VI. COSTUME DU PAPE
Dans ce symbolisme nous distinguerons d'abord le costume. Il y a, il doit y avoir pour l'homme un genre de vêtement correspondant à l'état de chute et à ses suites, au travail , à la lutte, au côté pénible et sombre de la vie humaine : nous l'appellerons le vêtement pénitentiaire. 11 y a un autre genre
de vêtement correspondant à létat de régénération, et figurant à la fois le repos dans le Seigneur, le côté serein et radieux de la vie; c'est le vêtement de réhabilitation. Le peuple, livré au travail manuel , porte le premier de ces vêtements pendant toute la semaine, excepté les dimanches et les jours de fête , dans lesquels il prend le second. Parmi les autres classes de la société, la difTérenee est moins sensible, mais elle subsiste toujours à quelque degré , et il est conforme à l'esprit de l'Église que le costume des fidèles, de quelque condition qu'ils soient, présente, dans les jours consacrés au repos, quelque chose qui le distingue des habits ordinaires. Les couleurs peuvent servir à caractériser le vêtement pénitentiaire et celui de la réhabilitation. Aussi l'Église a-î-elle retenu ce symbolisme si expressif pour le costume du clergé. Dans les principes de la liturgie , le noir et le blanc ont une signification fondamentale, correspondant au v deux états de l'homme. Ces idées existaient déjà chez les Juifs : <i L'habit > blanc, dit Flavien Josèphe, est celui de la joie , le noir ce- ' lui de la tristesse (1). » Saint Jérôme, s'adressant à un chrétien , lui dit : «i Nous voyons que le peuple pécheur a toujours ;> pleuré en habits de couleur sombre : pour vous, revêtez la ' couleur delà lumière (2).» Suivant Pierre-le- Vénérable, •: rancienne sagesse des Pères a pensé que la couleur noire » convient mieux à Ihuniilité, à la pénitence, au deuil (5). ■ Mais , dans le sacrement de la régénération , le prêtre dit au néophyte : <t Recevez la robe blanche et immaculée (4). - Cette couleur apparaît sur le vêtement de l'Ancien des jours dans Daniel (u), sur ceux de Jésus-Christ dans la transfiguration (6) , et sur la robe de lange annonçant la résurrection du
(1) Vestitus albiis lœtantium est, niger vero mœrcntium. ^ntiquit. ,lil). xv, cap. ultini.
(2) Popiilus peccalor scmpcr luxisse dif Uiir iii vestibus fuscis, tu verô indiiero lucem. ^d Nepot.
(3) Visum est majjnis palribus illis niifi-um hune colorem majjis humilitali , magis pœnitentiœ, niagis luctui conveuirc. Petr. Clein. ad S. Bernard.
(4) Accipe vestem candidam etimmacnlalam,etc.
(5) Yeslimeatum ejus candidutn (juasi nix. Ban., c. vu, v. 9.
C^) Vestimenta autem ejus facla sunt alba siciitnix. S. Malth.. vu. 2.
r»6 CHAPITRE VII.
Sauveur (1). <■ La robe blanche, dit saint Germain tle Constan- • tinople, signifie soit Téclat delà divinité, soit la splendeur :. de la dignité ou de la vertu (:2). » Conformément à ces idées, lEglise a voulu que la couleur de la lumièie brillât sur la robe que le prêtre revêt pour accomplir à Tautel lacté le plus divin du sacerdoce : le noir a été réservé pour Thabit ordinaire, la soutane, le vêtement du travail et de la pénitence. En remontant les degrés de la hiérarchie , la couleur de la soutane devient moins sombre ou plus claire : elle se rapproche du blanc dans le même proportion qu'elle s'éloigne du noir. Le rouge intervient pour former le violet des évêques , et il parait sans mélange sur la robe des cardinaux. Ce n'est plus la simple couleur pénitentiaire, parce que le costume ecclésiastique se trouve alors avoir pour objet de marquer aussi le rang dans la personne, et le rouge, soit mélangé, soit pur, convient, en effrt, i)ar l'éclat (jui lui est propre, à figurer la splendeur de la dignité! mais il se réfère aussi à l'idée de travail et de lutte. C'est la couleur du martyre (3). La liturgie considère le vêtement des cardinaux comme un symbole spécial de leur disposition à imiter la Passion du Christ (4) , en répandant leur sang pour la défense de l'Église. Le rouge marque donc non-seulement l'élévation du rang, mais aussi celle du courage dans les combats du Seigneur; et, sous ce rapport, il tient encore du vêtement correspondant à la loi
(1) Veslimentum ejus sicut nix. S. ?Iatth.. c. xxviu, v. ô.
(2) Tunica quse alba Divinitatis splendorem indicat aut splendidam conversatioQem. S. Germ. patiiarch. Constantin.
(ôj 0 Félix Roma quse tantorum principum
Es purpuiata pretioso sanguine !
Ilymn. d'Elpis , femme de Boëce.
>unc russalus sanguine tuo... Illic purpurae tuae sanguis Uomini. TertuU., de Coronâ.
(4) Cardinales appollantur rubicundiores ebore antiquo. ijuoad carita-
tera et passionis Domini niemoriam. ob quam prae oculis semper habendam restibus rubeis utuntur. Cardin. Ostiens. in sum. de Pœnit., ^j Cur. cardinal., n" 16.
Quasi particulam aliquam vestimenti Redemptotis nostri ipsius pretiosissimo lonspersam sanguine. Lettre de Clément f'II au cardinal du Perron, en lui envoyant la barrette.
pénitentiaire du labeur terrestre. Le blanc demeure toujours réservé pour les célestes fonctions qui s'accomplissent à Tautel ou autour de l'autel. Jusque-là, la distinction des deux genres de costume par les couleurs est maintenue. Cette distinction s"efface pour le Pape. La soutane qu'il porte journellement, est blanche comme l'aube qu'il prend à l'autel; la couleur propre de la réhabilitation vient s'empreindre pour lui dans la robe du travail. Le symbole candide de la lumière, de la joie , de la paix de Dieu est son vêtement habituel , parce que le souverain Pontife est comme tel, le type le plus élevé de l'humanité affranchie et relevée par le Christ; mais le camail rouge , qui couatc ses épaules et sa poitrine , rappelle que le cœur qui bat sous cette enveloppe, doit être celui d'un martyr par la charité , et que si le vicaire du Christ est, par sa dignité , la figure de la réhabilitation qui s'accomplira dans le ciel, il doit être, par son amour, le modèle du travail terrestre pour le service des serviteurs de Dieu.
Ce système de couleurs ne s'est pas établi dans les premiers siècles ; il s'est organisé graduellement (1). Nous voyons ici un exemple de la tendance de l'Eglise à réaliser, avec le temps, dans les choses accessoires et d'une importance secondaire, le genre d'à-propos et de perfection qu'elles comportent. Les idées mystiques sur les couleurs ont fermenté dans le sein du Catholicisme, jusqu'à ce qu'elles aient produit la combinaison remarquable que nous venons de signaler. Elle tient à la fois de la philosophie par les idées qu'elle renferme, et de la poésie par la forme dont elle les a revêtues.
