‹ esquisse des moeurs et de l'histoireChapitre 17 sur 64 · SUR L HISTOIRE ET LES MOEURS · texte numérisé non relu

SUR L HISTOIRE ET LES MOEURS

11 existait un édil spécial qui interdisait le port d'armes en Corse; M. Barrin voulut, en conséqaeuce, s'opposer à l'organisation de la milice civique; une collision eut lieu à Bastia entre le peuple et les troupes; le sang coula. Deux des députés de llle à l'Assemblée nationale , Saliceti , dont Napoléon disait à Sainte-Hélène, qu'il valait cent mille hommes dans les moments difficiles , et Barthélemi Arena, le représentant le plus populaire de Topinion radicale en Corse , profilèrent de cette circonstance pour demander que rile fût déclarée partie intégrante du royaume , et régie par les mômes lois que la France. La voix puissante de Mirabeau appuya cette proposition, que consacra le décret mémorable du 3o novembre 1789. On décida qu'il n'y avait lieu à délibérer sur une protestation de la république de Gènes, qui prétendait n'avoir jamais cédé la souveraineté de la Corse. L'assemblée rappela aussi tous les habitants de rile qui s'étaient expatriés eu 1769.

Depuis vingt ans , à Londres , où la Corse était toujours restée le sujet de ses plus tendres préoccupations , Paoli s'empressa de quitter sa retraite et vint à Paris remercier l'Assemblée qui lui rouvrait les portes de sa patrie. Il y prêta serment de fidélité au Roi et à la France , et fut accueilli partout comme le héros et le martyr de la liberté. Louis XVI le reçut avec une grande bonté , et se tournant vers les dé' pûtes qui accompagnaient Paoli » il leur dit : « Et la Corse , est-elle tranquille? >^ — a Oui, Sire^elle obéit sans murmure aux décrets sanctionnés par votre Majesté D — (( Mes derniers sujets , reprit le monarque , sont les plus sages et les plus fidètles. »

PaoH partit ensuite pour la Corse ; les habitants d'Ajaccio envoyèrent àMarseille, au-devant de Tillustre exilé , une députation dont faisait partie Joseph Bonaparte. La Corse tout entière eût voulu lui servir de cortège; il débarqua â Bastia le 17 juillet 1790. Cicèron , après le retour de son exil , Aristide , après son rappel , ne furent pas plus fêtés que Paoli. Les populations accoururent de toutes parts pour le voir. Sa mémoire était prodigieuse ; il connaissait les noms de toutes les familles, et avait vécu avec leurs pères. En peu de temps , il ressaisit son ancienne influence sur le peuple. Son frère Clément Tavait précédé en Corse. Paoli devint de nouveau Farbitre du pays. Le Roi Pavait nommé général de division , et commandant en chef des troupes de ligne en Corse ; la garde nationale le mit à sa tète; l'assemblée électorale le fit président de l'administration départementale. Il réunit ainsi tous les pouvoirs. Il n'était pas politique d'investir d'une autorité , presque absolue , on insulaire qui avait été hostile à la France et qui avait conservé tant de partisans dans le pays.

L'Assemblée constituante , composée d'hommes doués des plus grands talents, mais sans aucune expérience, avait décrété une constitution qui annulait la force publique , et avait laissé le gouvernement du navire , au milieu de la plus épouvantable tempête , à un pilote qui ne pouvait plus agir. On appelait par là, au nom du salut général , l'équipage à Tinsurrcction et à la révolte ; on appelait l'anarchie. La royauté n'était plus qu'un fantôme offert à la risée des démocrates et aux outrages des factieux. Le régime de la

|:^4 SDR L*H19TplRi; ET LES MOEUUS

f^pi^fiHr alliijl bienlôi s'asseoir . ufin h^cfie ^ ta wqin • §Mr i^ d.éWi?^ ^^ '»> iTjpnqrcbie , el çoMVfir 1^ Fr^PCe dt; ruip,e$. \^^ Çorste (»ouffrit peu du i|)Quv^i|i^pl ff^y^liilioqnairç. 11 ne rencontra clans Tile ;9P£MP (]|bs|{i^g Les nobles . en ^rès petit nombrfs , élaî^^f san^ 49fluençe.Leclergéng posgédait pas de YA^^^ domaioei^, el on a y" ^M'i) s'était toujours muiUfé p^(no4.çi, {^ plupart des curés prêtèrent le sçrmentà{^eoj^titf|tif||). Le peuple av^il peu de chqs^ à envier ai^\ ç)fm^ supérieure;^. La Corse a loujpurs été la ^e^roi ^fi i'ép- Hté , j^e pays où il y a le mpin;^ de p^invreg e^ \fk ^lopifs de riches.

