CHAPITRE XVIII
MiOKe 4q cUpat. — CmcWsi.
Voilà près de 2,000 ans qu'on i^crit sur la Corse ; ipaia ) bêlas ! on u*a jamais pu s'entendre ; cbaeaa s'est érigé en réformateur. Les uns voient le salut de la Corse dans la terreur des supplices , cooime si le bourreau pouvait civiliser un peuple ! Ce ministre de mort qu'on a cherché â ennoblir en Tep' pelant la pierre angulaire de la société 9 sera toujours un triste moralisateur, La peine de mort , cette dernière raison de la loi , ne doii pas être pro* diguée pour être eiBcace; le retour trop fréquent des exécutions judiciaires, finit par endurcir les âmes, et communiquer à la longue une teinte de férocité au caractère des nations ; les supplices deviemiesit alors plus provocateurs qu'exemplaires.
Sans doute , il n'y a que la crainte dea lois venge* resaea, qui ait la puissance de coutenir l'honsme sur ^i la morale et la religion u'exeirceutaucu«i empire. Mais, qu\)n examine, dit Montesquieu, la cause de tous les relâchements , on verra qu'elle vient de l'impunité des
I>K LA tiOMaK. 31 1
crime»! nondeU modération des peines. Si on était eertain, avaqt de se livrer à un acte eoupablcf» de subir inévitablement une punition , on s'en abstiendrait. Quel est Tinsensé , en eflTet » qui voudrait mettre à une loterie dont tous les billets seraient perdants 7
D'autres disent : les Corses se sont tué» et se tueront toujours ; il y a du sang arabe dans leursf veines. Quelle conformité parfaite entre les mœurs de ces deux peuples! lisez Depping dans sa description de FEgypte. Ainsi , le penchant à Thomidde , cbez les Coi'Ses <les montagnes , serait moins le rtsaltat dé la réfleiioil , qu'une sorte d'Insthfct in^ésl^ible ; Mé obéirafeill à un aveugle besoin de tuer , à une loi de teur êittfj de même qu'il est dans la nature d^ rivières de eouler et du feti de brûler. Que n'a-t-on p^ fait, ajoute- t-on, pour rendre les Corset meUleurst Les Romafns, mattres de ftle, y envoyèrent le plus sage des hommes, Caton le Censeur; il ne pùtrieÉ pour le pays ; il n'a pas changé depuis les temp» les plus reculés , depuis Strabo» et Bénèque :
Barbara praBmplls infehna est Corsica ratto , etc.
« LaCorseydilSénèque^barbare,lK>rnble, pleine fc « Uenx déserts , est eitfctmée dans des rocher» escara pés. L'auloame-s'y montresans fruits i l'été n'y donne a pointde moissons; l'hiver y manque des dons de Pallas; e aucun printemps ne s'y couvre d'ombrages agréables ; « nulle herbe necreit sur ce^ sol malkeurenxf point de « pain; point de pufes éaut; rieff de ce qé\ est le a plus nécessaire à la vie. Ici seules sont ces deux
332 son L*UISTOIRE ET LES HOEUBS
c choses : Fexilé et l'exil (hk, sda hœc duo nmt : exd c et emUmn). La première loi est dé se Tenger, la c seconde de voler , la troisième de mentir , la quac f ri^e de nier les dieux. »
Lei prima ulcifci ; lex altéra vifere furto » Tertia mentiri ; qaarla negare deoi.
Mais y avait-il pins de vices et de crimes, en Corse, que dans la Rome de Néron ? et lui , Sénèque, avait-il acquis sans rapine son immense fortune , qui s'élevait à 59 millions 7 . C'est en Corse même où il avait été relégué , pour ses liaisons trop intimes avec la yeuve de Demi ti us , son bienfaiteur , que Sénèque écrivit , dit- on , les lignes sanglantes qu'on vient de lire. Il est très-possible toutefois qu'elles soient l'œuvre d'un déclamateur ligurien , car elles ne se trouvent dans aucune édition un peu ancienne des ouvrages de l'instituteur de Néron. Quoi qu'il en sdt, l'exil évidemment avait jeté un bandeau noir sur ses yeux; les ennuis de la solitude et le désir d'attirer la pitié des Romains , lui Qnt fait peindre la Corse sous les plus sombres et les plus fausses couleurs. Sa mauvaise humeur peut s'expliquer aussi par le châtiment bien mérité que lui infligèrent les parents d'une jeuneCorse, moins facile que la veuve de Domitius(i).
