CHAPITRE I
OrigiM des Corses.— BoDliatioi romaine.— Inraslon des Barbares.— Corse douée ao lape par Cliarleiiape.— Sanibncuccio.— Terre de commune.
Les mœurs des peuples sont eu général l'expression de leur histoire. Celle de la Corse peut seule expliquer une situation qui sort trop des règles ordinaires pour être jugée par elles. S*il était possible qu'un pays soumis depuis des siècles à l'action d'un gouvernement doux et uniforme, conservât «ncore plusieurs des habitudes farouches d'une société dans l'enfance , un tel pays mériterait peut-être d'être rejeté hors la loi des nations. Mais s'il se rencontrait un peuple sur qui eût pesé dans tous les temps le despotisme le plus dur et le plus corrupteur , et dont on eût cherché toujours avec un machiavélisme infernal, à pervertir , à dégrader le caractère, faudrait* il s'étonner si ce peuple était à la longue devenu haineux et vindicatif comme le faible opprimé, et si , délivré de ses tyrans , il avait tourné contre luimême ces instincts de vengeance tour à tour magnanimes et féroces qu'ils lui avaient inspirés 7
Telle est l'histoire de la Corse. De là ce singulier mélange des vices de la civilisation avec des mœurs
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primitives, des haines de sauvage avec des verdis de montagnard. Interrogeons les annales du pays.
D'où viennent les premiers Corses (i) ? Hérodote , le plus ancien des historiens qui ait parlé de la Corse sous le nom de Callista^ prétend que Tile ai été peuplée par une colonie de Phéniciens , Diodore par les Thyrrhéniens , Pausanias par les Africains , Sénèque par les Grecs ou par les Espagnols. L'origine de$ populations se perd souvent dans la nuit des âges. Au surplus jiisr]u*au XV®. siècle , il n'exista pour Tbistoire nationale de la Corse aucun monument écrit. Ce qui setait passé dans le pa>s avait été confié à ta tradition, ou bien aux annales des peuples qui étaient venus y combattre. Jean de laGrossa, qui vivait vers le milieu du XV'. siècle, commença à écrire Thistoire de sa patrie. Après lui , un de ses élèves , Pierre Antoine de Monteggianî , et ensuite Marc Antoine Ceccaldi continuèrent ses chroni(ïues; le premier jusqu'en 15^5 et l'autre jusqu'en iSSg. ^ilippini , archidiacre de MariaDa , se fit pour ainsi dire l'éditeur des travaux manuscrits de ses trois
(1) On pense que le prcniler nom de la Corse fut Tlicrapné; les Grecs rappelèrent CyrnoD, les Romains Corsica. Selon Freret ( Hist. tom. IV ) corsog ou corsig signifie marais en langue celtique. D'après d'autres savants , il veut dire , piys couvert de bols. —Isidore, dans ses Elymologirs ( liv. 13. p- 6) f^ail dériver ce nom de éorsa , femme fignricnne, qui aurait découvert celle lie — A en croire Filippini, Corso, compagnon d'EnéA, enleva Sica, nièce de Didbn , et se réfugia en Corso; de là la dénominalion de Corsica. — Jérôme de Marinis , génois (Thesiur. antiquil. l. I". ) dit méchamment que Corsica doit élr»^ (raduit par cœur d'acier (cor , cœur, et^ica » stylel ).
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de¥aii«ier$4 épura h style, mit une sorte d'uiritéd^M Imn récits presque tous fabuleux qu'il s'appropria, et donna une histoire générale qui finit en 1594. Au XV«. -siècle , Pierre Cyrnée avait écrit ^n latin un ouvrage m 4 livres sur la Corse, mais il «e fut publié qu'en 1732 par Muraiori.
U est certain que la Corse, station maritinie d'une haute importance, 4ut éveiller de bonne heure l'attenXion des navigateurs : cependant , sans remonter, comme quelques auteurs, euxx Phocéens /et auK SArugque^ , nous dirons seulement qu en 494 ( ^^ ^^ foAita^ tiouide Rome) , les Ronpiains toujours en guerre, ,qiii fatiguaient la renommée du bruit et de l'éclat de leurs victoires, portèrent leurs armes dans l'Ile, de crainte qu'elle ne tombât entièrement aux mains des Carthaginois (1).