Les frères Bpnap^rle s'étaient j^tés f^xs^ aj^epf d^l^ Ip parti dq fupMVf^jent. Jof^ti pMblin «m flpudpule politique, qui rçspiratit renltipMsiaf^ni9 et 1a aaA- 4^ur de son Age , et avait pour ^ut d^ fproier VéAic^iqi^ révp|ut\pi))iaire des Cprses. Ofl^ yi| pi^r^lre ^i|^si qn^ bfoclijurç d»! jeune Nappl^ii, , éf^iifi duos 1^ lajpgage passionné d^ Tépoque.

Eptr^ à Arienne , vers l'^ge de ^\% am > i\ y. était resté envirp^i cinq ans ^tdçQ^i. On yeMt ab^ohimenl qqp pelqi qui a ^aarqué davis ^n. siècle dît en une ep^oce §&tr^pr4inaire , d<e inéne quQ le partenfe-Ati g\q\i^ ^xig^ <|^ loui^t individu s^pîjranl au rôl» ife gcan/l hpoime, ne ce^^ pa^ det l'éti^ Mn inftd^pt ini ç§pendan4 il ^ trouye ti^nt de petites choses dani Is^ cok^|)ositipn dç Tbpipine , qu il y a impoftsibiitt^ pl^ysiq^e d^^lrç grapd du nm^n au aojr. NafioléoR l^\ à Bripi^ne ij^ ^ève disiMogpé ; m^i^ il ri;*aninoiiçaii p^s ^es f^pqllié& prodig^seï^ qui ont MU$uite éiotm \fi n^oud^. 1| e§t vrai (m^, iià^ sa p|i49 tondes j^«e$fl9»

HE LA CORSS. rftS

ses parents araient fondé sur lui tontes leurs espé^ rances. Son père , eipîrant à Montpellier , bien qne Jo6q[>h fèt auprès de lui , ne rèyait dans son d^iré ifa'après Napoléon qui était au loin k son école; ii rappelait sans eesse pour quil vint è son secours avec sa frandt épie. Plus tard le vieil onde Lucien, personnage rè^é dans le pays , entouré d'eux tous au Ht de mort , adressa ce:» paroles à Joseph t « Tu ea Tainé de la famille , mais en voilà le chef , en mon** Iranl Kapokèon , ne l^ouMie jamais. » C'était un vrai déih^itaffe , ê la scène de Jaeob et d'Ësaû , « disait , dans la suite, gaiement PEntpereur.

Cn aoAt 1786 , Napoléon passa à Técole nnlilaire

de Pftris , oà , tiuit mois après , il recul, k Tàge ée

sem» ans , \e bfevei de lieutenant en second d'aftil-

leri^ Nommé cwipitaine en 17919 il vint, dans le

crnivant 4e t^:» , «fi semt^slre à Ajaodo^. Ardent ad-*

ikrâratieur de Paoli , il l'accompagnait partout. Daad

sea tMiftiéet ^ le général lui expliqfiait les positimw ,

les lieux de résistance ou de triomphe des anciennes

guerres ; il lui détaillait cette lutte glorieuse ; sur les

«iMervatfons de son jemie compagnon, sur le caractère

^«*il lui avait laissé apercevoir, et l'opinion qu il hû

avait iiMpèrée ^ Paoli ne put un jour s'eœpécker de

s^écrier: a O Napoléon , tu n'as rien dé moderne «^ tu

appariions t«ul-à*fait à Phitarque.» Taint il avait été

éMeiii par les premiers éolairs de son génie !*

Le gonveirneineiyt répubKcain déabnra la guerre à

la Sardaigne, et la Corse devait fournir une partie deis

f^oopea de dt^iarquemeni. Le chef insulaire , Paeli ,

fui chargé dt rassembler ces milices Napoléon oom*-

126 SUR l'histoire et les MciEcms

mandait en second le bataillon d'Âjaccio. Une escadre française , sous les ordres de Tamiral Truguet , partit de Toulon vers la fin de décembre 1 792 , et se dirigea vers la Sardaigue. Jamais expédition ne fut conduite avec plus d'imprévoyance et avec moins de talent. Elle ne réussit pas ; composée de provençaux indisciplinés , Tarmée de la république se bâta de regagner la rade de Toulon pour y cacher sa honte et y réparer ses désastres.

