CHAPITRE XL
La Cône 9m la Besumtioi.
Louis XYin était rentré à Paris; le calme commen çait à se rétablir en Corse, lorsque , le 25 aoât iSiS, Tex-roi de Naples , Joachim , vint y chercher un asile. Il se réfugia au Yescovato , chez le général Franceschetli , qui avait servi long- temps dans sa garde. Voici comment le général peint lui-même son étonnement et sa douleur à la vue de Tillustre proscrit : c Un homme se présente enveloppé dans une capote , la tète enfoncée dans un bonnet de soie noire, la épaisse , en pantalon , en guêtres , en souliers d simple soldat ; il était exténué de fatigue. Qoell fut ma surprise , lorsque , sous ce costume grossier je reconnus le roi Murât , ce prince naguère si magni fique ! Un cri échappa de ma bouche , et je tombai ses genoux, o
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Instruit que Joachim était au VrscoYato , le colonel V'errière , commandant provisoirement toutes les troupes de Ttie , y envoya aussitôt trcnte-et-un gen- <larmes , avec ordre de l'arrêter ; mais ces militaires, ^>i trop petit nombre pour remplir leur mission , élurent 8*en retourner Joachim était entouré de plus de deux cents officiers corses , tous ses anciens compagnons d'armes. Leur dévouement d'une part , et l'Intrigue la plus atroce de l'autre . le poussèrent l^îentôt A chercher les moyens de reconquérir son trône. De perfides agents « placés auprès de lui par 1^ cour de Naples , qui faisait épier toutes ses dé- '^arches , excitaient son imagination romanesque et ^''î représentaient les habitants delà Calabre, comme *^Vorables à sa cause.
Celui qui avait été si long-temps le favori de la
*ortune, crut qu'elle revenait à lui ; c'était un piège
Hu*e|le tendait à sa crédulité pour le plonger plus
^"^antdans l'abîme du malheur. Il n'est pas impossible
HUe le retour de l'Empereur de l'Ile d'Elbe ne lui eût
^^ssi tourné la tête , et qu'il n'espérât en renouveler
^^ prodige pour son propre compte. Mais le colonel
derrière publia une proclamation par laquelle il in-
^tait tous les royalistes à marcher contre lui. Alors
^urat se décida à quitter Vescovato, et se dirigea sur
Ajaccio. Dans le trajet , il déjeuna chez le respectable
curé de Vivario , Pantalacci , qui , pendant 40 ans ,
avait vu se succéder en Corse tant de puissances
éphémères, et avait donné l'hospitalité à tous , aux
Anglais, aux Français, aux vainqueurs, aux vaincus,
à Napoléon lui-même au temps de ses malheurs, lors-
iS6 suK l'histoiru et les moeurs
qu'il était poursuivi par Paoli. Joachim lui demajoda c<^ qu'il pensait du succès de son entreprise. Le vieillard répondit qu'il n'était qu'gn pauvre prêtre, et n'entendait rien à la guerre , mais qu'il augurait mal d'un tel projet. Murât dit vivement au curé, qu'il élajt aussi sûr de ressa sir son trône ,que de tenir le mouchoir qu'il avait à la main.
Le 28 septembre, après avoir réuni toutes ses ressources, il partit d'Ajaccio à minuit. Six barques composaient sa flottille , qui portait 25o hommes, tant militaires que marins. Le général France$cbetti , après l'avoir recueilli dans sa demeure , se dévoua à sa cause. Joseph Fieschi qui , un jour , devait acquérir une si épouvantable célébrité , suivit Francescbetti.S' -i dans le régiment duquel il avait servi en 181 2» On^^tr^si
sait la sanglante catastrophe qui termina cette aven-
tureuse expédition. A une époque où tout semblaiU^ 1 commander aux arbitres du monde de fortifiier \e^^^^ principe monarchique, en consacrant plus que jamai&=^ ^^ Tinviolabilité des personnes royales , et de conservées -i* ^u moins à la royauté ses droits imprescriptibles f
lorsqu'on ne pouvait lui rendre tant de prestiges, éva- -^^ Qouis , un brave guerrier , que presque tous les sou.^»* ^' v^rains de l'Europe avaient salué du nom de frère >
était jugé et condamné , comme un vil bandit, a ua --^ peine capitale , sur le sol même où il avait régné > où il avait porté la couronne ! Triste et fuuest ^ exemple qu'il n'aurait pas fallu donner aux nations •
Peu de temps après le départ de Murât , le marqu ^"^ de Rivière , depuis gouverneur du duc de Bordeaui^: 9 fut désigné pour commander en Corse. Il avait d ^&
OK LA COBSE. iS'J
MBim douces et uoe grande piété Maïs trop absolu \uè8 ses opinions politiques , trop ardent royaliste , I se laissa entraîner dans des voies de réaction déplorables. Il persécuta les bonapartistes ; il envoya es uns au fort la Malgne , les autres dans les pnlODS de nie. Plusieurs n'échappèrent à ses rigueurs |iie par la fuite. De toutes les passions du cœur huiiain,iln'en est pas de plus violente et de plus aveugle |iiel*espnt de parti. Les individus atteints de cette frénésie de l'ame, à quelque bannière qu'ils appartiennent, royaliste ou républicaine, sont également intolérants. Les passions rendent les ttomnies semblables entr'eux, comme la fièvre jette dans le même état des tempéraments divers.
