CHAPITRE X
KiTë d'm aduinistrateiir en Cône. — Troibles coitiinRls. — GoirenoMit k
rOe son le Coosiht et Tlnpire.
Nommé ministre plénipotentiaire de la république près la cour de Turin , Miot fut d'abord envoyé en Corse y après le départ des Anglais , pour réorganiser Tadministration française. Le pays était livré au désordre et à Tanarcbie. Miot écrivit au général Bonaparte pour lui demander des conseils et des secours en hommes et en argent. Il en reçut par écrit cette courte réponse : a La mission que vous allez remplir est très- délicate ; ce ne sera que lorsque les affaires seront terminées , qu'il sera possible de faire passer des forces en Corse. La Corse est un peuple extrêmement difficile à connaît re> ayant l'imagination très-vive et les passions très -actives, le vous souhaite santé et bonheur, n
Avec cette lettre , pas un bataillon , pas un écu. — ^ • Toutefois , Miot ne perdit pas courage ; il arriva dans^^ ^ riie avec 3oo Corses qui avaient pris du service dan^s ^^ Tarmée française , et retournaient dans leur pairie * i par sa fermeté et sa prudence, il prévint les réa lions , et rétablit , pour quelque temps du moins
DK LA CORSE. iZg
'ordre et la paix ; après huit mois de séjour en Corse, I alla fixer sa résidence à Turin.
Mais ensuite la crise du i8 fructidor se fit sentir lans nie. Ce coup d*État alleignit quelques prêtres du >8iys. Sous le titre de catholiques royaux, des malveil* ants insurgèrent une partie du Fiuraorbo. Ils portaient sur leurs bonnets une petite croix blanche; on appela se mouvement révolte de la Crocetta, Pour s'accréditer d'un grand nom , les rebelles mirent à leur léie le général Augustin Giafferri , fils de l'ancien chef deB Corses, Louis Giafieri. Vaubois qui commandait dans nie , détruisit toutes ces bandes , et s'empara de Giafferri qui fut fusillé; une telle catastrophe arracha des larmes à tous 1^ habitants. La famille Giaflerri élaît éminemment populaire. Vieillard de 90 ans , la TÎCtime aurait dû être considérée comme en enfance. A la même époque, périssait, mais glorieusement « un autre Corse , que sa valeur et son génie militaire avaient élevé rapidement au grade de général. Charles Abbatucci fut tué le 2 décembre 1797 , à l'âge de a5 ans , dans une sortie qu'il fit pour déblayer les abords de la place d'Huningue. Son nom brille aujourd'hui sous les voûtes triomphales de l'Arc-del'Étoile. Il était fils de Jacques-Pierre Abbatucci , lieutenant de Paoli eu. 1768 , et mort , eu 1812, général de division.
w Bientôt allait s'offrir aux regards de la Corse un
.magnifiquêlspectàcle. Après avoir quitté Toulon , le
9 mars 1798, la flotte d'Egypte sillonna les rivages
de rtle. Cinq cents voiles parurent à la fois devant
elle. Jamais pareil armement n'avait converties mers;
t4o suB l'histoirk et lks moeurs
on 9Ûi dit une vaste forêt dispersée sur Télendue de» eaux. Napoléon envoya à terre son chef d'état- major Berthier , pour inviter le général Vaubois à recruter des indigènes et à s'embarquer avec eux sur l'escadre. Agé de dix ans , le fils unique de Luce Casabienca descendit un instant du vaisseau VOriem , dont soa père était capitaine , pour aller k Bastia embrasser ses parents qu'il ne devait plus revoir. A la bataille d'Abookir, lors de Texplosion terrible de TOrient , il fut englouti avec son père dont il refusa toujours de se séparer , bien qu'il eût pu se sauver en consentant à passer sur un esquif. Ce trait de piété filiale a été célébré par Le Brun et Chénier.