A la vue de tant de lâcheté, Napoléon laissa éclater sa vive indignation devant son colonel Rocca-Césari; et comme ce dernier se renfermait dans un silence dédaigneux : « Il ne me comprend pas , dit Napoléon. » tf Vous êtes un insolent , répondit Gésari. > — Pour toute vengeance , le jeune officier fit remarquer à ses camarades qu'on ne lui avait donné pour chef qu'un cheval de parade. Ce sarcasme les égaya beaucoup ; Gésari était en effet un homme magnifique. Napoléon ramena heureusement les troupes à Ajaccio $ ce fut là sou premier fait militaire qui lui valut une sorte de réputation locale.

Les républicains du midi se répandirent en plaintes amères contre Paoli,à qui ils reprochaient d'avoir fait échouer l'expédition , et d'être d'intelligence avec l'Angleterre. Lucien Bonaparte , alors à Marseille , le dénonça au club de cette ville. Barthélemi Arena, chargé par le pouvoir exécutif de surveiller l'expédition , le dénonça également au comité du salut pu* blic

Le 2 aTril 1798 , la Gonvention décréta que Paoli serait appelé à la barre , et envoya dans l'Ile trois

DK LA COUSB. 127

CM>aiinissaires , Saliceli , La Combe Saint-Michel et X>elcher pour examiner sa conduite. Pozzo di Borgo , f jrocureur-génëral syndic du département , depuis simbassadeur ds Russie , fut aussi mandé à TAsseml)lée. Né vers 1760, à Alata , village voisin d'Ajaccio, il était avocat en 1789; il appartenait à une famille t.rès-ancienne du pays. Paoli reconnut en lui un homme intelligent et habile; il en fit son secrétaire intime. ^ la faveur de cete baulé protection, Pozzo di Borgo clevint député, et alla siégera l'Assemblée législative.. 3>e retour en Corse , il rendit compte de ses impressions à Paoli, à qui le mouvement révolutionnaire seml)lait trop rapide, et que la mort de Louis XVI acheva de dégoûter.

Ni Paoli ni Pozzo di Borgo n'obéirent au décret de la Convention. Tout aux idées du jour , avec Tinslinct des grandes choses et la passion de la gloire nationale, plein en même temps de dévouement et de vénération pour Paoli qui avait été l'ami de son père , Napoléon prit hautement la défense du général insulaire» On était en plein 98. Malgré les dangers auxquels il s'exposait , il n'hésita pas à adresser en sa faveur une lettre à la Convention; il ne pouvait croire que Paoli nourrit la criminelle pensée de livrer la Corse à TAngleterre.

Mais Paoli était parvenu à un âge où l'ardeur de la jeunesse fait place à la froide réflexion. 11 s'effrayait des progrès de la démocratie. Ne sachant où s'arrêterait la révolution française , il crut qu'il valait mieux pour son pays appartenir à Georges 111 qu'à Robespierre. Il espérait que le projet de consti-

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lution qu'il avait rédigé pour la Corse , serait adoplé par l'Angleterre ; enfin , la réunion de Ttlc à la France était récente. Il fit part de ses intentions au jeune capitaine d'artillerie dont il admirait les vues profondes et la rapide intelligence. Il voulait Tentratner dans son parti : toutes ses instances furent inutiles. Napoléon était français autant que corse. Il ne concevait pas pour son Ile bien-aimée un autre patronage que celui de la France ; il brisa alors à regret les liens de reconnaissance qui Punissaient au vieil ami de sa famille.

Le 26 mars 1793, Paoli convoqua tous ses partisans au couvent de St. -François, prèsCorté^qui était le /^^rtim corse dans ces temps orageuis. L'Assemblée décida que lui et Pozzo di Borgo avaient bien mérité du pays, que le décret de la Convention était l'œuvre de la vengeance et de la calomnie , et qu'on ne devait pas reconnaître ses commissaires.

