CHAPITRE VII
Paical FaoU. — Soi goimineoent.. >- S«8 Lottes contre fiénes. ~ les Cônes
deTiennent Français.
Après la mort de Gaffori , le pays avait besoin plus que jamais d'un chef capable d'imprimer aux affaires une marche vigoureuse , et de terrasser un ennemi violateur des lois divines et humaines. Toutes les voix désignèrent un officier insulaire, au service du roi de Naples. Il était parti avi'c son père , lors de l'occupation française sous Maillebois. Il avait eu les plus habiles professeurs. Le célèbre Genovesi en faisait le plus grand cas. On racontait de lui une foule de traits qui avaient déjà rendu son nom populaire. Pascal Paoli , second fils d'Hyacinthe, né à Morosaglia de Rostino, était à peine âgé de 27 ans , lorsqu 'impatient de revoir sa patrie, il débarqua lé 29 avril 1755, à l'embouchure du Golo. La noblesse de son maintien ,
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^a figure imposante, le charme de ses discours captivèrent tous les suffrages II réunissait le» grâces d'un homme du monde avec la dignité d'un homme d'Ëiat. La majesté du commandement était empreinte sur son vaste front.
Dans les premiers jours de juillet , une cwutdte temie à St. Antoine de la Casabianca , le chargea de veiller seul aux destinées de la patrie. Il hésita à accepter une tâche aussi pénible; l'étendue de ses vues , la sublimité de ses idées , lui faisaient trouver dans remerciée de cet éminent emploi , des difficultés qui auraient paru moins grandes à tout autre dont les talents et les desseins eussent été plus bornés; et, quoiqu'il eût longuement réfléchi sur l'importance de la charge dont il allait être revêtu, il fui saisi de crainte à l'approche du moment où il devait entrer en fonctions. Mais il exigea qu'on mit des limites â son autorité; il fit élablir un suprême Conseil de neuf membres représentant les neuf provinces affranchies , savoir : le Nebbio, la Casinca, le Campoloro, la Balagne, Orezza, Rogna, Ornano , Vico et Cinarca. Ce Conseil fut chargé, sous la présidence de Paoli , du pouvoir exécutif Paoli donnait son suffrage dans toutes les affaires ; en cas de partage , sa voix était décisive ; il avait le commandement absolu des milices de TËtat. Sa dignité ressemblait beaucoup à celle de l'aaeien Statbouder des Provinces- Unies.
La consulte ou parlement de la nation qui siégeait tous les ans â Cor te au mois de mai y élisait annuellement , en vertu de son pouvoir souverain , tes membres du Conseil dont nous avons parlé, et jKiMvait
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éeHitùer le igbntrsA lui-même , dont les fonctldii« eqwndani étaient à vie* Tous les dtoyens âgés de !25 BifB nommaient dans les communes un représentant sur miHe âmes : le mandat des députés ne durait ifli'une seule >lég slalure. Le pouvoir exéruiif araît le vélo suspensif à l'égard des acies de la eonsulie , mais seulement jusqu'à nouvelle délibération.
Les députés choisissaient quelques personnes de (*rédit et de réputation en qualité de stndicoiûri^ espèce de tribunal réparateur dont les membres par* couraient les provinces pour recueillir les plaintes et rfstenir les fonctionnaires^ dans tes bornes du devoir. Ils se montraient inexorables surtout cnvers^ ceux qui avaient le maniement des fonds publics. « SMl n^y avait pas de traîtres, disait Paoli , les bommes que je détesterais le plus , seraient les comptables infidèles. »
Chaque village élisait annuellemenl , k la majorité des voix , .un Podestat et deux autres magistrats qui portaient le nom de Pères de commune. Le gouvernement municipal est telui que les Corses ont tonjours cherché là maintenir. Ils y trouvaient , comme on dirait aujourd'hui , des garanties constitutionnelles auxquelles ils a t lâchaient le plus grand prix. Les ahoix du Podestat et des Pères de commune devaient être apf)rou?és par les magistrats de la province, qui avaient le droit de les rejeter et d'ordonner une nouvelle élection, à moins que les suffrages du peuple ae* Cassent unanime.
