‹ Esquisse historique sur le cardinal MezzofantiChapitre 3 sur 20 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

GLOIRES DE BOLOGNE. — NAISSANCE DE MEZZOFANTIJ SA FAMILLE; SON ÉDUCATION DOMESTIQUE ET RELIGIEUSE; SES PREMIERS PROGRÈS DANS LES LETTRES; SON ATTRAIT POUR LES LANGUES ; SA VOCATION ECCLÉ- SIASTIQUE J IL ENTRE AU SÉMINAIRE *, EXEMPLE REMARQUABLE DE SA

mémoire; il étudie la théologie , le droit canon et les langues ANCIENNES ; IL APPREND LA LANGUE FRANÇAISE.

Dans cette noble cité de Bologne, aux origines incertaines , qui apparaît sons la domination Etrusque et Romaine , et dont nos vieux Gaulois Boïens firent la conquête, lui laissant le nom de Bononie; dont les enfants descendirent dans la mêlée avec les races romaines pendant les guerres de la République et de l'Empire; qui, dans les siècles plus rapprochés, mérita le surnom de docte ; dans cette cité, disons-nous, naquit Mezzofanti.

Il semble que l'habile polyglotte ne pouvait venir au monde que dans cette ville à jamais fameuse par son Université riche de ses cinq facultés , et qui , entre toutes les cités d'Italie, a mérité le glorieux surnom que la postérité ne lui refusera pas. Les arts et les sciences ont toujours été cultivés à Bologne avec autant d'amour que de succès. Huit souverains pontifes j reçurent le jour, entr'autres Honorius II, Luce II, Innocent IX , Grégoire XII, l'illustre et savant

Benoît XIV. Plus de quatre-vingts cardinaux y sont nés, et le plus grand parmi eux est celui auquel nous consacrons notre hommage. Le Guide, l'Albane et les trois Carrache sont des enfants de Bologne la savante, et ses habitants se montrent fiers d'un tel héritage de gloire , qu'ils sont dignes de posséder.

Ce fut le 17 septembre 1774 que Mezzofanti vint au monde. Il dut le jour à François Mezzofanti et à Gésualda dall Olmo ; il reçut au baptême le prénom de Gaspard et de Joseph , et naquit sur la paroisse aujourd'hui supprimée de San Thommaso del mercato; la maison où il vint au monde , voisine de celle où naquit le célèbre naturaliste Ranzani (1), existait encore Strada dei malcvntenti, au commencement du siècle. Sa famille, peu favorisée des biens de la fortune , jouissait de l'estime 9 de la considération publique ; la piété y était en honneur; sous le toit domestique tout respirait la simplicité, l'ordre et l'économie, mais tout y était convenable.

A la fin du dix-huitième siècle , les familles italiennes conservaient encore presque dans toute leur intégrité ces mœurs patriarcales et cet esprit chrétien que

(1) Camille Ranzani a professe avec distinction la zoologie et la minéralogie à l'Université de Bologne; il était élève de Cuvier, il avait transporté en Italie les méthodes du grand maître : il était primicicr de Féglise métropolitaine de Bologne , ce qui lui valait le titre de prélat. Les Eléments de Zoologie qu'il avait commencés devaient avoir 17 vol. in-8°; les premiers volumes, de 7 à 800 pages chacun, ont seuls paru; la mort de Banzani, en 1830, interrompit ses travaux.

les révolutions ont depuis profondément altérés. C'était surtout dans les classes moyennes que les prêtres et les moines entretenaient de bienveillantes relations; on se visitait, on se rendait de mutuelles prévenances; l'homme de Dieu venait s'asseoir au foyer de la famille ; la religion gagnait à ce commerce , elle semblait devenir plus aimable à mesure que la conûance rapprochait ceux qu'une même foi réunissait déjà. Dans une des premières communautés de Bologne vivait un Religieux, le Père Jean-Baptiste Respighi, préfet des Oratoriens , dont la vie était aussi simple que la réputation de vertu bien établie ; il entretenait les plus honorables rapports avec la famille Mezzofanti ; il prenait souvent dans ses bras le jeune Joseph, dont il devint plus tard le protecteur et l ami. Son influence sur les destinées de cet enfant fut décisive, et il a fallu, dès notre début, le signaler à l'attention du lecteur. Ce digne Religieux ne ferma les yeux à la lumière qu'après avoir eu la douce consolation de voir son disciple élevé à la dignité de cardinal.

La constitution du jeune Joseph fut, dans son enfance, forte et nerveuse; il ne put échapper au fléau de la petite-vérole, qui le conduisit si avant dans le chemin du tombeau , que sa famille en avait fait le douloureux sacrifice ; il ne fut sauvé que par les hardies tentatives d'un médecin empirique auquel , en désespoir de tout secours humain, il avait été abandonné.

Nous n'avons eu l'honneur de connaître le cardinal

Mezzofanli que lorsque les infirmités de la vieillesse commençaient à l'assiéger, et nous sommes resté convaincu que malgré sa constitution nativement bonne , il paraissait plus robuste qu'il ne l'était en effet; son organisation nerveuse eut toujours quelque chose de délicat, sous de fortes enveloppes musculaires.