Lacombe> Sain t> Michel demeura dans File pour rassembler des troupes et marcher contre les insurgés. Saliceti et Delcfaer partirent pour Paris , et » sur leur rapport , la Convention , le 17 juillet, déclara PaoIi traître à la patrie , et le mit hors la loi ; elle arrêta, en outre, qu'il y avait lieu à accusation contre Pozzo di Borgo.

Les partis , dès le 17 juillet , coururent aux armes. Paoli avait à défendre sa tête. Deux drapeaux étaient en face Pun de l'autre , le drapeau de Tinsurrection et celui de la France Dans la masse entière de la population , à l'appel de son ancien chef, il n'y eut qu'un cri. Cependant , les principales familles de Ttle

ire^lÀr^l^ §dèles à |a Fr^n^a. 4tf puis piteF les Dons dp^ $«bajU^ni ^ des ^bb^itucci , des Gentili , des Aprig)iâ , d^s PoQip^i, des G^cazzioi . des Giubéga^ des ^^U^ 9 des Çni^liianca , (le& BonapQrtd. Napoléon , ft¥ vUl^e ()e J^ocognarM) , |omba entre les mam ëc6 adMrWiB <1^ P^Ui qui le gafdèreot à vue ; et nul ne sAÎtc^qii'iiiSAi'ail d^yemi, sans ringéiiUux dévouement i}'t|fi pef(aif^ TifMî ) ^ui } ppuv endornnir ia vigilance Ae U^ g^rct^ ) fit 4i^lribuef: de re^u-devie , et , quaad U l9lom^l^t partit favorable » pipça , au-des^(i4is d'une fj^^tre 4^0^^ wr 1^ FMf) , d9U¥ de ses affidéa ; en fut en posant Its pieds sur les larges épaules de e<^ if)t(ividus, qi^e Napoléon put s'évader. Il alla d'abord çiia^rq^i^ un 21^0 cbe^ Poggiulj d'IJcciana ; la nuit &Miv^il|tQ 9 il s^. i^'éfugip daus la bergerie du pâtre Ba^ g^gliw ) QH 1^ dpct^uF Cosla yinl le vecueillir av«c ujs^i^ ilt^il^bP'^u^e ^ccmM^ da^ p^renls ; U 6t passer un #vis 4 #4^ inève , cmi s^ dirigée vers Calvi , oji son ^ la rfeîpig^il t^ieolàt

Alor^ fHx. à ^laM^e piiJlep^y^aiis fpndjrt^nt des mcA- ^gf^f^.#|ir ^ccip > 00 pillfi U piaison Qqn^pavt^ (f > , (joiL^é^sisU Hwf sesbi/çiifi. L^n^èriHle Napoléon, (çniQMrée d'MMR^tijl pqi9\bv^ ()e|ïdè)es, s'était vmo ré^uileiavmr ((i^uçlq^ i^m|M( ^Mr h C^le^Toutefoi^, PaoUi qui lui 9^imi \Wifiv^ tj^iQ(Mgoé Mi^e es^tipaf p^çtiouliére , essaya la

(l> y^b" la lléiQ«ria(dà SAiote-Béléne sur le pillage de ta maison Boqf||4^(çl^ Aj^V)^ YiUe<iU« la barx^e de ^tQeoEg^ «^aM fait bàlir en t^93. Suivant Filippini , Pancienne cilé d/A^acçip était à un kilomètre de la nouvelle , sur .a colline où le fort Caslelvecrhio est resté. Jean de la Grosse prétend qu'Ajaccto tire Mn nom fhi vaMIftftt A^% !....

i3o SDR l'histoire et les mœurs

persuasion avant d'employer la force. « Renoncez à votre opposition , lui avait -il fait dire, elle perdra, vous , vos enfants et votre fortune. » En effet , sans les chances de la révolution , la famille Bonaparte ne se serait pas relevée de ce désastre; Lœtizia répondit en héroïne et comme une Cornélie, qu'elle ne connaissait pas deux lois , qu'elle ne suivrait que celles du devoir et de l'honneur. Si le vieil archidiacre Lucien eût vécu , son cœur eût saigné à l'idée du péril de ses moutons , de ses chèvres , de ses bœufs , et sa prudence n'aurait pas manqué de conjurer Torage.