Au Podestat, représentant du gmivernement, étaient tmvismîs tous les ordres du suprême Conseil . Les Pères 4e commune avaient l^inspeclio» sur la poltee^du
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village; ils en convoquaient les habitants et délîbé* raient avec eux sur tous les objets relatifs à leurs intérêts. Le Podestat jugeait seul toutes les affaires jusqu'à concurrence de dix livres ; et uni à deux Pères de commune , il décidait de toutes sommes s'élevant à trente livres. S'il s'agissait de valeurs plus importantes , le débat était porté au tribunal de la pror vince , composé d'un président , de deux assesseurs nommés par la consulte nationale, et d'un avocat fiscal au choix du suprême Conseil. Leurs fonctions étaient annuelles. Ils statuaient en dernier ressort jusqu'à 5o livres. On pouvait , sur des matières excédant ce taux, appeler de leurs décisions à la Rote, où siégeaient trois docteurs en droit, à peu près inamovibles. Les affaires politiques étaient jugées par le Conseil.
Si le pouvoir du général semblait borné , celui de Paoli ne Tétait pas II exerçait l'ascendant du génie et des lumières. La consulte sanctionnait toutes ses volontés. Tout se mouvait , s'exécutait sous ses inspirations; il pouvait dire avec vérité : a Le gouvernement , c'est moi. » II trouva toutes les parties de l'administratibn dans le plus affreux désordre. Il n'y avait ni discipline , ni argent, presque point d'armes, et la division était partout dans le peuple. Paoli , avant d'agir, étudia à fond la situation du pays. L'existence des inimitiés frappa d'abord son esprit observateur. Il s'attacha à faire rentrer la force dans le» limites du droit. Le rapprochement des familles rivales fut le premier de ses soins. Il voulut que les haines se confondissent en une seule , la haine
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de l'étranger , el que Ténergie répressive des tribu* naox ne laissai plus d'encouragemenl aux réactions privées. Il pensait que dans les mains d'un magistrat faible et irrésolu, le glaive de la justice n'effraie pas plus que la quenouille d'une femme.
Malheur à celui qui violait les traités de paix ! La plus terrible punition ne tardait pas k l'atteindre. Paoli fil condamner à mort un de ses proches parents , qui avait enfreint l'édit pénal relatif à ces pactes sacrés de réconciliation. Tout acte de vengeance commis sur les parents de l'offenseur fut déclaré. flétrissant et barbare. Un poteau d'infamie était planté devant le lieu habité par Tauteur du crime; Paoli ne cessait d'exhorter à Tunion tous les citoyens. Sa devise était : a Nous nous brisons , si nous nous heurtons D a Je me suis, disait-il, étendu sur la pairie pour la ranimer , comme le prophète Elisée l'était sur le corps du fils de la Sunamite. »
Il eut besoin de beaucoup d'art pour apprendre h des hommes élevés dans Tanarchie , et qui s'étaient constamment, fait une vertu de leur résistance opiniâtre à toute autorité supérieure, à distinguer un joug salutaire d'avec une oppression tyrannique. 11 n'était pas un monarque appelé à gouverner une nation par le droit de sa naissance. Dépendant absolument du peuple qui l'avait élu , il eut à vaincre d'immenses obstacles pour contenir ceux mêmes dont il tenait le pouvoir , et cependant tout plia devant lui ; il effectua ce que des siècles n'avaient pu produire, et donna par là un exemple illustre de ce qui a été dit d'Ëpaminondas : qu'un seul homme avait été plus grand (;ue toute une nation.
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Paoli fat bien servi dans ses projet» psr \esjunUs de défense , commissions investies par lui des poovoirs les plus étendus. La junte , formée de trois i cinq on neuf membres, choisis parmi ie» hommes les plus influents du pays, s'érigeant, tantôt en coar prévotale , tantôt en conseil de guerre , ordMmait des levées, instruisait les procès, châtiait le crime aur place, et frappait d'une terreur salutaire tous les TfU lages où passait sa redoutable justice.