Nous laisserons deviner au lecteur de quels soins religieux et de quelle sollicitude fut entourée l'adolescence de notre jeune bolonais ; au sein d'une famille chrétienne, l'éducation religieuse constitue l'obligation la plus sacrée que le père et la mère aient à remplir.

Joseph Mezzofanti témoigna dès ses jeunes ans un grand désir de s'instruire; il se faisait remarquer par une certaine vivacité de caractère, qui ne provenait pas d'une disposition naturelle à la pétulance, mais plutôt d'une conception vive et facile qui se trahissait par ses réponses et les actes qu'il accomplissait avec intelligence et promptitude.

Ce fut sous ces heureux auspices qu'il commença ses premières études de grammaire et de latin. Il eut pour premier maître D. Philippe Cicotti , prêtre de Boulogne, qui, au déclin de sa vie, s'enorgueillissait de l'avoir eu pour élève. Ses progrès furent si rapides que son père, homme prudent , craignant que la carrière des lettres ne séduisît son fils, et qu'elle ne fût pour lui , comme pour bien d'autres , stérile ou semée de difficultés , se montrait peu jaloux de ses succès : il voulut lui faire abandonner ses études pour l'engager

dans une carrière professionnelle qui eût été bientôt pour lui lucrative ; mais la Providence avait d'autres vues sur le jeune Joseph ; elle avait placé auprès de lui et au sein de sa famille le Père Respighi, dont nous avons déjà parlé. En homme judicieux , observant dans l'abandon de la familiarité le jeûne élève, sa précoce intelligence s'était révélée à lui; mais ce ne fut qu'après de longues instances que le père céda aux prières de l'ami, et que son fils ne déserta pas les bancs du collège. Sans le crédit et la puissante intervention de l'oratorien le jeune Mezzofanti n'eut été probablement qu'un modeste artiste bolonais. Rassuré sur son avenir, notre jeune élève se livra avec une nouvelle ardeur à l'étude ; il entra aux écoles Pies où il obtint les premiers grades et les premières récompenses accordées aux élèves de ces écoles qui s'y faisaient distinguer par leurs succès et par leur bonne conduite.

Sa mémoire l'avait déjà fait remarquer de ses maîtres, qui ne se doutant pas, ainsi que ses parents , de l'étendue de cette merveilleuse faculté qui devait le rendre célèbre, disaient qu'il apprenait toujours trop vite, et qu'il devait oublier de même. Leurs craintes cessèrent bientôt, et à quinze ans le jeune élève avait terminé ses cours élémentaires de rhétorique et de philosophie. Il avait ressenti cet attrait irrésistible pour l'étude des langues; il commença à s'y livrer, et son heureuse organisation lui donnait pour les comprendre une merveilleuse aptitude; mais il n'avait pas le secret

de son avenir, et jeune encore il étudiait comme on étudie à quinze ans.

Sa piété ne le cédait en rien à ses succès de collège ; il avait pris pour modèle le bienheureux Saint Louis de Gonzague , que Benoît XIII avait donné pour patron spécial à la jeunesse. Il se plaisait, avec les plus sages de ses condisciples , à répéter sous le toit domestique les pieux cantiques de l'Église , ou quelques-unes des cérémonies sacrées. De quinze à dix-sept ans, ses études trop prolongées, l'ardeur qui l'animait, les austérités d'une piété peu éclairée auxquelles il se livrait, compromirent gravement sa santé ; les médecins consultés, ordonnèrent de faire une halte prolongée , et de ne plus étudier qu'à de rares intervalles. Notre élève profila de ce temps de repos pour consulter le ciel sur la carrière qu'il devait suivre et qu'il était aisé de prévoir. Son jeune cœur se laissa aller aux douces inspirations de la piété, et son esprit éclairé des lumières d'en haut céda à l'attrait d'une vocation qui réunissait pour lui, aux avantages de l'élude, l habitude des pratiques religieuses et les saintes fonctions du sacerdoce dont l'angélique piété de sa jeunesse le rendait digne.

Sous le patronage éclairé du Père Respighi , le jeune Mezzctàmti entra au séminaire épiscopal de Bologne; sa réputation l'y avait précédé , et il s'y fît remarquer non seulement par son application et ses succès, mais

encore par son intelligence vive et lumineuse et parles facultés étonnantes de sa mémoire.

11 obtint de continuer ses éludes de langue grecque sous l'habile direction du Père Emmanuel d'A ponte (1) dont il avait déjà suivi les leçons, et il s'établit entre le disciple et le maître d'affectueuses relations. D'Aponte admirait son élève , et ce dernier puisait à pleines mains de précieuses richesses dans les trésors d'érudition amassés par celui qu'il devait surpasser dans la connaissance des lettres grecques. Soit qu'il faille en attribuer l'honneur au professeur, soit que la langue d'Homère ait, une des premières, exercé l'intelligence du jeune Mezzofanti, elle conserva toujours pour lui tous ses charmes; et dans cette variété d'idiomes et de dialectes qu'il posséda plus tard , le grec fut toujours sa langue de prédilection.

