‹ Esquisse de Rome chrétienne (volume 5)Chapitre 46 sur 52 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Nous avons été donnés en spectacle au inonde, aux anges et aux hommes.

(S. Paul, /. Corinth., iv, 9.)

La mémoire d'Auguste , si chère aux Romains , avait grandi de toutes les ignominies de ses descendants. Les trois empereurs éphémères, qui s'étaient arrachés l'un à l'autre l'héritage de sa famille éteinte, n'avaient pas suppléé par leur mérite au prestige dynastique qui leur manquait. Vespasien voulut placer sa grandeur personnelle à l'ombre du grand nom d'Auguste. Homme nouveau, il ne lui appartenait pas par le sang; il sut se rattacher à lui en continuant ses pensées et ses œuvres. Le fondateur de l'empire romain avait eu le projet de construire un vaste amphithéâtre dans le centre de la ville. Ce projet fut repris par Vespasien (1), qui en commença l'exécution. Après sa mort, elle fut achevée par son fils Titus,

(1) Fecit amphilheatrum urbe mcdiâ. uli destinasse compeieiat Augustum Siiet.. in f'espai., i\.

dans la seconde et dernière année de son règne, qui correspond à Tan 80 de Tère chrétienne. 11 inaugura ce nouvel amphithéâtre par des fêtes magniliques, à la manière des Romains (1).

La place où s élève le Colysée, occupée précédemment par les étangs de Néron, était un des plus nobles lieux de l'ancienne Rome. Elle est le point le plus central des Sept-Collines: à lorient, une partie du Viminal et de lEsquilin; au midi, le Cœlius; à loccident, le Palatin et lAventin; au nord, le Capitole et une partie du Quirinal. Les Sept-Monts, dit un auteur, semblent faire hommage au Colysée, en formant autour do lui comme une couronne (2).

En construisant ce superbe édifice, comme un emblème de la grandeur romaine (3), Vespasien et Titus voulurent tout à la fois surpasser les deux amphithéâtres en pierre que possédait Rome, et écraser les pompes odieuses de la maison dorée de Néron. Toutefois, les impressions qu'il avaient reçues pendant leui' long séjour en Orient, ne furent probablement pas sans influence sur la conception de ce monument gigantesque. La Palestine, la Syrie, TÉgypte, les avaient familiarisés avec une ancienne architecture (jui visait au grand, comme larchitecture grecque visait au beau. Ces deux tendances semblent s'être combinées dans lordonnance du Colysée. L'art grec lui a fourni, avec sa magie des proportions, ses trois ordres : le dorien, l'ionien , le corinthien, superposés l'un à l'autre, et couronnés par un attique. Mais celte masse si colossale, qu'on a pu croire que son nom de Colysée ou Colosse en dérive (4) , qui s'élève plus haut que le Palatin et le Cœlius, qui seuible être en dehors un mont, en dedans une vallée, cette masse audacieuse dépasse les limites dans lescpielles l'art grec et ro-

(1) Ciini exU'uxisset Romae amphitheatrum , inchoavit in eo spectaculonini piiniitias, et quinque millia feiariim interfecil. Eutiopius, lil). vu.

(2) Ncl mezzo dcfjli sitte colli, i quali a giiisa di coiona, pare che pi'i.stiiio omafjijio à qucsta decorosa mole. Fonlaria, ^Itnphit. Flavian., lib. m.

(ô) lIocTili polenlia principalis divitiarum ]>i()ftiso flumine cogitavit aedilicium fioii , unde caput ui-bium paluisset.

(4) Suivant d'autres antiquaires, cette dénomination est venue de la grande statue de Néron , placée devant cet amj)hilliéâtre.

COLYSEE. ÙÙO

main s'était plu à se renfernicr. Pour caractériser son élévation, Aniniien ^Marcellin a recours à une expression hyperbolique (1) , qui nauiait pas été un éloge, selon les principes de l'art grec, si jaloux de flatter le i-egard sans le fatiguer. Martial, en célébrant le Colysée, déclare que Rome n'a plus rien à envier à TOricnl, et que so ampliithéàtre efface les miraculeuses pyramides de Memphis et les travaux de Babylone {"2). Le Colysée fut un colosse oriental, costumé à la grecque.

Les plus grandes œuvres de Thomme ont d'ordinaire leurs fondements dans des destructions. Le Cohsée a été bâti au moyen d'une double ruine, celle d'un édifice et celle d'un peuple. La maison dorée de Néron, abattue en partie par Vespasien et par Titus, lui a fourni des pierres. La Judée, défaillante et foulée aux pieds, lui a donné ses captifs pour ouvriers , premier débris d'un peuple qui allait disséminer ses fragments par toute la terre. En fait de monument, le Colysée est le premier grand témoin de la dispersion des Juifs, comme le temple de Jérusalem, qui venait de tomber au moment où Titus ouvrit l'amphithéâtre, avait été le témoiji de leur unité.

L'histoire a oublié le nom de l'homme qui a employé ces matériaux et dirigé les mille bras de ces ouvriers. Le principal monument de Rome païenne est une œuvre anonyme. Cette particularité a suggéré à un savant Romain du dernier siècle des réflexions qui ne nu^ucjueMt pas d'intérêt. >: Quoicjue )« cet amphithéâtre soit si magnifique par l'excellence de son " architecture et son admirable travail, et qu'il ait été regardé » par Martial comme bien supérieur à toutes les merveilles H les plus célèbres du monde, ni lui, ni aucun des autres écri- « vains de ce siècle, ni des siècles suivants, n'a fait mention

(1) AraphilheaU'i molrs solidata lapidis Tihiiilini, ad ciijus summilalemœgiè Visio humanq consccndit. Ammian Maicellin.

(!2) Barbara Pyramidum silcal miiacula Mompbis :

Assidiius jactet nec Bahylona labor

Aère necvacuo pendenlia Mausolea

Laudibus immodicis Carts in astra feranl : Omnis Casarco ce<iat labor Amphitheatro, Unum piae cunclis £ania loquaiur opus.

Martialis. Spect , i, 1.

554 CHÀPiTnE XV.

de rhoinme de génie qui en fut l'architecle. Martial luimême , qui vécut au temps de Vespasien, de Titus et de Domitien, exalte par un éloge pompeux le souvenir de Rabirius, architecte de Domitien, pour la construction d'un palais sur le Palatin. Il s'exprime ainsi : <i Rabirius ayant 1» élevé cette construction rivale des cieux , on peut bien dire s de lui que son génie a pénétré le ciel, et compris la no- • blesse et la beauté des astres, puisqu'il a bàli une maison » qui en est une si fidèle image (1).:« Or, à combien plus juste » titre n'aurait-il pas dû immortaliser le nom et la mémoire » de l'architecte de celte grande et admirable œuvre de lam- « phithéàtre , de cet homme qui devait sans doute être très- < renommé de son temps, et qu'il a certainement connu lui- « même (t2). '>

On peut citer, il est vrai, quelques beaux monuments appartenant au siècle même d'Auguste, dont les architectes sont aussi restés inconnus. Mais les auteurs contemporains qui ont parlé de ces monuments , ne les ont signalés qu'en quelques mots. 11 n'en est pas de même du Colysée; Martial n'en a pas fait une mention accidentelle, il s'est constitué son panégyriste , il revient souvent sur les spectacles qui s'y donnaient , il prodigue à ce sujet les descriptions et les détails; et, tandis qu'il célèbre avec emphase l'architecte d'une maison impériale, il évite constamment de nommer l'architecte de la grande œu-

(1) Martial , liv. vu , Epigr. 56.

(2) Ella e cosa degna di riflcssione, corne, essendo Topera di queslo Amphi- Uiealro cosi cxcelleiile per raichitetluia, ed ammiiahil lavoro, ejjiudicata da Marziale molle piu piiougiovole di lutte le piu célèbre niaiaviglie del raondo, '' ne egii, nèaltri scriltori di quel secolo, ne de sussequenti, ahbiano falla me- '\ moria del suo ingegnossinio architetto. Marziale slesso , chc visse ne' tempi di i Vespasiano, di Tito, e <li Uomiziauo, célébra con elogio beu singolaie quella : di Rabiro aichitetto di Uomiziano, per la fabiicadi un Palazzo sul Palatino , dicendo, che avendola eretta emulatiice del cœloconveniva diisi, che la di lut , mente avesse penetralo il cielo, è compressa la nobiltà e bellezza degl' astii^ ■ avendo fabi icata una casa ad essi somigliantissima. Or quantù piii degnamente \ e con tutto giustizia , avi'ebbc dovretlo immoitalaie il nome e la memoiia delT archiletto di quesla grande e ammirabile opéra delT Araphilheatro, uomo , j senza dubl)io, à que' giorni celebratissinio, ed anche da se conosciullo ? Ma rang., jVemor. ddl' .Imphil. Flav.

COLYSEE. 5Ô5

vrc dont il s'est fait en quelque sorte le chantre. N'y a-t-il pas là une énigme historique ?

Marangoni a cherché le mot de cette énigme dans une épitai)he qui avait été déjà rapportée par plusieurs archéologues. Suivant Aringhi , elle a été extraite des Catacombes sur la voie Nomentane. L'inscription originale se trouve aujourd'hui dans l'église souterraine de Sainte-Martine au Forum ; elle est ainsi conçue :

SIC PREMIA SERVAS VESPASIANE DIRE

CIVITAS VBl GLORIE TVE AVTORI PREMIATVS ES MORTE GAUDENTI LETARE PROMISIT ISTE DAT KRISTVS OMNIA TIBI QVI ALIVM PARAVIT THEATRV IN CELO (1),

Les inductions que l'on peut tirer de celte épitaphe ne seraient pas dépourvues de valeur, si son ajathenticité était à l'abri de toute contestation. Voici, eu effet, quelques indices qu'elle semble fournir.

D'abord ce Gaudentius a été l'architecte d'un édifice destiné aux spectacles. Il y avait, chez les Romains, les théâtres proprement dits, et les théâtres doubles ou amphithéâtres (2). Quoique le nom de théâtre figure vers la fin de l'inscription , on ne peut pas en conclure que l'édifice dont il s'agit appartienne à cette classe spéciale. Les amphithéâtres étant des lieux de combats et de mort , l'auteur de lépitaphe ne pouvait pas choisir ce nom pour caractériser le point de comparaison qu'il plaçait dans le ciel , séjour de paix et de gloire. 11 a donc dû employer le mot de théâtre, dans la seconde partie de linscription, quel qu'ait été d'ailleurs le genre de njonument théâtral auquel la première partie se rapporte.

On voit, en second lieu, (jue l'édifice en question a dû être

(1) Homa subterranea , l. i, p. 602.

(2) Theatium . quod est hemisphœrium , graecè dictus amphilhealriim. quasi in unum juncta duo visoiia, reclè constat esse Doniinatiim. Ovi specie cjus arenam concludcns, ut concuiTeutil)us aptum daietur spalium, et spcctaotes orania faciliùs vidèrent, dvim (luaedani piolixa roluudilas uiiivcrsa collegcrat. Cassiodor., f'ariar..]\\). v, ep. xi.ii.

quelque chose de magnifique. Il est dit de son architecte, (juil a été l'auteur de la gloire de la ville ; Civilus glvriœ tiiœ autori. Or, parmi les édifices destinés aux spectacles, il n'y a eu , ûw temps de Vespasien, que le Colysée dont la construction ait pu donner lieu à un éloge aussi pompeux.

D'après ces conjectures, le chef-d'œuvre de Rome pa'ïenne aurait eu pour architecte ce Gaudentius, lequel aurait été ensuite mis à mort comme chrétien, au lieu de recevoir les récompenses piomises.