A son retour d*Egypte , Napoléon fut obligé de relicher à Ajaccio , ra ville natale. Les venta contraires l'y retinrent pendant six jours, c'est*à-dire jusqu'au 7 octobre 1799. Il employa une partie de œ temps à chasser , à se promener avec ses olBfeiers dans les environs d'Ajaccio. A l'apogée de sa puissance , il ne compta pas ses couronnes avec plus d^ plaisir qu'il n'en mettait alors k montrer les petit» domaines de ses pères , surtout sa campagne de» MUelU f lieu préféré de son enfance. Il se souvint deTusoli) dont nous avons parlé, et lui donna par Mie notarié plusieurs fonds de terre. Il n'oublit pas sa nourrice dans la distribution de ses largesses. « Je me rappelle encore ses larmes lorsque je quittai la Corse pour la première fois , disait Napoléoo au docteur O'Méara , à Sainte-Hélène; il y a décela près de quarante ans; vous n'étiez pas né et nsoi J'étais jeufie ; je ne prévoyais pas la renommée qui
DE LA COE8B. r4l
oi*atteiidait ; je prévoyais encore Bioiii9 que nous dosttons jamais nous trouTor ici ; mais que voulei-vons ? la destinée est immuable , il faut obéir à son étoile ! la mienne était de parcourir les extrêmes de la rie. »
On sait qu'arrivé en France , Napoléon renversa le Directoire , et établit une nouvelle forme de gouver< i>ement. La Corse accueillit avec joie la révolution in i8 brumaire , qui concentrait presque toute la puissance nationale sur la tête de l'un de ses enfants. Néanmoins quelques troubles éclatèrent dans le Fiumorbo. Des émigrés corses , débarqués sur cette plage, avaient répandu de Targent, et annoncé partout que Paul I*'. , empereur de Russie , accourait avec des troupes nombreuses pour délivrer i'tle du joug de la république Le général Cervoni , qui s'était distingué dans les guerres dllalie , et Saliceti , doué du bon sens et de Ténergie des anciens montagnards corses , ramenèrent Tordre dans le pays. Envoyé de là ambassadeur à Gènes , Saliceti y retrouva des traces de la barbarie ligurienne envers la Corse. £n 1746, trente citoyens appartenant aux principales buoiilles de Bastia , furent traîtreusement décapités par les ordres du Sénat. On exposa leurs tètes dans de petites cages de fer à l'entrée de la ville ; elles y étaient toujours restées comme une vivante preuve de la vieille baine des Génois pour les Corses ; Saliceti les fit èter et ensevelir avec pompe.
De nouveaux soulèvements ^ suscités par les guinées de TAngleterre , qui avait conservé des partisauts dans
i4^ SUR l'histoire et les moeurs
l*lle, firent adopter par le gouvernement consulaire des inojens de répression extraordinaires Une loi du 2% novembre 1800 décréta ce qui suit : « L'empire de la constitution est suspendu jusqu'à la paix maritime en Corse , et dans toutes les îles du terriloire Français- Européen, distantes du continent de deux mjriamètres el au-delà, b Un arrêté des Consuls du 7 janvier 1801 , en exécution de la loi qui précède , nomma un gouverneur en Corse , autorisé à prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires. Son pouvoir allait jusqu'à faire des règlements portant peine de mort ; celui des Consuls eux-mêmes ne s'étendait pas si loin. Miot qui avait déjà été dans rile sous le Directoire , fut appelé aux fonctions d'administrateur général. Il résista , et soutint qu'un militaire seul pouvait convenir à une telle mission. Ce fut en vain , et à cette occasion Napoléon lui manifesta la plus ferme volonté de respecter en France les libertés publiques ; mais il parla de ta nécessité d'une magistrature nerveuse pour fonder les libertés, a Nous avons , lui dit-il , fini le roman de la révolution; il faut en commencer l'histoire. Suivre tine autre marche, ce serait philosopher; non gouverner. »
Miot fut bien reçu en Corse ; le souvenir de sa première administration avait disposé les esprits en sa faveur. 11 trouva l'tle dénuée de tout et dans un état déplorable : la solde des troupes très-^rriériée , les subsistances d'une cherté excessive, l'iii* surrection partout, l'obéissance nulle part. L'on ne pouvait faire un pas sans une escorte. Miot (Profita
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d'un instant de |>aix avec TAngleterre pour faire venir des blés dans l'ile et la sauver des horreurs de la Taoïine. Il institua des tribunaux composés de juges Mvîls et de juges militaires , prononçant souverai- Dement et sans recours. Les brigands , les assassins dpnt rile était infestée furent poursuivis avec vigueur et. inflexiblement punis. Il réprima les abus du pouvoir y mais ce retour à la justice ameuta contre lui tous les dilapidateurs, tous les concussionnaires. Sux et quelques adhérents de la famille du premier consul , qui avaient compté sur lui pour être Tinstrument de leurs passions , le dénoncèrent. Les notables 4e la Corse qui alors se trouvaient à Paris en grand nombre , et dont il avait refusé de placer les protégés , se firent les échos de ces dénonciations. Tout ce monde d'adversaires , que Miot s'était créé , demandèrent avec instance son rappel, et il le demandait luimême plus fortement encore. Enfin , un acte de sa toute-puissance , qui lui paraissait simple et irréprochable , lai procura , sans qu'il s'en doutât , ce qu'il désirait depuis long-temps, la fin de son e\\\. Par un de ses arrêtés, il remit à plusieurs cantons de la Corse les contributions qu'ils se trouvaient dans l'impossibilité de payer ; le ministre chargé d'assurer le recou- .yrenient des impôts dans toute l'étendue de la république, détermina le premier Consul à faire rentrer Miot sur le continent , et un décret du 23 octobre .1803, vint replacer la Corse sous l'empire de la constitution.