(1) Lamy, dans son livre de Erudit. Jpost., p. 140etsuiv., prouve que les anciens chrétiens, et surtout les ecclésiastiques, faisaient usage de la tunique blanche de laine. Cette couleur avait quelque chose de distingué aux yeux de la société romaine; mais l'Eglise y attacha de bonne heure une idée mystérieuse , comme on le voit par les vêtements blancs dt.s nouveaux baptisés. Les chrétiens durent la préférer, même dans leurs habits oi'dinaires, pour signifier qu'ils formaient une nation candide cl pure, sortie des ténèbres et de la corrui)tion du Paganisme. Plus tard , la distinction des deux vêtements du clergé par les couleurs s'est étai)lic, mais elle n'a pas eu lieu pour l'habit du Pape, qui a retenu la couleur primitivement préférée par le sentiment chrétien. Ue là résulte, sous le rapport dont il s'agit ici, le symbolisme particulier de son costume.
58 CHAPITr.E VII.
Vn. LA MJTRE ET LA TLVRE. LES CLEFS. LE PALLIUM.
\" La Mitre et In Tiare.
Nous devons donner plus d'attention à d'autres attributs de la Papauté. Nos remarques se porteront d'abord sur trois de ces attributs, dont la signification rentre, dune manière spéciale , dans les idées que nous voulons faire ressortir : ce sont la coiffure papale , les clefs et le pallium.
Chez les Hébreux, le grand-i)rètre portait une liare ornée d'une lame d'or (i); mais la main de Dieu, qui brisa le temple de l'ancienne loi, arracha du front de ses pontifes la couronne sacrée', et le Christianisme la recueillit dans son berceau. Le premier exemple de l'usage chrétien de ce symbolisme remonte en effet aux apôtres. Saint Jean (2) et saint Jacques (5) portaient sur la tête un ornement d'or, en signe de leur dignité sacerdotale. La piété chrétienne adopta déjà, dans les premiers temps, l'emploi des matières précieuses pour la célébration du culte. Quoique beaucoup de calices extraits des catacombes soient de verre, on a retrouvé toutefois des vases en argent dans une crypte du cimetière où les corps de sainte Cécile et des saints Valérius , Tiburce et Maxime ont été primitivement inhumés (4). Le pape Urbain, qui vivait, à la même époque , a pourvu à l'argenterie sacrée de l'Eglise de Rome (S); Prudence, en décrivant le martyre de saint Laurent, parle des coupes et des candélabres d'or qui servaient aux mystères des chrétiens (0). Nous voyons aussi que
(1) Faciès et laminam de auro purissimo, in cjuà sculpes opère cœlatoris : Sanctum Domino. Ligabisque eam vilfâ hyacinlhinâ, et eiil super tiaram, imminens fronti pontifiais. Exod., c. xxvm, v. 36.
(2) Poîycrat. Ephesin., apnd Euseb., ffist. Ecoles., 1. v, c. 24. (ô) Epiph.advers. Heures.., lib. m, n. xiv.
(A) Baron., ad ann. 2ôô.
(5) Hic fecit ministeria sacra omnia argenlea, et patenas argenteas viginli quinque apposuil. Lih. de Rom. Pontif.
(6) Hune esse vestris orgiis Morcmqiie el artem proditum est; Hanc disciplinam fœderis Libeut ut auro antistites j
l'Église de Carlliage possédait un grand nombre d'ornements en or et en argent dans le temps même des persécutions (1). Durant cette période , les pontifes chrétiens ont-ils porté sur la tète quelque ornement distinctif , symbole de leur caractère et de leur aiilorilé? Rien ne prouve que l'exemple donné par les apôtres n'ait pas été imité par leurs successeurs, au moins dans quelques-unes des fonctions sacrées. Du reste , l'état du culte, à cette époque, a dû retarder l'emploi et les développements d'un symbolisme splendide. Ce n'était pas dans les étroits corridors des catacombes, sous la voûte abaissée de leurs obscures chapelles, que les pompes religieuses pouvaient se déployer à l'aise : elles attendaient le grand joui' des basiliques, leurs larges espaces et la foule qui devait circuler parmi leurs colonnes de marbre. Quand , au quatrième siècle, ces basiliques sortent de terre avec des croix diamantées au sommet de leurs façades , des mitres brillantes apparaissent sur le front de leurs pontifes. Le grand évêque de Milan . qui interdit l'entrée du temple à l'empereur Théodose, portait, dit Ennodius , une mitre elincelante de pierreries (2).
Les érudits de feuilleton , qui se plaisent à signaler dans les insignes actuels de nos pontifes l'oubli de la simplicité antique, ne savent ce qu'ils disent.
Outre les autres motifs, la charité seule aurait fait un devoir au sacerdoce clirélien d'adopter ces insignes. Les pa'ïens avaient l'imagination fascinée par la splendeur du polythéisme; pourquoi n'aurait-on pas combattu, affaibli cet obstacle
Argenteis scypliis feiunl F umare sacrum sanguinem, Auroque nocturnis sacris Adstare fixos cereos.
Hym. in Laurent.
(1) Erant onim Ecclesiœ ex auro et aigcnto quani pluiima ornamenta, etc. Optât, cont. Parmen ,. 1. i. — On lit aussi dans les actes proconsulaires, relatifs à une autre église d'Afrique : Calices duo aurei, item calices scx argentei j4 et. proconsul, apud^ttsijustin. contr. Crescent., lib. iir, c. xvix.
(2) Sertâ redimitus gestabal lucidâ fronte Distinctâ gcmrais : ore parabat opus.
In Epiyr. de S. Amhrus.
40 CHAPITRE Vil.
à leur conversion, en opposant les pompes saintes à celles de lidolàtrie, la mitre des évêques aux infuies des Flamines ? iVi laustérité chrétienne, ni riuimilité ne pouvaient contrarier à cet égard, les inspirations de la charité : ces vertus ne sont pas des rivales, elles sont des sœurs. L'humanité du Sauveur l'a-t-elle empêché d'entrer à Jérusalem en triomphe par un chemin jonché de palmes et de vêtements? Son austérité lat-elle détourné de s'asseoir aux festins des pécheurs ? L'apôtre bien-aimé, qui l'avait suivi du prétoire au Calvaire, avait-il oublié la couronne d"épines, lorsqu'il portait lui-même une couronne d'or ? LÉglise a fait comme lui , et elle le fera toujours. Les idoles sont tombées, mais le penchant qui porte l'homme à dét(uu'ner sa pensée des réalités spirituelles pour l'absorber dans les choses sensibles et passagères , n'a pas été détruit avec l'antique idolâtrie. Ce paganisme est immortel dans la nature déchue; heureusement la charité est encore plus immortelle que lui, toujours prête à se servir de ce (jui frappe les sens pour élever l'àme au-dessus d'eux. Tel est le but de ce symbolisme, tel est son esprit, que ne détruisent point les misères individuelles de l'amour-propre qui abuse de tout. Si la vanité peut s'abriter sous l'or des vêtements sacrés, l'orgueil, avide des louanges dues à l'abnégation, ne saurait-il pas aussi se pavaner sous le manteau d'une pauvreté éclatante ? Faibles philosophes que ceux qui jugent une institution par ses abus, une fleur par l'insecte qui s'y pose, un bois de cèdres par les reptiles qui se cachent au pied des arbres ! S'ils étaient conséquents, ils seraient de force à reprocher au Créateur la magnilicence de la nature , parc(' qu'il y a des hommes qui oublient l'autre vie, en voyant la la terre si belle.