On objecte que Vespasien n'a pas été persécuteur des chrétiens; cette diiliculté peut recevoir, ce semble, plusieurs réponses. Premièrement, cet empereur a fait rechercher et exécuter les Juifs qui se disaient fils de David (I); plusieurs d'entre eux pouvaient avoir embrassé le christianisme. Le Martyrologe romain cite le martyre de saint Apollinaire , à Ravenne , sous Vespasien (2). Enfin , on sait que sous les empereurs qui n'ont pas ordonné de persécutions, il y a eu des martjTS, lorsque les édits antérieurs n'avaient pas été formellement révoqués, et ces exécutions pouvaient être imputées, comme le fait cette épitaphe, aux empereurs eux-mêmes, puisqu'elles avaient lieu au nom de l'autorité publique.

Les inductions que nous venons de résumer permettraient d'expliquer l'étrange silence que les auteurs contemporains ont gardé sur l'architecte du Colysée. Les noms des chrétiens convaincus et condamnés, les noms de ces ennemis de l'empire, de ces contempteurs de Dieux, étaient infâmes. L'opinion publique défendait de célébrer, d honorer leur mémoire. Cette terrible jurisprudence semblait infliger la peine de mort jusque dans le souvenir des homines.

Ces raisonnements ont pu paraître plausibles aux anti<juaires qui ont admis l'authenlicilé de l'inscription (jue nous avons rapportée; mais est-elle réellement authentique? Je laisse aux juges compétents cette question d'epigraphie, et je reviens au Colysée. S'il n'a pas été bâti par un martyr, ce sont toujours

(1) Euseb., Hist. eccL, lib. m, c. 15.

(2) Siib Vespasiano Caesare i;lonosum mai-tjiiiim consuraniavit. Mnrtyrol. roman, die ^ô.julii.

les martyrs qui lont consacré : ils en ont fait leur Jiionuinenl. Les aiuphitliéàlres, si nombreux dans l'empire romain, sont les édifices qui représentent éminemment la persécution des trois premiers siècles, et ils n'étaient tons que des Colysées amoindris. Il a été le chef-lieu des amphithéâtres, comme le Panthéon a été le chef-lieu des temples. La sombre et glorieuse histoire de cette époque vient donc directement et indirectement se réfléchir sur ses murs. C'est pour cela que nous nous arrêterons assez longtemps devant lui; mais, pour mieux tracer le tableau de ce qu'il a été, nous devons d'abord jeter un coup d'œil sur ses alentours, sur les monuments qui s'y trouvaient placés, et qui avaient quelques rapports avec lui.

Il y avait, à une petite distance de l'amphithéâtre, un édifice qui a été souvent une espèce de succursale du Colysée pour le supplice des martyrs : c'était le temple de la Terre. D'après les indices recueillis sur sa situation , on a conclu qu'il se trouvait entre la place délie Carretteei la voie Alexandrine, à l'endroit où nous voyons une ruine du moyen-âge, les restes de la tour des Conti (I). Des fouilles y ont fait découvrir les antiques fondements d'un temple : on y a trouvé quelques sculptures symboliques, faisant allusion à la fécondité de la nature. Ce lieu si négligé aujourd'hui doit être réhabilité : il a été témoin de glorieuses scènes. Beaucoup de chrétiens y ont été conduits avant d'entrer dans ramphithéâtre, ou battus avec des verges, ou mis à mort. Les actes des martyrs nomment, entre autres, les papes Sixte et Corneille, et les martyrs Persans, Abdon et Sennen (2). Le sénateur Julius y comparut nu et chargé de chaînes, devant le tribunal d'un magistrat. 11 expira dans le supplice de la flagellation , et son corps fut jeté devant l'amphithéâtre. Pourquoi les martyrs ont-ils été souvent amenés en cet endroit? je ne saurais le dire avec certitude. C'est probablement parce que ce temple de la Terie, qui servait de temps en temps à des assemblées du sénat, était propre à être le siège d'un tribunal, d'un prétoire, et que ce tjibunal

(1) ConstriiiU; en 1208 par Innocent III.

(2) Ils nomment aussi Marcel diacre. Cyriaiiue, Lirçyns, Smaragdiis. CrcscenUus, Sempronius, Olympe, Exupère , Tliéodule, l'ontien , Vincent. Eu»èl)e , Percgrin , etc.

se trouvait être très-voisin du Colysée. Quoi quil en soit, les clirc'tiens, conduits là, ont dû souvent remarquer, en levant les yeux sur cet éditice , un contraste que le nom même de ce temple leur suggérait. Paiini les divinités païennes, une de celles qui étaient le plus antipathiques à ces citoyens du ciel , cétait assurément la divinité de la terre.

En se rapprochant du Colysée, on rencontrait un lieu désigné sous le nom de Lar du Pasteur. Cétait probablement une fontaine avec un large bassin, ainsi nommée, soit parce quelle avait été construite par quelque famille romaine portant le surnom de Pasteur, soit parce que limage sculptée ou peinte d'un beryer lui servait dornemeiit. Cette fontaine devait être située entre lamphithéàtre et le pied du monticule où sélêve la basilique de Saint-Pierre-ès-Liens (1). Elle faisait ainsi le pendant de lautre fontaine, la Jlela sudans, dont nous voyons encore les restes près de l'arc de Constantin. Ce Luc du Pasleur figure à diverses reprises dans les annales des martyrs.

Ils étaient amenés en cet endroit pour y comparaître devant ' un monument, dont le nom lugubre se rattache aux usages de la justice criminelle chez les Romains (:2). Là se trouvait une pierre, sur laquelle montait le hérault chargé de proclamer les su|»plices qui allaient être infligés , les noms des condamnés et les crimes qu'on leur imputait (ô).De là le nom de Pierre criimnelle, Petra scclcruta. Le hérault proclamait aussi, du haut de cette pierre, les suj)plices réservés aux cadavres, les supplices doutre-mort : il annonçait qu'il était défendu de recuillir ces corps pour leur donner la sépulture. Ils restaient gi-

(1) Lacus Pastoiis non inoptè dici possit fons fuisse, ut i)lnrimi alii. cum labro recepliice ac letentiicc a(iuaium peipcUio. Nomen ipsi foisan à snilpturâ picluiâve pastorem exhibente adhœsit..., nisi forlè id nominis ah aliquâ familià accepit Romanâ, cui hoc cognomon fiietit.... Qui cum in teitiâ legioné fueril , necesse est ut inter Amphilheatrum et radiées montis S. Pétri m vin-' cula fuerit . cum al) alteiâ parle inter Amphilheatrum et arcum Constantini aiius fons fuerit, cui Jletœ sudantis nomen. Famiani Nardini, Homa velus, lil). ni, c. 9.

(2) Ducti ad pelrani sceleiaiam ,ju\ta Amphilheatrum ad Lacum Pastoris itidem decollati sunt. Jet. S. Euseh. Preshyt. et soc.

(ô) Ducti ad petram sceleralam suh voce Prœconis iutroducli suut in Tellure .Jet. S. Pontiani , Fincentii.

sants et abandonnes, pendant un ou plusieurs jours, devant laniphithéàtre (1).

Les condamnés, particulièrement les chrétiens, étaient souvent flagellés avant dï'tre livrés aux spectacles du Colysée. On n'avait à faire (jue quelques pas pour se procurer les instruments de ce supplice préparatoire. Dans la plaine, entre les monts Cœlius et Esquilin , vers l'endroit où est située la basilique de Saint-Clément, se trouvait la tète du quartier appelé la Siihiin-a, et un groupe de maisons quon nommait la Tabernola. Cest là , suivant Martial, (juon achetait les fouets pour châtier les esclaves (^).

Dans Tespace où nous vo5'ons le couvent des Qaatre-Couronnés , et lare de Dolabella , il y avait des casernes. Celle qui était située dans l'entroit qu'occupe aujourd'hui la villa Mathei, avait un rapport particulier avec le Colysée. C'était la caserne de la cinquième cohorte des soldats pojupiers, cohors vkjihon. Les arceaux de ram{)hithéâtre, construits en pierre, n'avaient nul besoin de ce voisinage. Mais les sièges en bois, placés, comme nous le verrons, dans la partie supérieure, l'immense tenture qui couvrait Tarène et l'assemblée , les cordes qui la retenaient , les mâts auxquels ces cordes étaient attachées, les machines que Ton faisait jouer dans les spectacles, n'étaient pas à l'abri du feu.

Il paraît aussi qu'il y avait, dans le même quartier, un autre endroit qui avait une relation encore plus directe avec l'amphithéâtre. L'ancienne topographie de Rome, par Publius Victor, signale sur le mont Cœlius un local qu'elle nomme /e» matinal, Ludus nuduliitus (3). Les Romains donnaient le nom

(1) In voce Prseconis d ctum esl ut nulliis corpoia eorum atlingere prœsiimat; coipora verô sanctorum per triduum anlè Amphitheatrum jaciierunt. Ibid.

(2) Coucludcndnmque Tabernolam in planilie illâ intcr Amphitheatrum Titi et ecclesiam S. Clementis. Suburrœ caput incidisse, ubi Marlialis flagella ad cœdendos servos venalia fuisse ail. Naidin. Rom. vêtus, lib. m, c. 6.

Tonslrix Suburiœ faucibus sedcl piimis, Cruenla pendent qiia flagella lortoriim.

jMaitial., lib. ii. Epi;/, xvii. v. 1.

(3) Ludus malutiiuiS; Gallicas cohortes V vigilum. V. Vict. Région, u.

de jeu aux lieux où on se livrait à divers exercices de lesprit ou du corps. Ce nom désignait particulièreniel les manèges dans lesquels les malheureux, destinés à figurer dans les combats de l'arène, s'exerçaient à leur terrible rôle. Tout près de l'amphithéàfre on trouvait le grand jeu , Indus mu()nus (4). Il était probablement réservé aux acteurs du premier rang , aux gladiateurs distingués, à ceux qui devaient se battre homme contre homme. Ceux qui devaient lutter contre les bétes avaient un rang infime. Comme ce second genre de combats avait ordinairement lieu dans la matinée, on en a conclu que ce nom de jeu matinal signifie remplacement où l'on s'y préparait (!2). D'après les indications fournies par les écrivains régionaires, c'est vers la plaine du Cœlius, et non loin de la caserne des soldats vigiles ou pompiers, dont nous venons de parler, que devait se trouver le triste réduit de ces pauvres gens. Le nom qu'on leur donnait, et qui était lui même un supplice (o), était surtout infligé aux chrétiens destinés à l'amphilhéàtre, pour lesquels on avait un souverain mépris. Ils n'avaient pas même, aux yeux de la société romaine , l'honneur d être les adversaires des bêtes, ils étaient seulement leur pàlure. La postérité a vu en eux des anges; les Romains d'alors les nomnuiient les Bestiaires.

L'emplacement, sanctifié aujourd'hui par le vénérable monastère des Passionistes, renfermait une dépendance du Coly sée. C'est là que s'élevait le temple de Claude, érigé en son honneur par sa femme Agrippine, détruit par Néron , et ma gnifiquement rebâti par Vespasien. Il parait que dans la pa:'

(1) Ampliilhoatriim Flavii, Liuius niauiHis. J'etus Rnf Topogr.

(2) Ludus matutïnus ajiiul P. Viclorcni in II rcfjione, ul)i piiicni beslialios asservalos; iu V inscrip. procurator ludi niatutini, medicus Ixidi matutini. In eo cellas aihilior fuisse, ut et jjiadialoiil)u.s apnd QuiiUiliauum iu gla.liatore; commorabar inter homicidas^ Inclttsus lurpiore cuslodid, et sordido ccllarum situ. Buiengcrus, tZe f'enati'on. Cire, c. xxxrv.