Miot avait pu , par quelques mesures , efi*rayer peutêtre U's bons citoyens; mais sou arrêté du 10 juin
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i8oa , eocore existant , fera toujours bénir son nom. Dérogeant à la loi du ai frimaire an vu, il réduisit de moitié les droits d'enregistrement pour les contrats de mariage , de vente , de donation » et dispensa de tous frais les actes devant les tribunaux de simple police. Il établit à Ajaccio un jardin botanique , et fonda dans cette ville la première bibliothèque qui eAt été ouverte au public. Il y créa aussi une imprimerie; elle fut la seconde dans File. L'autre était à Bastia. Il est une place près d' Ajaccio , qui porte le nom de œt administrateur distingué.
Il eut pour successeur le général Morand. Avide du pouvoir absolu , Morand écrivait souvent au ministre de la guerre pour l'engager à l'investir d'une sorte de dictature. Il traçait les tableaux les plus lugubres sur l'état des esprits , sur les tentatives des Anglais. A Ten croire, la Corse était un foyer de conspirations contre lepremier Consul. Dans utie lettre adressée à Lucien Bonaparte , en janvier i8o3 , il n'bésita pas à réclamer le despotisme. «J attends toujours . disait- il , les ordres du gouvernement pour la haute police. La tranquillité en Corse n'aura lien qu'autant que le chef militaire sera revêtu de l'autorité propre à la garantir, a
Enfin . par arrêté des Consuls du 22 nivôse an XI , la haute police fut confiée au général Morand avec cent raille francs d'appointements. La nature vague et mal définie de cette nouvelle autorité , ouvrait un vaste champ à l'arbitraire Le général Morand s'arrogea le droit de toucher à tout, et fini par confisquer tous les pouvoirs. Il annula presqu
AK LA COKSE. l4â
Ii0 tribunaux, en se oonstitnanl , pour ainsi dire, le a^ de paix de Ttle entière. Il décidait les contestations d'après les rapports qui lui étaient faits par es officiers , distribués dans les villages les plus popueux; ou bien il déléguait sa souYeraineté à ses aidesle»€^nip , à de simples brigadiers de gendarmerie |«ii s'érigeaient en autant de magistrats suprêmes , et iorçaient les citoyens à accepter leurs sentences. Il nllait s'y soumettre j sous peine d'être enlevé , trans- Mirté en France et emprisonné à la tour de Toulon. 1 arrivait quelquefois i Morand de casser les décisions les juges ordinaires , quand elles ne loi plaisaient pas. Ijii sujet d'une révolte dans le Fiumorbo^ il fil conlamner à mort dix individus , et en envoya cent risquante dans les prisons d'Embrun. Le général Cervoni, commandant en chef à Marseille, écrivit alors ces mots d'une sanglante ironie , à Saliceti , mioistre du roi de Naples : « Soyons contents , le général .Morand fait le bonheur de la Corse , on y fusille au moins un homme par jour. Oh! que la haute |K>Uce est une admirable chose ! »
Une autre fois , sous prétexte que <les habitants d'Ajacoio voulaient livrer la ville aux Anglais , il donna l'ordre d'arrêter vingt*neuf personnes, et les fil juger par une commission militaire. Napoléon igno* rait de tels actes de rigueur. Au reste , dès qu'il avait accordé sa confiance à un homme , il ne la lui retirait plus, à moins . comme il avait l'habitude de le dire y quMl ne le prît la main dans le sac. Cependant les plaintes de ses compatrioles devinrent si vives , qu'il chargea le sénateur Casabianca de lui
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Il est vrai que le régime militaire , le régime du bon plaisir ne pesait guère moins sur les autres parties do territoire français. Napoléon qui possédait , à un haut degré, le sentiment de Tégalité humaine , l'introduisit dans la législation. Il crut que cela suffisait , et oublia la liberté , ( à laquelle il devait bien un peu de son immense fortune ), peut-être parce que la liberté fait peur quand elle vient au monde , et que d'ailleurs , de toutes les choses d'ici-bas , elle est la plus difficile à s'apprendre 5 peut-être agissaitil sous l'influence de la conviction intime , que , pour accomplir de grands desseins , on a besoin de beaucoup d'arbitraire et de l'arme de la dictature.