Le génie pompeux du Catholicisme, qui se revêtit d'ornements splendides, surtout du moment qu'il eut secoué la poussière des catacombes, y imprima dès-lors, suivant toute apparence, l'image de la croix ou quelque autre signe religieux. On conserve dans l'église du pape saint Sylvestre ih^ Monli une mitre ou la moitié dune mitre qu'on dit avoir a])partenu à ce pontife des premières fêtes du Christianisme triomphant. Elle est de soie verte : on y remarque une image
de la Vierge, tenant TEnfant Jésus sur son sein, et environnée d'étoiles et de petits anges. Le célèbre bénédictin 3Iontfaucon, quia eu occasion de la voir lors de son voyage à Rome , en parle sans élever des doutes sur l'origine quon lui attribue (1); mais probablement il ne lavait pas examinée d'assez près. On y voit ces mots : Ave Maria ^ en caractères gothiques. Cet indice est suffisant pour en faire rejeter Tau- Ihenticité. Elle a peut-être appartenu à Sylvestre 11. Ce pape avait un motif particulier pour officier de temps en temps dans cette église dédiée à son patron après avoir été commencée par lui au i" siècle. Du reste, si l'antiquité de cette mitre pouvait être admise, il ne serait pas étonnant qu'on eût conservé avec soin dans l'antique église de Saint-Sylvestre quelque ornement sacré de ce pontife. Les souvenirs de la délivrance et de la liberté de l'Église venaient se réfléchir sur les premiers insignes pontificaux qui eussent paru au grand jour sous les regards de Rome pour chasser les infuies des Fiamines.
Mais un autre ornement , la couronne proprement dite , a été adoptée par les papes. De graves auteurs ont cru que Saint-Sylvestre lui-même , ayant couvert sa tète du bonnet romain ^ pileiis , parce que c'était un signe de liberté, l'avait entouré d'une couronne (2) ; mais cette opinion a rencontré de nombreux contradicteurs. Si cet emblème ne remonte pas jusqu'à cette époque, il est très-vraisemblable qu'il a commencé à paraître entre le quatrième siècle et le neuvième, probablement dans le commencement du huitième, vers Tépoque où le sénat et le peuple romain supplièrent le pape Grégoire II d'accepter le gouvernement temporel de Rome. La pièce apocryphe , connue sous le nom de Donation de Con-
(1) In sacristià monstrant S. Sylvestri stolam atquc mitram. Diariuin italic, c. i.v.
(2) Omissis fabulis, die; posse vidotur quAd, constitutà per Constanlinnni Ecclcsiœ pacc, Sylvesler, vel pmpiià cleclione, vel ipsiiis mandato, pileuni sumpserit Rornaiio moie syinholiim lihertalis , eumque cinxeril auro Phrygio seu diadematoinfernô , quo caput tangit, ad significandiim régale sacerdotiuni saccidotum omnium Priiicipi collaUim à Christo. Papchroch. Conatus htstoric. ad catalog. Pontifie.
slantin, fournil, à cet égard, un argument qui n'est pas à dédaigner. Il est dit dans cette pièce que Constantin donna le diadème au pontife romain. L"auteur de cet écrit a sans doute été conduit à mettre en avant cette allégation, parce que l'usage en question existait de son temps. Or, suivant de Marca et Muratori, ce document était déjà connu et publié à l'époque de Charlemagne. Dans le neuvième siècle , l'histoire fait mention du couronnement de Nicolas 1", en 838 (4). Un ancien Ordu romain, écrit probablement sous Léon III ou Léon IV, dans le neuvième siècle , et au plus tard dans le onzième sous Léon IX, indique la forme et la couleur de la tiare (2). Suger décrit en ces termes celle qu'Innocent II porta dans la cérémonie de son couronnement, n Un bonnet ou orne- » ment impérial, à l'instar d'un casque et entouré d'un cercle » d'or (5). 1) Le symbolisme chrétien n'a point répugné à une certaine analogie entre la coiffure sacerdotale et la coiffure militaire. Cette analogie lui était indiquée par la métaphore de saint Paul sur le casque du salul (4), emblème de ce com- I)at que les pontifes, plus encore que les simples fidèles, doivent livrer aux ennemis de Dieu (5).
Mais la signification directe de la couronne papale fut distincte de celle de la mitre. Innocent III a très-bien marqué cette différence : « L'Église , épouse du Christ , m'a donné la » mitre comme signe des choses spirituelles , et la couronne 5> comme signe des choses temporelles , la mitre j)our le sa- 5> cerdoce, la couronne pour la royauté (6). »
(1) Densis tamen optimatum popiiHque ajjminibus, ciim hymnis et canticis spiritualibus , iteriim Lateranum peiductus coionatur {vel perducitur coionafiis). Jnast. in Nkolaum I.
(2) Impoiiit ei in capite Regniim quod in similitudinem cassidis ex albo fit indumento. Orclo Rom. publié par Mabillon dans son Musanim Italie, t. II, p. 93.
(ô) Phryijium ornamcnlum , impériale instar galoa? circulo aureo circinatiim. Fit. Ludovic. f'I , Franc, régis.
(4) Et galeam salulis assiimite. Epist. ad Ephes., c. vi, v. 17.
(5) Cidaris autem foimam habebat galese consimilem, ac sacerdotis caput muniebat ut qui adversiis prineipalus et poteslales pugnalurus esset. Jacoh. liiUius, Scliolia in orat. quint. S. Gregor. Nazianz. advers. Jul.
(0) Ecclesia sponsa... in siîjnmn spiritualium contulit mihi Mitiam, in
DE LA PAPALTÉ. iT)
Toutefois, la couronne fut à son origine même le symbole indirect delà puissance spirituelle, à raison de la fin propre à laquelle la souveraineté temporelle des papes est coordonnée. Toutes les souverainetés temporelles ont pour but le bien-être des populations qu'elles régissent; mais outre ce but commun , la puissance temporelle des papes en a un autre d'un ordre plus général. L'Église la considère comme un moyen que la Providence a voulu mettre à leur disposition pour favoriser le maintien de l'indépendance et de la liberté de leur ministère universel. Elle est, sous ce rapport fondamental, l'instrument et l'appendice de leur pouvoir spirituel : elle s'y réfère comme toute chose se réfère à la raison suprême de son existence. L'emblème de la royauté des papes fut donc aussi, lors de son apparition, le signe de leur pontificat; en offrant l'image de l'une , elle rendait présente l'idée de l'autre: la couronne réfléchissait la mitre.