(ô) Bestiarii. Soc, 1. vu, c. 22. — Bestiaiiis... adeô delectabatur. Sueton. in C'laud.,c. xxxiv. — Unum è Besliariis. Senec, de Benef., lib. ii, c. 9. — Nuiierin Ludo Bestiarionim, unus è Germanis, cùm ad spectacula niatulina piKpai-arelur, etc. Senec. £pist. lxx. — Besliariis siipremam coenanlibus Terlull., Apolog., c. \lii.

COLYSKE. 341

tie inforionre de cet édifice, il y avait un vivier , vivarium, qu'on suppose avoir été construit par Doniitien. On désignait sous ce nom les ménageries (l);il y en avait sur plusieurs points, notamment près de la Porte Prénestine {H). Celui qu'on croit avoir existé dans le lieu que nous venons d'indiquer doit avoir été trés-considérable. Sous les grandes voûtes, que nous y voycms encore, et dans le chemin souterrain qui conduisait de là au Colysée, on a trouvé des ossements d'animaux étrangers. Les restes de quelques ours de la Libye ou de quelques lions de l'Inde se sont conservés plus longtemps que les cendres des empereurs qui les avaient fait venir, quoique ceux-ci se fussent bâti des tombeaux gigantesques pour assurer l'immortalité de leur poussière.

En continuant détourner autour du Colysée, nous rencontrons la résidence des ordonnateurs de ces fêtes, le grand palais des Césars, sur le Palatin, et pins loin celui des empereurs qui ont habile au pied de l'Esquilin. Entre ces deux sites, le temple de Vénus et de Rome , dont on voit encore de si beaux restes , veut ici une mention. Le célèbre architecte Apollodore, consulté par Adrien sur la construction de cet édifice, lui conseilla d'y pratiquer un souterrain , afin qu'on pût y préparer les machines pour les jeux publics, et les transporter à limproviste dans l'amphithéâtre (5). Ce plan semble supposer que ce souterrain aurait dû communiquer par un chemin couvert avec les souterrains du Colysée, dans lesquels on introduisait les machines destinées à produire des surprises. Si le conseil d'Apollodore n'a pas été suivi, il nous donne au moins quelque idée du système théâtral des Romains.

En descendant du temple de Vénus et de Rome vers le Co-

(1) Vivaiia animalium primiis to^ali geiieiis invenit Fulvius Lupinus, qui in Tarquiniensi foras pascf-re institiiit.Nec diù imitatores defuere L. Luciillus et L. Iloilensius. Plin., ffist. natur., lib, viii, c. 78,2.

(2) Eelisaiius acie inslnictâ circa PiBenestinam portam ad eam mûri partein. quam Romani vivarium dicunt , etc. Piocop., de Bello Gothic, lib. i.

(ô) SuMimc iilud et coiicavum fieri oportere, ut ex loco supeiiori in sacram usque viam inslgnior prospectus esset . et maîjis couspicuus : oncava ad excipicndas liidori'm machinas, quse in eo latenlcr compinj^i . et item ex occullo in tlieatium tluci possinl. Dio. in Iladrian.

342 ciiAPiTRr: xv.

lysée , nous apercevons, à quelques pas de rainphithéàtre, les restes dun énorme piédestal : c'était celui de la statue colossale de Néron. Dès les premiers temps du Colysée, sa statue n'était plus devant le vestibule de sa maison dorée. Vespasien l'avait fait transporter sur la sommité du monticule qui domine la voie sacrée, à l'endroit marqué aujourd'hui par la double ruine du temple de Vénus et de Rome. Lorsque l'empereur Adrien voulut ériger ce temple , le colosse dut encore changer de place ; il vint se poser à l'endroit marqué par le piédestal. Là il se trouvait placé entre cette fontaine, aujourd'hui tarie, connue sous le nom de Borne suante , et le lac du Pasteur, qui devait être situé, comme nous l'avons dit , de l'autre côté, au bas de l'Esquilin. Pour effacer le souvenir de Néron , sa statue avait été dédiée au soleil. Les actes des martyrs nous parlent de plusieurs chrétiens traînés ou exécutés devant la statue du soleil, qui faisait face à Tamphilhéàtre.

Tels étaient les alentours du Colysée. Les palais des empereurs, les casernes de leurs soldats, les maisons des gladiateurs, les viviers des animaux, les quartiers où l'on achetait les fouets pour les supplices, un temple, précédé d'un prétoire, devant lequel comparaissaient les chrétiens, la Pierre scélérate^ d'où l'on proclamait leur arrêt de mort, et presque à la porte de l'amphithéâtre le génie de Néron , personnifié dans sa statue colossale qui restait debout, comme pour présider à cette persécution de trois siècles dont il avait donné le signal. Voilà quel était l'entourage de ce grand foium des plaisirs.

Nous devons nun'ntenant décrire ses spectacl(>s. Commençons ])ar nous représenter ce qui se serait passé sous nos yeux, si ' nous nous étions placés au coin de la voie sacrée, de bon matin , un jour où ramphithéàtre devait avoir une de ses grandes fêtes.

Le soleil qui se lève sur les monts de Préneste, dore la face orientale du Colysée. Ses rayons, pénétrant dans l'enceinte par les ouvertures de l'atlique, y découpent, sur la teinte grise et terne des murs, quelques carrés de lumière. Dans l'intérieur, tout est encore solitaire et silencieux; mais les alentours commencentà s'animer. Des esclaves conduisent, avec des cordons de pourpre, plusieurs animaux, doux par nature ou ap-

privoisés, qui doivent paraître dans l'arène (1). D'autres animaux plus dauifcreux, venus des pays lointains, arrivent sur des chariots : ils y sont emprisonnés dans des cages ornées de fleurs peintes {"2). Des gardiens, à la face noire (")), aux cheveux crépus, escortent quelques-uns de ces chariots. Voilà qu'arrivent les soldats qui doivent faire le service i\u Colysée, revêtus de leurs chlamydes blanches. Vers le piédestal du colosse de Néron , autour de la Borne suante, et des éléphants d'airain de la voie sacrée , stationnent les curieux les plus empressés, attendant le moment d'entrer. Ce nest plus le calme, ce n'est pas encore le tumulte : des allées et venues, des groupes qui se forment et se dispersent , sur les monts voisins l'agitation qui s'éveille, de près et au loin, des bruits à la fois indistincts et significatifs, les premiers frémissements de la grande fête, les premiers souffles de cet ouragan de fureur et de joie, qui va s'engouffrer et retentir dans l'amphithéâtre. Cependant quelques personnages, à l'air préoccupé, pénètrent dans l'intérieur : ce sont les inspecteurs et les procurateurs des jeux (4). Ils vont examiner si tout est bien disposé , si toutes les précautions sont prises contre les accidents qui pourraient menacer les spectateurs. Les procurateurs sont spécialement chargés du soin de l'arène, plus exposée aux détériorations que les murs et les sièges de travertin. En adoptant, dans les derniers temps de la république, l'usage des théâtres en pierre, les Romains n'ont pourtant pas voulu paver la place destinée aux jeux. Elle est restée une arène, un champ couvert

(1) Parct purpureis apeicapistris.

Mait., lil). 1 , £pig. cv , 7.

(2) Instar ciicumfoianc<e domùs floridœ piclurâ, décora fulurae veualiouis receptacula. Apul.^ Jsin.. lib. iv.

(ô) NMgia bellua nil ne{;at magistro.

Mart.,lilt. i. Epiy. cv, 10.

(4) Adminisiralores speclaculorum. Terlull., de Spectacul. (C'étaient pculêtre les editores.)

Dio , in Elogabal.

Tribu:», voluptatum. (Épilaplie de Cestius.)

Procuratores dromi , qui Eiiripi aquam moderarenlur, arcam verri , ao tergi juherent, sterui pulvere, arenà aut risà, ubi curules liidi appropinqualent, ppteciperenl. etc. Panvin., de Lud. Circensib., lib. i, c. xv.

de sable fin. Le pied des combattants y est plus ferme, et d'ailleurs le sable boit le sang à mesure qu'il tombe : le pavé le ferait trop paraître. Il suflît denlever la couche qui forme la superficie et de la remplacer par une couche neuve, pour que Tarène redevienne brillante et pure. Caligula et Néron ont trouvé cela trop simple : ils ont quelquefois fait répandre sur le sable naturel un autre sable composé de chrysocale, de vermillon, et de la limaille de pierres précieuses {i). Le vermillon est là pour dissimuler un autre rouge et le poétiser. Mais il y a un autre luxe plus commun; on réduit en poudre une jiierre blanche très-friable {H). L'arène semble alors couverte d'un frais tapis de neige.

D'autres préparatifs se font au sommet de l'édifice, dans toute la cil'conférence de l'attique. Là, des poutres perpendiculaires, séparées les unes des autres par un intervalle de quelques pieds, traversent des trous pratiqués dans la corniche et appuyant leur extrémité inférieure sur des tables de travertin. A leur extrémité supérieure sont attachées des poulies . par lesquelles ])assent des cordes. Dans l'étage au-dessous de cette rangée de poutres, qui se dressent comme des mâts de vaisseau, nous apercevons des soldats de nuirine, pris dans la classe deceux qui font manœuvrer les voiles des vaisseaux (ô). On dirait que le Colysée est un merveilleux navire, dans lequel la fortune de Rome va voguer vers des plaisirs fabuleux. A un signal donné, lorsqu'on craint la pluie ou un soleil trop ardent, un grand mouvement se fait parmi ces soldats et les groupes de mécaniciens auxquels ils sont mêlés. Chacun court

(1) Visumque est Neronis priiicipis spcclaculis atenam Circi t-hrysocollA sparjîi, ciim ipse concoloi'i panno ami{;'alurus essel. Plin., Ilist. natur.,.

liv. xxxm^ c. 27, 1. — Edidil el circcnses qiiosdam pifecipiios, minio cl

fhiysocollâ constiato ciico. Siieton., de Caio Calùpil. c. xviii.

Altéra Ircsquc supt'i- lasà ct'l(;l)ranUir arenà.

Ovid., Fast. , m. 813.

(2) Invenere et alium usiim (ejus lapidis speculaiis) iii ranientis quo(jue , Cii'cum maxiriium ludis Circensibus sternendi, ut sit in commendatione candof. Plin., lib. xxxvi, c. 45, 5.

(3) A militibiis classiariis, qui vêla ducebaiil in Amphithealio. Lamplid., in Commod.

COLVSÉE. 54')

à son poste; les bras se tendent, les antennes gémissent, et de tous les points de la circonférence parlent des voiles , qui se déroulent soutenues par des cordes , et couvrent chacune la partie de lenceinte, à laquelle ellecorres|)ond par sa forme et par sa dimension. Elles vont, en s'inclinant, se réunir par leurs extrémités, à une certaine hauteur au-dessus du centre delarène, et fornu^nt un seul et vaste toit qui couvre tout le Colysée. Les tentures des théâtres étaient devenues une parure. Néron sv était fait représenter sur le char du soleil, quil guidait à travers un ciel parsemé d'étoiles dor (1). Sous Titus, un tissu de soie et dor avec des broderies s'étend sur le nouvel amphithéâtre. Ces voiles sont parfois de plusieurs couleurs; mais la couleur ordinaire est la pourpre. Les rayons du soleil, traversant cette tenture, répandent des reflets magiques sur les gradins en pierre grisâtre, sur les noirs arceaux des vomitoires, sur la blanche arène. Celle-ci prend alors une teinte rose, en altendant qu'elle soit tachée d'une autre couleur.

