne sans oiseaux. Dans les appartements où Caligula donnait à son cheval du blé doré dans une auge d'ivoire, un métayer abrite ses charrettes et ses barriques. La chaj)elle, qui rappelle la mort de saint Sébastien, se cach<' entre des murs, vers remplacement de la tour bâtie par Héliogabale : dans la prévision de son suicide, il voulait se donner, du haut de cette tour, une mort précieuse, en se précipitant sur un pavé de marbre qu'il avait fait parsemer de pierreries. Les jardins voluptueux, consacrés par Domitien à Adonis, sont devenus une vigne qui porte le nom d'un martyr. 3Iais le meilleur gardien de toutes ces ruines, c'est le couvent de Saint- Bonaventure. Il est bien placé là, avec son petit jardin, son palmier d'Orient, la sainte pauvreté de ses religieux, le surnom séraphique inscrit sur sa porte, et le chemin de la croix qui y conduit. C'est le monument, c'est le type du dépouillement volontaire, d'une vertu éternellement inintelligible à la cupidité qui avait été le dieu du Palatin, et qui est encore adoré par beaucoup de ceux qui le visitent. Ils ne songent guère à pénétrer le sens de cet hiéroglyphe chrétien, jeté dans ce pandemonium de toutes les rapines et de toutes les richesses de l'ancien monde.

La dernière visite que j'ai faite au mont Palatin avant de lui consacrer quelques pages, m'a laissé un souvenir qui les terminera. Après avoir recueilli les pensées que j'y cherchais,, je voulus profiter de la dernière heure d'un jour d'hiver pour dire mon bréviaire sous le palmier du couvent. La partie de loflice que j'avais à réciter renfermait un extrait du chapitre d'Isa'ie sur la chute de lîabylone.

.1 Quand tu es tombée, Tenfer s'est troublé dans ses pro-

• fondeurs Ses géants se sont dressés devant toi , tous les

' princes de la terre , tous les chefs des nations se sont levés » sur leurs trônes.

:> Tous ont répondu, tous ils t'ont dit: Et toi aussi, tu as 1' reçu comme nous une blessure; te voilà semblable à nous.

• Ton orgueil a été précipité dans l'abîme; ton audace est

r>50 CHAPITRE XIV.

> tombée; on te fera un lit de vermisseaux, et les vers seront )< ta couverture.

i> Ceux qui te verront se baisseront vers toi pour te regar- " der, en disant : N'est-ce pas là celui qui troublait la « terre ? »

Tel fut mon adieu au palais des Césars et au jardinier du couvent, qui arrosait des laitues sur les dtbris du scptizonium de Septinie-Sévère.

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