Le décret du 1 1 aoât 1793 avait formé de la Corse deux départements, celui du Liamone et celui du Golo (rivières du pays). Après le départ du général Morand , on voulut unir ce que la nature des choses semblait avoir séparé sans retour ; car la configuration du sol hérissé de tant de rochers , coupé par des ravins si profonds , sillonné par des torrents si nombreux, résiste à toute idée de centralisation administrative. Une chaîne de hautes montagnes, espèce d'Alpes Corses , s'élève entre les contrées du Golo et du Liamone , comme une barrière que , dans l'hiver , les neiges rendent souvent infranchissable. Cependant quelques membres de la famille impériale arrachèrent à Napoléon le sénatus-consulte du 19 avril 181 1 , qui supprimait la préfecture du Golo , et érigeait en capitale du pays Ajaccio, leur ville natale, hors la portée des deux tiers de la population. Ori ne laissa à Bastia que ce qu'aucune puissance
i4d sUK l'histoire kt lks «okurs
hinnaîne n'avail la faculté de lui ravir, je Teux dire son commerce , son industrie , les villages qui l'entoureni, et son voisinage avec la belle Italie. L'action do pouvoir ainsi concentré à Ajaccio, se trouva bieik. affaiblie dans une Ile d'une telle longueur , et alori sans chemins praticables, ^autorité administrative, essentiellement prompte , doit être peu éloignée des événements. La détermination la plus vigoureuse es souvent iihpuissanle , quand son eiécution esl la merci des temps et des distances. Aujourd'hui les honneurs de la souveraineté sont partagés entre le deux anciens chefs-lieux ; le siège du quartier-^génAral de la cour royale est à Bastia ; la préfecture, révéché. Tacadémie, sont à Ajaceio.
César Berthier , frère du prince de Neufebàtel . remplaça en Corse le général Morand , et suivit peu près le même système, mais avec moins d'énergie Susceptible peut-être d'un élan généreux , il se mon
trait habituellement d'un caractère léger et frivole
Or , la vertu d'un homme , dit Pascal , ne doit poi se mesurer par ses efforts, mais par ce qu'il fait d'ordi^ naire. César Berthier ne parut pas à la hauteur de I mission qui lui était confiée. Il est vrai qu'il exerça le commandement dans des circonstances encore plus difficiles que le général Morand. Napoléon , qui avait voulu recommencer Charlemagne , voyait partout s'évanouir ses rêves de monarchie universelle ; vaincue par les frimas en Russie (t), la France iui-
(I) Dans les proceMions , k Ajaceio , la Madone { la Viarge} « •M troat paré d'une couronne d*or où brille un diamant de k comtesse César Berthier , qui apportait ses bijoux à la vierge des
liB LA CORSE. l4g
pénale foi avait d'abord obteou des triomphes qui tiemMnt da prodige , allail finir par des infortunes qoe rien n'égale. Ces revers avaient ébranlé la ooaiianoe dans le pouvoir et ranimé de vieux ressentiments ; puis , les Anglais , qui occupaient la mer , cernaient de plus près la Corse ; on ne recevait de Toulon ni argent ni vivres ; les contributions de Tile étaient fort arriérées.