Pendant qu'on prépare, dans la haute région du Colysée, le déploiement de celte tenture , des préparatifs invisibles se font dans les souterrains creusés sous l'arène. Ils conliennent des fossés qui communiquent avec elle au moyen de petites portes (2), fermées par des grilles de fer ou par quelque autre genre de clôture. C'est là que sont renfermées les bêles féroces : les plus dangereuses y sont amenées par le chemin creux qui conduit du vivier aux souterrains. Ce sont les coulisses de ces formidables acteurs. C'est de là qu'ils bondiront dans l'arène, lorsque, à un signal donné, les petites portes s'ouvriront. Les souterrains ont encore une autre destination. Dans certains jours de grande fête, les fosses serviront daqueducs, l'arène deviendra une mer où s'exécuteront des joutes nava-

(1) In iisque Nero acu piclus ciirrum agitans, circiim veto undiquè aurcne stellœ. Xiphilin.. Ilist.

(2) ProducehanUir posteà in aronam siveper osliola, qure erant in Ami>hithealro. et in circi oppido, ubi rarceres. sivc ali<iiià macliinû déhiscente ac se dissolvente, ut hal)et Xiphil., m Severo ; de caveis, quœ in Ainphitheatro étant subtertanefe. è qitii)us per ostiola fera? exibant. facit Heiodianus, lib. 2, et vocat. quasi siil)leiranca loca. Paiivin.. de Lud. Cire, lib. it. c. 8.

les (4). Quelquefois un vaisseau aura élé construit dans l'araphilhéàtre, et tout à coup ses flancs, subitement entr'ouverts, laisseront échapper des animaux de toute espèce (2), qui fendront les flots de celte mer improvisée. On serait tenté d"y voir une image du déluge et de larche, dont la mythologie grecque et romaine a conservé le souvenir. Étrange réminiscence en un pareil lieu ! D'autres fois , le sol de l'arène semblera se briser; de chacune de ces crevasses sortiront des arbres aux pommes d'or, comme ceux du jardin des Ilespérides (ô). Des animaux seront lancés dans cette forêt enchantée. Les arbres marcheront à limitation de ceux quOrphée entraînait à sa suite, et, pour que rien ne manque à la vérité de la représentation, rOrphée du spectacle sera déchiré par des ours (4).

(1) Vidit in aequoieo forvenles pulvcrc ciirrus,

Et (lomini Triton ipse piitavit c<itios. Diim(|ue paiat siL'vis l'alihus fera prœiia Nereus,

Abiuiit in lii[ui(iis ive p<>dt»ster a(]uis. Oiii(l<|iiirl et in Circo spectafur, et Amphitheatro, Dives Cœsareo prœslitit unda tibi.

Martial., Spect., xxviii, 5.

lu amphillieatro dédit navale prœlium. Sueton., in Domitian., c. iv.

(2) Cum area oinnis quse in speciem navis in thealro erat , ul Ireccntas feras et accipere et dimittere posset, subito soluta esset, exsilueruut ursi. Xiphilin., in Severo.

Non solum uobis sylvesti'ia cernere nionstra Contigil; ccqiioi'cos ego cum eei'tanlibus ursis Speclavi vitiilos, et equorum nomine dignum Sed déforme pecus.

Calpurnius , Eglog. vu, v. G4.

(3) (}uotios nos deseendentis aien<E

Vidimus in partes, ruptàque voraçine terrœ, Emeisisse feras; et eisd(;m s;cpè latebris Aurea cum croceo creverunt arbuta libro.

Calpurnius, i?(//0(/. vu, 69.

(■'i) Oiiidquid in Orplieo Rhodope spectasse tbeatro

Uicitur, exhibuit, Csesar, arena tibi.

Repseiunt scopuli, mirandaciue sylva cucurrit,

Quale fuisse nemus creditur Uesperldum.

Adfuit imniixtum pecudum jj(!nus omne ferarum

Et supra valem mulla pependit avis.

Ipse sed ingrato jacnit laceralus ab urso.

Martial., Spect., xxi, 1.

COI.YSÉE. 547

Toute cette magie théâtrale dépend des machines cachées dans les souterrains. Les inspecteurs les examinent avec grand soin, pour s'assurer que leur jeu sera prompt et sûr. Une manœuvre maladroile, qui tromperait la volonté de lempereur et lattente du peuple, serait une Irahison.

Tandis que les derniers préparatifs sachèvent, une rumeur toujours croissante circule dans les alentours du Colysée. Elle se rapproche de lui dans toutes les directions. Le cercle bruyant se restreint, et finit par cerner irun frémissement impétueux l'enceinte encore muette et piesque vide. De toutes les collines environnantes descendent les populations, comme des affluents de la vallée construite pour les plaisirs de Rome. Ces flots qui se poussent les uns les autres battent le pied de lédifice. Ils pénètrent par les arceaux inférieurs, s'élèvent dans les escaliers comme une marée montante, roulent par les galeries creusées dans les flancs de ce rocher artificiel, font irruption par les issues extérieures, et bientôt sur les pentes de ce vallon de granit, les bouches des vomitoires (i), pareils à des antres où les eaux se sont amassées, versent des torrents de spectateurs sur tous les degrés de ramphilhéàtre.

L'enceinte desHnée aux spectateurs comprend deux régions : celle des gradins en pierre et celle des portiques supérieurs.

La première est divisée en trois zones : Tune, appelée l'Orchestre , est réservée pour les grands personnages, les principaux magistrats, les sénateurs; dans la seconde, nommée Equestria^ se place l'ordre équestre; la troisième, Popularia, reçoit le peuple romain proprement dit, non pas les prolétaires , mais les citoyens qui n'appartiennent ni à la classe des sénateurs, ni à celle des chevaliers. La hiérarchie sociale de Rome est représentée sur les gradins du Colysée, et la cité reine s'y contemple elle-même (!2).

(1) Vomiloiia in spcctaculis dicimus undù homines glonieratiiis ingredienies in sedilia se funduiit. Macrob., in Snturnal., lib. vi , c. 4.

(2) Scdenl in spcctaciilis puhiicis saccrdotum omnium maçistratuumqtie colleçia, pontifices maximi. et maximi ciiiiones; srdcuit XV viri lauieati, et Dialf's cum apicibiis Haniines ; sedent aiii;urcs inleiprctes divinae mentis et voluntatis, necuon et castae viigiues, pcrpctui nutrices et conservatrices ignis j

r>48 CHAPITRE XV.

De ces trois zones, celle du sénat est la pins voisine de l'arène. Sa partie la plus privilégiée est la plate-forme du mur qui forme l'enceinte, c'est le podium royal. Vous y voyez dabord le siège de l'empereur, plus élevé que les autres sièges, el surmonté dun baldaquin. Tout auprès, probablement à gauche , le tribunal du préteur, et à côté de celui-ci le bane des vestales, présidées par la vestale l^faxime (1). Là aussi le banc des frères Arvales (2), collège de prêtres fondé par Roraulus. Sur cette plate-forme les premiers fonctionnaires de l'Etat, les personnages consulaires s'asseyent sur leurs chaises curules, ornées de sculptures divoires et de filets dor. D'autres chaises curules restent vides , ce sont celles des personages, absents pour le service de l'empire. Sous le podium, dans tout le tour de l'enceinte, vous remarquez VEuripe, c'est un ruisseau destiné à écarter les bètes féroces qui craignent l'eau (5).

Au-dessus de l'orchestre, s'élèvent les gradins de l'ordre équestre. D'après l'ancienne loi Oppia, ces degrés devaient être au nombre de quatorze; mais, sous les empereurs, le nombre des chevaliers a été considérablement augmenté, et de temps en temps ils envahissent la plus grande partie des degrés de lamphithéàlre. Les bancs équestres ont aussi des places pour un certain nombre de fonctionnaires publics, et pour les tribuns militaires : vous distinguerez ceux-ci à la blancheur éclatante de leurs manteaux.

Plus haut, sont les degrés destinés au peuple proprement dit. Là, il y a aussi des distinctions : les militaires sont séparés des citadins, les hommes mariés de ceux qui ne le sont pas. Un compartiment particulier est assigné aux jeunes gens qui portent la robe prétexte; leurs pédagogues s'asseyent près d'eux dans un autre compartiment. Sur ces degrés populaires, les

seclot ciinctus populus et seuatus , consulatibus fiincti paires, diis proximi alque augustissimi leges. Arnob.. ^dv. getit., 1. iv, c. 35.

(1) Viifjines vestales sex cum viigine Veslali maxirnâ. Pauvinii, de Ludii circens., lib. ii , c. 2.

(2) iKATRiuus ARVALiccs. Insci'ipt. de lacis amphit. Vide de la Torie, ret. mon. vel. Ântii.

(5) Euiipiis. Plin. — Lampiid.. inEliogab.

COLYSÉE. ôil>

costuiues sont moins Itriilaiils; jiiais rcn>o!iil)le ne manque pas d"un certain éclat : le peuple est en habit de fête.

Regardez maintenant les p()r(i(iu(^s supérieurs : la partie la plus élevée de la troisième série de gradins en pierre est couronnée par un mur qui fait tout le tour de l'enceinte : cest le podium populaire. De même que le podium royal est réservé à tout ce quil va de plus distingué dans la classe aristocratique, le podium })()[)ulaire reçoit les derniers rangs de la plèbe romaine. Des loges où quelques spectateurs peuvent trouver place sont pratiquées dans lintéiieur de ce mur. Sur la plateforme il y a des bancs en bois (1); de distance en distance des grands sièges désignés parle nom de chaires, sont réservés pour les femmes. Elles ont été reléguées jusque-là par un décret d'Auguste , qui a voulu qu'elles ne regardassent les jeux des athlètes que de loin (:2). Elles sont tenues à distance par une certaine pudeur, comjue les pauvres gens par leur condition. Ceux-ci prennent place dans les intervalles de ces chaires. Les habits de l'indigent, la pénule et la lacerne, sont de couleurs brunes. Ces costumes, qui occupent la plus grande partie de cet étage, sont un peu relevés par les reflets qu'y répand la tenture de pourpre qui couvre l'amphithéâtre. Sur le parapet de ce podium se tiennent les musiciens, dont les clairons doivent animer les combattants et célébrer les vainqueurs.

Un dernier étage est occupé par les mécaniciens , les soldats de marine, les gens employés au service du Colysée. Une parlie de la plèbe peut aussi s'y réfugier, pourvu qu'elle ne soit pas assez noiuI)reuse pour gêner les manœuvres.

Récapitulons maintenant les gradations de l'assemblée réunie dans cet immense édifice : le portique le plus élevé, rempli par les individus que nous venons d'indiquer; au-dessous, le })odium populaire, avec les chaires pour les femmes; plus bas, commencent les sièges en pierre, et nous y voyons d'abord la série assignée au [)euple romain proprement dit, puis celle

(1) MEniANO. svMMO. i^. LiOEis. Inscn'pt. de loc amphit Vide de la

Torre,ref. monum. vet. Antii.

(2) Atlilclaruni .sppctaciilo niuliel)ieni scxiim omnem, adeà iummovit , ut, etc. Edixilciuo niiilieics anlu liornm i]iiiiUam vcnii'c in thcaf-um non placerc. Suetonius , in Juyusto . c. xlit.

ÔOO CHAPITRE XV.

de l'ordre équestre, puis enfin lorchestre, au bord de l'arène, le podium royal, où s "étalent toutes les grandeurs de Rome. Une centaine de mille hommes sont rassemblés dans cette enceinte.