Le marquis de Rivière subit donc trop l'influence de ces temps d'irritation ; et on peut lui reprocher aussi son expédition du Fiumorbo. En partant de Corse, Joachim laissa quelques gages pour des sommes qu'on lui avait prêtées. Il confia plusieurs diamants d'une grande valeur au chef de bataillon Poli. Le marquis de Rivière fit sommrr cet officier de rendre ces objets précieux , comme appartenant â la couronne de France. Poli répondit qu'il les avait reçus en diépôt du roi Murât, pour les remettre à la reine Caroline , et qu'il remplirait son mandat. Le marquis obéissant peut-être aux instructions de l'autorité supérieure, insistait, e! devint de plus en plus menaçant. Poli se retira dans les montagnes du Fiumorbo, et fil dire à Tintrépide marquis de venir prendre les diamants. M. de Rivière rassemble aussitôt une armée de 6,000 hommes, et se met bravement en marche.
i58 SDR l'histoire kt les moeurs
On courut aux armes de pari et d'autre , et la guerre civile éclata , non pour décider la question de savoir si l'empire du monde appartiendrait à César ou 4 Pompée, mais pour s'emparer d'une demi-douzaine de diamants qui étaient la propriété d'un fugitif. Après plusieurs rencontres , oji les troupes royalesne furent pas toujours victorieuses , voyant qu'il compromettait singulièrement sa réputation à poursuivre cette folle entreprise, M. de Rivière battit en retraite, et ne tarda pas à rentrer en France II avait organisé tous les services publics. Son administration, en-dehors de la politique, mérita des éloges. Il travailla avec une paternelle sollicitude au bien-être des habitants de Bastia. Il fixa dans cette ville la résidence de la cour rojale et du quartier-général. Napoléon avait supprimé les douanes en Corse , M. le marquis de Rivière les rétablit; par là, un grand nombre de familles trouvèrent des moyens honorables d'existence. Les douaniers forment un cordon autour de l'Ile , et veillent nuit et jour pour empêcher toute introduction frauduleuse de marchandises , et le débarquement de tout navire sans être reconnu et admis à l'entrée. Les préposés sont ainsi les gardiens de la santé publique. Nous verrons ailleurs comment ce système de douane fut ensuite organisé, et l'influence qu'il exerça sur l'industrie
La double chute de l'Empire, et les deux restaurations avaient interrompu dans l'Ile le cours de la justice. Cet interrègne de la loi accrut le nombre des affaires. Les magistrats durent jeter un loqg
DE LA CORSE. iSp
regard en arrière. Leur position était pénible et embarrassante. Ecrasés sons le fardeau d'un passé impuni el d'un présent gros de périls, ils pensèrent [|u'îl fallait s'armer d'une extrême énergie. D'un autre côté . le décret du 22 nivôse an xi^ qui mettait la Corse sous la haute police, avait été révoqué le 21 août 1816 par le gouvernement. L'autorité militaire était rentrée dans ses limites naturelles. La haute police ne se dressait plus comme un effrayant fantôme, et ne prétait plus au pouvoir le reflet d'un menaçant arbitraire. Le système de répression se reporta vers l'administration de la justice , et se plaça sous la protection de son glaive. Le jury était remplacé par une cour criminelle. Ministres austères de la vindicte publique , les magistrats rendirent une foule d'arrêts par contumace; des mandats furent lancés de toutes parts; les individus poursuivis attribuèrent ces rigueurs à leurs anciens ennemis; des vengeances horribles éclatèrent, et de nouveaux crimes ensanglantèrent le sol de la Corse. Cependant , on n'avait fait en cela qfi'exécuter scrupuleusement la loi , et le procureur-général, M. Gilbert Boucher montra dans ces temps néfastes un courage el un amour du devoir qui honoreront à jamais son administration.