Citons ici un de ces prodiges de mémoire qui aui aient pu être répétés fréquemment dans la vie de Mezzofanti , mais qui ne pouvaient l'être en quelque sorte que dans sa jeunesse , car plus tard sa modestie exemplaire et la dignité de sa position ne lui auraient

(I) Le père Emmanuel d'Aponte et son collègue le père Colomès étaient deux jésuites espagnols réfugiés à Bologne; le premier, très-habile helléniste , eut pour élèves le cardinal Mezzofanti et la célèbre Clotilde Tambroni , dont nous parlerons bientôt» ( Voyez la tyte de la page 21 J D'Aponte voyagea avec elle en Espagne, quoique dans un âge très-avancé, et revint, avec «on élève, à Bologne où il mourut. Clotilde Tambroni éleva à ses frais , dans la Chartreuse de cette ville, un monument qui existe encore à la mémoire de son vertueux maître.

peut-être pas permis de le renouveler. Un jour son professeur de grec voulut mettre à l'épreuve sa mémoire en présence de ses condisciples; un pari fut proposé , il semblait que Mezzofanti témérairement engagé devait perdre ; on ouvre devant lui un cles volumes in-folio des œuvres de S 1 Jean Chrysostôme au Traité du Sacerdoce; jeune élève encore, c'était pour la première fois que les pages de l'éloquent docteur s'ouvraient devant lui. A la fixité de ses yeux , à la concentration de toutes les forces vives de son intelligence le professeur s'aperçut des efforts de mémoire auquels se livrait le jeune séminariste; l'élève achève de lire la page du livre , et il le ferme aussitôt; mais elle était resté gravée dans son esprit; il récite immédiatement ce qu'il avait lu, sans déplacer un seul mot ; le maître et les disciples restèrent dans l'étonnement. Les uns et les autres se plaisaient à lui demander de les rendre témoins de quelques-uns de ces exemples qui attestaient sa prodigieuse facilité de mémoire ; il cédait complaisamment, mais à regret, quoique dans l'intimité du collège.

Il apprit les éléments de la langue hébraïque, dans laquelle il devint plus lard lui-même fort habile , à l'aide d'un travail soutenu et puissamment secondé par son organisation, sous la conduite du Père Olivieri, Dominicain qui, à la fin du siècle dernier, comptait au nombre des savants de la ville de Bologne. (I fit dans la langue

de nos saints livres de rapides progrès qui étonnèrent ses maîtres et ses condisciples.

De seize à dix-huit ans , dans toute l'ardeur de la jeunesse et dans le plein développement de sa mémoire , il la soumit aux plus fortes épreuves. Cette faculté jetait sur lui un espèce de prestige , qui le faisait d'autant plus distinguer qu'il cherchait toujours à se dérober aux louanges qu'on voulait lui donner. Il se plaisait à répéter qu'il n'en méritait aucune, que ce que Ion voulait bien admirer en lui était le simple résultat de son organisation, qu'il avait bonne mémoire l'ayant exercée de très-bonne heure, comme les marins avaient bonne vue pour la même raison. De bonne heure aussi, il avait contracté une grande habitude des caractères d'imprimerie , surtout des caractères grecs et hébreux et de leur diverses conformations ; il avouait que dans ces deux langues l'habitude qu'il en avait contractée lui faisait distinguer au milieu d'une page un mot nouveau qu'il voyait pour la première fois, comme notre œil reconnaîtrait bien vite un étranger au milieu d'un groupe d'amis.

Jusqu'ici les études théologiques et les langues anciennes avaient a peu près seules occupé cette forte intelligence de vingt ans ; il n'avait cependant pas négligé quelques-unes des langues vivantes les plus répandues ; il s'était aussi appliqué à la langue Arabe , sans doute parce qu'elle était une des moins répandues de son temps.

On raconte que dès 1 âge de dix-huit ans il avait appris la langue française d'un Religieux né à Blois que les malheurs de notre patrie avaicot forcé à chercher un asile dans les pays étrangers. Elle lui devint bientôt trèsfamilière, ce fut une de celles qu'il parla le plus et le mieux. Il admirait cette langue si bien faite, sur laquelle pesaient de tous leurs poids les gloires et les malheurs de la nation qui la parlait.

Il y avait eu place, avant son entrée au séminaire, dans les journées si bien remplies du jeune lévite, pour quelques leçons élémentaires de musique et de peinture; ces arts d'agrément qu'il n'est pas permis d'ignorer, en Italie surtout, lui servirent quelquefois de délassement. Dans son âge mûr, il se reposait de ses longues veilles et de ses études en exécutant quelque sonnate sur son clavecin, modeste ameublement de sa chambre de professeur. Nous aurons occasion de citer un exemple de la sûreté de son jugement en fait de peinture et de tableaux attribués aux grands maîtres.

A mesure que le jeune lévite avançait dans les voies du sanctuaire , il s'appliquait de plus en plus aux études théologiques; il s'y livra avec ardeur. Lorsqu'il était chargé de la dissertation scolastique, au cours du chanoine Ambrosi, habile professeur de Bologne, il s'en acquittait avec une telle distinction que ses maîtres en étaient pleinement satisfaits, et les élèves dans l'admiration.

