‹ Esquisse de Rome chretienneChapitre 70 sur 96 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

242 AITENDICE IV.

Marie.

« L'union de l'homme avec Dieu, voilà l'essence intime, voilà le commencement, le milieu et la fin de la religion. Celte union s'opère par fku\ voies : ou Dieu descend vers l'homme, ou il élève l'homme vers lui. La descente de Dieu dans l'humanité a son terme le plus sublime dans l'Incarnation- L'élévation de l'homme vers Dieu aboutit a l'apothéose. L'Incarnation s'est réalisée dans le Christ : l'Apothéose s'accomplit dans les membres du Christ, dans les saints à la tète desquels apparaît Marie.

> Marie est la femme complètement régénérée, l'Eve céleste en qui l'Eve terrestre et coupable s'est absorbée dans une transfiguration glorieuse. De cette apothéose de la femme date l'ère de son affranchissement.

h On a remarque avec raison que l'anathème originel a pesé plus particulièrement sur la femme, quoique pourtant Eve, en écoutant la parole de séduction, eut pèche, dit S. Ambroise, bien moins par malice de cœur que par mobilité d'esprit. Mais de séduite, elle était devenue séductrice. Elle avait introduit le mal dans le monde terrestre, en corrompant L'homme primordial et universel, qui

publiée par M. Bonnetty, dans les Annales de plrilosophis eh . t. iv, p. 422-467 v: sera .

renfermait en soi tout le genre humain. L'antique idolâtrie naquit par elle : son impérieux caprice ut pour A ! im une idole dont il substitua le culte à l'adoration de la volonté divine, dans le sanctuaire de sa conscience. De là une plus grande pari, pour la femme, dans les souffrances qui forment la longue pénitence de l'humanité. Pour s'être fait adorer par l'homme elle devint son esclave, et, durant la période d'attente qui précéda l'apparition du Christ, la servitude publique et privée des femmes, servitude que l'opinion, la législation, les mœurs, avaient Impitoyablement scellée de leur triple sceau, lut généralement la pierre angulaire de ce que l'on appelait l'ordre social, comme elle continue à l'être dans toutes les contrées qui n'ont pas reçu encore la loi qui affranchit le monde.

» Le Christianisme, qui attaqua radicalement l'esclavage, par sa doctrine sur la fraternité divine de tous les hommes, combattit d'une manière spéciale l'esclavage des femmes, par son dogme de la maternité divine de Marie. Comment les tilles d'Eve auraient-elles pu rester esclaves de l'Adam déchu, depuis que l'Eve réhabilitée, i;i nouvelle Mère des vivants, était devenue la Reine des anges? Lorsque nous entrons dans ces chapelles de la Vierge auxquelles la dévotion a donné une célébrité particulière, nous remarquons avec un pieux intérêt les ex-voto qu'y suspend la

main d'une mère dont l'enfant a été guéri, ou celle du pauvre matelot sauvé au naufrage par la patronne des mariniers. Mais, aux yeux de la raison et de l'histoire, qui voient dans le culte de Marie comme un temple idéal, que le Catholicisme a construit pour tous les temps et pour tous les lieux, un ex-voto d'une signification plus haute, social, universel y est attaché. L'homme a fait peser un sceptre brutai sur la tète de sa compagne pendant quarante siècles. Il le déposa le jour où il s'agenouilla devant l'autel de Marie. Il l'y déposa avec reconnaissance ; car l'oppression de la femme était sa dégradation à lui-môme ; il fut délivré de sa propre tyrannie.

» La réhabilitation des femmes, liée si étroitement au culte de Marie, a des harmonies singulières et profondes avec les mystères que ce culte; renferme. Marie, étant la femme typique dans l'ordre de la regénération, comme Lve avait été la femme typique dans l'ordre de la déchéance, ce qui s'est accompli dans Marie avec le concours de sa volonté, pour la réparation de la nature humaine, s'accomplit aussi, en des proportions moins hautes, dans la régénération des femmes sous l'empire du Christianisme.