(1) Il est au cap Corse une ortie , appelée depnis oNira di Seneca , a?ec laquelle on fustigea le philosophe qui arait oublié les préceptes de Zéoon. ~ On exporte du cap Corse du vin blanc exquis, (.es Eomaios Taisaient peu de cas du vin Corse , k en juger par un vers de MarUal , qui reproche à son ami de loi
DE LA CORSB. 333
Il est juste de déclarer, à titre de circonstance atténuante , que la partie de VWe où il fut déporté , était alors la contrée la plus misérable de la Corse ; son aridité , sa situation agreste , ont pu lui fournir le sujet de ses plaintes sur le pays où Messaline Tavait fait exiler ; il vécut là plusieurs années. En doublant le cap Corse, on montre aux voyageurs les ruines de la tour qu'il habita , selon la tradition , comme on fait remarquer encore le château d*Abydos , à ceux qui passent le détroit de Gallipoli.
Strabon , dans ^a géographie , a tracé également un portrait affreux des Corses; mais il avoue qu'il n^a aperçu TUe que de la terre ferme , et il parait que ses yeux étaient conformés de manière à lui présenter tous les objets de travers.
Au contraire, Diodore de Sicile qui avait, lui , voyagé en Corse, et qui vivait 33 ans avant Strabon , proclame ces insulaires les plusjustes et les plus humains des hommes ; enfin Callimaque , dans un hymne , en l'honneur de Délos , son pays natal , parle de la Corse en termes remplis d'éloges
Que de jugements divers ! Dans tous les cas les Corses ne sauraient accepter les anathèmes , ces arrêts d'une inflexible destinée prononcés contre eux
avoir serTi , Corsi puUa venena cadi (noirs poisons du tonneau corse). On voit dans une pièce de llarot, qu'il passait • du temps de nos pères, pour trés-capiteni. Le cap Corse » h qui autrefois on donna le beau surnom de Cap-Sacré, parce que le village de Tomino , qu'il renferme , fut en 5S0 le berceau du christianisme dans rtle , oflTre des restes précieux d'antiquité : l'église deCaneri , celle de Nonza . les débris du chftteau de San Golombano et du château de Gampoeafso.
334 ^^^ l'histoirk et lbs moeubs
Il «al cruel de préiendre qu'ib mhiI condamiiéft » ptr la loi de leur organisa tioD, à élre étemellemeoi Wadioatiffi. S*il est, en effet, «ne dociriae dangereuse et impie , n'est ce pas celle qui donne i un homme le droit de dire : <r La nature avait déposé dana mon « cœur le goAt du crime ; j'ai obéi à un sentiment « inné; je suis une victime de la fatalité» et le vrti « coupable est Dieu , qui m'a doué de penchants mauvais, a Noo>le eiel n*a pas crééun peuple dépourvu delà faculté d'être hooB4te et juste ^ il ne l'a pas enchaiaé invinciblement au mal, il na pas éerit sur son front le sceau d'une telle malédiction ; autrement l'espèce humaine serait condamnée à un nouveau péché originel , plus désolant encore que celni qu'on nous enseigne.
Selon d'autres puUicistes, le mal vient du cUmat; c'est lui qui arme les habitants, dans quelques localitéa» m mutua funera^ et leur fait adopter in devise: Jura nego mihx nata^ Ils sont ardents cenune le vent impétueux qui ravage leurs récoltes , comme les torrents qui se précipitent du haut de leurs montagnes* Le monde moral est l'image du monde physique (i) ; de même qu'il est des climats dangereux k k vertu , par leur extrême volnftté (une fable ingénieuse en racontant que Parthénope (Naples) fut batte sf»r le tombeau d*une syrène , voulut sans dcmte exprimer cette Idée] , de même le spectacte perpétuel ^'une mer agitée, de monts perdus dans les cieux,
de: JGorét)» imm.enses et profpndes , de toutes les
(t) La terra molle , e lieta et dileltosa
Simili a se gli abilator produce. (Le Tasse, IV*'. chant. ]
horreurg d'une nature TÎolente el dominatrice , exalte^ dit-oaj'ame des Corses, et leur donne des mœurs farouches.