Quelques incidents occupent un moment l'attention des spectateurs. Vous voyez dans ce coin un peu de tumulte ; on y suscite un homme, on le force à quitter sa place, parce qu'il s'est introduit dans un compartiment où il n"a pas droit de siéger. S'il trouve qu'on lui a fait une injustice, il sera maître d'intenter un procès. La curiosité du peuple romain est égayée par des apparitions singulières. Quels sont ces costumes étrangers dans l'orchestre, près des sénateurs? Les envoyés des Arméniens et des Parthes, enfants de l'Asie, y rencontrent ceux des Germains au teint blanc, aux cheveux rongea. Remarquez aussi sur d'autres gradins, le Sabéen, l'Arabe, l'habitant de la Haute- Egypte, qui boit les eaux du Nil aux cataractes. Le Sarmate , qui se fait une boisson du sang de ses chevaux; le Cilicien, qui porte les traces de son climat nébuleux; l'Éthiopien, aux cheveux naturellement frisés; le Sicambre, à la chevelure arrangée en cornes, surgissent dans l'amphithéâtre comme des statues bizarres qui viennent poser sous les regards du peuple (I). Les grands personnages de Rome sont aussi passés en revue à mesure qu ils arrivent : aux uns les applaudissements, aux autres les huées. Lamphitéàtre est l'héritier des licences

(1) Quœ tam scposita est, quœ gens lam harhaia, Ctesar,

Ex quâ speclaloi' non sit in Urbe lua? Venit al) Oipln-0 ciillor Rhodopciiis llaemo,

Venit et epolo Satinala pasliis i,'c|iio; Et qui |)i-irna i)iliit (ici)ieiicnsi fliimina Nili.

Et qiicni supicnUL' Telliyos iinda fuiil. Festinavii Aiahs, fi-sliiiavcM-e SaI);LM; Et Ciliccs ninihis hic madiiere suis.

Crinibus in noduia tortis veneio Sicambri ,

Atque aliter toitis crinibus ^Ethiopes.

Vox diversa sonat : po|)ulorum est vox tamen una Quiim veius patriw diceres esse pnter.

Martial., Spect., m. 1.

^thiopes natuiâ torsis ciinilius, Sicarabi i , arte capillos in cinum et coinua fastigiabant.

COLYSÉE. Ôol

du Forum; la souveraineté du peuple sest réfugiée dans ce dernier asile, où elle a du moins la liberté des cris et des insultes. Du sein de cette assemblée, frémissante et retenue par des cercles de pierre, s'agitant en repos, à la fois immobile et ondoyante, s'élève un bruit semblable à celui de la mer (1).

Cependant tout est prêt: les musiciens sont à leur place dans le portique supérieur : les vestales , arrivées en litière, occupent leurs sièges. Des rugissements étouffés, qui s'échappent par les petites portes des loges souterraines, annoncent que les animaux sont aussi à leur poste. Tout à coup les regards se tournent vers le couloir qui aboutit à l'entrée sans numéro, sur le mont Escjuilin : cest l'entrée impériale. L'empereur parait, se dirigeant vers le siège qui lui est réservé. Toute l'assemblée se lève (2); les licteurs abaissent leurs faisceaux, les sénateurs, les vestales s'inclinent, tous les étages s'agitent et font tomber une pluie d'acclamations! « Bonheur à toi, Va es » le maître, tu es le premier : bonheur à toi! Plus heureux >' que tous, à toi la victoire, tu vaincras éternellement (3). ;< Les cent échos que l'architecte a rendus éminemment sonores, répètent ces cris qui roulent sous les arceaux des ambulacres. Les bouches extérieures des vomitoires deviennent comme autant de porte-voix gigantesques, qui rendent un immense murmure. Dans les souterrains, les bêtes féroces, surprises, sont intimidées par un bruit inconnu, plus fort que leus rugissements, plus impétueux que l'ouragan du désert. Les tonnerres des lions (4) se taisent, et les courtisans disent que les animaux eux-mêmes sentent à leur maiiière Timpression de la majesté divine de l'empereur, qu'ils s'associent aux acclamations par leur silence.

(1) Fluctuai a^quorco fremitii , rahirqiie furontum Caicerihus iionduui icscralis niiihilc vuljjus.

Sil. liai. Silv.

(2) AssurecUim ab uuivcisis in theatio cl à stantibus plausum. Sueton. , in August.

(ô) Tum nos magnâ voce dicebamus multa, illud autem crebro : Dominus

es, primus es, omnium felicissimus vincis , ab iiovo viiices Multi ex reliquâ

plèbe ne intioïbant quidem in tlieatrum. Dio, lil). lxmi. — Sueton., m Tiber. Claud., c. vu; inDomitiun., c. xm. — Plularch., in Galba.

(4) Tonitnia Leonum. Yopisc, in Probuni. vay>. xix.

Si lempcreur ne vient pas, rassemblée est présidée par un commissaire qu'il a choisi (1), ou [)ar le préteur. Celui-ci est le premier magistrat de la justice et des plaisirs {"i). Lorsqu il parait dans les spectacles pour y présider, il porte un sceptre divoire, surmonté d'un aigle (5) : un esclave tient sur sa tèl<> une couronne d'or (4).

Vous cro}ez peut-être, en vous rappelant les souvenirs sanglants du Colysée, que vous n'allez voir que des scènes de fureuret mort. Les Romains entendent autrenientl'ordonnance de leurs fêtes; ils veulent que leurs longs spectacles, qui durent des journées entières, soient un mélange de grotesque et de tragique, de jovial et d'horrible. Voilà un éléphant funambule; il monte à la sommité de l'édifice, et il en redescend en marchant sur une corde (5). Cet ours, paré comme une matrone, se promène assis sur une chaise à porteur (G); un autre, en habit d'avocat, imite l'attitude d'un homme qui va plaider (7). Je vois un lion aux ongles dorés (8), un collier au cou, secouant sa crinière élincelante de pierreries (9); c'est un roi dressé à la clémence, il fait cent gentillesses avec un lièvre (ju'on lui met dans la bouche(lO). Regardez vers cette porte de

(1) Neque spectaculis semper ipse pi'fesertil, sed interdiim aut magistratibiis , aul amicis pifesidendi munus uijiinxit. Suelon., in Calig., c. xviii.

(2) Ibi erant prœfecli certaminis , omues qui pi irui apuù ipsum erani, pra;sertim piœfecti prœlorio. Dio, iiiElog.

(ô) Edilores ludoi-um (Circi). — Romae editores pictâ el palniatâ tiinicâ curru tiiumplianlis more per circum vehebantur, ehurneuni sceptrum, cai insideret aquila, manu gerebant. Onu[)h. Pauv., de Lud. circensib. lib. u.

(A) Juvenal.. Sat.\, 39.

(5) Elephas ereclus ad summum theatri fornicem , unde decurrit m fune sessoiem gercDs. Uio, in Néron. — Galba eleplianlos fuuambulos dedit. Sueton., in Galb.. c. vi.

(6) Vidi ursum mansuctam qiire culUi malronali sellA vehebalur. Apul., jlsin., lib. XII.

(7) Ursos in circum agenles. Vopisc, m Fit. Carin. — Togalas nempè : agere est causas diceie. actor causidicus Panv., m Notis. lib. ii, de Lud. circens., c. m.

(8) Exiremos auio maiisueverat ungnes.

Slai., Theb.. ti.

(9) Senec. Epist. xli.

(10) Leonum

(>uo3 velox leporum timor faligat.

roi,v?KK. o;)>

ramphitliéàtre: douze éléphanls s'avanc(M)t. six mâles en babils d'hoimue avec la toge, et six femelles liabillées en femme: ils défilent, puis s'arrêtent devant des tables divoire couvertes de mets; ils s'asseyent à demi couchés sur des lits, dînent avec décence, boivent dans des coupes d'or, et aspergent en badinant ceux des spectateurs qui sont près d'eux (1). D'autres éléphants arrivent en habit de bal, répandent des fleurs sur Tarène, et se meltent à danser la pyrihique.

On ne dresse pas avec moins de soin les animaux au carnage : on leur présente des mannequins pour exciter leur fureur. Leur naturel a été étudié pour savoir quelles couleurs sont plus propres à les animer : le blanc irrite les sangliers; les habits rouges enflamment les taureaux (2). Le bruit des fouets retentit : les aiguillons de feu les tourmentent; on leur applique des lames de fer brûlant (ô), et de temps en temps un lion parcourt l'arène, une flamme sur le dos (4). On enivre les éléphanls avec une boisson irritante (5); chacun deux s'enivre aussi de la fureur de tous. Les voix entremêlées des lions, des éléphants asiatiques, des taureaux italiens, des ours blancs de la Li])ye, des verts léopards, associées aux longs murmures, aux cris, aux trépignements des spectateurs, sont la musique sauvage (lui les anime, comme les chants de ctuerre conduisent les soldats au combat. Leur rage va quelquefois si loin, quou

Dimittunt, repelunt. aniantque caplos, Et secuiior est in ore prccda ; Laxos cui dare, perviosquc lictus Gaudent, et tiraidos tcacre dentés, 31olleiii fiangere dùm pudet rapiiiam.

Martial. 7 lib. i. — Epigram. cr. 14.

(1) Biiling, de f enation. cire, c. xx.

(2) Albus color apros incendebat. Senec, de Ird, lih. )ii . c. ÔO.

Cum sua teiribili petit inilamenla cornu Phœniceas vestes.

Ovid., Mstam., xii. lOÔ.

(5) FeiTo et igné inustœ sunt feiœ agrestes, ut fcrociiis in cbristianos sîfvirent. Euseb., Hist. eccl., lib. vjii.

(4) (Jui liamnias dorso ferunt, quam sint orunilnis intolerabilcs. S. CIii yso»l. ham. XXI, ad Iloin.

(3) Elephanli pugnaturo vinum piopiuatur, non è vilibuS; scd ex oryzà et calamo. yîJian., Hiat. minimal., lib. xiii.

Oô\ CHAPITRE XV.

a pu dire, pour les cnractériser, qu'ils brisent par leurs frémissements leurs poitrines gonflées, trop faibles pour contenir les flots de colère qui bouillonnent dans leurs flancs. Les uns demeurent immobiles, le cou tendu, la crinière hérissée, le dos courbé comme un arc, ceux-ci aiguisent leurs dents sur des cailloux, ceux-là creusent larène avec leurs pattes, et s'enveloppent dun nuage de poussière. Ils sexercent, en se battant entre eux, à mieux déchirer les hommes : leur appétit va du grossier au délicat, comme le goût des convives dans un festin. Lorsqu'une lionne ou une tigresse s'est signalée par un carnage distingué, })ar un abattis d'animaux et dhommes, le peuple se prend pour elle dadmiration et de tendresse. Il ira jusqu'à sacrifier les plaisirs futurs qu'elle peut attendre délie à sa reconnaissance pour le plaisir quelle vient de lui donner. Il demandera qu'on la reconduise, qu'on rende la liberté du déserta cette héroïne de lamphithéàlre, en récompense de ses prouesses. En attendant, il lui décerne un triomphe : des applaudissements frénétiques tombent sur elle de tous les bancs duColysée, au moment où, restée maîtresse du champ de bataille, elle se promène à pas lents sur les corps de ses victimes, et semble prendre possession pour elle seule de lenceinte qu'elle a dépeuplée.

Pendant que cette arène est toute fumante de poussière et de sang, une rosée odorante s'est répandue dans l'atmosphère. Il y a dans tous les étages, de distance en distance, des espèces de petits fourneaux cachés, dans lesquels on fait bouillir, avec du vin, une composition de safran et d'aromates. A ces fourneaux correspondent des conduits étroits et secrets, pour donner passage à la vapeur : elle s'exhale par des tubes ou par les bouches des statues creuses. Le vaste corps de l'amphithéâtre est percé par des pores qui lui donnent une transpiration de parfums : le grand buveur de sang a une haleine embaumée (1).

