‹ Esquisse de Rome chretienneChapitre 12 sur 96 · UME · texte numérisé non relu

UME

Zl) CHAPITRE XVIII.

grande pari à l'incertitude, si elles n'étaient appuyées sur une raison plus solide. Elle est tirée du Sacramentaire \ compilé par le Pape S. Gélose,

dans la dernière moitié du 5e siècle. La fêle de saint Jean devant laporte Latine est déjà marquée dans ce Sacramentaire. La fondation de la basilique a dû être à peu près contemporaine de l'établissement de la fêle. Celle-ci aurai- pu peut-être attendre pendant assez longtemps une basilique qui lui correspondit, si la construction des églises eût entraîné de fortes dépenses. Mais la ferveur de cette époque n'avait pas besoin de grands efforts pour donner un abri sacré aux lieux ou aux souvenirs privilégiés qui occupaient une place éclatante dans la liturgie. La forme très-simple des anciennes basiliques romaines rendait leur construction bien facile, lorsqu'elles étaient d'une dimension peu considérable comme celle de Saint- Jean devant la porte Latine.

Quatre murs formant un carré long avec des poutres sans plafond pour soutenir le toit, étaient souvent construits avec les débris de quelques édifices païens situés dans les environs : celle dont nous parlons a été érigée, ainsi que nous le dirons plus bas, près des ruines d'un temple. On prenait de vieilles colonnes souvent disparates,

ir ce Sacramentaire dans la Patrologie latine, t. 7 4, ï9.

comme nous le voyons dans tant de basiliques. Est-il probable qu'on ait lardé beaucoup h remuer ces matériaux pour élever une petite basilique qui rappelait le martyre du disciple bien-aimé, du prophète de ['Apocalypse, dont on venait d'instituer la fête. Celle fête avait un certain caractère de solennité, puisqu'elle a une messe propre dans le Sai ramentaire, cité plus haut. Elle glorifiait un des plus beaux souvenirs primitifs de Rome chrétienne, elle se rapportait nominativement à un lieu déterminé dans l'enceinte de la ville. Il serait contraire aux anciens usages de L'Eglise que la liturgie eût consacré ce lieu, sans que l'architecture sacrée en eût pris possession à peu près en même temps.

N<»us devons donner une attention spéciale à la coexistence de deux monuments distincts devant la porte Latine. A côté de la basilique se trouve une petite chapelle. Elle marque la place même où, comme le dit une vieille inscription, <• l'athlète » Jean a enlevé la palme du martyre, lui qui * avait mérité de contempler le Verbe du Prin- » cipe. »

Martyrii palmam tulit hic athleta Joannes, Principii Verbum cernere qui meruit.

Si un petit monument a été élevé en cet endroit à l'époque de la fondation de l'Eglise, les souvenirs traditionnels ont dû être bien précis, pour qu'on ait alors divisé en deux parties séparées l'œu-

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vre architecturale. Si. au contraire, l'origine rie ce

monument est postérieur, d'où vient qu'un ne s'est pas contenté d'avoir une basilique, marquant, au moins d'une manière approximative, la pi ace vénérée? Il eût été très-raisonnable de croire que ce lieu avait dû être renfermé dans l'enceinte rie l'église. La place du marlyre de saint Paul aux eaux Salviennes, de saint Pancrace sur le Janicule. des saints Jean et Paul sur le Cœlius, fait partie des églises construites sur ces divers points. Le monument qui détermine avec, la plus grande précision l'endroit du martyre de saint Jean a été, au contraire, érigé en dehors de la basilique consacrée à ce grand souvenir. Si donc il n'est pas aussi ancien qu'elle, il a fallu que la tradition locale fût bien positive, bien ferme, pour avoir résisté à la présomption si plausible qui aurait assigné une autre place.

On a longtemps conservé dans une espèce de puits creusé au centre de cette chapelle quelques objets que Ton croit avoir figuré dans le martyre de saint Jean, notamment la chante qu'il a portée et la chaud: ère dans laquelle il a été plongé. Ces objets sont déposés aujourd'hui dans le trésor sacré de Saint-Jean de Latran. îls ne doivent pas être mis au rang des reliques certaines.

Vne ordonnance rendue à la suite d'une îns-

m ou visite de la basilique de Latran sous

Alexandre Vil (1655-1667), parle de ces pieux

monuments en des termes qui ne renfermenl une affirmation de leur authenticité. Mais comme une tradition respectable les a recommandés à la vénération, la même ordonnance prescrit avec un soin respectueux les précautions nécessaires pour les maintenir dans leur intégrité1. Au fond, qu'y autait-i] d'étonnant que les premiers chrétiens de Rome eussent recueilli les instruments d'un supplice auguste? N'a-t-on pas retrouve dus objets analogues dans plusieurs sépulcres des carabes?

Les antiquaires romains se sont demandé quel motif avait fait choisir l'endroit en question pour le supplice de saint Jean. Ils en ont donné une raison assez vraisemblable. Cet apôtre résidait habituellement à Ephèse, célèbre par son temple de Diane. On connaît la sédition qu'excita dans celte ville la prédication de saint Paul, il n'y eut qu'un cri contre cet homme venu pour détruire le culte de cette Déesse tutélaire, et la prospérité de la ville 2.

