CHAPITRE VIIL
U Cme son la doniiatloi française. —-Adiiiiiiistntioo de H. de Marbœof.
Après avoir rétabli Tordre dans le pays, le comte de Vaux quitta la Corse avec la majeure partie des troupes françaises , ei laissa le commandement à M. de Marbœuf. Les chefs les plus influents , Charles Bonaparte et Paravisini , d'Ajaccio . les Giubéga ^ de Caivi, Dominique Arrigfai, de Speloncato, Boërio, de Corté et Cervoni de Soveria étaient venus faire leur soumission La conquête ainsi accomplie, il fallait la conserver , et ce n'était pas la tâche la moins rude pour notre caractère national. L'histoire le révèle : la France se précipite glorieusement sur un peuple , le dompte au pas de course $ mais la chute vient aussi rapidement que la victoire ; elle ne sait pas garder ce qu'elle a conquis , administrer ce qui est à elle ; de là riostabilité éû toutes les colonisations; sons o« point de vue , le gouvernement «le M. de Marbœuf rendit un sefvice signalé au pays.
Voîeî de quelle manière la Corse fut régie sous les deux rois , Louis XY et Louis XVI :
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Un conseil supérieur créé , par Tédît royal de juin 1768, à Bastia, étendu à toute i'ile en 1769, jugeait de tous les appels. Il était composé d'un président et d'un vice-président,de dixconsei1lers,raoilié indigènes, moitié français du continent , d'un procureur-général et d'un substitut. On y joignit un avocat-général. Le gouverneur de File pouvait siéger au conseil avec voix délibérative.
Un édit de novembre 1769 établit de nouvelles juridictions , formées d'un juge royal , d'un assesseur et d'un procureur du roi. Ces tribunaui statuaient ^n première instance sur les causes civiles , et dirigeaient les instructions criminelles. Ils furent institués à Bastia, Ajaccio, Corté, Rogliano , Oletta, Vico , Sartène , Cervione et Calvi ; on les augmrata bientôt de deux autres, à Bonifacio et à la Portad'Ampugnani. Leurs décisions étaient rendues en matière cnminelle par trois juges au moins , par le juge royal , l'assesseur, le lieutenant de la prévôté, à défaut de ce dernier par un avocat. La présence de sept magistrats était nécessaire au conseil supérieur pour le constituer en tribunal.
Dans les temps voisins de la conquête , on suivit un système de compression violente ; les Génois avaient ruiné et démoralisé le pays ; les haines privées et les passions politiques le déchiraient encore ; il fallait, pour apaiser ou enchaîner les passions, pour maintenir le respect de tous les droits» une grande énergie de caractère , un déploiement habile de forces de toute nature , et peut-être des lois et des mesures ^ dont on ne saurait autrement excuser la sévérité.
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|K>rt OU la possession d'une arme à feu entraînait la peine capitale. Ces délits étaient jugés par des Cours prévotales. Les contrevenants étaient pendus au pre> mier arbre venu. « Je ne connais que ce moyen (mandait au ministre de la guerre, le maréchal de camp Sionville ) pour subjuguer l'indomptable âpreté de ces montagnards ; que ne peut-on également arracher le salpêtre quils ont dans la tête! » Un assassinat étaitil commis, par vengeance, la maison du coupable était rasée et sa postérité déclarée incapable de remplir aucune fonction publique; tout malfaiteur fugitif, une fois pris , était pendu à Theure même , sans forme de procès (i).
Un édit de juin 176B régla tout ce qui concernait les délits et les châtiments. Les peines , comme alors en France, étaient cruelles, atroces, arbitraires. C'était la mort dans la plupart des cas , la mort avec tous les raffinements de la barbarie. Toutefois , les Corses ne furent pas soumis aux horreurs de la torture. D'où peut venir la fureur avec laquelle dans tous les pays on a tant prodigué la peine capitale? D'un effet du ressentiment qui se porte d'abord vers la plus grande rigueur, et d'une paresse d'esprit qui fait trouver , dans la destruction rapide des coupables , le grand avantage de n*j plus penser. La mort ! toujours la mort ! cela ne demande ni méditation de génie , ni résistance aux passions ; il ne faut que s^abandonner pour aller jusque-là dun seul trait.
(1) Ordonnances des 23 août 1769, 84 juin et V. août t770, <le M. de Marbœuf , et déclarations du roi des 24 mars 1770 et août 1771.
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Une excellente institution de M. de Marbœuf fut rétablissement ôe quatre juntes qii\ àeveÀeDi siégera Orezza , Caccia , Qiienza et Guagno. Chaque junte était composée de six commissaires corses , nommés tous les trois ans par les états du pays. Ce tribunal de famille eut pour mission de prérenir les querelles et les voies de fait qui en résultent , de réconcilier les ennemis et de leur faire donner des paroles d'honneur ; il avait le droit de punir d'amende jusqu'à loo livres, ou même de prison jusqu'à trente jours, ceux qui refusaient de comparaître devant lui, ou qui manquaient à la parole donnée. Le régiment provincial corse était à sa disposition.