(1) Odorato inibre. Apukiiis, Jsintts aur., lib. x. — In honorera Trajani balsama elctocum pergiadus ihealii Huere jussit. Spartian., in Adrian. — Num'iuicl diibitas quin sparvsio illa, qu?e ex fiindamentis média? arenœ crescens, iu summam altitudinem amphithealii pervuuil, cum intensionc aqua; fiât? Senec, Quœst. natur.^ lib. ii, c. 9.

COLYSÉE. ÔV)h

Voici inainleiKuit les combats crhoniines contre les bêtes. II \ a d'abord les gladialeurs, qui se servent de leurs armes contre les animaux; puis de siniples chasseurs qui n'ont daulres armes que leur adresse. Les uns sont habiles à envelopper dun linge la tète du lion, ou bien ils lui ferment la bouche a\ec leur niain, ou bien ils jettent en fuyant un morceau de «irap quil déchire. D'autres trompent la niaise fureur des ours, au moyen d une machine mobile : elle est disposée de telle sorte, que lorsque l'animal s'élance pour atteindre avec ses pattes de devant l'homme perché sur cette machine , la rotation qu'il imprime à celle-ci, lui dérobe son adversaire. L'agilité des chasseurs est si merveilleuse, les sauts en l'air si légers, leurs évolutions si soudaines, qu'on dirait qu'ils volent, comme des oiseaux, à travers les dents et les ongles des terribles quadrupèdes. Enfin, il y a de pauvres transfuges, des esclaves, des condamnés, qui ne viennent ni combattre, ni jouer ; ils sont tout simplement exposés aux bêtes. Lorsqu'ils ne sont pas attachés à des poteaux , et que la peur ne les rend pas immobiles, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de courir à travers l'arène d'un pas tremblant , pour retarder un peu le moment fatal par une fuite sans espoir. Tels ont été, dans les premiers temps, les trois variétésdu spectacle; mais il en est survenu «ne autre. Une race nouvelle, étrange, est apparue, qui semble destinée à fournir de nouveaux plaisirs : ceux-ci n'ont ni arme pour combattre, ni adresse pour esquiver, ni peur de mourir. Après les manœuvres intrépides des gladiateurs armés, après les tours de force des chasseurs agiles, après les mines piteuses des exposés, c'est une nouveauté piquante <[ue de voir figurer des hommes, le front serein, les yeux élevés vers le ciel où ils semblent entrevoir un spectacle invisible, adressant quelques discours au peuple comme s'ils étaient en plein forum , et répondant par des prières et des cantiques aux rugissements des lions prêts à s'élancer sur eux. Ces hommes appartiennent à une secte détestable, qu'a vomie l'impure Judée ; ce sont des contempteurs des dieux et des lois, les ennemis du Jupiter céleste et du Jupiter impérial, dont l'olympe est le mont Palatin. Le bruit s'est répandu sur tous les bancs de l'amphithéâtre, qu'un de leurs chefs a été amené du fond de la

Syrie par ordre de l'enipereur , pour subir le supplice quil a mérité. Le cri : Les chrétiens aux lions, retentit ; les regards se tournent vers la porte. On y voit paraître un homme à cheveux blancs , revêtu de Ihabit du pauvre , de la pénule apostolique. Il est conduit au pied du préteur, à gauche de la loge impériale. Le président de l'assemblée lui dit (I) :

ti Jadmire que tu sois encore vivant, après les tourments et la faim que tu as déjà supportés; maintenant, du moins, consens à ce que je désire, afin que tu sois délivré par nous du supplice qui te menace , et que tu nous délivres nous-mêmes de toute cette tristesse. »

Ignace répond :

1' Tu me parais avoir une figure humaine, mais tu as Tastuce d'un renard qui caresse avec sa queue , tout en ayant des intentions perverses : avec tes douces paroles, tu veux me corrompre et me détruire. Sache donc, quelque irritation que tu puisses en ressentir, que cette vie mortelle n'est rien pour moi , à cause de Jésus , que mon ànie désire : j'irai à lui , car il est le pain de l'immortalité et le breuvage de la vie éternelle. Je suis tout entier à lui , et j'étends vers lui mon âme : je méprise tes tourments, et je foule aux pieds ta gloire. )•

J>e président dit : «t Puisqu'il est si orgueilleux et si méprisant, liez-le, et délaciiez deux lions qui dévoreront jusqu'aux derniers morceaux de son corps. !>

Les deux lions, sortis de leurs fosse, sont un moment retenus par une barrière. Avant qu'ils soient libres de s'élancer sur lui, Ignace s'adresse au peuple : «Romains, qui attendez < ce spectacle, ne croyez pas que ce qui m'arrive soit la punition i> d'un maléfice, de quelque action mauvaise; cela arrive afin '» que j'atteigne Dieu, que je désire d'un désir insatiable. Je !< suis le froment de Dieu; je serai broyé par les dents des » bêtes, pour devenir un pain blanc et pur. »

Les lions exaucèrent ses vœux. Il avait souhaité de n'être

(1) Quoique \cs ^ctes desainl Ignace, auxquels nous empruntons le dialogue suivant, soient distincts des Jetés autiicntiques du même martyr que nous citerons plus bas, ils ne sont pas dépourvus de toute valeur historique. Du reste, nous n'y avons recours que pour retracer une de ces scènes qui ont dû souvent se reproduire dans Tenceinte du Colysée.

COI.YSKE. 357

pas à charge à ses frères, dans la peine qu'ils prendraient pour recueillir les débris de son corps : il ne resta plus que les os les plus durs (1).

l'endant les jours précédents, on avait célébré des jeu\ solennels, que les actes du martyre de saint Ignace désignent sous le nom de Glon'fivalions (2), Le dernier jour des spectacles était venu, et c'est pour cela que lévéque d'Antioclie, à peine arrivé à Rome, avait été livré sans retard à l'ampithéàtre.

Son supplice a eu lieu vraisemblablcujent vers la dernière heure de la matinée : c'était avant midi que se livraient les combats contre les animaux; on leur donnait pour cela le nom de jeux du malin (3). 11 était assez naturel de clore cette première moitié de la journée théâtrale par quelque supplice à effet. La théorie des spectacles, comme celle de l'éloquence, avait ses rhéteurs, qui recommandaient que l'intérêt allât toujours en croissant. Un évéque chrétien, livré aux lions, offrait une scène moins vulgaire que la moit des autres bestiaires. Il est donc très-probable qu'Ignace a été réservé pour la fin des jeux du matin, et qu'il a consommé son sacrifice vers midi. D'autres jeux devaient recommencer dans la seconde moitié du jour. Rentrons dans le Colysée pour y assister.

Nous voyons d'abord la procession des gladiateurs, qui va faire le tour de l'arène : ils portent la tunique militaire; la plupart ont le casque en tète, leurs armes sont brillantes et ornées.

Rernaquez d'abord ceux qui tiennent dans la main une épée, dans l'autre un lacet; ils sont habitués à le jeter sur le cou

(1) Ut illius sancU marlyris Ignatii (Ipsideriiim iiupioreUir^ seciindiim «[uod fxn[)lum csi : destderiurn justi acceptahilc , ut ncmpô milli fialruni gravis fieret ob suariim rcliqiiiaiiiiu collectioiieii) , quomodù pi'opriain consummatioiiem fifi'i iti'iiis in epistolâ oplaverat. sol<c enim duiiorcs [)ai'les rolicla; siiiit. jict. sincer.

(2) Dcbcntihus quiescetr (^ioiificalionihiis : eial enim soiemnis. ut pnta!iant. dicta Romauà voce terlia décima *. seciiudiim (piàin studiosc conveneiant. Jet. sincer. S. Ifjnat.

C) Scilicet kalendas jaiiiiarias (|uando sigillai-ia festa afjebantur, de qiiibus Haciobius. Saturnal., lib. i. c. lOe-t II. (Note de D. Ruinait. )

(ô) Manè Iconibus et lusis homines, ineridiè spcclaloiibiis suis objiciiinlur. Scnec, Epi'st. vu.

et sur les bras de leurs antagonistes. De là vient leur nom de laqiiéaires.

En voici d'autres qui ont pour armes un trident et un filel, dans lequel ils enveloppent la tête de leurs adversaires; ceM pour cela qu'on leur donne le nom de rétiaires. Ils n'ont, ainsi que les laqtiéaires , ni casque, ni bouclier.

Regardez aussi ceux qu'on nomme les sécuteurs; on les fait ordinairement combattre avec les rétiaires. Ceux-ci sont obligés de reculer, de fuir un moment lorsque leur coup de lilel a uianqué : ils disent avoir pour adversaires des gladiateurs habiles à poursuivre l'ennemi fuyant : secutoren.

Les thrèces se distinguent par leur petit sabre recourbé, sica, et leur armure légère : leur nom semble indiquer que les premiers gladiateurs de ce genre qui aient figuré à Rome étaient originaires de la ïhrace.

Les tnirmiUoii.s s'avancent couverts de leur pesante armure. Lorsque son poids les fatigue, ils savent combattre assis ou le genou en terre. La Gaule fournit particulièrement cette classe de gladiateurs.

Ceux que vous voyez avec un bouclier plus large à son extrémité supérieure, coupée en ligne droite, et rétréci vers le bas en forme de coin, ce sont les samwiU'S. Une éponge couvre leur poitrine, ils ont une bottine à la jambe gauche, leur casque est surmonté d'une aigrette. Ils se font remarquer par l'éclat de leur armure.

Les dimachères combattent avec un glaive dans chaque main, ou bien tantôt à pied, tantôt à cheval.

Ces gladiateurs, montés sur des chevaux et armés de lances, sont les andahates. La partie de leur casque, qui protège leur front, leur couvre tellement les yeux , qu'on les compare à des aveugles.

Voilà enfin les essedaircs; ils brandissent leurs lances du haut d'un char, qui a un esclave pour cocher.

Cette procession fait le tour de l'arène, et semble y promener d'avance la ])ompe de son convoi funèbre? (1) Quelque-

(1) Jam ostentata pet- arcnam pciiluionim corpoia mortis sure i>oinpain| duxerant. Quintilian., Declain. u.

COLYSKE. 3o9

fois, en passant devant l'estrade impériale, des malheureux disent: ^ Bonjour, empereur, ceux qui vont mourir te saluent.» La parade terminée, les magistrats des jeux procèdent à ce qu'on nomme la composilion^ ils appareillent les gladiateurs, ils choisissent pour les opposer Tun à l'autre ceux qui sont à peu près égaux par leur vigueur et leur habileté. Les gladiateurs viennent ensuite présenter leurs armes au président du spectacle, pour qu'il voie si elles sont en règle. La lutte commence par des passes d'armes. Ils se livrent à des combats simulés avec des lances sans fer, avec des épées dont la pointe est garnie d'un petit bourrelet en plomb. Bientôt des trompettes donnent le signal des combats sérieux : l'intérêt des spectateurs, porté à un plus haut degré, s'exprime tantôt par des bruits de voix, tantôt par un cruel silence. On excite les combattants, on applaudit les gladiateurs favoris, on fait des paris pour et contre la vie de ces hommes. Le gladiateur qui a blessé son adversaire, s'écrie : // en tient, hoc hahet. Quelquefois le blessé cache sa blessure , ou il crie air peuple que ce n'est rien; d'autres fois il demande la permission de se retirer du combat. Souvent, avant qu'il ait eu le temps de la demander, le peuple crie à son adversaire : Répète, répète le coup, répète, et au blessé : Reçois le fer, recipe ferrum (1). Cela veut dire qu'il doit tendre la gorge, ne pas chercher à parer le coup avec la main, ne pas faire de contorsions disgracieuses, mais tomber avec toute la dignité de son métier : il doit y avoir de l'art dans son agonie. Quand un de ces malheureux ne meurt pas volontiers, le peuple s'irrite contre cet insolent , et de spectateur devient son ennemi (2). L'assemblée a pourtant un mouvement de pitié et de tendresse, lorsqu'un gladiateur qu'elle aime tombe frappé d'un coup mortel ; mais bien sou-

(1) An possunlpii <^t justi homines esse, qui conslitutos sub iclu mortis, ac misericordiam deprecantes , non tantum patiiintur occidi , scd et flagitant, feruntijue ad moitcm ciudelia et inliiimana siiffiagia , noc viilneriliiis satiati, nec cruore conlenli? rjuin etiani pcrcussos jacentes(|iie i-epcti Jubent, et cadavera ictihus dissipai!. Lactant., Divin, inst., lib. vi, c. :20.