Cette seconde signification , combinée avec la première est renfermée d'une manière plus distincte dans la tiare à deux couronnes. L'origine de celle-ci n'est pas postérieure au onzième siècle. Les érudits l'avaient communément fixée au commencement dn quatorzième , et l'on ne peut en effet la faire remonter plus haut, si l'on ne consulte que les indications fournies par les tableaux et par les statues ; mais le savant Mansi a signalé un texte qui nous montre la double couronne environ deux siècles et demi avant cette époque. C'est un passage de la chronique rédigée par l'évêque Benzo , contemporain de saint Grégoire VU et partisan de l'antipape Guibert. Il nous apprend que le pape Nicolas II , élu en 1059 , a porté, à l'instigation d'IIildebrand , une tiare à deux cercles dans la cérémonie de sa consécration. Sur le cercle inférieur étaient écrits ces mots : Couronne de la royauté, par la main de Dieu, sur l'autre : Diadème de Vempire, par la main de Pierre (4). Le
signura temporaliiini (ledit milii Coronam. milram pro saferdotio, coronam pro regiio. Serm. de coronat. pontif.
(I) Indixit (Ilildol)randus) synoduni iil>i rcjjali coronà suum coronavit idolum. Qiiod cémentes opiscopi facti sunt vclut moilui. Legebatur enini inferiori rirculo ejiisdcm serti .• corona regni de manu Dei ; in altero vor6 sic : diadema im-perii de manu Pétri. (Comment, de rébus Henri III.) — Hinc
sens précis de ces deux emblèmes n'est pas très-facile à déterminer avec certitude. Il est clair quils correspondent à des choses différentes; mais chacun d'eux est susceptible de deux significations. Si la couronne de la royauté était ici le symbole de celte royauté spirituelle que Dieu a conférée à la Papauté dès son origine, le diadème de l'empire devait alors signifier, par opposition, tout ce qui pouvait être compris, directement ou indirectement, dans la puissance temporelle des papes. Si, au contraire, la couronne royale désignait, comme cela est peut-être plus probable, la souveraineté sur les États romains, le diadème impérial représente les droits spéciaux des papes sur le Saint-Empire, institué par Léon III. Cette institution ayant été originairement une émanation de l'autorité pontificale , les droits qu'ils possédaient suivant la constitution du Saint-Empire étaient considérés, non pas comme une juridiction purement civile, mais comme dérivant du nouveau développement qui avait cm lieu, sous Léon III, dans l'exercice de leur juridiction papale. Ces droits étaient distincts de leur domaine temporel proprement dit, qui n'était pas un développement, mais un accompagnement du pontificat. La seconde couronne se trouvait être ainsi le symbole de la puissance religieuse dans ses rapports avec l'ordre politique. Quelque sens que l'on adopte, l'idée de Tautorité spirituelle était nécessairement incorporée dans la tiare à deux couronnes. On trouvera peut-être que je m'appesantis trop sur ces détails; mais le symbolisme dont il s'agit est l'histoire de grandes pensées , et c'est une chronique assez brillante que celle qui est écrite sur les cercles d'un diadème.
La tiare double a-t-elle reparu plusieurs fois pendant les deux siècles suivants ? On ne peut ni laflirmer, ni le nier. Le silence des documents contemporains ne décide rien ; car la double couronne de Nicolas II n'aurait laissé aucune trace dans l'histoire, si Benzo n'avait été mu , par sa rancune schis-
discimus. dît Mansi, duplicis circuli in coronâ pontificiâ ornamentum muli» vetustius esse quàm hucusque ab erudilis creditum sit. Jnimadvers. ad ann. Baron., t. XYII.
DE LA PAPAITÉ. 45
jiiatique, à en dire un mot en passant, pour la présenter sous un jour odieux. Jeu retrouve une mention à propos du coul'onnementde Grégoire IX, en 1:227 (1). Mais cet ornement n"a pas dû être alors d'un usage habituel , car une seule couronne est signalée par Suger,au sujet de l'installation d'Innocent Il , dans le douzième siècle , et par le procès-verbal de lïnventaire du palais aposlolicpie qui a été fait, vers la fin du heizièine, par ordre de Boniface VIII. Ce pape n'en a lui-même qu'une seule dans son portrait peint par Giotto et placé aujourd'hui dans une des nefs latérales de Saint-Jean-de-Latran. Mais les deux couronnes apparaissent sur son buste (2) et sur sa statue sépulcrale, dans les grottes vaticanes (5).
Sou portrait par Giotto, bien qu'il n'offre que la couronne simple, sert néanmoins à expliquer la signification que Boniface VIII attachait à la double couronne. Ce portrait le représente au moment où il fait solennellement, en qualité de souverain pontife, l'ouverture du premier jubilé, ce qui indique assez clairement qu'il voyait dans le diadème simple, le symbole , non pas seulement de son pouvoir comme monarque des Etats romains, mais aussi de sou autorité comme chef de l'Église. Que furent donc pour lui les deux couronnes ? Elles furent la division en deux parties d'un emblème matériellement unique. Il voulut que chacune des deux choses, marquée par la simple couronne, eût son signe propre. Son autorité spirituelle et son pouvoir temporel ayant été attaqués avec acharnement par de puissants ennemis, il en articula l'expression d'une manière plus prononcée , comme dans une controverse véhémente on marque d'une voix plus accentuée et plus sonore , les termes de la proposition que les adversaires voudraient détruire.
(1) Ferià quidem secundà in albis, in prœdictA Pcti-i Basilicâ, divinis missaruDi olficiis reverenterexplclis, duplici diadcmate coronalus, etc. Hta Greg. /X, ad calcem Ubri censuum.
(2) Il se trouvait autrefois dans Tanciennc chapelle de saint Boniface , restauréepar Boniface VllI.
(fi) Duobus tantùmcoronamentisexornalur, quorum alterum omninôpatel. et alterum longé minus conspicuumest, adeô ut inspectorem haud salis diligontem fuçial. Dionys. sacr. cnjpt. f'atic. monum. ad tabulam xli»
16 CHAPITHE VU.
Ce symbolisme ne tarda pas à grandir encore par la tiare à trois couronnes. C'est à tort que tant d'écrivains en placent la première adoption au règne d'Urbain V : les érudits romains, qui se sont plus particulièrement occupés de ce genre de recherches, la font remonter plus haut. Elle figure, en effet, dans l'inventaire des meubles de Clément V (1). On a cru la voir, mais sous une forme douteuse , sur la statue sépulcrale de Jean XXII, dans l'église d'Avignon : ses monnaies n'offrent que deux couronnes. Il n'y en a que deux non plus sur la derai-statire de Benoît XII dans l'église souterraine de Saint- Pierre ; mais son tombeau à Avignon a reçu la tiare triple , qu'on retrouve aussi sur les monnaies de Clément VI et d'Innocent VI. Ce n'est qu'à partir d'Urbain V que l'usage de cet emblème s'est solennellement établi et qu'il a continué sans interruption. Le type le plus éminent de ce diadème est la tiare que ce même pape a dût faire pour la tète de l'apôtre saint Pierre, déposée avec celle de saint Paul dans la partie supérieure du baldaquin gothique, qui s'élève au-dessus du maître-autel de Saint-Jean-de-Latran. Ces précieuses reliques furent renfermées dans deux bustes d'argent , dont les tètes et les mains étaient dorées. La tète de saint Paul fut entourée d'un cercle d'étoiles : celle de saint Pierre portait la tiare à trois couronnes. La soie blanche, qui forme ordinairement le fond de cet ornement , a été remplacée dans cette tiare par un tissu de petites perles, brodé de pierres précieuses. Les tiares, qui ont été à l'usage des souverains pontifes, ont été aussi parsemées de pierreries, tandis que l'autre insigne, la mitre papale, d'après les règles du rituel, doit être plus simple.