» Le crime primitif avait été, sous une de ses faces, un crime d'orgueil. « Pourquoi Dieu vous » a-t-il fait celte défense? Si vous mangez de ce ù fruit, vous serez comme des dieux, sachant le

n bien el le mal * ?» Il veut alors une Annonciation des mystères de mort, que l'Ange de ténèbres voila sous la trompeuse promesse (rime renaissance divine, comme il y eut plus tard une Annonciation du mystère de vie, faite à Marie par l'Ange de lumière, mystère de vie divine, caché sous le voile d'un enfantement humain. L'orgueil d'Eve, (jui s'était approprié la parole de révolte en y consentant, fui expié par la soumission infinie et l'humilité suprême delà réponse de Marie : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit l'ait » selon voire parole \ »

» Le crime primitif avait été, sous une autre face, un crime de volupté ; car : ■ la femme vit que » cet arbre était bon pour la nourriture, beau à » l'œil et d'un aspect délectable, et elle prit de » son fruit3; » paroles qui indiquent, de quelque manière qu'on les interprète, que l'attrait des sens prédomina et fit passer l'esprit sous le joug du corps. Comme le remède à L'orgueil est l'humble soumission, le remède à la volupté se trouve dans la souffrance volontaire. Mais la souffrance,

' Gur prabcepit vobis Deus ut non comederitis de omni ligno paradisi ?... Eritis sicutDii scientes bonum et malurn (Genèse m, i, 5).

2 Ecce ancilla Domini, fiât mihi secundum \erbum tuuin {S.Luc, i, 38).

3 Vidit igitur mulier quod bonum esset lignum, ad vescendum, et pulchrum oculis, aspectuque delcctabile, et tulit de fructu illius (Genèse ur, 6).

douce de la plus grande vertu d'expiation, est la souffrance que la charité anime, la souffrance d'aulrui que la chanté fait sienne pour la soulager. Marie expia la faute de la voluptueuse Eve par sa participation intime aux douleurs du Christ, et par là même aux douleurs de l'humanité entière. Ce second acte d'expiation est représente dans la fêle de la Compassion de la Vierge, comme le premier est représenté dans la fête de ['Annonciation.

» L'expiation une fois accomplie, l'antique Eve est détruite, l'Eve nouvelle est formée. La déchéance fait place à la glorification, dont la fête de Y Assomption de la Vierge est le monument et le symbole.

» Ces trois fêtes reproduisent donc les trois moments fondamentaux, pendant lesquels s'est complétée, par le concours de la volonté humaine de Marie avec Faction divine, la formation de l'Eve céleste, mère de la femme chrétienne. A ces moments typiques correspondent les trois degrés, k s trois phases solennelles de la réhabilitation des femmes. Cette réhabilitation a aussi, à sa manière, son annoncialion, sa compassion, son assomption. » L'histoire remarque que, lorsque l'Evangile est annoncé à un peuple, les femmes montrent toujours une sympathie particulière pour la parole de vie, et qu'elles devancent habituellement les hommes par leur empressement divin à la re-

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cevoir et à la propager. On dirait que la docile réponse de Marie à l'ange, voici I» servante du Seign ur, trouve dans leur àme un écho plus retentissant. Ceci fut préGguré, dès l'origine du Christianisme, dans la personne des saintes ami s de la Vierge, qui, ayant devancé au tombeau du Sauveur le disciple bien-aimé lui-même, furent les premier, s à connaître la résurrection, et 1 annoncèrent aux apôtres. La mission des femmes a toujours été haute dans la prédication du Christianisme. Au commencement de toutes les grandes époques religieuses, on voit planer une forme mystérieuse, céleste, sous la figure d'une Sainte. Quand le Christianisme sortit des catacombes, la mère de Constantin, Hélène, donna à l'ancien monde romain la Croix retrouvée, que Clotilde érigea bientôt sur le berceau français du monde moderne. L'Eglise doit, en grande partie, les plus beaux travaux de S. Jérôme à l'hospitalité que lui offrit sainte Paula dans sa paisible retraite de Palestine, où elle institua une académie chrétienne de dames romaines. Monique enfanta par ses prières le véritable Augustin. Dans le moyen-àge, sainte Hildegarde, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse, conservèrent, bien mieux que la plupart des docteurs de leur temps, la tradition d'une philosophie mystique, si bonne au cœur et si vivifiante, que, dans notre siècle, plus d'une àme, desséchée par le doute, vient se retremper à cette

source, et essaie de rentrer dans la vérité par l'amour.