(2) Ut injuiiam putat populus, quod non lihenler pcreunt, et contemni se judicat, et vultu,geslu, ardore, de spectatore in adversaiium vcitilur. Senec, de Ira, iib. i, c. 2.

ô<)0 citAPiTHE xr.

vent l'insensibilité seule plane sur les scènes les plus horribles. On voit des spectateurs privilégiés descendre dans l'arène et mettre la main dans le sang qui coule de la blessure du moribond; il y en a qui essu)cnt celte main sur leur ligure; d'autres boivent ce sang chaud comme un breuvage de santé. Mais ce cadavre reste trop longtemps sur Tarène , il gênera les mouvements des autres combattants. Alors le cri : Au spoliaire le corps du gladiateur ; qu"on le traine avec des crocs (1). Des brancards sont tout prêts ; le cadavre est enlevé en toute bâte par la porte Libitine, la porte consacrée à la mort (2). Les mêmes scènes recommencent : duels , combats par groupes, mêlées générales, se succèdent comme des tourbillons sous les yeux delà foule insatiable, dont les émotions sont errantes avec les chances incertaines de chaque lutte. Les applaudissements, les acclamations sinistres, les rires sauvages bouillonnent comme une écume ardente, et pendant plusieurs heures le Colysée est comme une fournaise de cruautés et de ])laisirs (3).

Vous seriez tenté de croire (ju'une assemblée qui fait ses <léiices de pareils jeux est une Iroujje de Cannibales. C"est lé- !ite des peuples, cest la fleur de la civilisation. Les bonnes gens y abondent : ce gros sénateur à la mine fleurie, qui ne mancpie pas un de ces spectacles, qui s"y pâme de joie, c'est un bon pérc de famille (jui pleurera ce soir de tendresse en embrassant ses j)etits enfants sur ses genoux; ce poète écrira denuiin sur des tablcltes parfinnées, des vers à Lydie, de la main dont il vient d'applaudir à ces assassinats; cette femme

(1) Gladialoi'is cadaver iinco trahalur : glailialoris cadaver in spoliario ponaUir (acclamations des sénateurs). Lamprid.^ in Commod.^ ch. xviii.

(2) Sonabant clangore ferali tubae, illalisque Liliitinae thoiis (lucel)atiir fiinus anle mortem. Quintilianus, Déclamât.

(ô) Quid? non in omncm libidincm ebullis?... Ouid non ftcfincntas tani solemnes voluptatcs circi furcnlis, cavcje sievienlis, et scenK? lascivienlis .' Tcitull., in Marcion., lib. i,c. 27. — Quidquid immodeiationi.s in citcis, quidqiiid furoris in caveis. Salvian., de Gubernat. Dei, lib. vi, c. 11.

Ac viiis gladiator ense duio Pereussus cadit, et frémit voluptas.

Pnuifnt., //(/»(. v/, V. Co, Martyr. Tarragonens.

COLYStE. 361

que vous avez vue tout à Iheiire tourner le pouce, pour donner le signal dacliever un blessé, c'est une chaste vestale (1).

Les jeux se terminent par la distribution des récompenses aux gladiateurs qui ont survécu. Cependant la nuit est venue; quelques hommes, marchant avec précaution, rôdent comme des ombres autour du Colysée désert. Ils s'arrêtent dans un coin cl se baissent vers la terre; lun deux étend un petit linceul blanc , dans lequel ils ramassent quelques ossements; ils les emportent avec eux et disparaissent. IVous ignorons vers quel endroit ils se dirigent; mais nous savons qu'il y a tout près du Colysée une habitation vénérée des chrétiens, c'est la maison de Clément, disciple de saint Pierre et son second successeur. Réunis dans le lieu qu'ils ont choisi pour retraite , ces hommes font quelques préparatifs. Que va-t-il se passer pendant cette nuit? Les usages primitifs nous le laissent entrevoir. Les flambeaux sont allumés dans la chambre la plus spacieuse, quelques chrétiens romains viennent se joindre à Carus , Philon , Agatophe (2) et autres disciples d'Ignace (jui Tout accompagné d'Anlioche à Rome (3). Ils passent la nuit en prières, pleurant, agenouillés; et s'élant un peu assoupis, les uns voient le martyr apparaître et les embrasser (4), d'autres ]e voient prier sur eux (5), à d'autres il apparaît tout couvert de sueur comme un homme qui sort d'un long travail, et se tenant prés de Dieu dans une gloire ineffable (G).

Depuis le supplice de saint Ignace, disciple des apôtres, bien des scènes de martyre, plus ou moins analogues par leurs circonstances, se sont succédé dans le Colysée jusqu'à la fin des persécutions. On a recueilli les noms d'un certain nombre

(!) Vide Buling., de J'enat. cire.

(2) S. \zn:i\.., Epistol. ad Smyrneiis., el Epistol. ad Piiiladolph.

(o) lloriim nos ipsins speclatores facti, ciim lacrymis domi vigilem noclcra duximiis , et {jenilnis floxis multis precibiis Dominum orabamus, nt nos infitinos de iis qiue factœ fiierant certiores faceret. Jet. sincera e.r grwc. manuscn'pt. versa.

(i) Cuni pauliim obdormissemus alii quidem subilo adstaiitem iiosque compleclenlem... Tbid.

(5) Alii rursùs nohis orantem... Ibid.

(6) Sudore slillanlem . laiiquam ex muUo labore advenientem. Ibid. — In ineffabili (jloiiâ. .-/cf. sine. Lalin.

ÔGâ CHAPITRE XV.

de ces martyrs : on sait aussi que deux cent soixante chrétiens, condamnés aux carrières hors de la porte Salare , furent ensuite amenés dans ramphithéàtre , et tués comme des bétes fauves à coups de flèches, sous le règne de Claude-le- Gothique. Quoique le Colysée ne soit pas désigné sous son nom propre d'amphithéâtre Flavien, c'est vraisemblablement dans son enceinte que la plupart de ces supplices ont eu lieu, parce qu'il était le foyer habituel des chasses aux hommes et des expositions aux bêtes.

Lorsque la croix parut sur le fronton du palais impérial de Constantin, aux environs du Colysée, le vieil amphithéâtre ne renonça pas subitement à ses horribles habitudes. Il fallut du temps pour l'exorciser; il n'avait plus de martyr, mais il avait toujours des victimes. En vain Constantin, et après lui Constance, avaient prohibé les jeux des gladiateurs; en vain le sentiment chrétien s'écriait, par la bouche de Prudence, que désormais nul ne tombe, dont le supplice soit un plaisir {i). Les lois de l'empire, les lois de l'humanité restaient impuissantes contre la fascination que ces spectacles exerçaient toujours sur la société romaine, qui était encore en partie pa'ienne. Ils furent à la fois défendus et tolérés. Quel était le coup de grâce que Dieu tenait en réserve pour opérer la conversion de l'amphithéâtre ? Voici quel fut le secret de la Providence. Du fond de l'Asie, un pieux anachorète, Almachius était venu à liome pour visiter les lieux saints ; il s'y trouvait aux calendes de janvier, époque des spectacles. Le peuple était rassemblé dans l'amphithéâtre : voilà qu'Almachius a l'idée de le sermonner. Mais que fera-t-il , lui pauvre moine, lui inconnu ? Sera-t-il plus puissant que la puissancedes empereurs? Sera-t-il plus éloquent que tous les docteurs chrétiens qui ont tonné contre ces spectacles? Peut-il espérer de toucher le cœur de ce peuple au moment où il est dans l'ivresse de ses cruels plaisirs? Sera-t-il même écouté? Gagnera-t-il autre chose que

(1) Niillus in Urbe catlat cujus sit pœna voliiptas^

Npc sua virfjinitas ohlcclet cœdibus ora. Jam solis contenta feris infamis arena, Nulla cnienlatis homicidia ludal in ai mis.

Prudent., in Symrnach., lib. ii, t. 1123.

roi.Ysi:!-:. 565

d'être honni et ohnssé à coups de pied? Une voix intérieure lui parle plus haut que toute celte prudence. Poussé par une sainte folie, il pénètre dans laniphithéàtre, il monte sur les gradins, il s'en fait une chaire, il prêche le pcui)le, il lui reproche le crime de ses fêtes. Cotte étrange apparition excite quelque tumulte. Le préfet Alypius, qui est présent, ordonne qu'on le mette à mort sur-le-champ , comme coupable de sédition. Il y avait eu jus(iu"alors des martyrs dans le Colysée, il y eut à ce moment un martyr du Colysée même. Almachius tomba, mais les gladiateurs ne se relevèrent plus. L'indignation (ju'excita cette mort provoqua une loi implacable. Les flots de sang qu'avaient répandus dans l'amphithéâtre les martyrs de la foi, n'avaient pas encore comblé la mesure, il lui manquait quelques gouttes du sang que devait y ajouter un martyr de la charité.

Le Colysée continua pendant quelque temps de servir pour les combats avec les animaux. C'est pendant l'occupation de Home, sous Théodoric, que ce spectacle y apparaît pour la dernière fois. Le roi des Visigoths termina celte chaîne pompeuse de fêtes, dont le premier anneau se rattachait au berceau de l'empire. Dans le siècle suivant, le Colysée est oublié; Rome avec sa campagne devient elle-même un amphithéâtre terrible, où les armées des empereurs, celle des Golhs, celle i\e» Lombards, se livrent, pendant le vi*" siècle, une lutte que tous les peuples regardent. Bélisaire, Narsès, Vitigès, Totila, Agiluphe furent des gladiateurs, qui ne permettaient guère de songer aux éléphants de l'Inde et aux lions de l'Afrique. Depuis cette époque jusqu'à la lin du xi° siècle, il n'est presque plus question du Colysée. Autant il avait eu de renom pendant sa période de fêles , autant on se tait sur lui dans son délaissement : le silence n'est interrompu que par un mot de Bcile, qui répète ce proverbe alors populaire : " Tant que le • Colysée sera debout, Rome sera debout; quand tombera le ■-> Colysée, Rome tombera, et le monde aussi (I). i> Réduit à l'oisiveté, le vieux géant en impose à l'imagination des peuples

(1) Ouandiii s(abit Colisociis, stahit et Roma ; quandô cadet Colisîciis, cadet et Koma . ({uando cadet Ronia, cadet et mundus... Vaticinium Vener. Bed., in Collectan.. c. m.

30 î- CDAPITRE XV.

par le prestige dont il a été entouré. Il est mort comme amphithéâtre, il ne reprendra pas do longtemps une vie nouvelle pour d'autres usages; mais, en attendant, sa fonction est de rester là comme un emblème de Téternité de Rome. A la fin de cette époque, il recommence à s'agiter. Il débute par être une forteresse : les Frangipani s'}'^ retranchent; les Annibaldi, autre famille puissante, les y attaquent. Quelques années s'écoulent , la scène change complètement. Le sénat romain, devenu le propriétaire du Coljsée, y donne un tournois en 15o;2, pendant le séjour des Papes à Avignon (I). Ces jeux des chevaliers revêtus d'une noble armure, portant sur leurs écussons des devises poétiques, dans cette même enceinte oii s'entretuaicnt les gladiateurs pour amuser les Romains, est une espèce de jalon historique pour mesurer la distance qui sépare les mœurs de l'antiquité et celles du moyen-àge.