Le pays fut envahi par Lucius Cornélius Scipion , puis par Licinius, Manlius Torqualus , Caïus Papirius, Marcus PinarijU3 et Scipjon Nasîca. Il est inutile d'entrer 4ans le détail des j^ombreux combats que Ip peioi^je-roi eut i livrer aux habitants de cette petite tle. Il £iui{it de savoir que le^ Romains y envoyèrejo»! ime armée consulaire , composée ordinairement de 4o à $.0 mille boaames , que ia conquéie de la Corse fut une défi plus difficiles qu'aient accomplies It» Bornaij^s , que la guerre dura près d'un siècle , qit'il fallut huit ;ei^pédiliâns consécutives pour réduire le
(j|) y^O^Uaggii, Sfepria del regno di Coi^ica; Robiquet^ Bfh cherches 9ur la Corse, la savante Introduction» .p. 18, à T^i^r toire de Filippini par M> 6regori,çt THUtoire de M. Jacohi, p.ie4.
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pays , et que sa soumission définitive devint un des plus beaux litres de gloire du consul Scipion Nasicaqui l'acheva.
Tile-Live a enregistré toutes hs pertes des vaincus, et s'est tu soigneusement sur celles du vainqueur. Valère-Maxime et Pline citent avec complaisance tous les généraux de la république qui prirent part à cette longue et sanglante lutte , et ils gardent le silence sur les chefs des valeureux Corses qui résistèrent à leurs agresseurs avec tant de vigueur et d'héroïsme. Ainsi , les noms de ces braves resteront éternellement ignorés ! N'est-ce pas io cas de s'écrier avec le prince des lyriques latins?
Vixcre fortes ante Agamemnona Muiti ; sed onines illacryniabiles Urf^entur » ignotique ionga Nocte, tarent qaia vaie sacro t
Strabon a cru peut-être avilir les Corses, en disant qu'alors les Romains n'en voulaient paa même pour esclaves , et que ces insulaires amenés sur les marchés de Rome ne trouvaient pas d'acheteurs. On conçoit que des hommes , naturellement fiers , vifs et intelligents , ne fussent pas de bons esclaves , et qu'on les repoussât à ce titre , de même que l'on préfère, au coursier indompté , celui qui obéit au frein et au fouet. Toujours est-il qu'ils parurent dignes de fixer les regards des dominateurs du monde. Vaincus, on ne les vit jamais esclaves embellis et parfumés , servir les caprices d'un maître. On pouvait leur appliquer ce que Tacite (Vie d'Agricola} dit d'un autre
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peuple : Jam domùt ta pareant > nondum ta sertnàm. Aussi les Romains les traitèrent en alliés , non en sujets y et leur permirent, à Tinstar des villes latines, de se gouverner par leurs propres lois. Ils ne négligèrent rien pour se les attacher. Marins fonda en Corse la ville de Mariana , Sylia rebâtit celle d*Aleria (i).
Mais depuis la dictature de Jules César , Ttle perdit le droit de s'administrer elle-même , et obéit aux ordres des Préteurs, La position de la Corse ne fut pas meilleure sous TEmpire , où chaque armée s'arrogeait le droit de disposer de la couronne impériale , où le sort des batailles confirmait ou annulait ces étranges élections y où les empereurs épuisaient en fêtes insensées les trésors de l'Etat , et jetaient quelquefois dans le cirque et dans Tarène les revenus de trois ou quatre royaumes. A mesure que leur pouvoir s'affaiblit , ils se virent en proie à plus de dan gers ; il leur fallait plus de moyens d'action de tout genre. Dans la gêne extrême où les dépenses du peuple et des soldats les tenaient continuellement , ils ne pouvaient subsister que de confiscations ; ils étaient cruels par besoin d'argent ; ils tuaient afin de
(1) Il De reste plus rfen de ces deux cités. Pline , Hist. nat. , tib. S, cap. 6, dit que la Corse avait alors 33 villes et 8 colonies; il ne les fait pas connaître, mais Ptolomée nomme 27 villes; il a pu prendre à la vérité des Iraargades pour des villes. Y. Pomponias Mêla: De situ orbfs, t. ii, I. 2, p. 205. Vosgien. dans son Dictionnaire géographique , suppose à tort qu* Alerta et Mariana eiistent encore. Au XIIP. siècle, la vUle d'AIrria n'était pas toolà-fait détruite, puisque l*évéque y résidait.