Plusieurs motifs ont vraisemblablement contribué à l'adoption de la tiare formée de trois couronnes. La théologie mystique en suggérait l'idée, comme l'histoire du culte hébraïque en fournissait le type. Le souverain pontife de l'ancien peuple de Dieu portait, suivant le témoignage de l'historien Josèplie, une couronne triple (2). D'un autre côté, la prédi-
(1) Ilem, coi'onam . «luae vocatur regniim, cuin tribus ciiculis aiireis et multis lapidibus pretiosis. Inventaire fait en 1304, déposé aux archives de la Biblioth. J'atic.
(3) Antiq. Jiid., lit), m . c 7 n. 0.
DE LA PAPAITK. 47
lection de TÉglise pour le nombre ternaire parlait aussi en faveur de cet cinl)hMne. Dans l'ancienne mosaïque de Sainte- Agathe-des-(iOllis, saint Pierre était reprcsonlé avec trois tonsures, c'est-à-dire, suivant le langage ecclésias(i(jue, trois couronnes cléricales (1). Elles avaient sans doute rapport au mystère de la sainte Trinité. On peut croire que la pensée dune corrélation semblable ne fut pas étrangère à la triple tiare. 3Iais la couronne simple et ensuite les deux couronnes ayant reçu un autre genre de signification comme emblème de dignité et de pouvoir, les trois couronnes doivent, à jjlus forte raison, offrir ce caractère. On a dit souvent qu'elles figurent les couronnes sacerdotale, impériale et royale (2). D'autres ont cru que le pape porte la tiare comme représentant du Christ ressuscité et triomphant, que saint Jean nous fait voir couronné de plusieurs diadèmes (5). Quoi qu'il en soit de la justesse de ces explications, qui, du reste pourraient être vraies toutes ensemble, une pensée commune se dégage de leur diversité : c'est que la tiare est autre chose que le symbole de la puissance temporelle. Bien que la simple couronne, à son origine, ait eu directement ce caractère, elle réfléchissait déjà, nous lavons vu, le pouvoir religieux des Papes. Cette signification s'est produite plus distinctement dans la double couronne, la couronne ternaire la met en relief, de sorte que l'idée du pouvoir temporel des papes n'a qu'une place restreinte et subordonnée dans le symbolisme agrandi de la tiare. La mitre demeure toujours , il est vrai , lattrijjut
(!) Ciampî'ni. f'eter. Monument., c. îxviif.
(2) Regmim tribus constat coronis, (res, ut aiunl, poteslates. lioc est, impcrialem, regiam et sacerdotalem leprœsentanlibus. A. Rocca, deTiar. pont., t. I, Oper. p. 8.
(ô) Coronam gestaipontifex, non ex mundanae siiperbire typo, scd mysticà sifjnificalione, sciliccf, in reprresentationc cujns vices in (ei:is gerit. Spineam fulit Cliristus patiens coronam. non aurcam : sed spinœ islfe in flores prornperunt, Christusque qui ludihrioso serto in passione suâ fuerat rediniilus, posleà redivivus et triumplians, visus est à dilecto suo discipulo m cupHc mo\\a\w.mdiademata multa {Jpocalyp., c. xix,v. 12) , regnoruni scilicet trium, jure et titulo quo sub cjus adorando nomino incuivari scrii)it Aposlolusomne genu cœlestiuni, terrestriuni et infcrnorum. Saussayc, Panoplia cpiscop., lib. I, c. T.
propre des fonctions que le pontife accomplit à l'autel ou autour de l'autel; mais la tiare participe à ce caractère reliirieux. Ce n'est pas seulement en allant à léglise et en en revenant les jours de grandes fêtes qu"il prend le diadème sacré : il le porte dans une des cérémonies les plus imposantes du culte, dans la bénédiction solennelle urbi et orbi qu"il donne comme père commun des chrétiens.
Je ferai , en passant, une remarque sur la formation progressive de ce symbolisme. Avant l'époque où la triple couronne est définitivement adoptée, elle parait plusieurs fois, d'autres fois elle semble s'éclipser. La double couronne ne naît non plus dans le siècle où elle prend possession de la publicité, où elle se reproduit sur les statues : elle s'est déjà montrée auparavant, laissant son empreinte dans quelques pao-es des annales contemporaines. Cherchez ensuite à épier la naissance de la simple couronne. Vous pouvez marquer le siècle à partir duquel on voit se succéder sans interruption la cérémonie du couronnement des papes; mais vous en rencontrez deux ou trois fois la mention dans les documents antérieurs, et en remontant vers une époque pU:s lointaine, certains indices vous la laissent entrevoir dans une sorte d'obscurité transparente, à travers le voile qui couvre sa première apparition. A chacune de ces époques, la solennité de l'usage est précédée par un temps de préparation, d'essai, de demi-jour dans l'histoire : l'usage ne survient pas, il arrive. C'est ainsi que se forment tous les usages qui sont l'expression en quelque sorte attendue de sentiments généraux et d'idé4?s préexistantes : au moment où ils se {)r()duisent avec éclat, ils semblent moins obéir à l'impulsion d'une voloiilé des hommes, que répondre à un appel des choses.
Nous venons de suivre les développements de la coiffure symbolique des Papes. Le point de départ est la lame d'or que les apôtres ont portée sur leur front. Ce symbolisme s'est développé particulièrement dans le moyen-âge : les emblèmes forment une écriture solennelle, (jue l'état des esprits et de la société rendaient encore plus utiles à cette époque qu'à toutes les autres. Les additions les plus significatives, qui aient été faites à la couronne papale, se sont produites, comme nou*
lavons dit, dans les siècles où lautoiitô des papes a été le plus violemment attaquée. Du temps de laneienne Rome, ce fut précisément sous le coup des plus grands revers que le sénat donna les plus fiers témoignages de sa confiance dans les destinées de la république. Les jjapes ont fait de même : c'est aux époques où des pouvoirs ennemis se flattaient de forcer leur autorité à s'abaisser devant eux, captive et défaillante, c'est alors qu'ils en ont porté plus haut les insignes, pour signifier au monde leur foi dans rimmorfalité de leur pouvoir. Ils ont répondu d'une autre manière aux prédictions sinistres du protestantisme : la coupole de Saint-Pierre fut une immense tiare de granit, posée sur le Vatican.
