‹ Esquisse de Rome chretienneChapitre 87 sur 96 · S'il y a eu plusieurs titres de la Croix · texte numérisé non relu

S'il y a eu plusieurs titres de la Croix

Ici se présente une question. Ce titre de la croix que l'on conserve à Home est-il unique? On le croit communément, mais deux documents prouveraient le contraire. Le premier est le témoignage du moine Antonin, dont on ne connaît pas l'époque, mais qui aurait fait le voyage de Jérusalem avant que le pays eût été ravagé par ks Barbares, et qui s'exprime ainsi :

« Dans la basilique de Constantin, bâtie au-delà » du Golgolha, autour du tombeau, dans l'atrium » même de la basilique, est une petite ebambre, » où est renfermé le bois de la croix, que nous ;> avons adoré et baisé. Car j'ai tenu dans ma » main et baisé le titre qui avait été posé sur la » tète du Seigneur, sur lequel est écrit : Jésus » de Nazareth, Roi des Juifs'1. »

1 Voir dans Lipsius les diverses formes de la Croix et la liste de tous les empereurs qui ont fait mettre la Croix sur leurs monnaies on monuments divers. [De Cruce en 3 livres, dans Opéra, t. u, p. 769 et 791. In-fol. Lugd. 1613.

2 In basilica Constantini cohérente circa monumentum, ultro Golgotha, in atrio ipsius basilicœ est cubiculum, ubi lignum Crucis reconditum, quam adoravimus etosculavimus. Nam et titulum qui super caput Domini positus fuerat, in quo geriptus est : Jésus Xaz :renus, Rcx Judœorum, tenui in manu

304 APfENDÏCB XF.

Voilà un titre trouve à Jérusalem; mais il en existerait un autre à Paris. Voici en effet ce qu'eu dit Guillaume Durand, évêque de Monde (1232- 1296 décrivant la cérémonie du cierge pascal :

« Sur le cierge on pose une tablette ou un pais pier écrit, qui signifie la tablette sur laquelle » Pilate écrivit : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, ■ laquelle nous avons vue à Paris dans la chapelle » de l'illustre roi des Francs, avec la couronne

» d'épines1. »

Que faut-il penser de ces deux citations ?

M. l'abbé Faillon en conclut :

ce Ce témoignage montre avec combien peu de » fondement on a prétendu, sur l'autorité d'une » inscription du 15e siècle (celle de 1492 , que le » même titre de la croix du Sauveur était à Rome » depuis le 4e siècle, et que Ste Hélène l'y avait » envoyé elle-même2.»

Cette conclusion, dirigée contre la relique de

et osculavi 'Codex manuscrit, fonds S. Germain, n. 815, dans Monuments de Ste Madeleine, cic.,p. 47, par M. l'abbé Faillon, t. h, p. 15; in-4°. Paris, 1848 .

1 In cereo etenira afli ritur tabula, seu charta scripta, quae sisniûcat tabulam, in qua Pilatus scripsit Iesus Nazarenus Rex Judœorum, quam vidiraus Parisiis in capella illustris Régis Francorum una cum spinea Gorona, etc. (Darandus, Rationale divmorum officiorum, 1. vi, c. 80, p. 253 \°, Yenctiis, 1660).

2 Monuments inédits de l'Apostolat de Ste Marie-Madeleine en Provence, t. il, p. 15.

appendice xiv. ;-ÎG5

Rome, est erronée et peu cligne de H. l'abbé Paillon. Car d'abord il est l'ait mention de celle relique en 1 1 43, où elle fut vérifiée et scellée par le cardinal Gérard qui, devenu Lucius Iï, rebâtit la basilique.