Cette question du diraat embrasse ni plus ni moins que^ l'homme et la nature. L'homme, animal de laison et de liberté , a Tunivers pour théâtre de cette liberté et de cette raison ; mais le théâtre n'est pas mmobile . n'est pas une matière morte ; il se trouve, au contraire, qu'il est un être vivant» qu'il palpite 60»s les pas de l'acteur qui s'y déploie , qu'il réagit eoiitre son action , et qu'il exerce sur lui une influence continuelle et mystérieuse. Qu'est-ce que l'homme et la nature? Il faudrait répondre à ces deux questions pour bien résoudre le problème de l'influence du climat, qui renferme â la fois la psychologie, la physiologie, la physique, l'histoire et la littérature*
Les écrivains du siècle dernier n'ont vu , dans l'étaC ai divers des civilisations, que l'effet du jeu môme delà libertéhumaine. A leurs yeax ^ Ick lois sont tout» le elimat seul n'est rien ; tant pis pour les sociétés qut règlent mal leur organisation! elles portent la peine de leurs erreurs et le cours de leurs progrès esi troublé ou suspendu par leurs fautes.
D'autres n'ont tenu aucun compte di» hasard dea éétermrnations législatives; les volontés sociales ^ #àprès eux, ont peu de prise sur la destinée des peuple^ ; les degrés de latitude et de chaleur r ^ positions géographiques, les qualités et les configu*radions du sol , voilà les faits dont le ooooours a , selon leur opinion, une influence souveraine.
De nos^ jours on a dit : L'espèce humaine n'est pas identique dans toutes ses parties ; il est des races
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mieux douées que d'autres ; chacune d'elles n*a pa marcher que dans la mesure des EauHiltéa départies i celle dont elle est issue.
De tons temps les peuples se sont aperçus que tous les pays n'offraient pas à leurs habitants les méom avantages , et l'histoire atteste avec quelle ardeur ils se sont disputé la possession de ceux qu'ils croyaient les plus riches en éléments de bien-être. Les faits de Tordre physique qui influent sur la marche de la civilisation et ont rendu ses progrès inégaux, sont nombreux et divers ; tous aboutissent à faciliter ou à contrarier l'agglomération des populations, l'exercice du commerce et de la navigation » la division des occupations et l'activité du travail.
On ne saurait contester qu'autre chose est d'habiter au sein des grandes villes ou dans le fond des solitudes» les rocs qui bordent une mer irritée ou des plaines riches et tranquilles, les déserts brûlants de l'Afrique on les glaces du Spitzberg. Dans des circonstances pareilles, ni les objets, ni les impressions qu'ils font sur nous, ni le résultat de ces impressions ne peuvent se ressembler; chaque latitude a son empreinte , chaque climat a sa couleur. Plusieurs naturalistes ont regardé la race humaine comme subdivisée en des espèces distinctes. Le premier penseur qui ait abordé la question, est Hippocrate dans son traité Des eaux ^ des airs et des lieux , titre qui , selon la remarque de Cabanis , est i lui seul la meilleure définition du climat; le prince de la médecine trouve une analogie physique de l'homme avec les objets qui l'entourent. « Il est parmi les les hommes, dit il, des races ou des individus qui
ressemblent aux terrains monlneux et couverts de forêts, il en est qui rappellent les sols légers qu'arrosent des sources abondantes; on peut en comparer quelques-uns aux prairies et aux marécages , d'autres à des plaines sèches et dépouillées. »
L*habitant des climats chauds est affecté des plus légères irritations ; il passe rapidement de sensations en sensations ; il parcourt quelquefois dans le même instant toute l'échelle de la sensibilité humaine: cheiE lui, du spasme à Tatonie il n*y a souvent qu'un pas. L'homme des pays froids reçoit les impressions plus isolées, plus lentes, plus faibles.
Il est moins difficile d'animrr au travail sous un climat que sous un autre; les habitudes d'oisiveté, de rêveuse indolence , appartiennent surtout aux pays dont la température est douce, chaude, et où la fertilité du sol permet de satisfaire aisément les premiers besoins. L'esprit de vengeance se manifeste avec plus d'intensité dans les régions qui disposent à la paresse, et il est partout où l'on peut vivre à peu près sans labeur. L'habitant des pôles, qui semble jeté , par une sorte de méprise , dans ces âpres climats où il lutte sans cesse contre un froid mortel et une nation marâtre , se montre doux , silencieux , inoffensif; il n'a pas le loisir de songer à des projets de vengeance.