Ce pouvoir transcendant né de la première dea lt>is, la nécessité, était destiné à veiller an sahit du pays Ces juntes , d'après les ordres de Paoli , enveloppaient dans la rigueur des poursuites , les parents même les plus éloignés du meurtrier, lorsque , pouvant prévenir le crime , ils l'avalent laissé accomplir. L'homicide était alors une plafe saignante et profonde ; les moyens ordinaires n'auraient eu d'autre vertu que d'aggraver le mal ; on ne jette pas l'ancre en pleine mer durant la tourmente ; il fallait un remède prompt et énergique , au risque de soulever les clameurs de tous les hommes violents, en possession depuis long-temps du droit de tuer impunénrcnt les gens.
a Ce n^'st pas du sang, disait Paoli, c*est de fa lave brûlante qui coule dans les veines de mes compatriotes. Le plus petit intervalle entre Toutrage ef la satisfaction envenime la blessure. Dieu ne se pressa pas de punir le transgresseur de ses lois, parce qu'il l'a toujours sous la main ; mais je ne conçois pas les fongs^ délais de la justice humaine dans le châtiment des coupables. La peine tnanque son effet quand elfei^e
fai4 tropâUendre^ te Corse s*impdli«nle, et il demande à rénergie de ton .caractère eit é la force brulale ce qn'il désespère d'obtenir de Finertie ou du mauvais vouloir da nia^siraU Puis, les soucis et l'agitation , inséparafale&'de tout procès, le détournent de ses affaires, et il risque de perdre en vojagt's inutiles ce qu'il aurait pu gagner par le résultat du litige. On doit redouter misai qtt'ii n'emploie dans cet intervalle à tromper le ja^ y la (inesse d^esprit que la Providence lui départit iibéraleneiii pour tin plus noble usage, o
Baoli recommandait soigneusement aux nuagisirats d'écouieries plaignants jusqu'au boutade ne paillés joterrenq^re brasqiiemenl , sans quoi ils s'arrêtent tout'à-GOup, surpris et défiants. Un accès facile auprès du jugeé(aii à ses jeux le plus silÉr moyen de prévenir les violeDces et les meurtres. Il aurait désiré que la n^aiaon du fonctionnaire eût plusieurs portes comme les murs de Thèbes , et qu'à l'exemple des juges an tempA d^e Moïse, les magistrats de Vïle tinsseut Leurs assises anx avenues des villages el 8ur les places publiques. U écrivait une autre fois : a Si nous voulons la liberté , commençons par vouloir sincèrement la justice., Tune ne marche pas sans l'autre II n'y a de grand que ce qui est durable , disait un ancien « «st il n'j a de durable que ce qui est juste. L'homme de parti aéra t4Ujyours un mauvais magistral ; je m'alari^«raia moins d'une invasion génoise dans le pays , que da l'invasion de l'esprit de cotei ie dans le domaine de la JAi&iice. a
Géâaes avait étouffé en Corse tout enaeig>nement , dans le criminel «espcnr qu'en réduisant ie peupk^ à la
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plus stupide ignorance, il le tiendrait plus aisément asservi. Ce qui élève surtout Paoli au-dessus des autres chefs qui Pavaient précédé^ c'est qu'il chercha à éclairer ses compatriotes. Là , fut un de ses plus beaux titres à leur reconnaissance. Pour civiliser son pays, pour diminuer Timpôt de sang qui se prélevait chaque jour sur les personnes . en blessures et en assassinats , Paoli consacra tous ses soins à propage l'instruction , à fonder des écoles dans les villages. Il institua à Corte une imprimerie et une aniversit dont je parlerai ailleurs avec détail. L'éducation bie dirigée lui semblait l'instrument par excellence de 1 civilisation. Elle fait naître la prudence , adoucit le sentiments, humanise le cœur, et agrandit toutes le affections tendres et sociales. Elle apprend à Thomm que, s'il a des droits à exercer , il a également des devoirs à remplir. Ne faisons pas honneur aux peuples ignorants et misérables du petit nombre de certains faits nuisibles,qui tiennent chez eux à une absence d certaines occasions de nuire , tandis que leur plus gran nombre chez les peuples civilisés n'est que I conséquence du plus haut développement de la liberté humaine. Faire sur ce point le procès aux lumières ,^ autant et mieux vaudrait le faire à Dieu lui-même, pour nous avoir donné la liberté.