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t^t. Là loi ée lèse'mftjb^lé était ^oùr eux titië source intarissable de richesses ; on n'examinait pas si les accusations étaient fondée , mais si les accusés étaient riches. Laclance et Salvien nous apprennent de quel poids pesait aussi sur les provinces le fisc impérial. Chacun s'expatriait pour échapper à Tirnpôt devenu intolérable. Il n'y a point d'Etats où Ton ait plus besoin de tribut que dans ceux qui s*aflaiblissent, de sorte que Ton est obligé d'augmenter les charges à mesure qu'on a moins le moyen de les supporter.
Opprimés comme le reste de l'Empire , les Corses fuyaient sur la terre étrangère. Saint Grégoire raconte que les charges qu^on leur imposait étaient si'énormes, qu'ils lurent obligés de vendre leurs enfants pour y satisfaire (i). Les censitaires se répandaient partout et bouleversaient tout ; on eût dit une invasion ennemie, des prisonniers au ()Ouvoir d'un vainqueur cruel; on mesurait les champs par mottes de terre ^ les ceps de vignes , les arbres étaient comptés , les •animaux de tout genre Inscrits, et les homlnes euxmêmes enregistrés.
La cause principale de la détresse, de la désolation derEmi^H-e» était l'immense développement qu'avait pris l'esclavage, et, par suite , l'absence de travail libre et de toute industrie. L'industrie, n'est-ce pas ce qui donne au pauvre les moyens de faire payer son labeur au riche, ce qui jette-, pour ainsi dire, uTi'pdnt entre le patricien et le prolétaire, fait passer
(1) Saint Grégoire, Iib.5, episL 41.-^alvien» lib. 5, De gubernalione Dei.
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la richesse de l\in à Tnutre, et crée celte «lâsse aioy«ii»e qui constitue la forée de^JËtals de l'Ëiirope fiiodeme ?
Ainsi, TËmpire qui avait rassemblé en \m presque tous les royaumes connus à la suite de plus de 4<^ batailles, et dont la puissanoe semblait devoir «galter ta durée du monde, ne put résister aux embarras ide sa vaste étendue* Rome, celte si épouvantable machine, suivant l'expression de Montaigne , s'était usée èlte* même jusqu'à ne pouvoir plus porler le fardeau at^ câblant de son ancienne grandeur. Son ambitiovi in^ sa4éaèèe>, son ardeur guerrière, ses cris : En avdnki qui né s'étaient jamais reposés, avaient remué , jusqu'ati'x extrémités de l'Ëui^ope, diverses populations. Il se fit un reflux de nations et un transport de peuples du c/^lé de l'Empire; il fut submergé par un dékige de Barbares. La Corse eut sa part du ftéau de l'invasion. £n 4^7 ? l^s Vandales exercent dans nie toutes sortes d'atrocités, et couvrent le pays de ruines (i) ; ils n'en furent expulsés irrévocablement qu'après une domination de 77 ans. Ravagée ensuite par les Goths, par les Lombards , Tile ânit par retomber entre les faibles mains des Ëmper-eui^s d'Orient, jusqu'à la dernière moitié du Vlll^. siéde', cil Gharlemagne la leur enleva comme un post*e dangereux par sa proximité de Tltalie.
Avant d'entreprendre la conquête de l'île de Corse, :1e grand Ëmpeiveur en avait faît nominalement don au pape qui se Iroiuva hors d'état de la prot'égé^
(1) Procope, lib. 3, cap. 4 , De beilo Vaiidalico.