Le vieux archiprêtre de Porrela (1), D. Gioachino Monti, condisciple de Mezzofanti, aimait à raconter l'impression que faisaient sur les élèves du séminaire les épreuves théologiques soutenues avec tant de succès par son jeune compatriote; il ajoutait que Mezzofanti trompait plus d'une fois la vigilance des Supérieurs pour passer des nuits» entières soit dans la bibliothèque , soit dans sa cellule, et se livrer à ses études favorites.

La connaissance du droit canon est, en Italie, le v complément des études théologiques ; notre lévite cultiva cette branche de la jurisprudence ecclésiastique, et voulant étendre ses études de législation, il demanda à suivre le cours de droit civil du professeur Bonini. On avait craint que ces études diverses ne fissent naître la confusion dans son esprit; mais on se convainquit promptement du contraire, et Bonini lui-même, qui, par intérêt pour Mezzofanti, avait montré peu d'empressement à le recevoir au nombre de ses élèves, s'en félicita bientôt après.

( l) Pagni di Porrela , ârchiprétrd du diocèse de Bologne , résidence d'un gouverneur, où se trouvent des eaux minérales.

MEZZOFANTI EST PROMU AUX ORDRES SACRÉS ; IL RÇÇOIT LE SACERDOCE', RÉNÉFICES QUI LUI SONT CONFÉRÉS J PRÉMICES DE SA VIE SACERDO- TALE; IL PROFESSE UN COURS D'ARABE A L'UNIVERSITÉ. — ÉVÉNE- MENTS POLITIQUES DE BOLOGNE. — APOSTOLAT DE L'ABBÉ MEZZO- PANTI DANS LES HÔPITAUX DE CETTE VILLE , OU IL CONFESSE UN GRAND NOMBRE DE SOLDATS ÉTRANGERS I AVANTAGES QU'lL EN RE- TIRE.

Voici dans quel ordre de temps le jeune lévite avait gravi les degrés du sanctuaire.

En 1795, le jeune Mezzofanti avait reçu la tonsure cléricale; le 24 septembre 1796, il reçut les ordres mineurs elle sous-diaconat; le 1 er avril 1797, le diaconat; et le 23 septembre de la môme, année le sacerdoce, des mains de Mgr Giovanetli, alors archevêque de Bologne, après avoir obtenu une dispense d'âge. Cette même année , le 15 décembre, il commença à professer un cours élémentaire d'Arabe à l'université de Bologne. Il avait alors vingt-deux ans; c'est la première période de son enseignement public, qui dura peu.

Dès son entrée dans les ordres sacrés, l'Archevêque de Bologne lui avait conféré deux bénéfices simples, dont la collation était dans ses attributions : l'un était sous la double invocation de S 1 Michel et de S 1 Laurent, dans l'église archi-sacer dotale de Manzolini; l'autre sous l'invocation de S 1 Martin, dans l'église deS'-Benoît. Ces deux bénéfices réunis donnaient à peine deux cents francs de revenu à celui qui les possédait. Mezzofanti, né sans

fortune, trouva dans la générosité du Père Antoine Magnoni, de nouvelles ressources qui l'aidèrent puissamment dans le commencement de sa carrière littéraire. Ce Religieux , ami de sa famille , et qui avait deviné tout ce qu'ii y avait de merveilleuse aptitude chez le jeune séminariste, lui constitua, par acte passé devant le notaire de l'Archevêché de Bologne, une rente annuelle à peu près équivalente au revenu de ces deux # bénéfices. C'est avec ces faibles ressources que Mezzofanli arriva au sacerdoce; il les accrut plus tard par les revenus attachés à son enseignement, soit public , soit privé.

Les agitations de l'Italie, un avenir menaçant que tant de fâcheux pronostics faisaient craindre , n'avaient pas détourné notre jeune lévite de sa vocation au sacerdoce ; il franchissait le dernier degré du sanctuaire , alors que le sol tremblait dans la péninsule italique, au bruit du canon des armées françaises victorieuses.

Promu aux augustes fonctions sacerdotales , l'abbé Mezzofanti ne pouvait s'arrêter à l'idée d'exercer le saint ministère dans Tune des paroisses de Bologne. Les vues de la Providence, auxquelles nous ne saurions nous soustraire, l'organisation merveilleuse du jeune prêtre pour l'intelligence des langues, son étonnante mémoire, son amour pour l'élude, qui ressemblait à une passion du jeune âge, les travaux auxquels il s'était déjà consacré , l'appelaient à occuper un rang éminent parmi les hommes de savoir dont l'Italie devait conserver

la mémoire. Mezzofanti resta prêtre libre ; et toujours, fidèle au culte des langues , il ne prit du ministère sacerdotal que les fonctions où il était appelé à rendre, le plus de services. On l avait vu, étant diacre, réunir les enfants de la ville pour leur apprendre les éléments de la religion : il s'attachait à leur inspirer une tendre dévotion envers la Mère de Dieu ; il en vêtissait un grand nombre du produit des aumônes qu'il recueillait ; il s'attachait surtout à polir leur caractère et à corriger leurs habitudes mauvaises. Il édifiait par ses discours les diverses congrégations pieuses établies à Bologne. L'abbé Mezzofanti , adonné aux études les plus sérieuses, se plaisait au milieu des jeunes gens, qu'il charmait par ses récits. Parvenu au sacerdoce, il agrandit le cercle de ses relations; ses œuvres se multiplièrent, et il alluma partout autour de lui ce feu mystérieux descendu des demeures éternelles qui doit embraser l'âme du prêtre.