Lors même qu'on ferait abstraction de toute idée de foi , les déclamations triviales, dont la tiare a été l'objet, seraient bien plates et bien pauvres auprès des grandes idées qu'elle figure. Si la nature humaine pouvait supporter un régime parfait, le pouvoir social serait ratîrii)ut, non de la naissance, mais du mérite reconnu : la perpétuité héréditaire du pouvoir, destinée à remédier à des causes d'instabilité sociale, a sa raison dans l'infirmité même de notre nature. L'ordre contraire, qui marque la dignité de la nature humaine, éclate d'une manière éminenîe dans la société spirituelle dont il fait essentiellement partie. Il est beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de cette autorité, qui , affranchie , dès son origine , de la loi de transmission par voie d'héritage, se perpétue, depuis dix-huit siècles, et doit se perpétuer toujours par la loi du choix libre. Le régime de contrainte, qui intervient inévitablement dans Torganisation des sociétés temporelles, a aussi sa raison dans l'infirmité de la nature humaine : si l'emploi de la force répressive est toujours la condition de leur existence, c'est que, dans l'humanité, les lois morales sont continuellement troublées par la lutte des penchants matériels ou de l'égoïsme. Il est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit l'attribut propre de la seule autorité, qui ne relève pas de la force , qui règne par les idées, qui gouverne par la parole. L'organisation militaire des pouvoirs temporels tient aussi au côté défectueux de notre nature ; et la guerre , alors même qu'elle est la pro-
;)0 r.HAPiTRK VII.
tection de la justice , esl loiijonrs le signe de col élat permanent de division, dans lequel vil l'humanité. 11 est donc beau que le plus haut symbole de la puissance soit raltrihut propre de la seule autoritéqui représente, non les rivalités nationales, mais l'unité de la famille humaine. Oui, la tiare papale est une triple couronne : elle est la couronne de la supériorité du mérite sur la naissance, de l'intelligence sur la chair, de la charité qui unit sur la justice même qui coml)at. Toutes ces nobles pensées, que le Christianisme a répandues dans le monde, et qu'il avait déjà symbolisées de tant de manières, sont venues se réfléchir sur les cercles d'or du diadème sacré. Vénérez-le du moins comme une expression éclatante des idées et des sentiments qui ont constitué la prééminence de la chrétienté sur le reste du monde. Le symbolisme religieux serait incomplet sans cet emblème :
El , s'il n'existait pas , il faudrait l'inventer. 2° Les Clefs.
Un autre allrihut de la papauté est celui des clefs, données par le Christ à saint Pierre. Quelqu'ancien qu'il soit, les peintures, les verres antiques des catacombes, qui représen- Jenl saint Pierre, ne mettent pas cet attribut dans ses mains, l)as i)lus (juils ne })lacent un diadème, un nimbe sur sa lèle. S'ensuit-il de là qu'on ne pensait pas alors qu'il convint de lui conférer cet emblème ? Celle conclusion seiait évidemment absurde. L'art chrétien ne pouvait pas répudier un symbole que le Chrisl lui-même avait employé : l'apparition des clefs, dans les portrails de saint Pierre, n'eût été que la traduction d'une partie de l'Évangile par la peinture. Il suit de là que l'omission des clefs, dans ces antiques tableaux, fournil une conséquence qu'il faut noter, })arce qu'il n'est pas sans importance pour la théorie du symbolisme chrétien. Cela prouve, en effet, que l'absence d'un symbole ne fournit par elle-même aucune raison de supposer que les croyances, dont il esl l'expression, n'étaient pas encore établies dans l'Eglise chrétienne. 11 ne faut jamais i)erdre de vue certaines règles (pii
DE I.A PAPAUTÉ. î) 1
ont présidé aux premiers travaux de Tari chrétien. Nous verrons, dans le chapitre suivant, qu'on a pris alors des précautions toutes particulières, pour que les païens, réceainienl convertis, ne pussent être induits, par quelque reste de leurs anciennes idées, à s'imaginer que les images de la Vierge, des apôtres, des saints, figuraient des divinités auxquelles le Christianisme aurait rendu un cuite. En conséquence , ils étaient le plus souvent représentés dans l'attitude de la prière, ou du moins on ne leur donnait pas des attributs de 'puissance, lesquels étaient réservés pour le Christ. Ajoutez à cela, pour le cas spécial dont il s'agit, que les clefs, dans la main de saint Pierre, lauraient trop fait ressembler au Janus de la mythologie, à ce Dieu qui avait donné son nom au mont Janicule et dont le culte avait son principal foyer à Rome. On doit aussi remarquer que le symbolisme chrétien a suivi une loi de développement et de progrès dans sa réalisation matérielle. Il a dû exister à létat de germe, décroissance, avant de s'épanouir largement avec une riche variété. Il sest attaché d'abord à exprimer, d'une manière ordinairement très-simple, les vérités et les vertus pour lesquelles les chrétiens souffraient la persécution , et qui constituaient radicalement l'opposition du paganisme au christianisme. Le paganisme persécuteur ne s'en prenait pasà l'organisation de l'Église, mais à la doctrine de l'Église, sur l'unité de Dieu, sur la rédemption, sur le culte, sur les devoirs. Il ne disait pas aux chrétiens de renoncer au Pape, mais d'abjurer le Clirist. Les symboles des vérités attaquées devaient donc se multiplier les premiers : il étaient, en quelque sorte, à l'ordre du jour; mais les emblèmes qu'on peut appeler sociaux, les attributs destinés à figurer, aux yeux de la société, les caractères du pouvoir qui la régit, ont attendu pour se produire que la société religieuse, sortie des catacombes, eût pris possession d'une entière publicité. Quand elle eut triomphé du nu)ndi' païen, elle s'adonna à introduire, dans son symbolisme, certaines particularités relatives à la hiérarchie, parce que le Christianisme eut alors pour principal adversaire les grandes hérésies qui s'insurgeaient contre l'autorité et la juridiction de l'Eglise. C'est, en effet, dans le cours de celte période,
02 CHAPITUE Vil.
que les clefs , confiées par le Christ à saint Pierre , lui sont données sur les monuments chrétiens. Il les tient à la main, dans cette antique statue en bronze, qu'on voit dans sa basilique : nous avons parlé ailleurs de la tradition si bien fondée, qui place l'origine de ce monument vers le milieu du cinquième siècle. Dans la basilique souterraine se trouve une autre statue en marbre, plus ancienne : elle offre le même attribut. Elle représente saint Pierre assis; la statue en bronze le montre tout à la fois assis et bénissant : ce qui est une double marque d'autorité. Cette pose, cette attitude concourent, avec le symbole des clefs, à prouver que ces statues ont eu spécialement pour objet de signifier le pouvoir conféré au chef de l'Église. Le prince des apôtres a été aussi représenté, avec l'emblème dont il s'agit, dans la mosa'ïque exécutée, en 441 , par ordre de Léon-le-Grand, sur l'arc de la basilique de Saint-Paul , dans une autre mosaïque du même siècle, que Ricimer a fait construire, en 472, dans l'abside de l'église de Sainte-Agatlie-des-Goths. A partir de cette époque, cet emblème s'est fréquemment reproduit, en offrant toutefois quelques variétés. Il n'y avait qu'une seule clef dans la mosaïque de Sainte-Agathe-des-Goths, une seule aussi sur un des tombeaux de l'Église de Saint-Apollinaire près de Ravennes , qui datent du règne de Théodoric, et sur l'ancienne médaille de saint Pierre et de saint Paul , illustrée par Stéphane Borgia ; mais cette singularité n'a pas été imitée; elle n'est pas conforme au terme pluriel dont le Christ s'est servi. D'un autre côté, ce terme n'exprimant pas un nombre déterminé, trois clefs ont apparu quelquefois sur des monuments publics, tels que la mosaïque du Triclinium de Léon III , et celle du sépulcre de l'empereur Olhon , dans la basilique Vaticane. Ce Iriple symbole a été trèsrare , parce qu'il se rapportait très - vraisemblablement , comme nous l'avons dit (l), à un développement particulier du pouvoir pontifical, dans des circonstances extraordinaires. Les deux clefs ont généralement prévalu. La mosaïque de l'Église de Saint-Paul , exécutée, en 441, s'accorde, à cet
(!) Premier volume, ch. v.