Au xw" siècle, le sénat cède au chapitre et à la confrérie du Saint-Sauveur une partie du Colysée, avec la charge de faire la i)olice contre les malfaiteurs qui s'y retiraient. Une maladie contagieuse sur\ient : celte confrérie se transforme en hô])ital; des lits de malades garnissent les vastes corridors des portiques. Mais voici Sixte-Quint (|ui lui prépare une autre métanu)rphose ; une des idées favorites de ce grand Pape est de faire servir les ruines de l'ancienne Rome, soit à la décoration de Rome chrétienne, soit à l'utilité publi(iue. Il veut faire du Colysée un dépôt de mendicité et un établissement de travail : les plans sont dressés. L'amphithéâtre deviendra une manufecture d'étoffes de laine; les arceaux seront des ateliers : chaque ouvrier aura deux chand^res; des canaux souterrains conduiront Teau à une fontaine aux larges bassins qui sera construite sur l'arène pour le service de l'établissement. On commence à déblayer les abords du monument., où le sol s'est exhaussé. La mort de Sixte-Quint arrête l'exécution de ce projet. Sous Clément XI , le Colysée étant redevenu pendant la nuit un répaire de voleurs qui menaçaient la sûreté publique, le Pape fait murer les ouvertures des arceaux d'en bas, puis il

(1) Ce Idiirnois est racoiilé dans la chronique de Liidovico Monaldesco. Mural., lier. Italie. Script., t. xn. i). 5-jj el suiv.

COI.YSÉE. :>Go

cfablit dans 1 intérieur une fabrique de salpêtre. Voilà la dernière phase des destinées profanes du Colysée.

(lependant , à travers ses destinées mondaines, il a renij)li i]o!i fonctions religieuses, bien longleuips avant d"ètre consacré l(uit entier à la croix, comme il l'est aujourd'hui. On n'a, il est vrai , aucun indice qu'une partie du Colysée ait servi au culte dans la période qui a suivi la cessation des combats d'animaux après le règne de Théodoiic; mais nous savons que la ruine lie beaucoup d'églises avait été la suite des calamités accumulées sur Rome parles invasions des Barbares. Un certain nombre étaient dans un tel état de dégradation, qu'on ne pouvait plus guère y célébrer le culte. Est-il probable que dans cette pénurie on n'aitpas abritéquelqueschapelles sous les vastes et solides arceaux de cet édifice? Nous savons qu'à une époque ancienne, plusieurs églises étaient établies à côté de lui. La notice de Cencius Camerarius nonune celle de Samt-Saiivein- de Rula Colisei, celle de Saint-Sauveur de Insula et Coliseo, et celle des Quadraginla Marfijrum Colisei. On a conservé le vague souvenir d'un monastère antique, perché dans un de ses étages (1). De pauvres religieuses s'y étaient logées, comme des colombes qui font leur nid dans l'ancienne aire d'un vautour : elles chantaient des cantiques dans ces mêmes arcades d'où étaient parties tant d'acclamations au supplice des chrétiens. Le Colysée a aussi servi pour un pieux spectacle trèspopulaire auprès de nos ancèlres. On jouait les mystères de la Passion le vendredi saint; les acteurs se plaçaient sur une plaie-forme située près de la porte qui regarde le Cœlius (:2). La foule , toujours très-nombreuse, occupait l'arène et les gradins. La représentation des souffrances du Christ n'a jamais eu un théâtre plus expressif que ce calvaire de ses disciples.

C'est ainsi qu'il a préludé à sa consécration actuelle. Le théâtre pieux, le Colysée, est devenu presque un temple 5 il est

(1) Marangon., Amph. Flav.

(2) Si esteodeva piu anlicamcnlo uu piano aperto molto spaziozo a [juisa di lealroo trihuna. soprà qiiello si icpiessontaia ogui anno ncl veneidi saiito la Passioue di G. C, da^li uomini csperti , che figuiavano peisoiiii.i;;i tiiUi. ~ Ces repjésentalions oui duré jusque sous le règne de Paul III. Maranff. , i(/id.

ÔC6 CHAPITRE XV.

tout entier à ia croix; il est à la confrérie , il en a les processions et les cantiques; le vendredi , il en a les stations, il la au centre de son arène , il la au cœur. Les stations de douleurs, disposées de distance en distance sur ce même terrain où tant de chrétiens ont été traînés devant le i)réfoire, dépouillés de leurs vêtements, flagellés, livrés aux dérisions du peuple , abreuvés d'ignominie, attachés à des poteaux, sont , de tous les chemins de la croix établis dans les difTérentes parties du monde catholique, celui qui reproduit le mieux la voie douloureuse, du Prétoire au Calvaire.

Récapitulons maintenant son histoire, qui fait de lui un emblème de toutes les vicissitudes humaines. Romain par son origine, oriental par sa masse, grec par son architecture, juif par les ouvriers qui l'ont bâti , chrétien par le sang qui la consacré, cosmopolite par ses spectateurs de tous les pays et ses animaux de tous les climats; pendant trois siècles, théâtre des plus cruels i)laisirs, temple des plus héroïques vertus, à lépoque des Barbares , colosse en quelque sorte grandissant parmi les palais qui tombent, et, au milieu de toutes ces ruines , symbole populaire de léternité de Rome ; puis , quand il reprend un peu de vie, tour à tour forteresse et monastère, arène d'un tournoi, hôpital de pestiférés, carrière qui fournil des matériaux à des édifices somptueux, salle de spectacle et atelier préparé pour des manufactures, repaire de voleurs et fabrique de salpêtre, il a passé par toutes les conditions, depuis les plus hautes jusqu'aux plus infimes, il est devenu la personnification matérielle de rEcclésiasle,qui a tout vu et qui s'est dégoûté de tout, et alors il a fini par se faire pénitent. Il s'est mis à prêcher le néant des choses humaines, le sacrifice et l'expiation. Le vieux Titan de l'architecture s'en est fait le trappiste; mais il est resté beau dans son austérité, comme l'anachorète , courbé par l'âge, est beau avec sa tête chenue, ses rides et ses joues creusées par la pénitence. Les blessures qu'a reçues le Colysée, lui ont rendu service : les maçons qui en ont démoli une partie ont été des artistes malgré eux. Il doit aux crevasses qu'ils lui ont faites, des effets de lumière , les plus beaux peut-être après ceux qu'on voit de temps en temps dans la basilique de Saint-Pierre, lorsqu'un nimbe lu-

coLvsÉi;. 3(17

mineux se forme dans lïntérieur de la coupole. Les rayons du soleil, favorables à tous les monuments qui mettent en relief ridée de sa glorification, n'ont, dans aucun édifice, plus de magie que dans cette basilique, expression terrestre de la gloire future. Dans l'ombre de la nuit, le Colysée a sa revanche, quand la lune, le soleil des ruines, lui distribue ce demijour inanimé, qui est la décadence et comme la ruine d'une autre lumière.

Je ressens, autant que beaucoup d'autres, toutes ces impressions; mais lorsque je retourne au Colysée , comme lorsque je lai vu pour la première fois , ce qu'il a pour moi de plus présent, c'est son plus antique passé. Je voudrais y recueillir, un à un tous les souvenirs qu'y ont laissés les aînés de la grande famille, qui est la nôtre. Je voudrais y suivre tous les pas et retrouver sur le sable l'empreinte de leurs pieds. Nous pouvons du moins rattacher ces traces disparues à quelques points déterminés de Tenceinte. Voyez cette porte dans l'intérieur de laquelle la piété de nos ancêtres a tracé une fresque à demi effacée : elle représente avec Jérusalem le Calvaire et quelques scènes des temps de persécution. Les martyrs ont passé souvent par cette porte. Quand ils attendaient que les lions fussent sortis de leurs loges souterraines, ou qu'ils fussent arrivés jusqu'à eux de l'autre bout de l'amphithéâtre , ils devaient se tenir pendant quelques instants dans l'espace compris aujourd'hui entre la porte d'entrée et les deux premières stations de droite et de gauche. Quelquefois l'empereur ou le président de l'assemblée voulait leur adresser quelques mots, pour leur offrir, dans l'apostasie, un refuge contre le supplice. Ils étaient alors conduits devant la loge impériale. Pendant ces allocutions, ils restaient debout entre cette loge et le centre de l'arène , dans lequel la croix s'élève maintenant. A la place de cette croix, il y avait alors, suivant quelques auteurs, Tautel de Jupiter infernal (1). Si, en l'absence de l'empereur, ils

(1) Ara siluata nel mezzo delT amphilhealro come consegiataà Giove Latialc. Jlarang., Mem. deW amph, Flav., p. 29.

Fundilui" humauus Latiali in miinerf' sanguis. Conccssiistiue ille spoctanlum suivit ad aram Pluloiiis fera vola siii : quid sancliits arâ

ÔCS CHAPITRE XV.

comparaissaient devant le préteur, ils devaient faire quelques pas plus loin , car la loge de ce magistrat se trouvait, ainsi que celle des vestales, à gauche de la loge impériale. Le sol, sur lequel nous avons marché , recouvre les trappes par lesquelles les bètes féroces s'élançaient de leurs tanières. Les stations du chemin de la croix, qui font tout le tour de l'arène, marquent à peu près le cours de TEuripe, du ruisseau qu'ils ont teint de leur sang. La porte Libitine , par laquelle on eniporfait les morts, était à l'extrémité de l'amphithéâtre, vers le Cœlius; elle a aujourd'hui à côté d'elle la station de Jésus mis au sépulcre.

Jetez à présent un dernier coup d'œil sur les quatre monuments dont nous avons parlé dans ce chapitre et ceux qui précèdent.

Le Panthéon, centre de toutes les aberrations du paganisme, devenu le temple de toutes les vertus du Christianisme;

Puis le temple de Jupiler Capitolin , point culminant de l'orgueilleuse domination de Rome sur le monde, remplacé par l'église d'Ara-Cœli, l'église de la Crèche, de l'abaissement de riIomme-Dieu , du mépris de toutes les grandeurs du monde ;

Le palais des Césars, qui dévorait toutes les richesses de la | terre, réduit à quelques débris que garde le couvent de la | pauvreté volontaire; ,

Le Colysée , le réceptacle de toutes les fureurs et des plaisirS;, j nous offrant le monument de l'expiation et la pénitence. |

Voilà les idées que ces édifices réprésentent comme emblè- \ mes de la corruption humaine et de la régénération. Ils font y ressortir un des beaux caractères de la ville éternelle , un caractère qui offre remblème d'un des plus beaux mystères de l'âme. Voyez cet homme qui a abusé de tous les dons de Dieu, qui a fait servir au vice les plus nobles facultés : il va s'agenouiller au tribunal delà réconciliation, il porte avec son re-

Quœ bibit efjostum per mystica tcla cruorem ?

Prudent, in Sijmmach., lib. i, v. 396.

Respice teiTifîcis scelerala saci'aria Ditis, Cui cadil infaaslà fusiis Gladialor aienâ.

Prudeut., ibitl., t. -379.

COLVSiiE.

ÔGU

ponlir riiunible aveu de ses péchés, le sang du Rédempteur est uiystiquemciit versé sur son âme par ral)sohilion, et ce grand criminel se relève purifié , et ce qui fut la matière de ses crimes ne servira plus qu'à faire éclater en lui le triomphe de la grâce. Voilà le mystère magnifiquement figuré par les monuments de Rouie. Quiconque l'étudié dans ce point de vue y trouve une source intarissable de méditations.

DISSERTATION SITPLÉMENTAIRE

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