1 Cum vas, ia quo ferunt S. Joannem EvangeJistam j lss i Doruiîiani imperatoris venenum ianocue pjUsse, plures habeat rimas, ideoque timere possit ne temporis injuria omnino frangatur, argenteis Iaminis circumUgetur. Pro catena triplicis speciei, quà, ut dicitur, S. Joannes apos- ■plus et evangelista, vinctus Ephesi Romam venit, Bat tabornaculum ut decentius servetur. (Famés, archiepis. Patracen. Décret. Visilalionis).

a Aclu : aj ostol. xix. 27.

La même animadversion devait poursuivre saint Jean, qui gouvernait les églises d'Ephèse et des contrées voisines. C'est sous le poids de cette accusation qu'il fut conduit à Rome pour y être puni. Les Païens se plaisaient souvent, comme on le voit par les actes des martyrs, à immoler les chrétiens devant les temples des Dieux outrage -. Près de quel temple ce chef des chrétiens d'Asie méritait— il de subir son supplice? N'étaitce pas devant un sanctuaire de cette grande Déesse contre laquelle il avait conspiré en provoquant la destruction du monument fameux qui était le principal foyer de son culte? Or, les Romains avaient érigé un temple à Diane, sur le petit Cœlius où l'on a bâti l'église deSaint-Jean. C'était, suivant Cicéron, un des monuments les plus vénérés, parmi ceux qui étaient consacrés à cette divinité1.

On a trouvé en effet dans des fouilles modernes tout près de la porte Latine et de la basilique divers débris du culte de Diane \ Sur plusieurs fragments

1 L. Pisonem, quis nescit, bis ipsis temporibus, maximum et sanclissimum Dianœ sacellum in Gœliculo sustulisse (Cic. Le Arusp. respon. c. x\\).

- A canto Porta Latina délia banda dentre le mura il cardinal SantaCroce facendo vi cavare, trovô una magnifica sepoltura di marmi campanini. L'arcbitettura non era molto bella, ma fàtta con gran spesa , e detto Cardinale cavô tutti quelli marmi. Parimente in una vigna avanti délia porta vi trovarono due Pili, che ora sono in case mia dï mar-

était imprimée l'image de la Lune. Une sculpture en marbre représentait une scène de chasse1.

Ces débris significatifs, rapprochés de l'indice fourni par Cicéron, justifient assez l'opinion de la plupart des antiquaires qui se sont occupes de l'église située devant la porte Latine. Ils placent en cet endroit un temple de Diane 2, et ils expliquent par là pourquoi les païens de Rome ont voulu que saint Jean, accusé d'avoir attaqué son culte dans le premier de ses temples, expiât son crime à cet endroit même 3.

Lorsque les anciens chrétiens de Rome construisaient des églises avec les débris ou sur l'emplacement d'un temple païen, cette substitution leur présentait souvent certaines coïncidences assez frappantes. Ils devaient les remarquer, comme nous les remarquerions nous-mêmes en

mo gentile, é molti pezzi cornici, frigi, architravi ; e colonne, con al tri pezzi col Diis manibus. Si crede che fosse luogo di sepolcri de é Romani. (Flamin. Vacca, Memorie ant. di Roma, n° 99).

1 II sopradelto marmo è fin oggi affisso al muro che e nel cortile dinanzi al intrato délia chiesa. (Ugonio, Stazion. 39).

7 Haud procul ecclesia adhuc sublimia visuntur cujusdam delubri rudera, quœ... ut ternpli Dianse reliquias vulgo estimant. (Mabil. Itinerarium italicum, c. xi, p. 152).

3 A Marlianus on peut ajouter Faunus, liv. m, c. 13 ; — Gamucci Ant. di Rom. l.vi , 2; — L. Gontarini, Ant. Rom. p. 54 ; — Giovan. Rosino, Ant. Rom. c. 7 ; — Giorg. Fabbrizio, Roma, p. 233 ; — Martinelli, Roma ex Ethnîca sacra.

pareil cas. Si aujourd'hui nous consacrions au

culte fie saint Jean un local, un édifice dédié autrefois à Diane, que penserions-nous, a celle occasion, que dirait l'orateur sacré, chargé de prêcher le jour de la dédicace de celle église? îi rappellerait, sans doute, dans le cours de son sermon, que Diane avait été un des rares symboles de la chasteté chez les païens et que saint Jean est un type éminent de la pureté chrétienne. Il instituerait à cet égard une comparaison entre les deux ci.les. Il rattacherait au monument l'idée de la victoire que l'Evangile a remportée sur le Paganisme, non pas seulement en effaçant ses vices, mais aussi en éclipsant ses vertus.

Ce ne sont pas sans doute de pareilles coïncidences qui ont déterminé habituellement les anciens chrétiens à préférer tel eu tel monument du paganisme pour lui substituer un monument chrétien.

Mais du moins ces points de vue ne devaient pas leur échapper. Ils s'y intéressaient d'autant plus, que les légendes mythologiques n'étaient pas pour eux, comme elles le sont pour nous, les souvenirs lointains d'un passé à jamais évanoui. Tout leur parlait dans l'enceinte de la vieille Home, les murs, les débris et les lieux mêmes.

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