11 se livra avec empressement à ces intimes effusions de la conscience , où le cœur du prêtre verse un baume salutaire sur les blessures de l'âme. La considération dont il jouissait à Bologne , le faisait rechercher d'un très-grand nombre de personnes; il allait quelquefois exercer le saint ministère, et celui de la confession en particulier, dans les paroisses les plus éloignées et même dans les églises rurales , où des considérations humaines , bien entendues cependant , l'engageaient à se rendre. De sorte que Ton disait de l'abbé Mezzofanti, qu'à Bologne le confesseur allait

chercher le pénitent, tandis qu'ailleurs le pénitent allait à la recherche du confesseur. Sa renommée et ses vertus lui avaient acquis une honorable position. La Providence permit, comme nous le dirons, qu'il trouvât dans l'exercice du saint ministère de puissants motifs pour se livrera l'étude des langues modernes et exercer, sans sortir de Bologne , son zèle d'apôtre au milieu d'une réunion d'hommes nés au sein des diverses nations de l'Europe.

Il ne peut entrer dans notre plan de parler ici des événements militaires dont l'Italie fut le théâtre à la fin du siècle dernier; il nous suffira de ne pas nous séparer du prêtre modeste dont ils servirent à accroître la renommée à travers les révolutions qu'ils firent naître.

Les victoires mémorables de Napoléon Bonaparte en Italie, avaient plus que jamais rendu le nom français redoutable; mais si l'amour de la gloire animait le jeune héros, l'odieux gouvernement qui pesait sur la France puisait à d'autres sources ses fatales inspirations; il voulait assouvir sur l'auguste chef de l'Eglise ses vieilles rancunes d'impiété; on sait quels furent ses ordres impitoyables et les événements qui survinrent. Bologne devint un centre d'action où des émissaires cachés avaient répandu à pleines mains le venin des mauvaises doctrines et l'esprit de révolte, en faisant un appel aux plus mauvaises passions. Les malheurs du règne de Pie VI avaient commencé.

Le 19 janvier 1796, Bologne révoltée ouvrait ses

portes au vainqueur d'Arcole; le Directoire s était ménagé dans cette ville des intelligences secrètes; elle cessait d'appartenir aux domaines ecclésiastiques; avec la ville de Ferrare, elle forma un simulacre de république appelée Cispadane, et fut déclarée capitale du nouvel état. Le traité de Tolentino , imposé au malheureux Pie VI , la donnait plus tard à la nouvelle république Ci- • . salpine , dont l'existence devait être de courte durée. Deux ans après , en 1797 , les Autrichiens s'en emparèrent; mais la célèbre bataille de Marengo, qui semblait assurer notre domination en Italie, enleva Bologne aux Impériaux. Cet ancien municipe Romain fut destiné à faire partie du territoire Français, sous le nom de département de Reno : étranges vicissitudes des villes et des royaumes !

L'abbé Mezzofanti s'était appliqué à l'étude de plusieurs langues modernes, et, n'étant encore que diacre , il avait été désigné par l'autorité ecclésiastique pour servir d'interprète (1) aux soldats étrangers qui, blessés sur le champ de bataille, trouvaient un asile assuré dans les hôpitaux de Bologne; élevé au sacerdoce, notre jeune prêtre se hâta de leur offrir les consolations d'un ministère où son intelligence des langues l'appe-

(1) La diversité des idiomes , l'extrême difficulté de s'entendre rendent quelquefois impossible la confession sacramentelle; le pénitent peut alors recourir à un interprète qui est tenu à la même discrétion que le confesseur. Cette mission de confiance devait être, à Bologne, dévolue au plus digne.

lait à rendre de grands services; les hôpitaux de Bologne devinrent le théâtre de son zèle.

Ces pauvres soldats étrangers qui ne savaient pas plus raconter leurs douleurs physiques au médecin chargé de les soulager que découvrir les plaies de leur âme au prêtre qui devait les guérir, ces malheureux soldats, disons-nous, qui venaient loin de leur patrie mourir sans pouvoir quelquefois déposer dans le cœur de leur semblable leur dernière pensée, devaient profondément attrister l'âme aimante de Mezzofanli. Son intelligence et son cœur s'enflammèrent au chevet du lit de ces guerriers frappés dans les combats; la charité sacerdotale fit le reste ; elle se montra ce qu* elle est toujours, douce, résignée, ingénieuse et persévérante. L'intérêt que le jeune prêtre mettait à remplir ses devoirs, la sollicitude qu'il témoignait et sa parole entrainante lui gagnèrent bien vite la confiance des soldats et de leurs chefs; ils se sentaient disposés à aimer celui qui leur rappelait si bien la patrie absente, et qui leur parlait avec tant de vérité le langage de leur mère :au milieu quelquefois d'intolérables douleurs, que le cœur du jeune prêtre savait amoindrir, ces braves mutilés et échappés au trépas sur le champ de bataille, s'abandonnaient à la résignation, au repentir, à l'espérance. La religion adoucissait l'amertume de leurs derniers moments ; le jeune apôtre leur ouvrait le trésor des béatitudes chrétiennes. C'est une des belles pages de la vie de notre prêtre bolonais; cest tout à la fois le

triomphe de la charité et de la science : dans sa profonde humilité et son ardent amour pour ses semblables, il répétait , après le grand apôtre , « que ses paroles n'étaient que le vain bruit de l'airain sonnant, quand même il parlerait le langage des hommes et des anges , si la charité n'enflammait son cœur(t); » elle devint la source des dons de la science dont il s'enrichit.