égard, avec les deux antiques statues de pierre, qui sont dans la basilique Vaticane, et depuis lors cet einblèmc figure sur les sépulcres, les médailles, les monuments de la peinture et de la sculpture , sur le fronton des temples, comme sur les façades des palais, et le trophée pacifique est installé au-dessous de la croix, parmi les débris du vieux Capitole.
Chacun sait que cet attribut symbolique de la puissance spirituelle est dérivé des paroles du Sauveur, donnant à saint Pierre les clefs du royaume des cieux. Le Christ ne s'est servi de cette expression que parce qu'elle faisait partie du langage reçu, et quelle était parfaitement comprise. Si Ton se demande comment cette manière de parler s'était introduite dans la langue, on peut aisément remonter à son origine, et suivre les transformations qu'elle a subies pour revêtir le sens figuré dans lequel Jésus-Christ Ta employée. Cette métaphore a sa racine première dans les usages de la vie domestique : la possession des clefs, ou le droit d'ouvrir et de fermer les portes de la maison , était le signe de l'autorité du père de famille. Les villes , fermées par une enceinte de murs et devenues ainsi comme la vaste maison d'un certain nombre de familles , ont eu aussi leurs portes : les clefs des villes ont été le signe du gouvernement de la cité. Cet attribut a dû recevoir une autre signification plus étendue. Dans les anciennes monarchies de l'Orient, le personnage auquel étaient confiées les clefs du palais et la garde de la vie du roi, était le premier ministre. Nous voyons, par un passage d'Isa'ie, que, chez les Hébreux, ce ministre portait sur l'épaule la clef de la maison de David (1) , en signe du pouvoir que le souverain lui avait délégué. La signification de la clef, comme emblème du pouvoir royal , n'était d'ailleurs qu'une extension naturelle du sens métaphorique ({u'elle avait déjà reçu. De même que la cité était comme une grande maison , feimiée
(1) Daho clavem domùs David super humcium ejus; et aperiet et noneui qui ciaudat, et ciaudet et non erit qin aperiat. C. xxii, v. 22. — Clavcs métallo confectœ non erant nisi potenlioribus, et nonnunquàm ansâ ehuineà efFormalœ. Clavis hiijus {jencris œvo monarchia; hebiaica) à dispensatorc domiïs reçiae tanquàm insiffne sui muneris in humero {jestabatur. (/s., c. xxii. Johan. Jakn, arclieolog. Biblic. Vienne, 1814.)
■ri CHAPITRE VU.
ot ouverîe par l'ordre du gouverneur, de même le royaume était la cité de tout un peuple, dont l'entrée et la sortie étaient défendues ou permises par le souverain. De là le sens figuré de la clef, appliqué au royaume, et transporté par le Christ du royaum-3 de la ferre à celui des cieux. Ce troisième sens renferme lui-même les deux autres. L'Eglise est à la fois le royaume spirituel (1), la cité sainte (2), la maison de Dieu (3). Os trois sens caractérisent, sous des nuances diverses, la signification fondamentale des clefs; mais il ne faut pas oublier, on verra bientôt pourquoi, que cet emblème de Tautorité qui préside à la grande famille spirituelle, se réfère originairement h un usage dont le commencement remonte aux premiers temps du genre humain.
ù" Le Pallium.
Un autre eniblèine, le pallium, cette espèce de petite écharpe de laine , que le Pape passe à son cou et sur ses épaules, et qui descend sur sa poitrine, exprime aussi lautorité spirituelle. Cet emblème apparaît sur les anciennes mosaïques : son origine se cache dans cette période primitive , doù sont sortis tant dusages religieux qu'on trouve établis plus fard, sans que leur commencement ait une date dans l'histoire, lîien que cet insigne soit communiqué aux patriarches et aux archevêques, il n'en est pas moins un attribut essentiellement papal. Ils n'en jouissent que lorsque le Pape leur en fait la concession : lui seul le porte de plein droit. Les pallium sont déposés dans une urne resplendissante, placée sur le tombeau de saint Pierre. C'est là que le pape les fait prendre pour les envoyer aux métropolitains, afin de marquer, par le lieu même d'où ils sortent, que l'autorité du })rince des apôtres, continuée dans ses successeurs, renferme seule la plénitude du pouvoir spirituel. Mais le pallium énonce l'idée du pouvoir sous la forme de la charité. Les petits agneaux, que l'on bénit
(1) In nav. Testa7n.. passira.
(2) Nomen civilatis Dei mci novœ , Jérusalem. Jpocal.^ c. m, x. 12.
(ô) In domo Dei conversari, quae est Ecclesia Dei vivi, coliimna et firmaiiicntum vcrilalis. S. Paul., i^/J^f. /. ad Jimoth., c. m, v. 13.
DE l.K WKVWTÈ. 55
tous les ans, dans TÏ-lgliso do Sainte-Agnès liors des niui'^, le jour de la fête de cette sainte, fournissent la laine dont il est composé, et c'est à ce tissu que se rattache la signification particulière du pallium. Un écrivain du cinquième siècle, saint Isidore de Péluse, lexplique en ces termes : " Cet amict » sacerdotal, qu'on porte sur les épaules, et qui n'est pas fait » avec le lin , mais avec la laine , signifie la toison de la brebis 1' égarée que le Seigneur a cherchée, qu'il a trouvée, qu'il a » rapportée sur ses épaules ; car Tévèque , qui est une copie du :> Christ, en remplit les fonctions, et son costume même doit ' annoncer à tous qu'il doit imiter ce grand et ce bon Pasteur '> qui a voulu se charger des infirmités de son troupcati (1). '• Les papes ont consacré cette signification dans leurs rescrits. Un diplôme de Clément II, adressé à un archevèijue deSalerne, vers le milieu du onzième siècle, reproduit les mêmes idées avec plus de précision : «Le pallium, formé par la toison ■'> d'une brebis, doit vous rappeler que vous êtes pasteur. Vous '> devez le ceindre, le porter sur vos épaules; soyez alors > averti par lui que vous êtes tenu de regarder de tous cotés » pour voir si quelque brebis ne s'égare pas, si elle ne va pas :' tomber sous la dent des loups, et que vous devez, si, par !' malheur, cela arrive, la charger sur vos épaules, la rap- » porter au bercail , la réunir à l'ancien troupeau (2). » Urbain II, en confirmant par un diplôme les privilèges de l'église de lîari, à l'occasion de la translation du corps de saint Nicolas, dit aussi à Tévêque de cette ville : «t Cet insigne vous " recommande d'aimer Dieu de tout votre cœur, de toute '> votre anie, de tout votre pouvoir, et votre prochain comme
^ (1) Id aiitem amiculiim quod sacerclos hunieris gestat, atque ex lanâ et non lino conlrxtum est, ovis illius quam Dominus obeiiantem cjujiesivit, invenlamqiie liumeris suis sustiilit. pcllcm désignât. Episcopiis enirn qui Christi lypiini gcrit, ipsiiis miinere fungiliir, atquc etiam ipso lial)i(u illiui omnibus ostendit. se l)0iii illius ac inagni pastoris imitaloiem esse, qui jjiegis inlirniitatessibi ferendas proposuil. Isid. Pelus., lib. i, Epist. lôG.