Le général Berlhier ne savait comment remédier à une situation aussi critique , aussi menaçante. Il arrêta enfin que les pins riches habitants de l'Ile verseraient dans les caisses publiques , pour eux y leur famille et leurs clients, tout ce qui restait dû des impôts directs , et l'Etat s'engageait à les rembourser dans le cas où plus lard les redevables ne les eussent pas payés»
Cette mesure violente reçut un commencement d'exécution à Ajaceio et à Calvi. Mais à Bastia , elle servit de prétexte à quelques ambitieux et anciens royalistes , pour entraîner le peuple à la révolte , et livrer une partie de l'Ile aux Anglais. Lorsqu'en 1814 > les coalisés entraient à Paris, la Corse fut envahie par les troupes britanniques. Le général ennemi publia, le 6 mars, un arrêté pour qu'on rendit la justice au nom (lu Roi de la grande Bretagne. Organe des sentiments du pays, la Cour déclara solennellement, en présence des balénettes étrangères , qu'elle croirait trahir ses devoirs les plus sacrés , si elle reconnaissait un autre
miséricordes , pour que Dieu fit revoir la patrie aux restes de nw légions vaincues par les frimas dans la campagne de Mofcou.
l5o SDK l'histoire bT LES MOEURS
souverain que Louis XYIII. Peu de temps après cet acte de patriotisme et de courage civil y les Anglais évacuaient entièrement Tile.
A la fin de i8i4 » le maréchal -de-camp Bruslart , militaire tout-à-fait obscur , connu seulement dans les armées françaises pour quelques coups de main dans la Vendée , vint commander en Corse. On pensa qu'il y était envoyé pour épier la conduite de Napoléon à l'ile d'£lbe. Brusiart n'y fit qo'un séjour de courte durée. Il allait éclater un événement immense.
Au retour des Bouibons , l'ancien et le nouveau régime se retrouvèrent en présence. La noblesse et leclei*gé qui avaient long-temps possédé la France et le tiers-état lui-même , voulaient que la liberté et Tégalité fussent , comme autrefois , Tapanage eiclusif de quelques-uns. La contre-révolution aspirait à faire revivre cette maxime de Lucain : Humanum paucis vivit genus. Tout ce qui appartenait à 89, à TËmpire , était abaissé, flétri. Ces prétentions surannées, cette mise hors la loi de tous nos souvenirs glorieux , excitaient de profondes méfiances et de sourds mécontentements.
Averti de cette inquiétude des esprits , Napoléon, avec une poignée de vieux soldats, fils de la victoire, va reconquérir im Etat de trente millions d'hommes; par un mouvement électrique sans exemple dans l'histoire , il est porté en quelques jours triomphalement jusqu'à Paris , sans avoir brûlé une amorce. Le gouvernement existant disparut aussitôt avec tous ses agents , comme les nuages se dissipent à la vue du soleil.
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A peine avait-il quitté Tlle d'Ëlbe, que tout l'intérieur de la Corse fut en armes. Vue junte nationale et un comité d'insurrection organisèrent une milice. INapoléon nomma le duc de Padoue , gouverneur de la Corse. Il avait d'abord résolu d'en donner le comniandement à son frère Lucien ^ mais Timportance et la rapidité des événements ne permirent pas de réaliser ce projet. « S'il en avait été ainsi , disait plus tard , Napoléon , je serais resté le maître en Corse; elle eût servi d'asile à nos patriotes persécutés^ j'ai moi même fait peut-être une faute, en abdiquant, de ne m'élre pas réservé la souveraineté de la Corse avec quelques millions de la liste civile , de n'avoir pas emporté ce que j'avais de précieux , et gagné Toulon d'où rien n'eût pu gêner mon passage. Alors je me serais trouvé chez moi ; la population eût été ma famille ; j'aurais disposé de tous les bras , de tous les cœurs. 5o,ooo hommes n'auraient pu me soumettre; c*est précisément même cette position heureuse qui m'a retenu ; je n'ai pas voulu qu'on pût dire que , dans le naufrage du peuple français , moi seul j'avais «u l'art de gagner le port. L'humeur du moment me décida pour Tile d'Elbe ; toutefois si j'avais eu la Corse , il est à croire que le retour de 181 5 n'eût pas élé tenté. »
De vifs regrets accompagnèrent dans sa chute le ^gouvernement qui, malgré ses torts, avait entouré la patrie d'une si éclatante auréole de gloire. En ^orse plus qu'ailleurs , on tint compte au chef de l'empire d'une illustration qui rejaillissait sur le ber- <:^eau de sa naissance. Cependant, sous le règne de
f52 SUR l'histoire et les moeurs
Napoléon , Ui Corse demeura stalioiinaîre ; c'est la triite condition du ponvorr absolu , d'é(re impuissant et stérilo en sa propre cause. La loi du recmtoment, «xécafée avec une extrême rigueur , finit par laisser un Vide immense dans Ule. La disette des céréales dont la croisière anglaise avait rendu l'importation si diflBcile , accrut considérablement les maux tlu pays. En outre , le commandant de Tile, revêtu de prérogatives extraordinaires , rappelait trop souvent, dans ^es tnesares vexatoires , les gouverneurs génois. Le régime du sabre ne pouvait convenir à un peuple si fier et si irascible. Il ne faut pas oublier que la hideuse coutume des vengeances est fille de Terreur, MO de la perversité ; pour la détruire , il s*agît moins de frapper fort qne de frapper juste.