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contre les incessantes îrniptions des Sarrasins (i). Aussi , LouiS'Ie-Débonnaire en confia le gouvernement et la défense au comte de Boniface , marquis de Toscane (2) » qui fut à la fois la terreur des papes et des Sarrasins. Après avoir eu cent ans la suprématie en Corse , cette famille fut anéantie. Alors , les comtes insulaires suivirent l'exemple de plusieurs villes italiennes et se déclarèrent indépendants. Oïl a gardé le souvenir d'Arrigo dit Belmesser, qui se montra le père de ses vassaux Mais les autres barons se livraient des combats acharnés , et ils n'affichaient pas moins le mépris de Dieu que des hommes. C'était le régime féodal dans ce qu il avait de plus, odieux ; la force et les armes tranchaient toutes les questions , réglaient toutes les affaires.
En présence de ces divisions, de cette profonde anarchie j le comte de Cinarca , le plus puissant seigneur
(1) Ce peaple occupa sealement quelques points de Ttlc, et lui donna le premier, dit-on , le titre de royaume. La Corse a pour armes une tête de maure; pendant plusieurs siècles » on s*y e5t livré à une danse militaire appelée la Moresca ( v. Gaudin, p. 196), espèce de lutte où une troupe d*indigènes, inrérieure en nombre aux Sarrasins, les combat et les met en déroute. Il faut rejeter et la prétendue domination des Sarrasins dans Ttle durant 166 ans , dont parle Jean de la G rossa, et la délivrance de la Corse par Hugues Colonna , dont Filippini a fait un héros de roman , et la tradition d*après laquelle Pierre Cyrnée a écrit que Charles Martel avait chassé les Sarrasins de Ttle.
(8) Fondateur de la ville de Bonifacio , que les Génois plus tard dotèrent de statuts particuliers et de précieux avantages. Les Bonifaciens ont encore coutume, en citant le lieu de leur naissance, de se dire de Boniface même , comme pour indiquer quelque chose de plus que Corses.
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de rtle , conçut le projet de se rendre unique soo* verain du pays. Mais , avant qu'il pût accomplir ses desseins, le peuple, las de souffrir, se souleva en masse contre la tyrannie des barons , et se réunit ( en 1007 ) tumultueusement en consulte ou diète nationale, dans la vallée de Morosaglîa , point central de l'île , environné des canlons les plus populeux , vallée fameuse qui fut le Champ-de-Mars des anciens Corses.
Là , un homme de génie , ami de son pays et cHer à ses concitoyens , fut investi d'une sorte de dicta* ture (i). Cet insulaire, choisi d*une manière si so» leunelle pour remédier aux maux de sa patrie, le héros de ce mouvement insurrectionnel , était Stfmbucuccio » du district de Bozio. l)*une naissance ob-'' scure,mais d'un grand courage, Sambucuccîofit rentrer dans Tordre tous les soigneurs, les força de reconnaître l'autorité de leurs communes respectives , et le comte de Cinarca lui-même dut retourner dans ses Etats. Cet acte de vigueur détruisit presqu'entièrement la féodalité dans la partie cis-montaine , moins le Cap-Corse qui conserva ses barons. Le reste de File demeura au pouvoir du comte de Cinarca. Le pays affranchi, qui comprenait près des deux tiers delà Corse , s'organisa sous le nom de Terre de commune , en une sorte de république fédérative.
Chaque localité désignait y à la pluralité des suffrages, un podestat, et deux juges, sous le nom vénérable de pères de commune. Ils étaient chargés de l'administration civile ; on les renouvelait tous lés
(1) llaud semper f rrat fama , aliquando cl etegit (Tacite).
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ans; mais il était libre aux électeurs de les mainlenir dans leurs fondions. Les podestats veillaient aussi à la police dans l'étendue de leur juridiction. Uo suprême conseil dit magistrat des douze ^ du nom des douze districts qui concouraient à sa nomination , était élu par eux ; sa mission était de faire les lois et les règlements. Enfin , les pères de commune choisissaient , dans chacun des Etats émancipés, un fonctionnaire , qui , sous le nom de caporale , devait défendre les intérêts des pauvres et des faibles; conception sublime^ institution admirable trop tôt dénaturée (i).
Tel fut le gouvernement essentiellement libéral établi par Sambucuccio , et qui subsista plusieurs siècles dans la terre de commune , au moins ren partie.