Paoli n'ignorait pas que l'individu à demi-barbare n devient point en un jour un être policé , et que Te fance des nations est plus longue que celle de l'homme.^ Mais il croyait semer les germes d'un meilleur avenir-en s*appliquanl à changer les mœurs, et à imprimer un autre cours aux idées de ses concitoyens
a Les lois sans les mœurs, disait-il, sont une lettre morte ^ il ne suffit pas qu'il y ait de la sagesse dans les lois ; il est bien plus essentiel qu'il y ait du patriotisme dans les citoyens. Les lois de Solon ne préservèrent pas le peuple d'Athènes de la tyrannie de Pisistrate. Si nous devons périr, ce ne seront pas les projets de loi qui nous sauveront. » Il est certain que plus on multiplie les lois, plus on affaiblit leur action. Il n*est pas nécessaire que le génie législatif soit toujours en mouvement ; il est presque aussi funeste d'avoir trop de lois , que de n'en avoir pas du tout. C'est sous ce rapport que Tacite a dit : que l'état le plus corrompu est celui où il y a le plus de lois. Vainement, s'écriait Isocrale, couvrirat-on de lois les murs du portique! Ce n'est point par des décrets» mais par des principes empreints dans les cœurs qu'un état est bien gouverné (i).
Paoli regardait , à juste titre , la religion comme la partie la plus essentielle de Tordre public ; il écrivait un jour : ^ Il serait plus facile d'aplanir les Alpes que de conduire une société sans idées morales. » Il obtint du pape Clément III , qu'il envoyât dans File un évéque pour organiser l'église , et rendre le clergé corse tout-à-fait indépendant de la république de Gènes. On a vu que le clergé était populaire dans l'Ile , parce qu'il ne se bornait pas à enterrer les morts , mais qu'il cherchait avant tout à
(1) Ne pourrait-on pas dire de notre temps ce que Montaigne disait du sien? « Nous avons plus de lois qu'il n'en faudroit pour régir tous les mondes d*£picure. ( Liv. 3 , C. XUl .) »
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soulager les vivants , parce que , dévoué au pajs » il s'identifiait entièrement avec la cause nationale (i)*
Ainsi , le père Léonard de Campoloro ne craignait pas de prêcher que tous ceux qui mouraient à la guerre pour la défense de la patrie* en conibattant les Génois, étaient des martyrs et prenaient rang parmi les saints. Il ajoutait : a Sou^ le despotisme étranger , ce qu'il y a de plus he^ureux , c'est la mort. s> Voilà 1^ principes qu'enseignait le père Léonard dans un petit traité intitulé: Discorso ^oiTo^rCtW/^Xicéron tenait aussi le patriotisme pour une vertu qui mérite la félicité éternelle. (Sonm. Scip. )Le même esprit de piété et d'indépendance anioiait les soldats de Paoli : le feu commençai 1 au signe de la croix , et dans le signe de la croix s'éteignait encore la vie des blessés. Les béfos des Croisades portaient l'eniblême du christianîsipe sur la poitrine, les Corses le portaient dans lec<Biir. Loin de glacer le courage, la piété, quand elle est sincère, le double en le purifiant ; e\U' donne surtout la force d'attendre le danger sans s'émouvoir,. On lit dans Xénophon : a Un jour de combat, ceux qui er^gnent le moins les hommes , sont ceux qui craignent le plus les dieux. »
Bien que fervent ami de la religion, Paoli ne se montra jamais intolérant. Il naturalisa même dans nie la liberté religieuse, de la manière suivante ; uxie
(1) If y avait encore à cette époque cinq évéchés en Corse, h Mariana, à Aleria, à Ajaccio , à Sagone et dans le Nebbio , quoiqu'une partie de c£s villes fût détruite , et que plusieurs des résidences épiscopalfis eussent dû être transférées ailleurs.