» La mission des femmes est moins, en général, d'expliquer la vérité que de la faire sentir. Marie ne révéla pas le Verbe divin, mais elle l'enfanta par la vertu de PEsprit-Saint. Ici on retrouve encore un type du ministère de la femme et du ministère de l'homme, dans la prédication de la vérité, qui n'est que son annonciation perpétuée. Pour que la vérité s'empare de nous, il faut d'abord qu'elle soit révélée à notre intelligence; c'est la fonction particulière de l'homme, parce que la faculté rationnelle prédomine en lui. Et comme la raison, qui éclaire tout homme venant en ce monde*, est ce qui dépend le moins des diversités intimes qui constituent chaque individualité, comme elle est le lien radical, commun, patent, de la société humaine, le ministère de l'homme, dans l'enseignement ce la vérité, est un ministère public qui s'adresse aux masses ; à lui la chaire, la prédication dans l'Eglise, la magistrature de la doctrine. Dans la femme prédomine la puissance affective ou le sentiment. S. Paul semble le reconnaître lorsque, recommandant à deux reprises aux hommes d'aimer leurs

1 Erat lux vera quae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum (S. Jean i, 0'.

femmes, comme le Christ a aimé son Eglise1, il croit inutile de l'aire aux femmes un précepte analogue, et se borne à leur prescrire la soumission à leurs maris. Cette prédominence du sentiment détermine la mission propre des femmes. Elle a pour but de faire passer la vérité dans le cœur, de la convertir en amour. Mais le sentiment ne s'enseigne pas, il s'insinue. L'amour, dans l'homme, comme dans Dieu même, ne naît point par voie de révélation, il procède par voie d'inspiration, et celte inspiration dépend de ce qu'il y a de plus intime dans l'àme à qui l'on veut faire aimer la vérité; elle dépend de ces nuances infiniment délicates, de ces mille circonstances presque imperceptibles, de cet invisible réseau d'émotions, de souvenirs, de rêves, d'espérances, qui distinguent tout cœur de tout cœur.

» Voilà pourquoi la mission inspiratrice, dévolue à la femme, est une mission privée. Elle s'accomplit particulièrement dans le sanctuaire de la société domestique, dans les confidences, dans l'effusion des âmes, que provoque l'intimité de la famille, et celte autre parenté qu'on appelle l'amitié, et l'infortune qui cherche des consolations secrètes comme ses plaintes. La prédication de la

1 Viri, diligite uxores vestras sicut et Christus dilexit Ecelesiam [ad Ephes. x, 1b , ad Colos. in, IV).

femme ne se propose point d'ébranler la nature humaine, mais de saisir chaque individualité dans le vil'. Elle est moins retentissante, sans doute, mais elle est plus pénétrante. La grande voix, qui annonce la \érité à travers les siècles, se compose de deux voix; à celle de l'homme appartiennent lestons éclatants et majeurs; celle de la femme s'exhale en tons mineurs, voilés, onctueux, dont le silence ne laisserait a l'autre voix que la rudesse delà force. De leur union résulte la majestueuse et suave harmonie.

» Que les femmes ne se plaignent point de leur part. Si elles ne sont pas chargées de diriger les hommes, elles sont chargées de former l'homme, comme l'a remarqué le Platon chrétien : « L'hom- » me moral est peut-être formé à dix ans; s'il » ne l'a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera » toujours un grand malheur. Rien ne peut rem- » placer cette éducation. Si la mère surtout s'est n fait un devoir d'imprimer profondément sur le » iront de son enfant le sceau divin, on peut » être à peu près sûr que la main du vice ne » l'effacera jamais '. »

). La réhabilitation des femmes, sous l'influence du Christianisme, commence par les fonctions qu'elles ont à remplir dans X Annonciation de la vérité. Le second acte de cette réhabilitation con-