Dans les pays tempérés de la vieille Europe, où le temps est une richesse , où tous les^ instants du jour sont précieusement employés^ l'esprit de vengeance exerce peu de ravages et ne constitue pas le trait caractéristique du peuple. Si on descend
338 SUR l'histoime BT LBS MOBUmS
vers les pays méridionaux, b scène change: ea Espagne , en Portugal , en Italie « elc » lea dislra^ lions forcées sont presqae nulles, les entr'actes de Teiistence sont très- longs; agités par un aoperfti de vie dont ils ne savent que faire» lea habttaiits cherchent des émotions à tout prix ; lea aonveain et lea haines fermentent è Taise, et lea passions s'y déploient dans toute leur énergie
Il est indubitable que le vrai trésor dea honnifls est l'emploi de leurs forces, est le travail, préservatif k plus sûr contre le vice ; tout le bien dea sociétés humaines consiste dans une sage appKcalfon èa travail^ tout le mal dans sa déperdition; mais qa'il devienne une source féconde de bien-être , qu'il toit honoré , encouragé , et il refleurira partoat.
A ce sujet , la plupart des bistoriena àm la Carsê ont fait la guerre aux châtaigniers , qui permettent aux paysans de Tile de vivre avec peu de travail , grâce à l'abondance et â la spontanéité de leurs productions. D'après eux , un ouragan qui les dé tmîrait tous , opérerait un bien incalculable ^ parce qn'an lieu de ramasser leur pain aous Ins châtaigniers, les habitants seraient obligés de le gagner à la sueur de leur front ; ils ne pourraieni plus se reposer à l'ombre de ces grands arbres , tandis qnt la moisson y croit sans qu'ils s'en mêlent^
Ces écrivains n'ont pas songé aux malheura par Icpqmels il faudrait acheter un avenir «pti saraM peut»étre moins beau qu'ils ne le supposent;- la perte serait énorme > et ne pourrait être réparée que fort lentement D'ailleurs,, une grande partie dea tervains
DE LA GOBSE. 3^9
occupés par les châtaigniers ^ n'est pas susceptible d'une autre culture, a Lors de la guerre de la a liberté, en Corse, disait FEnipereur , i St.'Héléne, a quelqu'un proposa le singulier plan de couper ou « de brûler tojus les châtaigniers » dont le fruit sert « de nourriture aux montagnards; on voulait )es < forcer ainsi à descendre dans la plaine, et à demander «la paix et du pain: heureusement que c'était là de a ces plans inexécutables, qui ne sont quelque chose « que sur le papier. » .
Un arrêt du conseil, du ht- juin 1771» avait défendu de planter des. châtaigniers dans tout terrain où pourrait venir une autre récolte. Deux ans après 9 la première décision fut révoquée par une seconde y où l'on reconnaissait que les châtaigniers étaient, pour les habitants de plusieurs cantons , un moyen d'existence nécessaire dans les années de disette, et, dans tous les temps, une branche de commerce avantageuse. Ce dernier arrêt fut rendu, sur le rapport du célèbre économiste M. Turgot(i).
Mais le climat n'est pas seulement , comme a paru le croire l'auteur de l'Esprit des lois , le degré de froid ou de chaud propre à chaque pays; on doit enteodre par là l'ensemble de toutes les circonstances physiques attachées à une localité, c'est-à-dire tout ce qui a
(t) En Corse , en fait du pain avec de la farine de châltigne. I«Q fruU du diAtaignier e«l ta ce que fut la manne dan» le déserU Autrefois , lorqu'un habitant du canton d*Alesani mariait une de ses filles , il faisait servir à ses convives , Ip jour des noces , Wngt-deui mets différents, tous préparés avec de la farine de diâlalgne.
34o SUR l'histoibe et les mobubs
trail à la situation des lieux , à la nature des terrains, à celle des productions et des eaux. Ainsi compris, il ne faut pas lui tout attribuer , ni lui tout refuser. La force , la paresse , même la pénétration ou l'engoardissement do l'esprit, peuvent jusqu'à un certain point se rapporter au tempérament , an climat; tandis que la fierté , la douceur , la droiture , la dissimulation , ont leurs sources principales dans les mœurs et dans les manières.