M. l'abbé Faillon renvoie au manuscrit de Saint-Germain n° 815. Mais pourquoi n'a-t-il pas dit que cet itinéraire avait été déjà publié parles Oollandistes au t. n de mai ? Pourquoi ne faitil aucune mention du prologue qui y est joint et dans lequel on lit que cet historien est un des martyrs delà légion thébaineen 207, que le martyrologe romain met au 30 septembre, et n'a pu voir des choses qui se sont passées après l'an 325, ni nommer Juslinien de 5*27. Il y aurait lu que cet itinéraire est rempli de fables de vieilles femmes, et qu'on ne peut rien trouver de vraisemblable dans un tel ouvrage, qu'il n'y a rien d'ordonné ni de c&géré, que tout y est confondu, comme si ce voyage s'était passé « en esprit dans un songe et non point » par mouvement temporel sur la terre. »I1 aurait vu qu'AUatius l'avait lu et l'avait méprisé. D'ailleurs, si M. l'abbé Faillon l'a lu, comment n'a-t-il pas été averti par les extravagances suivantes :

« Arrivé à Nazareth, dit le prétendu Anfo- » nin, j'y vis pendu le volume où le Seigneur •» avait appris l'A, B, C ; c'est là qu'est la synago- » gue, et le banc sur lequel il était assis avec les » autres enfants. Ce banc, quand il est touché » par les chrétiens est soulevé; mais les Juifs ne

306 APPENDICE XIY.

» peuvent en aucune manière le soulever, et il

■ ne souffre pas qu'on le sorte dehors

a Les femmes hébraïques y sont les plus belles de o toute la Judée, et ce privilège leur a été accordé » par la vierge Marie, qui était leur parente, di- »> senl-elles. »

Mais à coup sûr M. Faillon a lu le texte relatif au titre de la croix qu'il cite. Pourquoi n'a-t-il pas cité la suite de ce texte qui dit :

« Le bois de la croix est de noyer. À mesure que » la sainte Croix sort de son réduit, aussitôt appa- » rait dans le ciel une étoile, et vient sur le lieu où j> la croix réside, et pendant qu'on adore la croix, » l'étoile demeure sur elle; on apporte de l'huile )> dans des vases d'onyx, au moment où le bois de » la croix touche ces vases, aussi lot l'huile » s'échappe dehors en bouillant. A mesure que » la croix retourne à sa place, l'étoile retourne » en même temps et quand la croix est renfermée, » l'étoile ne reparait plus 1. »

Nous le répétons, comment M. l'abbé Faillon a-f-il pu rapporter un semblable témoignage pour nier l'authenticité du titre conservé à Rome ?

M. Rohault ne connaissait pas ces détails, quand il a cité le texte de 11. Faillon pour admettre qu'il

Voir Itïnerarium Ântonini, dans Pat. lat., t. 72, p. SOS,

j avait un litre de la croix à Jérusalem, vu par le fantastique Antonin.

Quant au titre que Durand prétend avoir tenu el baisé dans la Sainte-Chapelle du roi de France, il a dû prendre le morceau de la vraie croix, ou la couronne d'épines pour le titre de la croix. Car le chanoine de la sainte chapelle, Morand, qui a donné la liste de toutes les reliques qui y étaient conservées, ne dit pas un mot de ce titre, et le trésor actuel de Notre-Dame, qui possède les reliques de la Sainte-Chapelle, ne l'a pas1.

Il nous parait donc très-évident qu'il n'a jamais existé qu'un seul titre de la Croix, celui apporté à Rome par sainte Hélène. Objet de la plus grande vénération, les fidèles, les évoques, les empereurs et les impératrices durent en demander des parcelles, et c'est ce qui explique comment peu à peu ce titre se trouva corrodé par les deux bouts. Infes>ura le remarque expressément dans sa description. La tablette était corrodée (corrosa) de ce côté, expression qui n'a pas été traduite par M. Rohault. Nous croyons même que c'est pour cela que, au temps de Yalentinien, elle fut placée sur Tare de l'Eglise, non point pour y être cachée, mais pour y être à l'abri de ces corrosions, y être toujours en vue, et l'objet de l'adoration des ûdèles, comme le pense M. Rohault.

1 Histoire de la Sainte Chapelle, p. 40-41, in-4°. Paris, Î790.

Page 1