dépulalion de Tile Rousse se présenta au conseil pour savoir s'il fallait admettre un juif, établi dans cette ville , à voter aux élections, a Messieurs , répondit Paoli , la liberté ne confesse point ; laissons de semblables distinctions aux inquisiteurs du St. -Office. Nous avons une loi d'après laquelle tout honnête bomme, domicilié sur le sol affranchi de notre patrie , peut prendre part à la nomination de nos magistrats et de nos représentants ; il ne faut pas aller au-delà. » Le génie de Paoli embrassait tout, rien n'échappait ^ sa haute sollicitude ; elle s'étendait à la fois et si^r l'état moral et sur l'état matériel du pays. La guerre avait entièrement ruiné l'industrie dans lile , ^l inspiré aux Corses un tel mépris pour les arts pacifiques , qu'ils ne trouvaient rien qui fût digne de ^®ur attention » que les armes et les fonctions militaires. ^6s grands exploits de plusieurs d'entr'eux , enflaient ^1 fort leur vanité, qu'ils se seraient crus déshonorés en Parcourant toute autre carrière moins glorieuse. Des ^^ros ne pouvaient se résoudre à rentrer dans la classe ^^scure des paysans; l'ile était exposée à rester en ''*iche , sans lois et sans commerce.
{^aoli mit tout en œuvre pour changer des mœurs ^^ssi funestes : il tâcha de prouver à ses conci- ^yens , qu'il n'y avait pas moins de mérite et de gloire ^ enrichir sa patrie par son travail, qu'à se dévouer ^ Sa défense ; que le courage ne consistait pas seule- ^^nt à lutter, les armes à la main, contre des soldats ^^V'angers, mais aussi à braver les injures et les in- ^^Uipéries, dos saisons , à porter patiemment le poids ^^s plus rudes labeurs , à se roidir contre les difficultés
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d'une culture ingrate, à assainir des terrains mare- ^geux , à endurer des journées entières la faim et la soif, à poursuivre (*n dépit du froid et de la chaleur le sillon commencé et les semailles inachevées. Il visitait sans cesse les provinces, encourageant les plantations, traçant le percement des routes, prescrivant le dessèchement des marais , recommandant la culture de Tolivier. Pour que la Corse ne fût plus réduite à tirer de l'étranger ses munitions de guerre , il fit construire à Cervione un moulin à poudre. Il commença l'exploitation des mines de Barbaggio , forma des manufactures d'armes et fit battre une monnaie nationale. Comme aux temps anciens , tout se faisait i force de bras. Avec quelle ardeur chaque insulbiirë secondait Paoli et s'empressait de remplir sa tâche ! Il faut que l'homme soit essentiellement bon , ainsi que l'a dit le sublime auteur d'Emile, et que le peuple, cet homme collectif, n'ait besoin que de voir ce qui est bien pour le faire ; autrement quel que fût le génie de Paoll ^ on ne comprendrait jamais qu'il eût obtenu les résultats qui honorent tant son administration.
Depuis long-temps les croisières de la république Capturaient les bâtiments insulaires. Pàoli mit un t^rtne à ces déprédations , créa une marine et donna des lettres de marque contre lés i^avifes génois; ces corsaires devinrent le fléau du Commerce ligurien.