L'éducation imprime un certain cours aux intelligences j et les pensées dirigent les actions. Les mêmes lois aussi , en obligeant aux mêmes actes , aux mêmes précautions, à une conduite uniforme, finissent par entraîner des façons semblables de juger et d'agir , des idées pareilles du bien et du mal.
L'imagination est le plus puissant de tous les mobiles, elle fait plier les organes aussitôt qu'elle s'allume ; les institutions sociales ont des moyens pour régler l'imagination et donner par conséquent le ton général.
L'expérience de tous les jours atteste que Ton peut combattre l'influence du climat i persomie n'ignore que l'exercice rend les corps robustes et agiles. Un sauvage des climats brûlants , accoutumé à la chasse et à une vie dure , renversera à la lotte rhabitant du nord qui aura vécu dans la mollesse; de même l'éducation , selon qu'elle est bien ou mal dirigée, inspire la vertu et la douceur à l'homme qui était enclin au mal et à la violence , et déprave celui dont tous les premiers mouvements étaient bons. Elle commence avec nous ; notre principal précepteur est noire nourricis dit Montaigne ; aussi,
le mot éducation avait-il chez les anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus , il signifiait : nourriture 9 educat nutrix.
Le génie des gouvernements fait surtout le génie des nations ; le climat de TEspagne n*a pas changé ; pourquoi ce pays , le plus peuplé de l'Europe , aux temps de la république romaine , est-il devenu désert ? pourquoi , après des siècles de gloire en tout genre, après avoir disputé à Tltalie la palme des arts, l'Espagne est-elle nulle aujourd'hui dans les sciences, dans les lettres, nulle en tout, excepté en courage, en dévouement, en énergie de caractère, qualités qui ont conservé ce par quoi les sociétés revivent, le sentiment national , mais jusqu'ici, sous une forme stérile, puisque le salut n'en est pas sorti ? Si des hommes nus errent sur un sol nu , si rintelligence s'est assoupie d'un lourd sommeil, c'est que , depuis long-temps , les antiques institutions du pays sont tombées , c'est qu'aucun droit, aucune existence n'ont de garanties réelles , c'est que le despotisme et l'ignorance, proclamées le soutien du trdne, ont étendu leur drap funèbre sur le génie national, et que, sous un tel régime, tout s'isole, s'abâtardit et meurt.
On ne retrouve pas non plus , en Italie , ni les habitudes ni les inclinations des Romains, des Samnites, des Sabins et des Volsques. Il fut un temps où le soleil de ce pays éclairait un peuple fort, libre et heureux ; ses rayons sont toujours les mêmes ; d'où vient qu'ils ne réchauffent quedes hommes mous, apathiques, déchus , s'agitant de loin en loin dans leur tombeau ,
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comme s'il» avaient eu quelque rêve de vie 7 Une si profonde décadence a son principe tout entier dans la différence des lois , des institutions qui régissent cette terre de grandeur et de désolation. On a tué les âmes pour être maîtres des corps; on a ver%é à ce peuple un breuvage assoupissant, dit un écrivain, et sa tète s'est penchée et s'est endormie dans sou antique gloire.
L'Ecossais de nos jours , froid , calculateur , industrieux , ne ressemble nullement à ce poétique enCut delà Calédonie, fougueux , indiscipliné , descendant de ses montagnes à la voix de ses bardes et de ses ménestrels. D'autres lois, une nouvelle carrière ouverte aux imaginations et à l'activité de ce peuple , ont changé les caractères et la face du pajs.
Le philosophe de Genève à écrit : c Quand tout a le Nord serait couvert d'états despotiques , et le a Midi de républiques, il n'en serait pas moins « vrai que, par l'effet du climat, le despotisme convient a aux pays chauds , la barbarie aux pays froids et la a bonne police aux régions intermédiaires, j»
Si telle est l'influence du climat, comment le même publiciste a-t-il pu dire ailleurs que tous les hommes naissent libres? et peut-il exister des individus auxquels la sécurité, l'émulation , le développement paisible de leur industrie , et la jouissance non troublée des fruits de leur travail , ne conviennent pas? Si une nation était condamnée , par une malédiction du cieU à ne pratiquer jamais ni la justice) ni la morale publique , pourquoi une partie de cette nation se croirait-elle exempte de la malédiction pro-
noncée snr la race? Si tous sont également incapables d^aucune vertu» quelle partie contraindra l'autre à en avoir ?