Ne formant alors qu'une petite société de 1 5o,ooo> âmes , pauvre par le sol , profondément divisée par l'esprit de parti et les haines de famille , ayant des passions d'autant plus violentes qu'elles circulent dans un cercle étroit , corrompue par le plus pervers des gouvernements ( le gouvernement génois ) , la Corse se trouvait en ces temps révolutionnaires , dans un état affreux de misère et d'anarchie. L'auteur des Ruines, Yolney , qui acheta , en 1792 , le domaine de la Confina, près d'Ajaccio , pour y fonder un établissement agricole , où il voulait cultiver les productions des tropiques , nous a laissé un précis de l'état delà Corse en 1792 et 1793 : a L'industrie est nulle dans ce pays, dit-il, on n'y a pas même des allumettes, tout vient du dehors ; l'agriculture est misérable ; il n'existe en Corse aucune liberté politique et civile. 1* De plus , il représente j'tle comme le théâtre de tous les genres de corruption et de violences.

Lœtizia dut, avec son fils Napoléon , sortir de la

DE LA CORSS. l3l

Corse et gagner la France. Fixée à Marseille , oà elle croyait être accaeillie en émigrée de distinction , elle s'y trouva perdue ^ à peine en sûreté, et fut fort déconcertée de n*y voir le patriotisme que dans les Tues et tout-à-fait dans la boue. De cette ville , Napoléon se rendit à Paris ; il y arriva au moment où les fédéralistes de Marseille venaient de livrer Toulon aux Anglais. Le 1 2 septembre 1 798 , on l'envoya en qualité de chef de bataillon au siège de Toulon ; là , le prendra Thistoire, pour ne le plus quitter; là , commence son immortalité.

Paoli avait appelé à son aide l'amiral anglais Hood, qui bloquait Toulon. Ce dernier, après la levée du siège, mouilla à St. -Florent au commencement de 1794. Cette petite ville n'était défendue que par une poignée de Français. Après dix jours de résistance , la garnison se retira à Calvi. Une fois maîtres de la place de St.-Florent et de son beau golfe , les Anglais serrèrent de plus près la ville de Bastia où était le général La Combe. Le maire de la cité, Jean Baptiste Galeazzini , soutenait par sa fermeté le courage des habitants dont le patriotisme croissait avec le danger. Ce siège coûta un œil au célèbre Nelson. La défense dura quarante jours ; enfin , la ville , pour échappera une ruine imminente, capitule; la garnison de Calvi, commandée par le général Casabianca , après de longs actes d'héroïsme , se rendit au mois d*aoât.

Deux mois auparavant , en juin 1794* une assemblée , présidée par Paoli , avait proclamé que les liens politiques de la Corse avec la France étaient

\3l SUR l/niSTOlRK ET LKS MOEURS

rômpud à jahfiats , et arrêté (|tie l'Ile serait offerte au roi d'Afiglelerre. On rédigea dans cette cansuUe un projet (te constitution ^ qui fitt accepté au mnli de Georges IH , par son plénipotentiaire , sir Gilbert ËllîoC , beau -frère de Pitt. Les représentants de lo nation corse, sous le titre de parleitient, proposaieiH les lois Tous les citoyens âgés de 25 ans , propriétaires de biens-fonds quelconques , étaient électeur^ et métne éligibles, si les biens posj^édés s'élevaient k une valeur de six mille francs ; aucune tate né pouvait être imposée sans l'adhésion du Parlement. Les délits qui entratnaieiit des peihés graves , étafènt jugés par le jury* La démocratie coulait à pleins bords dans cette constitution. Les Aftgla^is ne ndarcbandetit guère la liberté , lorsqu'ils n'ont pas d'autres moyens de séduire les peuples.

Dans l'assemblée de juin , Pàoli , sur la propositiori de Pozzodi Borgo, reçut le titre de père de la patrie, H de fondateur delà liberté nationale. Il croyait être nommé vice-roi; mais le gouvernement anglais confia cette dignité à sir GUbert Ëlliot. Paoli dut se contenter de vains honneurs. Ainsi , son buste en malrbre , fut placé à Bastia , dans la salle du Parlement; on t'rnaiigara pomfreusemrnt , tandis qu'on allait mettre hon • nétement de côté l'original ; c'était de l'encens ponr les morts y des fleurs dont on pare les urnes fufnéraires.