La restauration ne s'occupa guère de ce pays, complice à ses yeux de trop de gloire , coupable d'avoir donné le jour à son plus infatigable et à son plus terrible ennemi. Elle semblait n'y dépenser que tout juste ce qu'il fallait pour empêcher les habitants de mourir ; il leur était permis de vivre, à condition de rester éternellement pauvres. Sans avoir parti-
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cipé aux bienfaits de Napoléon , ils hérîlèrenl de la haioe que les Bourbons avaient vouée à sa mémoire. Quand alors un ministre disait qu'il eût été à désirer que la Corse fût engloutie sous les flots , quand le plus illustre de ses écrivains refusait à ses habitants la qualité de français, 'ils étaient tous les deux les interprètes fidèles de leur gouvernement (i).
En vain le comte Horace Sébastian! revendiquait souvent à la tribune leurs droits méconnus, et h faisait retentir de ses mâles et patriotiques accents la qualité de Corse était un titre d'exclusion, eomle Horace disait à la tribune : *. Un peuple qui dans le siècle précédent, avait su conquérir son indépendance et sa liberté, mériterait des égards eW' -I quelqu'estime. Les vainqueurs des Génois, ceux qu ^i ont résisté plusieurs années A la puissance et aui^MSS armées de la France, doivent occuper une place hono — -^^ rable dans Thistoire , et si la civilisaiion ne les a pai^-^^^ encore élevés à la hauteur où elle a placé leurs frère '*'' du continent , ils n'en sont pas moins dignes de fair»* ^^ partie de cette grande monarchie » Toutefois, e^^^o 1821 , il obtint ({u'un inspecteur des études chargu^^
des fonctions de recteur, résidât en Corse pour hâtt sr
les progrès de Tinstruction publique ; plus tard , il W£^i abolir l'impôt que Ton percevait en France sur I^mss huiles et autres productions de l'Ile. Il détermina ^e ministère à proposer une loi qui aurait donné â
(1) V. à ce sujet les beaux discours prononcés par M. Lin^. w^rani , député de la Corse . dans les séances des 23 février ISS^tSet 25 avril 1835.
DE LA CORSE. l6l
Clorse deux autres sous-préfeclures, Vico et Cervione. L.d Joi passa â la Chambre des députés, elful ri'jetée ^ celle des pairs, sous de misérables prétextes d'éco- ■•omie.
On. ne voyait dans la Corse qu'une lie turbulente, ^ui coûtait plus qu'elle ne rapportait ; on oubliait que, placée au centre de la Méditerranée, ricbe de forêts pilleuses pour la construction de nos vaisseaux , entourée de ports les plus vastes et les plus sûrs , ^ ^ec un sol fertile qui peut nous donner une partie ^^s produits d('s Antilles, une telle contrée, habitée P^r uue population belliqueuse et fière, qui conserve ^4icore le germe de toutes les vertus primitives , mé- ***laii lous. les soins éclairés d'un gouvernement qui ^uraij^ su embrasser Taveuir. On oubliait que ce '^'esl pas pour les produits de leur territoire que ^'Angleterre a acquis et retient à grands frais Gi- ^■'altar , Malte , les lies ioniennes et le Cap de ^>Qne'£spérance. La restauration traitait partout les torses avec un souverain mépris, les excluait de pi'esque tous les emplois , et cependant elle s'étonnait 4ue le pays ne Ht aucun progrès > se débattit toujours au milieu des haines et des vengeances , et ^^ plaignit sans cesse du gouvernement. Cela me ^^ppelle le fait suivant. Un militaire avait reçu ^'ordre d'administrer un châtiment corporel à l'un de ^^s camarades; on lui recommanda de frapper tour- ^-iour les diverses parties du corps ; il dirigeait ses ^oups en conséquence. Le patient criait toujours ^vec une obstination révoltante. Epuisé de fatigue et ^ouien colère, le qaili taire jette son fouet en s'écriant :
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a Que le diable vous brûle ! de quelque manière qu'o* vous fouette, il n'y a pas moyen de vous plaire.