Ce système qui justifie la tyrannie , dégrade Thumanité , est du reste démenti par Thistoire. N'a-t-on pas vu des peuples horriblement asservis , dans les mêmes contrées où il en exista jadis de très-libres ? Alexandre ne subjugua-t-il pas les Scythes européens , en un seul combat ? Ceux de TAsie se soumirent à lui. La conquête des Gaules ne coûta pas plus à Rome qne celle de Cartbage ; voyez Jugurtba faisant passer sous le joug une armée romaine et résistant à Marins, Métellus, etc. Toutes les républiques grecques, la ligue achéenne et Rome étaient au midi ; la Russie , au contraire , a toujours été esclave.
L'opinion que le climat décide de tout , est la cause absolue des génies , des coutumes et des lois , a compté de nombreux partisans : Diodore de Sicile , Polybe , Galien , Bodin , l'abbé Dubos , etc. ; mais on a eu tort de la prêter à Montesquieu. Il est vrai que quelques expressions ont pu accréditer cette erreur ainsi , lorsqu'il dit que l'action et la réaction des fibres rendues plus parfaites dans les pays froids , donnent plus de confiance en soi-même, plus de connaissance de sa supériorité et par suite moins de désir de la vengeance, il accorde trop au climat; car si cela était, quelle différence n'y aurait-il pas d'un homme à luimême , du solstice d'hiver au solstice d'été ? Trente degrés du thermomètre de Réaumur devraient faire d'un individu vindicatif un bon chrétien ; mais en suivant l'ouvrage attentivement, on reconnaît le
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véritable sens de ces paroles. « Dans les pays tempérés y dit il , le climat n'y a pas une qualité assez déter- (c minée pour les fiier eux-mêmes, s II n'a doocentendo parler ailleurs que des climats violents ; on lit même liv. 1 5, cbap. 8 : a II n*y a peut-être pas de pays sur la tf terre où Ton ne pût engager au travail des hommes a libres; parce queles lois étaient mal faites, on a trouvé a des hommes paresseux ; parce queleshommesétaieot a paresseux , on les a mis dansFesclavage. » Il a donc pensé qu'il est possible d'arrêter l'influence des climats les plus décidés. Au livre XIX il a écrit encore : « Plutt sieurs choses gouvernent les hommes: le climat, la a religion , les lois , les maximes del'Etat , les exemples a des choses passées, les mœurs, les manières. >
Il semble que les hommes ne soient tout ce qu'ils peuvent être que dans les climats tempérés ; on dit que dans les climats extrêmes , l'organisation du cerveau est moins parfaite. Il est certain que le principe spirituel , l'ame , est de même essence , de même crigine ; mais les organes , à l'aide desquels il entre en communication avec le monde extérieur, lui transmettent-ils avec la même rectitude et dans la même étendue les notions qui déterminent son activité 7—11 n'est pas de race qui ne soit perfectible. Or , si petit que soit le pas fait par la tribu la plus arriérée , ce pas suffit pour montrer qu'elle peut en faire d'autres, et qu'il ne lui faudrait que des conjonctures propices pour continuer sa route, et s'élever de proche en proche à toutes les grandeurs de l'état social.
Concluons de toutes ces réflexions , de tous ces faits , qu'il y a des inconvénients attachés à certains climats;
DK LA CORSB. 345
mais que les lois, les habitudes , une meilleure direction imprimée aux esprits , purent y remédier ; la raison est toujours la raison et doit être notre guide Les mauvais législateurs sont ceux qui favorisent les vices du climat ; les bons sont ceux qui s*y opposent, qui ne livrent pas an pays à lui-même, à la seule législation du soleil et des causes physiques.