Bientôt on chercha à le déconsidérer dans l'esprit de ses compatriotes; on k'abreuvait de dégoûts pkiur rélorgwer des aiaires; la défia'fire la p4tis injurieitâë s'attachait k to^is ses^ n^U"^. Sït Ellfot ne tarda ims à

DS LA CORSE. l33

se brooilier avec Paolî. Le vieillard, s'était retiré à

Ro$tino au milieu des montagnes. Sa demeure était

devenue le point de réunion de tous les mécontents ; là,

il ne cessait de blâmer la conduite du Vice- Roi. Etiiot

reprochait, à son tour, à Paoli , d'élre d'un caractère

inquiet , de ne pas savoir se résoudre à vivre en simple

particulier y et de vouloir trancher du maître du

pays. Paoli eut plusieurs conférences avec leVice-Koi.

Dans l'une d'elles, Ijlessé par quelques observations ,

le général corse lui dit : a Je suis ici dans mon

royaume y j'ai deux ans fait la gucfrre au roi de

France , j'ai chassé les républicains ; si vous violez

es privilégias et les droits du pays , je puis plus faei-

ement encore en chasser vos troupes, d

KUiot ne lui en laissa pas le temps. Un mois après, e roi d'Angleterre écrivit à Paolî une lettre où il lui K>nseiUaitde quitter la Corse, et de se retirer à Lon- 1res, où il serait traité avec les plus grands honneurs, c Votre présence en Corse r portait la lettre , fait lonbrage i vos ennemis , et donne trop d'ardeur à iros partisans. »

Avant de se soumettre à cette espèce d'ostracisme, Paoli demanda quelques jours. Dans cet intervalle , I sonda les dispositions des masses , et fit en quoique Borte le dénombrement des siens. Placé à la grande Eenétre du couvent de Rostino, une longue-vue à la mainv il apercevait au loin ceux qui avaient répondu à ton appel. Qu'ont-ils sur la téte^ comment sont-ils habillés, demandait-il à un de ses amis ? — Ils ont des chapeaux et des vestes de drap étranger — Tant pis, murmurait -il tout bas. — Il était facile de voir qu'il

i34 SUR l'histoire kt les mœurs

s'attendait à une réunion plus considérable. Sa destinée était accomplie; il se rendit à Londres, où le gouvernement anglais lui fit une riche pension.

Après 1769 , l'intention de Paoli était de passer le reste de sa vie entre ses livres et un petit nombre d'amis. Il dut encore traîner sa vieillesse dans l'arène brûlante des partis. Au lieu d'une tente pour le sommeil , il vit se dresser devant lui le funèbre drapean de la guerre civile. S'il fût mort en 1768 , peu d'hommes eussent fermé plus heureusement les yeux à la lumière. De 1755 à 1769, nulle popularité au monde n'avait surpassé la sienne. L'histoire n'offre pas d'exemple d'une harmonie plus parfaite entre une nation et son gouvernement. Paoli était l'homnie de l'époque ; il n'avait pas une pensée , pas un vœu qui ne fût d'accord avec les instincts dès masses. a Après mon retour de Londres , disait- il ; il n'en élait plus de même. Certes, la Corse n'avait pas changé de place ; les rivières de Tavignano et du Liamone coulaient toujours dans le môme lit. Monte Rotonde était encore debout au milieu de tontes les autres montagnes ; mais dans les mœurs et les sentiments , quelle transformation , quelle différence! Je ne tardai pas à reconnaître qu'entre 1769 et 1790 , il y avait toute la distance d'un siècle. Le patriotisme avait cessé d'être une vertu vulgaire; on n'en parlait plus que comme d'un effet surhumain. La nationalité corse passait dans bien des esprits pour une vieille chimère. L'accueil que je reçus du pays, à mon arrivée, fut une sorte d'apothéose ; mais il y avait autant de curiosité que d'amour. »

DE LA CORSE. l35

Paoli mourut à Londres en 1807. Tanl qu'il vécut, les succès de Napoléon réveillaient en lui de nobles sentiments. Il était heureux des triomphes de celui qu'il nommait son élève , et il illuminait son hôtel à chaque grande victoire du Consul ou de l'Empereur. Parcourant un jour les listes des émigrés , Napoléon remarqua le nom de Paoli : a Les grands hommes n'émigrenl jamais, dit-il, en le rayant; ils appartiennent au monde, d II exprima le regret , à St.-Hélène , de ne ravoir pas appelé auprès de lui : a C'eût été pour moi, ajoutait-il , une vive jouissance , un vrai plaisir; mais, entraîné par les affaires, j'avais rarement le temps de me livrer à des sentiments personnels./d