Paoli avait remàl*qué lia situatioti heureuse de Itle Rousse , où il n'existait encore que des cabanes de pé cfaëurs; il jugea que ce lieu pouvait servir d'erittejjndt comitielrciiail à la Balagne, (^our la vente de ses huiles, n y idpipélales capitaux , assainit le pajs et y bâtit lui
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néme une maison. Il s'y éleva bienl6l une pctile ville , [ui est aujourd'hui florissanle , et qu on a nommée la )farseiUede la Corse. Paoli fortifia en même temps p)uieurs points de Ttle , enlr autres le viilagei de Furiani , »jji H forma le camp des nationaux. Malgré TexécqtifHi Le ces grands travaux, il diminua les taxes, il leafit «cueillir par les Pères de commune. Les formes de U perception adoucissent en quelque sorte les charges pudiques et en rendent le recouvrement plus facile ; enuiie, dans un état libre, quand un citoyen paie un mpôt, c'est à lui-même qu'il obéit, c'est sa volonté la'il réalise.
li fallait que Gènes tombât d'épuisement pour laisser 6U général c^^tte liberté d'action, soit pour organiser on armée, soit pour assurer le jeu régulier de ses insilulions. Elle tenta troiafois, il est vrai^ d'armer es Corses contre les Corses. Elle fit d'abord lever à Sminanuel Matra l'étendart de la révolte contre Paoli ; lescendant de la race des Caporali , Emmanuel se roy ait , avec dépit , obligé d'obéir à un jeune plébéien , lont la jEamille, à Rostino, ne jouissait pas d'unegrande lisance. Il apprend que Paoli se trouve au couveat le Bozio avec peu de monde ; il tombe à l 'improviste >ur lut avec des forces considérables ; déjà la torche ucendiaire était à la porte du couvent ; les flammes illaîent livrer un passage aux assiégeants, quand, insruîls du péril de leur général, les amis de la patrie iK>lent à son secours , le dégagent et immolent le chef rlefi insurgés. Plus tard les Génois essaient d'ouvrir ent^ore sous les pas de l'illustre insulaire Tablme de la guerre civile. Ils placent dans les mains d'un autre
go SUR l'histoire et les moburs
Matra , le fer homicide qui doit déchirer le sein de a Corse ; mais bientôt il dut , avec les hordes qui le suivaient, chercher son salut dans la fuite. Enfin les Génois s'adressent à Alérius Matra, alors au service du Piémont ; ils lui confèrent le titre de grand-maréchal, avec un riche traitement et ils inscrivent son nom sar le livre d'or de la noblesse ligurienne. Alérius se rend àBastia, recrute quelques partisans et veut soulever les populations ; il est partout repoussé avec perte. La Corse fut délivrée pour toujours des Matra , fléau de leur pays et derniers représentants des anciens Caporali. Jacques-Pierre Abbatucci , d*une ancienne famille de Zicavo, balança quelque temps, au-delà des monts, l'influence politique de Paoli ; mais il ne s'allia jamais aux Génois; il finit même par se réunir au général, et devint un de ses plus dévoués et de ses plus habiles lieutenants.
L'amour de la patrie était devenu un espèce de culte, de religion pour les Corses; les liens de la nature même étaient faibles sur de pareilles aroes. Après une campagne meurtrière , une femme accompagnée d'un jeune homme se présente, et annonce qu'elle veut parler au général. Celui-ci était à travailler et ne recevait point. Elle fut écartée par deux factionnaires; mais, au bruit qu'elle faisait pour entrer, Paoli sort et lui demande avec assez d'humeur ce qu'elle désire : <r Général , j'ai perdu Tainé de mes fils dans la dernier guerre, et j'ai fait vingt lieues pour vous amener cela'i qui me reste. » Paoli convenait qu'à ces mots il avai^ été profondément humilié , et qu'à l'aspect d'une teli« mère, il s'était trouvé petit comme un enfant.
De pareilles mœurs rappellent les temps antiques.Les anciens aussi regardaient la patrie, comme la première diyinité : Démosthène oubliait la perte de sa fille et se couronnait de fleurs en apprenant la mort de Philippe; le fondateur de la liberté romaine devint le meurtrier de ses enfants. Chez ies Corses, le patriotisme était à la fois politique et religieux, ce qui explique la violence de leurs vertus et l'immensité de leurs sacrifices. Paoli n'avait pas peu contribué à exciter cet enthousiasme, en faisant décréter que les portraits des officiers morts au service de la cause nationale , seraient placés dans la salle du Grand-Conseil , et que Ton afficherait aux portes des églises les noms de tous les braves qui se distinguaient à la guerre.