Ce^te époque funeste ne vit naître aucun établis- Mment industriel. Le pays était dépeuplé et sans voies de communication ; or , n'est ce point par 1( nombre des habitants et l'état des routes , que l'oi juge de la civilisation d'un peuple? Sauf le quai el ta fontaine d'Ajaccio. le chemin du golfe de Sagon< à la forêt d'Aïtone , quelques réparations à la rout( de Bastia à Ajaccio , l'Empereur ne fit rien pour h pays où il avait reçu le jour. S'il eût employé à ouvrir des routes dans File , à construire des ponts , fonder des collèges , à dessécher des étangs , à encoi rager l'agriculture et le commerce , une partie dier trésors qu'il a enfouis dans les marais d'Alexandrie^ ou semés sur les chemins de Nice à Gènes , de ^^ham bery à Turin , de Savone à Acqui , de Parnàe à Pon^ tremoli , ces dépenses ne seraient pas perdues pocivr
DE LA CORSK. l53
la France , et ses compatriotes jouiraient aujourd'hui de ces nombreuses améliorations. Mais on eût dit cfu'il ne voulait pa$ avoir les Corses pour ses concitoyens , qu*une contrée pauvre et agreste offrait à BOTi orgueil une origine trop commune. Craignait il ^ae «es ennemis et ses envieux ne regardassent comme un tort , C0mme un vol fait à la France ce qu'il avrart dépensé pour les Corses? Peut-être jugeait il mutile de rien tenter , tant que les Anglais seraient «DaUre? de la mer. Il ne se souvint de sa patrie que lorsqu'il n'était plus temps, à Tile d'Elbe , à S^. -Hélène , où il aimait à s'entretenir longuement de ses projets sur la Corse , qu'il avait , déclarait-il , ajonr nés à la conclusion de la paix. La Corse ! S^^ -Hélène ! Là j fut son berceau ; là , sa tombe ; là sa jeuii«;sse , ses courses avec Paoli , ses premiers rêves de gloire patriotique et de commandement peut-être ! $^««-Hélènel cet exil si amer et si noblement sup |K>f lé , cette obsession des habits rouges à tous les coins de montagnes, ces longues soirées mélancoliques avic de pieux amis , ses retours si tendres de ses derniers à ses premiers jours , ces continuels souvenirs de la famille, de la terre natale dont le prisonnier croyait sentir encore lodeur, et dont il n'avait jamais, diaait-il , retrouvé ailleurs le parfum ; puis le contraste des grandeurs passées de cet homme terrible , dont la main s'était lassée à courber les têtes des rois , avec sa destinée présente de captif encbainé sur un roc solitaire dans une ile de l'Océan I Quel sujet de méditation à la fuis plus touchant et plus triste !
i54 suK l'histoire et les moeurs
Une splendide colonne de granil doîl se dresser sur la place Bonaparte , à Ajaccio , surmontée de la statue du héros. C'est un énorme monoljthe de 18 mètres de long , extrait en Corse de la carrière d'Algaïola. Les travaux sont suspendus , parce que les fonds de la souscription (80,000 fr. ) sont épuisés. La mémoire de Napoléon, grande comme le monde, n'avait sans doute pas besoin du témoignage du marbre ; mais les habitants ont voulu par là manifester leur enthousiasme pour celui qui fut la représentation la plus glorieuse de la Corse.