Nous admettrons, si Ton veut, que le climat ait part aux scènes douloureuses qui ont lieu dans quelques parties de la Corse. Il a pu, dit-on, en quelques localités , contribuerpeut-étreàrendreplus actif, plus irrésistible, chez rhabitant des montagnes , le penchant à la vengeance, que la nature a placé dans le cœur de tous les hommes , comme une garantie contre les offenses de leurs semblables. Ce caractère ardent se peint dans son œil de feu , dans son regard fier et dur quelquefois , dans ses traits graves et passionnés , marqués de l'empreinte d'une volonté forte , plus que d'un ame tendre , jusque dans les lignes abruptes de son front , coupées à l'instar des vives et saillantes arêtes d'un rocher. Il tient de l'Espagnol , sous plus d'un rapport ; il en a l'orgueil et la force d'ame ; il possède en même temps la finesse de l'Italien ; mais il aime avec entraînement , avec excès, ou hait à cœur ouvert. Il a horreur des faux dehors de celte race d'individus que l'écriture appelle si énergiquement des sépulcres blanchis; l'hypocrisie est le vice qu'il pardonne le moins.
Selon un écrivain (le duc de La Rochefoucault) , elle est un hommage que le méchant rend à la vertu.
346 SUE l'histoire et les moeurs
— Oui , comme celui des assassins de César , qui se prosternaient à ses pieds pour l'égorger ; soutiendra* t-on jamais qu^un filou, prenant la livrée d*nne maison pour faire son coup plus commodément , rend hom* mage au maître de la maison qu'il vole 7 Non , couvrir sa méchanceté du manteau de l'hypocrisie , ee n'est point honorer la vertu , c'est l'outrager en profanant ses enseignes , ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices. Il y a des caractères élevés qui portent jusque dans le crime, je ne sais quoi de fier et de généreux qui laisse voir au-dedaos encore quelqu'étincelle de ce feu céleste, taîi pour animer les belles âmes. Mais l'ame vile et rampante de l'hypocrite est semblable à un cadavre où l'on ne trouve plus ni feu ni chaleur, ni ressource à la vie; a on aurait pu , dit J.-J. Rousseau , tenter la conte version de Cartouche; jamais un homme sage n'eût a entrepris celle de Cromwel. j»
Mais nous n'appartenons pas à une certaine école , qui prétend trouver la raison de tout dans les accidents du sol ou les influences atmosphériques, pour qui chaque terroir a sa vertu , chaque race sa mission, chaque costume même sa portée philosophique. An reste , en Corse , l'individu qui sacrifie le plus i de funestes préjugés conserve tant de parties saines et riches dans sa nature , qu'il est toujours facile de le ramener à des idées d'ordre et de paix. Est-il besoin de prouver, en effet, que le Corse n'est pas essentiellement porté à l'homicide ? Vif, impétueux dans ses désirs , jaloux et ombrageux jusqu'à l'excès , manifestant une horreur extrême pour tout ce qui blesse
Dli LA COR8B. 347
l'égalité (i) et sent la domination, terrible quelquefoisdans ses inimitiés, mais dévoué jusqu'à Théroïsme^ mais possédant cette vigueur d'ame qui développe les vertus publiques, et la fierté qui les maintient, le Corse n'a pas une de ces organisations indomp> tables y participant de l'inflexibilité du destin, qui ne cède à aucun genre d'éducation ; il sera ce qu'on saura le faire. L'habitant des villes ressemble-t-il à celui de l'intérieur? n'a-t-il pas, en général, une^ vive répulsion pour le meurtre? ne fait-il pas plus de cas de la vie des hommes ? Et si ses habitudes sont plus douces , il les doit à la différence des principes dont on a imbu sa jeunesse. Sur le continent , sous les drapeaux, le Corse ne venge-t-il pas loyalement les affronts, à armes égales? Oui, sans doute. Le voit-on donner traîtreusement la mort à son semblable ? Jamais , parce qu'il n'est plus alors sous l'empire de ces passions haineuses , de ces coutumes qui faussent toutes les idées sur la morale; parce que tout respire autour de lui des sentiments d'ordre et d'humanité. Dans l'Ile même, snr les points du territoire sillonnés par des routes, là où Tindustrie a pénétré , oà règne Taisance , les habitudes sont douces et paisibles ; tandis qu'à quelques lieues plus loin , où ne sont encore arrivées que de rares parcelles de civilisation, les inimitiés assombrissent tous les visages et rougissent la terre de sang. Pour ramener
(t) Pascal Paoli fat obligé de briser les vitres placées aux fenêtres de sa maison à Rostino , parce que les autres habitants du village n'en avalent pas.