Son frère aîné , Clément Paoli , l'aida puissamment dans ses projets, et fut le Bayard de Tindépen^ance corse. Il n'avait pas le génie qui combine et qui administre i mais il excellait à dresser une embuscade , à diriger un millier d'hommes et à les remplir tous de son audace. Bien qu'après la mort de Gaffori il eût reçu le titre de général , il se battait souvent de même qu'un obscur volontaire de Roslino ^ il chargeait son arme avec une rapidité qui tenait du prodige, et nul ne visait plus juste. Il était fort pieux , et comme chacun de ses coups portait la mort, il lui arrivait de temps en temps de faire le signe de la croix avant de tirer ; telle était la mysticité de son maintien qu'un poète a pu dire de lui :
9^ SUR l'uistoire et lus moeurs
Ki mentre rinfaillible moschelto Al nemico drizzava , in aria pia Parea dir : requie eterna iddio ti dia (1).
tl était le bras droit de son frère Pascal ; point de coup de main auquel il ne prit part , point de fatigu< qu*tl ne voulût partager » point de trait de déyoïiement qu'il ne s*empressàt de signaler - nul dans les combats n'inspirait plus de terreur aux Grénois.
Mais ce n'est pas chose facile que de surmonter un pairti vaincu et qui n*a pas renoncé ; on ne sait pjuw i ^s quelle obstination et quelle ardeur sont déposées dansagg 'S une dernière espérance (2). Toujours attaché à sa proie, .^ -9 le sénat de Gènes ne se décourageait pas, et on le voit y en 1764, solliciter Tappui de Louis XV. Déjà , dans la crainte que l'Angleterre ne s'emparât de quelque port de Tlle , le cabinet de Versailles y ar?afit envoyé , en 1756, sous le commandement du marquis deCastries, un corps de 3^000 hommes, destiné à garder les forteresses de la côte ; il repartit , en r759 , sans avoir accompagné son séjour d*aucun acte d'agression.
Le 7 août 1764. là France et la république de Crènes signèrent, à Compiègne, un traité qu'on eut soin de tenir secret , par lequel on se proposait 'de faire rentrer la Corse sous t'obéissance de Gènes. La nouvelle de ce traité affligea en Europe tontes
(1), M. Viale, dans son poème de la Dionomacbia » qui rappelle par son esprit la Secctiia Rapita de Tassoni. {%) M. Guizol : Gouiernement de ta France,
les ames généreuses. J.J. Rousseau écrivit alors une lettre très-violente contre la France , à son ami M. de Leyre , Tun des auteurs de l'Encyclopédie. Il disait: a Vos Français sont un peuple bien sorvilejs'ils savaient a ua homme libre au bout du monde , je crois qu'ils 9 iraient , pour le seul plaisir de Texterminer. » Mais les nobles Génois voyaient ce traité d*un œil bien différent : ils se regardaient tous comme solidairement rois de Corse i et une dame du pays apprenant que les espérances de la république se rétajilissaieol > s'écria , dans un transport de joie : « Dieu a merci , nous serons encore un peu reines. »
(.e cabinet de Versailles espérait que la présence (jifB troupes françaises, dans les diverses parties de y,t^ » babi:tuerait 1^ peuple à l'idée d'une dominatipu -fKHis le drapeau blanc; on se faisait protecteurs pour 8(9 poser plus tard en maîtres Les troupes royales •d^l^rjquèrent le 17 octobre 1764) dans le golfe de âit.-Florent. Aussitôt le comte de Marbœuf, leur général , écrivit à Paoli : que Tarmée venait sans intentions hostiles, et n'avait d'autre but que de Aenîr garnison , pendant quatre ans , dans les places occupées par les Génois ; que si , à Texpiration de ce i^rsoie, la paix n'était pas conclue, les Corses auraient l^ine liberté défaire valoir tous leurs droits, et que les troupes françaises se retireraient de Tile.