Conquise plusieurs fois , Bologne avait été successivent occupée par les Français et les Autrichiens , et dans les armées de ces deux puissances il se trouvait un grand nombre de soldats appartenant à diverses nations de l'Europe. C'est dans ce doux commerce de la charité, cimeuté par le dévoûment du prêtre, que le jeune linguiste acquit surtout cette facilité de conversation et ces formes de langage simples et familières que les livres n'enseignent pas; les hôpitaux de Bologne furent pour lui comme un nouveau cénacle ; s'il n'y reçut pas l'intelligence des langues , du moins ses rapports journaliers avec des militaires nés sous diverses latitudes perfectionnèrent sa prononciation et expliquent la perfection avec laquelle il parla les divers idiomes. Il brisait les doux accents de la langue italienne aux sons rocailleux de l'Allemand; il façonnait les organes de sa voix et les pliait aux règles de la prononciation des différents peuples. Nous verrons, au déclin de ses jours, le prince de l'Eglise se rappeler , comme

(1)Si lingiiis hominum lotjuar et Angelorum, r.uitatem non liabeain, foetus siim vclut aes sonans , Kp. Cor. . ch. X 1 1 1 , v. I.

le plus beau souvenir de sa jeunesse sacerdotale, samission dans les hôpitaux de Bologne; il avouait lui devoir sa première éducation linguistique ; les résultats pour lui en avaient été des plus fructueux. Un dévoûment si éclairé et si utile , les services rendus si noblement à tant de malheureuses victimes de la guerre , les refus qu'il fallait éprouver, des railleries à essuyer; disons mieux, car à Bologne on ne l'a pas oublié, des embûches tendues quelquefois au zèle du prêtre, et qu'il sut déjouer; enfin, sa vie d'intelligence et de travaux évangéliques, accrurent singulièrement la renommée du jeune abbé Mezzofanti.

SEIVMENT IMPOSÉ AUX PROFESSEURS DE L'UNIVERSITÉ \ REFUS DE CLO- T1LDE TAMBRONT ET DE L'ABBÉ MEZZOFANTI ; L'UN ET l' AUTRE ABANDONNENT LEUR CHAIRE. CE DERNIER s'ADONNE EXCLUSIVEMENT

a l'étude des langues ; il est nomme professeur de langues

OBIENTALES. EN 1808 IL DEVIENT PROFESSEUR ÉMÉRITE. SA VIE ET SA POSITION A BOLOGNE. IL EST NOMMÉ SOUS-BIBLIOTHÉCAIRE.

Les événements s'élaient accomplis à Bologne; cette ville et les légations avaient vu se succéder diverses phases révolutionnaires ; et le pouvoir né de ces événements cherchait à assurer ses possessions : il demandait des garanties à ceux qu'il associait à son action ; il les imposait aux plus dignes; l'indépendance des professeurs de l'Uuiversité fut attaquée.

Les gouvernements usurpateurs respectent peu la science quand ils ne peuvent s'en faire un instrument de domination. Une femme célèbre , dont nous avons déjà cité le nom, Clotilde Tambroni (1), qui professa avec distinction le grec à l'université de Bologne, avait été privée en 1798 de sa chaire de grec pour avoir refusé de

(1) Clotilde Tambroni a clôturé l'ère des femmes professeurs à Bologne; elle était née dans cette ville en 1758. On raconte que dans son jeune âge elle travaillait à des ouvrages de broderie dans un salon où son frère * recevait des leçons de grec; sans avoir l'air d'y faire attention , elle en profita mieux que lui , puisqu'un jour, celui-ci ne pouvant répondre, $a sœur le fit de manière à surprendre le professeur. Ses parents chargèrent alors deux savants jésuites espagnols , Colomès et d'Apontc, de son éducation ; scsprogiès dans la langue grecque lui permirent de lire bientôt des vers de sa composition dans l'académie dcgli Inestricali dont elle devint membre ; elle fut également agrégée à plusieurs sociétés savantes : aux Arcades de Rome , à V Académie Etrusque de Cortone, à Y Académie Clémentine de Bologne. En 1794 le sénat de celte ville la nomma professeur à la chaire de grec, qu'elle conserva jusqu'en 1898, époque où clic en fut privée, on en connaît le motif. Elle accompagna alors en Espagne son vieux précepteur, d' A ponte; mais, quelque temps après, elle revint avec lui en Italie. Bonaparte fit remettre plus tard son nom sur la liste des professeurs de Bologne , mais Clotilde Tambroni ne s'occupa plus que de sa vaste correepondanec avec les savants de l'Europe. D'Ansse de Villoisou disait : « Il y a en Europe trois hommes capables d'écrire a comme la Tambroni , et quinze au plus qui puissent la comprendre. » A sa mort, arrivée en 181 7, son frère, héritier de ses travaux manuscrits, avait, dit-on, l'intention de les publier; la mort l'en ayant empêché, ses œuvres sont restées inédites. Il n'y a d'imprimé qu'un Epithalame grec , composé à l'occasion du mariage du président de l'académie degli Inestricati , quelque odes et un discours Inaugurale per dottoramento (in chirurgia) délia signora Maria délie Donne. Elle était toujours voilée quand elle donnait ses leçons ; mais la Biographie ne parle pas de cette particularité , pas plus que de l'inscription qui a été placée à VArchigimnasio de Bologne pour conserver sa mémoire.