J'ai déjà dit que TEmpereur ne pensa qu'aux indS vidus de son pays , et non au pays en général. I allégua, pour se justifier , ses grandes guerres et ses vastes préoccupations. A défaut de biens réels , Napoléon enrichit la Corse d'une gloire immense, et, s'i ne lui a pas donné de gages pécuniaires de sa sollicitude, il voulut du moins, dans son testament, que se cendres reposassent sur les bords de la Seine ou dan! la cathédrale d*Ajaccio. Aussi quelle ne fut pas h douleur des Corses quand ils apprirent sa mort arrivéi le 5 mai 1821 ! Rien surtout n'égala la consternatioi des habitants d'Ajaccio Ils fermèrent toutes les fe nôtres de leurs maisons et prirent le deuil. Pendan plusieurs mois , on n'entendit ni chants ni bruiti joyeux. Les rues étaient désertes, et la ville présentai l'image d'une désolation universelle. En combinant l( jour et l'heure du décès de l'Empereur , le peuple si rappela que le 5 mai , sur les six heures du soir, i avait vu un météore partir du fond du Golfe , passe au-dessus de la ville , la traverser tout entière , e se perdre dans le faubourg , laissant derrière lui un trace jaunâtre. Ce phénomène naturel fut regard par le peuple , toujours porté au merveilleux , comm l'esprit de Napoléon qui , avant de quitter ce glob terrestre , venait adresser un dernier adieu â sa yill natale.
Tels sont les faits historiques que j'ai voulu re tracer , avant de parler des mœurs et de la situatio actuelle de la Corse. La connaissance du passé jett
oujours de vives lumières sur le présent. Ce qui a ïté 9 même lorsqu'il n'est plus , est encore la raison le Texistence pour ce qui est. Cetle idée s'applique urtout à la Corse. Ainsi , on demande souvent comlent il se fait qu'entre la France et Tltalie , dans $s eaux, en quelque sorte , de Livourne , de Gènes , s Marseille, des trois villes les plus industrieuses , m plus commerçantes de la Méditerranée , il se ren- >ntre un pays, le seul qui n'ait pas refleuri depuis I disparition de la civilisation romaine, dans lequel industrie , le commerce ont à peine pénétré , et où i vie des hommes, que les lois et la conscience universlle placent partout ailleurs au premier rang des iens ,' est dans diverses localités la propriété peuttre la moins respectée. Pour résoudre cette ques- ;oTi , il faut se rappeler l'immense misère où la Corse tait plongée, lorsqu'en 1769, elle a été associée aux estinées de la France , et tout ce qu'elle a souffert isqa'i nos jours.
Résumons cette situation: décimée par des guerres ffreuses, cette lie n'offrait plus qu'une vaste solitude ; n eût dit la société au moyen-âge , et pire encore ; {S faibles restes de sa population étaient tout meur- •is des coups du despotisme génois. Ce peuple de larchandsne pouvant asservir les Corses, et exploiter, n gré de son insatiable cupidité , toutes les parties e nie , avait eu recours à toutes les ressources de la liblesse et du crime pour diviser et pervertir les abitants. Il se fit lui-même assassin pour exciter au leurtre, et entourer les homicides d'une auréole de loire; et, afin d'éterniser les dissensions intestines , il
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df^clara traîtres les Zelanti» ces gêna de bien ^: accouraient sur le théâtre des inimitiés, rolivieflt la main , pour réconcilier les esprits. Il voulait c^ les Corses se dévorassent eux mêmes , et qu'il restât aucune trace de ces fiers et indomptables 'S sulaires.
Au milieu de ces temps de désolation , de ce chtf horrible, avait paru tout-à coup un de ces homncs dont la nature est avare , Pascal Paoli, qui entreprit^ glorieuse tâche de régénérer son pays ; mais son rè^ ne fut qu'un éclair â travers une nuit profonde. Lpieds déchirés , les mains sanglantes • marcbant peine sur un sol ébranlé de toutes parts, la Corstf malgré les prodiges d'un si puissant génie « lemb^ d'épuisement; la France la recueillit dans ses bras pr«< lecteurs. Elle renaissait déjà a une nouvelle vi^ quand la tourmente révolutionnaire et les guerres C l'empire vinrent comme autant d'ouragans funestes passer sur elle et rouvrir ses blessures. Les évén^ nients de i'83o l'ont encore violemment seeouée » 0 jetée plusieurs années dans une atmosphère brûlaafl de passions.
En présence de ces faits, faut-il s'étonner qu'10 peuple f|ue l'on a Vu si souffrant, que l'on a tB tourné sans cesse comme un malade sur son 1 de douleur, demeure long- temps en convalescence au sortir de tant de crises périlleuses, se ressenC dans ses mœurs . dans ses coutumes , de cet étë d'agitation convulsive où il a vécu plusieurs siècle* Les sociétés n'avancent point par vives ^t impé tueuses saillies , et l'homme n'organii^e pas, conanv
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He« , a?e€ Im parole. Rien irest plus facile que de banffger sur \e papier la situation d*un pays ; mais I raison sévère d*un administrateur habile ne se lisse pas séduire par les rétes brillants de rimagiali^n.
Nous allons examiner les maux qui affligent la orsè j en signalant les moyens qui pourraient les doucir.