Dans tout le cours de sa vie , Paoli ne rêva que la grandeur , la gloire et le bonheur de la Corse. A son heure suprême, il tourna un dernier regard vers sa patrie, et voulut que le produit de ses épargnes fût consacré à l'instruction de la jeunesse insulaire. En mourant, le 4 février 1807 ' ^^ ^^ 70,000 de legs , outre la rente de 25o livres sterling, qu'il destina à récole de Morosaglia et au collège de Corté , rente dont le capital était de 130,000. Aussi est-il resté le héros national , l'homme de la Corse. Paoli est un de ces hommes qu'on ne trouve plus que dans les Vies de Piutarque. Il ne se maria pas » il avait des mœurs austères. Il disait souvent que la philosophie d'Epicure ne produisit qu'un seul caractère sublime , au lieu que le Stoïcisme fut une semence de grands hommes. Cette remarque raffpelle les beaux vers de Lucain :

36 SUR t*niST01BE BT LES MOEURS

.... Hi mores, hœc duri immola Calonis,. Secla fuit , servare modum , finem que tenere , NatdramqoF teqof, patrlsque tmpf'ndere vliam , Nfc sibi , sed loti genMum se credere mundo.

Qui le croirait? TUe n'a encore élevé aucune statue , aucun monument , à celui qui l'affranchit du joug de ses oppresseurs , qui se dévoua pour elle, là dota d'une université , fit fleurir la justice , releva les autels et établit un ordre admirable dans toutes les branches de Tadminislration intérieure ! Un Spartiate s'écriait avec une vei tueuse indignation , au sujet de sa patrie : a Elle a attendu quarante ans pour décerner les honneurs de la sépulture aux cendres de Léonidas ! quelle honte , quelle ingratitude ! » La Corse ne mériterait- elle pas le même reproche , si elle tardait plus long- temps à s'acquitter envers le grand citoyen qui aima tant son pays , et dont le nom mériterait d'être placé entre ceux de Wasington et de Guillaume Tell?

Loin d'apaiser les esprits, l'exil de Paolîles aigrit de plus en plus. Ensuite, les Corses n'entendaient rien à la langue des Anglais, à leur humeur taciturne, à leur manière de vivre. Des hommes continuellement à table , presque toujours pris de vin , peu communicatifs, ne pouTaient gagner le cœur des indigènes. La différence de religion fut un sujet non moins profond de répulsion. C'était la première fois, depuis l'in* troduction du christianisme dans l'Ile , que le territoire corse était profané par un culte hérétique.

Comment des temples si nus el si trisit^» auraieot-rils pin à des imaginations méridionales , que flattent si vivement les pompes du catholicisme, ses belles églises ornées de peintures , de tableaux » et ses imposantes cérémonies ? Les Anglais répandaient Tor à pleines mains; leshabitantslerecevaîent, sansleuren témoigner la moindre reconnaissance; ils n'avaient d'affection que pour leurs jpiînées.

Les Français triomphaient alors ^n Italie , et un Corse les conduisait; après s*étre emparé deLivourne, Napoléon y réunit tous les réfugiés de File. Il brûlait do désir d'expulser de son pays les Anglais qu'il détestait d^à, et contre lesquels il avait désormais une sorte de vengeance de famille à exercer. Commandés par le brave général Casalta , ces réfugiés abordent en Corse malgré les croisières anglaises. Les montagnes se couvrent de feux pendant la nuit. Le brvit rauque de la corne marine , signal de Tinsurrectîon , se fait entendre dans toutes les vallées. A la vue des soulèvements qui éclataient sur divers points de 111e , les Anglais s'embarquèrent avec précipitation. La Corse redevint française , ou plutôt ce fut à partir de cette époque qu'elle le devint réelleinent. Napoléon et ses compatriotes , qui s'élevèrent avec lui , établirent une communauté de gloire entre la Corse et la France. Le sang versé dans les mêmes rangs , et pour la même cause , cimenta luniou des deux peuples. Le roi d'Angleterre n'avait porté que deux ans la couronne de Corse , qui ne servit qu'à dévoiler l'ambition du cabinet de St.^James et à lui donner un ridicule. Cette

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Caintaisie coula cinq millions sterling à la trésorerie de Londres ; il était difficile d'employer plus mal Tor de John-Buli.

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