(*) Tambroni (Joseph) qui , soos l'Empire , fut chef de division au ministère des affaires étrangères à Paris, est mort à Rome en i8»4 ou ï5. Il appartenait, comme correspondant étranger, a l'Institut de France et à plusieurs académies Italiennes.

prêter le serment civique à la nouvelle république. Mezzofanti , qui devait plus tard lui succéder dans cette chaire , cessa les fonctions qu'il remplissait lui-même à l'Université. Il refusa un serment qu'il regardait comme un parjure.

Il nous est difficile de préciser ici les dates; nous savons seulement qu'on fit au jeune professeur de vives instances. Un ami de sa famille voulut s'interposer entre le fidèle sujet de la papauté malheureuse et les dépositaires de l'autorité qui , sous le drapeau français, gouvernaient les légations. Il avait été convenu qu'un déjeûné accepté chez un personuage politique équivaudrait à une adhésion au nouveau régime, et serait considéré comme une prestation de serment; l'abbé Mezzofanti prévenu refusa comme indigne de sa loyauté cette transaction, qui aurait pu laisser croire à ses compatriotes qu'il désertait sa foi politique ; il refusa avec énergie toutes les offres qui lui furent faites, et se montra peu intimidé par quelques menaces, dernier argument employé pour l'ébranler dans ses résolutions.

Ce fut après les grandes agitations de la fin du xvm e siècle, que Mezzofanti, vivant dans le calme et la retraite, se livra avec ardeur à l'étude des langues ; il en embrassa un grand nombre, et sa mémoire s'enrichit alors de ces immenses trésors de linguistique qu'il ne cessa d'accroître et qui lui ont valu une renommée unique en Europe. Il s'occupa, à de rares intervalles, d'enseignement privé, et il ne se distraisit de ses études que

pour remplir les fonctions de chapelain au Collège d'Espagne (1) ; son zèle d'aumônier et son amour pour la science trouvèrent mille moyens de s'y exercer.

Les temps étaient devenus meilleurs; en 1804, Mezzofanti fut nommé professeur de grec et de langues orientales à l'Université de Bologne. C'est là la seconde période de son enseignement public ; comme la première, elle remonte trop haut dans la vie du professeur, pour que nous ayions pu recueillir' les faits particuliers qui devaient s'y rattacher : la mort a rendu muettes les bouches qui auraient pu s'ouvrir pour nous les apprendre, ou le temps a effacé des impressions qui ont dû échapper à nos recherches.

L'abbé Mezzofanti garda sa chaire jusqu'au novembre 1808. A celle époque, les agitations du temps, les nouveaux orages qui fondaient sur l'Église et sur le Prince des pasteurs, et tout ce que ces nouvel les calamités devaient faire naître d'amertume et d'appréhension dans le cœur d'un prêtre , lui firent préférer une studieuse retraite à l'enseignement public, et il devint professeur émérite.

Après avoir suivi autant que nous l'avons pu l'ordre des dates dans l'exposé des faits biographiques de la

(1) Ce collège de nobles espagnols fut fondé au 14 e siècle par le cardinal Albornoz. Il en est sorti des hommes distingués ; saint Ignace de Loyola y séjourna quelques temps; c'est une des bonnes institutions de Bologne. (Voy. Hist. de la littérature ital. de Tiraboschi).

jeunesse de Mezzofanti, nous grouperons quelques autres faits, pris dans un autre ordre d'idées, qui serviront à le faire connaître.

A l'amour des lettres, notre vertueux prêtre joignait celui de la famille et du foyer domestique; il savait le charmer autant par les saillies de son esprit aimable que par les élans de son cœur ; il faisait quelquefois au milieu des siens de profitables et solides lectures, qu'il accompagnait de judicieuses réflexions; il concentra toutes ses affections sur la famille de sa sœur, qu'il aima avec un dévoûment rare, et qui, mariée à M. Minarelli , jeune homme appartenant à une famille aisée et honorable de Bologne , eut plusieurs enfants que Mezzofanti chérit comme un père : il fut leur guide et leur premier maître. L'éducation de ses jeunes neveux était pour lui une délicieuse occupation de sa jeunesse ; plusieurs moururent dans un âge peu avancé. M mc Minarelli conserva une seule fille et trois garçons ; sur l'un d'eux se portèrent toutes ses espérances. Sous sa direction le jeune Minarelli devint un ecclésiastique vertueux et distingué par ses connaissances variées et par son amour pour les langues ; sa fin prématurée , dont nous parlerons , fut un des plus grands chagrins qui contristèrent la pieuse vieillesse de Mezzofanti. Nous avons rappelé cette campagne des Autrichiens qui en 1799 fit cesser pour • un temps la domination française à Bologne. Les événements de la guerre pouvaient amener les troupes