L'intervalle qui s'écoula depuis 1764 jusqu'en 1768, fal l'époqoe la plus belle du gouverni^ment de Paoli. Toat rintérieur du pays lui était soumis, et plusieurs despiaces maritimes elles-mêmes ne demandaient qu'à 9e ranger sous sa bannière ; de plus il enleva Capro^
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aux Génois. L'entreprise fut confiée à Achille Murati, commandant (rEibalonga. Napoléon avait une si haute idée de ce militaire, qu'en 1790 , dans une lettre à Buttafoco , député de la Corse , il parlait de lui en ces termes : u Le conquérant de Capraïa , qui porta la « désolation jusque dans Gènes , et à qui il ne manqua, a pour être un Turenne, que des circonstances et un a théâtre plus vaste, r*
L*tle jouissait d'une grande sécurité ; jamais ses forêts n'avaient recelé moins de bandits. D'après les historiens , lorsque les Génois étaient mattres de toute la Corse , la moyenne des meurtres s'élevait de cinq à six cents annuellement, ils ne dépassaient pas le chiffre de quinze sous Paoli ; aussi Cambiagi a dit : Rartssitni sono stati gli omicidi nel tempo del sua govemo. Les plaies de la patrie se cicatrisaient.Telle qu'une jeune et belle femme , douée d'une excellente constitution , mais affaiblie par des saignées réitérées sous la main d'un cruel praticien , la Corse reprenait peu à peu ses forces, et donnait déjà des preuves de sa vigueur primitive. L'Europe regardait Paoli comme le législateur et le vengeur de son pays : le philosophe de Ferney en parlait avec admiration ; le grand Frédéric lui envoya une épée d'honneur. Plus tard , Alfieri lui dédia sa belle tragédie de Timoiéon; Goldsmith, Raynal , les plus grands écrivains du siècle , ne pouvaient assez louer ses vertus patriotiques. Enfin , le bruit de sa renommée arriva jusqu'au Bey de Tunis , qui lui adressa de riches présents.
Dans son enthousiasme pour Paoli , J.-J. Rousseau fut à la veille de se rendre en Corse ; il en aimait les habitants , parce qu'ils savaient défendre leur
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liberté et mourir. Il disait, en 1762, dans son Contrai Social : a II est encore en Europe un pays c capable de législation , c'est Ttle de Corse. La « valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a a su recouvrer et défendre sa liberté , mériterait c bien que quelque homme sage lui apprit à la cona server. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette « petite ile étonnera l'Europe. » S'il avait dit , un Corse, sa prédiction se trouverait déjà accomplie ; mais il voulait seulement exprimer cette idée , que le pays parviendrait à former un Etat indépendant. L'honorable mention que le citoyen de Gènes avait faite de la Corse, porta un insulaire, Buttafoco, colonel du régiment Royal- Corse , au service de France , à le prier de se charger lui-même de la noble tAcbe dont il avait parlé. Le général Paoli joignit ses instances à celles de cet officier pour décider Tauleur du Contrat Social à consacrer quelques-unes de ses veilles à la Corse ; les ennemis de Roussf^au ne lui laissaient aucun repos, Paoli lui offrit un asile. Le philosophe allait se nieltreen route, fier, écrivait-il, de voir bientôt le régénérateur de laCorse,lorsqu'il tomba malade. Voltaire jugea à propos d'exercer son humeur satirique , au sujet de l'offre de Buttafoco et de Paoli. Il en parlait comme d'une pièce jouée au grave Rousseau , qu'il ne put jamais souffrir. II est vrai de dire que l'idée d'attirer J.-J. Rousseau dans File fut prodigieusement exagérée par les relations du continent , qui n'en faisaient pas moins qu'un Solon> dont les Corses devaient recevoir un code de lois Jamais Paoli n'eut l'intention de soumettre la législation du