Louis XV avait érigé la Corse en pays d* états » i l'instar des provinces privilégiées de la France. L'Ile eut ses assemblées nationales. Tout père de famille était électeur; on agitait dans les états les grandes questions d'intérêt général ; mais nulle résolutrôn n'était convertie en loi sans l'approbation royale. Une commission formée de douze députés de la noblesse faisait exécuter les mesures adoptées dans la dernière session , et préparait les matières qui devaient être mises en délibération dans la suivante.
Un podestat et deux Pères de commune remplissaient les fonctions municipales , et celles de juge pour les causes personnelles qui ne dépassaient pas 5o francs. Ils étaient aussi chargés de la percef^tion de l'impêt. Un podestat major y nommé dans chaque canton, contrôlait l'administra tion des podestats particuliers et des Pères de commune. Il correspondait
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avec rinipecleur de la province. Celui-ci transmettaU aux podestats majors les ordres du commandant de ' ''^ ) et surveillait à son tour les municipalités qui existaient dans l'étendue de sa juridiction.
^ impôts étaient modérés et également répartis;
'^ biens de la noblesse et du clergé y contribuaient
^^name les antres. La Corse se trouvait en cela plus
^^ancéc que le reste de la France. En montant sur le
^^''ône, le i8 mars 1774» Louis XVI voulut que les
'^positions , en Corse , fussent réduites , pendant
^^it ans, é i ao,ooo francs. Sur la demande des états ,
^ subvention , à partir de 1779, se paya en nature;
.' le était fixée au dixième du produit net des terres et
^ fermée au plus offrant. Les propriétaires devaient
J^ ^larer leurs récoltes. S'ils étaient trouvés inexacts ,
^ payaient quatre fois au delà de k^ur contribution ;
ais ce mode de perception , dont les habitants ^suite se plaignirent , n'eut qu^une durée pasgère.
Comme le dernier des fils , dans une famille, est
^Duvent l'enfant privilégié , de même la jeune insulaire
evint la fille chérie de Louis XYL II racheta tous
Corses faits esclaves par le Dey d'Alger. En 1778,
ne affreuse disette se fit sentir ; dans son inépuisable
ontê , le roi donna l'ordre d'envoyer à ses nouveaux
ujets une grande quantité de froment , et d'en dis-
ribner à toutes les communes qui en auraient besoin.
1 faisait élever à St.-Cyr les demoiselles nobles du pays,
^t à' -la Flèd^e les jeunes gens qui se destinaient à la
profession des armes. Il créa au collège des Qualre-
l^ations des places pour les Corses indistinctement.
1 16 $UR l'histoire et les moeurs
Il leur réserva vingt bourses dans le séminaire d'Aix ; il établit des collèges à Cervione et à CaWi , et ailleurs , des écoles élémentaires.
Un inspecteur fut envoyé dans Ttle pour encourager l'agriculture. Louis XYI, le 5 mai 1788, acquit le domaine de TArena , moyennant 100.000 francs, et le transforma en pépinière. Il exempta d'impôts, pendant vingt-cinq ans, les marais qu*on dessécherait, et les terres en friche qu'on mettrait en culture. Le gouvernement chercha lui-même à assainir par de grands travaux la plaine de Mariana. Il fit creuser un vaste fossé depuis Tembouchure du Golo jusqu'à rétang de Biguglia. Il désirait le prolonger jusqu'à la rivière de Fiumalto. Par là» les eaux du Golo in- Iroduiles dans ce fossé, espèce de canal navigable, auraient diminué les exhalaisons pestilentielles qui sortent de l'étang , et , pendant plus de trente-deux kilomètres , on eût pu en tout Icmps arriver par eau à Basiia avec toute sécurité. Malheureusement le travail ne fut pas bien exécuté. Il resta inachevé, et le Golo cessa de couler dans ce fossé mal entre tenu.
Les ponts de Bivincoet d'Ucciana furent construits; on ouvrit la route de Basiia à Ajaccio , qu'on rendit carrossable jusqu'à Venaco , et celle de Bastia à St.- Florent. M. de Marbœuf fil bâtir le théâtre de Bastia, et le village de Cargèse habité aujourd'hui par la colonie giecqne réfugiée dans lUe en 1676.
Il faut le dire, Louis XV et Louis XVI traitèrent la Corse de la manière la plus généreuse. Au lieu d'appesantir leur domination sur elle , ils s'appli-
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quèrent sans relâche à diminuer les maux qui la travaillaient. Ils réprimèrent les meurtres et les dissensions civiles. L'agriculture fut encouragée , les mœurs parurent s'adoucir et la population s'accrut rapidement.