1 M. de Maistre, Soirtœ di Saint-Pétersbourg.

APPENDICE IV. r"l

sistedans la charité avec laquelle elles s'associent,

pour les adoucir, à toutes les souffrances de l'humanité : charité qui a son type particulier dans la Compassion de laMèrede douleur, debout au pied de la croix c! pleurant. Un poète chrétien, Klopsloch, suppose qu'au moment de la mort du Christ, les àraes d'Adam et d:Eve sont tirées des limbes et conduites sur le Calvaire pour \ contempler lecr ouvrage. Tout n'est pas fiction dans cette belle idée. L'homme primitif fut représenté sur le Calvaire par S. Jean, l'apôtre futur de la charité, et parla même le premier né du nouveau genre humain, créé par le Christ; Eve y comparut dans Marie. .Mais S. Jean, délaissé par tous ses compagnons fugitifs, porta au pied de la croix une solitaire douleur d'homme. Il n'en fut pas ainsi pour- Marie : elle y eut des compagnes qui mirent en commun avec elle leurs larmes compatissantes. La première association de charité fut fondée par des femmes, sous l'inspiration des derniers soupirs du Rédempteur. On voit ici la figure prophétique d'un fait qui s'est produit dans tous les siècles de l'ère chrétienne. Le nombre des femmes a toujours surpassé notablement celui des hommesdans toutes les œuvres de miséricorde et de dévouement. Jl semble qu'elles ont recueilli une plus grande abondance de compassion avec les larmes des saintes femmes du Calvaire : les hommes n'ont hérilé que des larmes uniques de saint Jean. Je ne peux

pas dérouler ici le tableau qui s'offre à ma pensée : car l'histoire de la charité est une grande histoire, et je m'étonne que ce soit précisément la seule peut-être qu'on ait oublié de faire. Je me renfermerai dans une seule observation.

» Le Catholicisme a produit, avec une inépuisable fécondité, des Congrégations religieuses de femmes, dévouées au soulagement de toutes les misères. Ces sociétés de sacrifice qui disent à h pauvreté : vous êtes notre fille, et à toutes les souffrances : vous êtes nos sœurs, sont la postérité spirituelle de Marie. Toutes l'ont pour patronne, toutes se proposent l'imitation de ses vertus, et, en effet, leur dévouement absolu n'est possible que par ks croyances qui servent de base au culte de la Vierge. Comment, on ne saurait trop le répéter, comment ces admirables femmes pourraient- elles se consacrer à tous les instants, et sans réserve, à leurs oeuvres de charité? Comment pourraientelles user leur vie dans leurs souffrances adoptives, si, épouses et mères, elles étaient tenues par devoir de se consacrer principalement à leurs familles? Mais le vœu de virginité, cette charte divine, qui leur garantit la plus haute de toutes les libertés, la liberté du dévouement, se rattache éminemment à l'apothéose de la virginité dans la mère del'Homme-Dieu. Dans l'hymne que l'on chante, le vendredi-saint, autour du tombeau du Christ, l'Eglise dit à Marie : «0 Vierge, la plus

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» brillante des vierges, ne me soyez plus amère. » Que va-t-elle donc lui demander? Quelque grande grâce, sans doute, puisque sa supplication s'insinue par des louanges, j'ai presque dit par une flatterie. Cette grande faveur la voici: « Faites, o dit-elle, que je pleure avec vous1. » Ce mot est gravé dans le cœur des héroïnes de la charité chrétienne. Si elles sont toujours prêtes à consoler ceux qui souffrent, c'est qu'elles ont su se priver elles-mêmes de presque foutes les consolations terreslres; elles ne sauraient pas pleurer si bien avec tous les malheureux, si elles n'avaient appris à pleurer avec la Vierge.

» Compagne et image de l'homme dans le ministère de la vérité, guide et modèle de l'homme dans le ministère de la charité, voilà la femme telle que le Christianisme l'a faite. Voilà les deux bases de sa glorification, même terrestre. Car le mystère de Y Assomption s'opère déjà en elle, à quelques égards, sur la terre, et il suffit, pour s'en convaincre, de comparer l'état d'abjection, de captivité physique et morale auquel elle était réduite chez les peuples les plus brillants, et aux époques les plus renommées de l'ancien monde, à la transfiguration merveilleuse qu'elle doit au Christianisme. Dans Y Assomption de la Vierge, le

1 Virgo virginum praeclara, Mihi jam non sis amara, Fac me tecuni plangere (Prose Stabat).

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