(2) In quo, qui de vellere ovis est, inteilijje te ovium pastoreni. Et quia eo circumcingeris. et etiain cii-cà humeros portas, cognoscas et undiqueciifumspicias, ne aliqua erret. et in moisus ineidat luporum. Ouod si aliquando (quod absit) contigeril, eam habcas in humeios ad caulani reportare, et pi'istinse societati coadnnare. JDiplom. Clément. II ad archiepisc. Salem it.
1) vous-même. Si toutes les vertus sont lornement néces- 11 saire de celui qui est décoré du pallium, c'est surtout la )i vertu la plus haute, la charité qui doit être su compagne :> inséparable (1). » Tel est donc le caractère de cet attribut papal, dont le souverain Pontife possède la propriété, et dont il concède Tusage aux métropolitains. L'idée de l'autorité et celle du dévouement sont entrelacées dans ce tissu : il est le symbole de leur union, il est tout pénétré de cette pensée, que le pouvoir est r<3sclavage sublime de la charité.
A ces idées on remarque avec plus d'intérêt cet emblème dans les vieilles peintures que le temps a épargnées. Les portraits de Grégoire IV dans la mosaïque de Saint-Marc, de Pascal F"" dans celle de Sainte-Praxède et de Sainte-Cécile, de Léon III dans son triclinium, d'IIonorius I" dans la mosaïque de Sainte-Agnès hors des murs, sont revêtus de cet antique ornement : on voit que c'est le même insigne que le pallium actuel, malgré quelques différences de forme et de longueur, survenues depuis le douzième siècle. La chaîne de ces monuments se rattache aux témoignages historiques qui nous signalent le pallium {)ontifical à des époques plus rapprochées du siècle des Apôtres {'■2). Mais, si nous voulons rapporter le signe à la chose signifiée, nous devons fixer nos regards sur l'image du bon Pasteur dans les catacombes. Cette image, qui offre à la fois la figure du Christ et le modèle de ceux qu'il a chargés de paître ses agneaux et ses brebis, est le sujet le plus fréquemment reproduit dans les plus anciennes peintures de Rome souterraine. Cette répétition systématique nous faitvoir à quel point on était préoccupé de l'idée qu'il exprime; et la même impulsion ({ui se faisait sentir dv,ns là peinture, a dû se produire aussi sous les formes de la liturgie. Cette idée a donc été traduite de deux manières : dans la peinture, par la bre-
(1) Isla siint pallii, ista sunt hujusmodi indumcnli, ut Deum ex tolo corde, totâ anima et omni virlutc diliijas, et i)roximiim tuiim siciU toipsum. Nam , licet ad usum pallii , omnium virtutum oi-namenta sint necessaria , inseparabiliter lamen charitas, quai omnes supcrexcedit, hâc pollcnlem dijjnilate comitaii convcnit. Diplom. Urbani II adepisc. Barens. post translation. corp. S. ÎJicolai.
(2) Vid. Baron., Jnn. EccL, ad nomcn Pallium episcopale, in indice.
bis que le berger porte sur ?cs épaules et sur son cou ; dans la liturgie, par ce tissu de laine suspendu au cou et sur les épaules du pontife, et <; qui signifie, dit saint Germain de ;> Constantinople, la toison de la brebis (1). :> Le Riluel a incorporé, dans une espèce de chiffre portaiif, la pensée dont la peinture imprimait l'image sur les murs du temple (2).
Lorsqu'on rapproche l'un de l'autre, en remontant à leurs origines, les trois attributs que nous venons de considérer, la couronne, les clefs, le pallium, une grande pensée se révèle dans l'ensemble de ce s}mbolisme. Le premier de ces emblèmes , la Couronne, a été emprunté à un des plus anciens usages de la vie politique : dès la première époque de la fondation des états, les chefs ont adopté cet insigne. Le second emblème, les Clefs, se réfère primitivement, comme nous lavons vu , à un des plus anciens usages de la vie domestique, au temps où les familles ont commencé à résider dans une habitation stable, dans une maison : dès lors le droit d'ouvrir ou de fermer les portes, de posséder les clefs, a été le privilège du père. Les images que rappelle le troisième emblème, le Pallium, le signe du bon pasteur des brebis, reportent la pensée à une époque encore plus lointaine, aux premiers temps de la vie pastorale , lorsque les hommes campaient sous des tentes au milieu de leurs troupeaux : alors a commencé le devoir du berger, défendant ses brebis contre les attaques des animaux sauvages et courant après celles qui s'étaient égarées. Sous ces rapports, les attributs pontificaux, qui expriment la royauté, la paternité, la sollicitude pastorale dans l'ordre spirituel, se trouvent correspondre aux trois phases qui ont marqué les premiers développements de
(1) Theor. rerum Ecchs., n" 29.
(2) Baronius a très-bien remarqué cette liaison. Après avoir parlé de l'imaije du bon Pasteur, tracée sur les calices, suivant le témoiffnafîc de Tertullien (de Pudic, G. 10), il ajoute : « .\t non in calicibus tantiim exprimebalui- » imago pastoris. ovem perditam humeris gestantis. pasloralis indulffcntiae >' atque clcmrntiaî typura p-fcferentis, sed et in sacris quoque vcstihu>. •' aliis tamen sinnis idem r^prrescnîabatur exempium. nempè episcopali iilo <■ indumento, mafjni honoris insiijni, ex lanâ confeclo, quod diximus Pal- '' lium. etc. -- Jd an. 210. art. xv.
n8 CHAPITRE VII.
la société humaine. Ces attributs n'ont pas sans doute été choisis en vue de cette corréhition : elle s'est rencontrée naturellement, par la simple végétation des idées chrétiennes, qui ont produit leurs formes symboliques. C'est pour cela que de pareilles harmonies ont quelcjue chose de plus beau encore (!t de plus profond que si elles étaient le résultat d'une combinaison systématique.