Les h?ibitants de l'Ile étaient bien dignes de ces témoignages de haute sollicitude. Si Henri IV dut la ville de Lyon au courage et à la fidélité d'Alphonse Ornano , c'est à un Marseillais, originaire de Corse, qu'il dut celle de Marseille. Pierre de Libertat fut , en récompense de cet éclatant service , nommé viguier perpétuel de la ville. Ce digne citoyen survécut peu à cette belle action. Marseille ordonna que ses obsèques fussent faites avec pompe et aux frais de la cité. Duvair , depuis garde-dessceaux, prononça son oraison funèbre, et on lui érigea une statue.
Sa famille était l'ennemie des tyrans. Son trisaïeul en avait exterminé deux qui opprimaient Calvi en i4io ; en mémoire d'un tel bienfait , la ville de Calvi lui donna le nom de Libertat , qui devint celui de tous ses parents appelés auparavant Bajoni (i).
Toutefois, l'esprit d'indépendance qui avait engagé les Corses dans des luttes longues et toujours renaissantes , les agitait encore. Plusieurs ne pardonnaient pas aux Français d'avoir combattu à côté des soldats génois pour les replacer sous un joug odieux. Pasqualini Nicodéme, né dans le même canton que Paoli, était de ce nombre. Sans argent mais riche de
Cl) Hisl. de la Corse , lome 2 , p. 227 , par Pommereuil.
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courage , certain de soulever diverses communes de rintérieur, el de les rallier autour du drapeau national, luuis autre prestige que le mot de liberté > Pasqu«ljni rêva pendant quelques jours raflrauçbissèment de la Corse. Ce fut surtout dans le Nioleque ses màlf^ accents firent vibrer tous les cœurs. Après avoir livré plusieurs combats aux troupes françaises, il se retrancha dans le fort d'Aleria avec quinze braves dont il avait déjà éprouvé la valeur. )Le siège di^r^ quatre jours. Toutes les issues étaient fermées ^ le# assiégeants s'attendaient à une prompte reddition 4^ fort i une ruse de guerre vint tromper leur attente. Pasqualini sortit la nuit à la tète de ses quinze C09)patriotes , tous déguisés , dit*on , sous runiforme de soldats français. Il traversa les postes avec assurance, el poursuivit tranquillement sa retraite.
Du reste, la Corse jouit sous les auspiçe^ de ]tf. de Marbœuf,d'un assez grand repos. Le pays étail) il est vrai, gouverné au nom d'un pouvoir absolu; les états n'avaient en fait aucune part bien rjEte^e à la puissance législative ; l'autorité du gouverneur était presque sans limites. Les formes étaiejH ceUç^ du despotisme. La mesure relative au ^ésfirniement dut entraîner des vexations déplora^l^. Lorsqu'on 1774 la province du Niolo se souleva* on eut recours à des moyens terribles pour CQqiprimer la révolte. Les mémoires du temps représentent le maréchal-de-camp Siouville ceint d'ilfu^ écharpe noire , emblème de mpr^ i Ç( dé^jgiiani au bourreau, avec un bâton, les arbres qui devaient servir de gibet.
Mais, sousPaoli, la justice fiU-elle moins expéditive, moins inexorable 7 La consulte de 1761 investit tous les officiers publics de la nation du pouvoir de faire Strréter les personnes suspectes. Le droit de vie et de mort était confié à des juntes , quelquefois même à des lieutenants de Paoli. Les délits politiques n*étaientils pas jugés sans recours par le Conseil d'Etat que présidait Paoli 7 Que résulte-t-il de ces réflexions 7 Qu'il n*est pas de liberté possible pendant les révolutions , et souvent long-temps après; peut-être aussi ne se fonde- 1- elle que par la force. C'est ce qui faisait dire à Turgot : <c Donnez-moi cinq années de despotisme , et la France sera libre. 1*
Il est certain que M. de Marbœuf fut aimé des Corses, et que son autorité fut généralement paternelle. L'historien Renucci avoue que jamais ce gouverneur n'usa du droit qu'il avait de suspendre l'exécution des jugements criminels , tant était grand son respect pour la dignité de la magistrature. L'anglais Boswel appelle M. de Marbœuf un digne Français au ccatr ouvert. L'abbé Gaudin dit quMl sut conserver dans le commandement une facilité d'accès que peut-être jamais homme en place ne porta au même degré. On sait qu'il fit admettre à l'école de Brienne et produisit ainsi en France le jeune Napoléon Bonaparte , dont il estimait et affectionnait particulièrement la famille. Cet événement de sa yie eût suffi seul pour sauver de l'oubli sa mémoire. Il décéda à Bastia , presque octogénaire ,
10 20 septembre 1786 ; on l'ensevelît dans l'église de St. -Jean , comme le général de Boissicux . en 1739.
11 avait passé en Corse 22 ans.
lao SUR l'histoire kt les moeurs