étrangères aux portes, de cette cité et une lotte dangereuse pouvait éclater. Cet amour de la famille, que Mezzofanti sut toujours allier aux vertus sacerdotales , lui suggéra une pensée de prévoyance et de dévoûment : il habitait à Bologne une vaste maison , dans un quartier situé au centre de la ville; il voulut que sa sœur et ses neveux vinssent se réunir à loi dans cette même maison , qu'il regardait comme moins exposée par sa position aux périls de la guerre, que celle où résidait sa famille , placée auprès des remparts de la cité.

Notre professeur était recherché à Bologne non seulement à cause de l'étendue variée de ses connaissances et de sa réputation bien méritée , mais encore à cause de la douceur de son commerce. Les premières familles de la ville auraient voulu lui confier leurs enfants; on a cité à Bologne quelques dames aussi distinguées par leur naissance et leurs qualités personnelles que par les dons de la fortune, auxquelles il avait donné des leçons de langue française. Nous trouvons dans les notes biographiques qui nous ont été transmises , que ce prêtre vertueux n'accepta jamais ce genre d'enseignement que sous le bon plaisir de ses Supérieurs ecclésiastiques. Au milieu de la facilité des rapports du monde italien , cette sage circonspection de l'abbé Mezzofanti annonçait assez sa prudente réserve et la conscience qu'il avait de la dignité sacerdotale, à laquelle on ne le vit jamais déroger. La haute société

de Bologne lui doit plus d'une vertueuse mère de famille qui, avec les dons de l'éducation et l'amour de la vertu, ont transmis à leurs enfants le goût de l'instruction (1).

De 1808 à 1812 , il n'avait cessé de s'occuper de ses études favorites j cette même année il accepta avec joie les fonctions de bibliolhécaire-adjoiut de la ville de Bologne; il se mettait ainsi en rapport avec les étrangers de distinction qui séjournaient dans cette cité. Ami des livres et de la science, il trouva de précieuses ressources littéraires dans cette bibliothèque, et, dans le concours des étrangers qui la visitaient, d'heureuses occasions pour se livrer à la pratique des langues vivantes.

Il travaillait avec assiduité dans une des salles de la bibliothèque , reculée et exposée au nord ; il y contracta l'habitude de se foidir contre le froid. La contention d'esprit avec laquelle il se livrait à ses éludes , le rendait peu sensible à l'influence de la température. Dans ses vieux jours et dans la saison la plus froide, il fallait lui faire violence si on voulait lui faire accepter son scaldino pour réchauffer ses mains engourdies. 11 se délassait de ses travaux en donnant, dans une dépendance de la bibliothèque , qu'il occupait pour ses usages privés, quelque leçons de faveur. L'enseignement . eut toujours pour lui de véritables charmes. Au cou-

• ( 1 ) Voy. Giordani Opcr. , tom. VI , pag. 38.

chant de sa vie nous avons vu ce savant et illustre vieillard dans sa modeste demeure de la place Colonne : il aimait encore à disserter sur les langues, comme dans les jours de sa jeunesse, devant quelques étrangers d'élite; sa docte conversation ressemblait à un enseignement , et chacun s'étonnait qu'il eût quelque chose à lui apprendre sur sa propre langue.

ÉVÉNEMENTS POLITIQUES DE 1 81 4, RETOUR DE PIE VII DANS SES ÉTATS J IL DEMANDE QUE L'ABBÉ MEZZOFANTI LUI SOIT PRÉSENTÉ A SON PAS- SAGE A BOLOGNE , LE PAPE LUI OFFRE L'EMPLOI DE SECRÉTAIRE DE LA PROPAGANDE, QU'lL REFUSE. — NOUVELLES INSTANCES DU MINISTRE GONSALVI ET DES PRÉLATS JUSTINIANI ET FIESCHI : NOUVEAU REFUS.

— MEZZOFANTI REPREND SA CHAIRE ; IL EST NOMMÉ BIBLIOTHÉ- CAIRE TITULAIRE DE LA VILLE DE BOLOGNE J IL EXERCE QUELQUE

temps les fonctions de censeur. — entrevue de l'empereur d'au triche et du grand duc de toscane avec l'abbé mezzofanti.

— il publie l'éloge de son professeur de grec, d'aponte. — détails particu liers sur son genre de vie i son heureux caractère ; emploi de son temps. — dévouement pour ses élevés.

De 1812 à 1814, il s'écoula encore de bien douloureuses années pour l'Eglise ; mais l'heure du triomphe allait bientôt sonner , un long cri d'allégresse et de reconnaissance retentissait des Alpes aux Abruzzes. Celte main puissante qui tenait à Fontainebleau la papauté captive, lui rendait sa liberté. Pie VII traversait en triomphateur et en père la Ligurie, le duché de Modène, et arrivait à Bologne, la seconde ville des Etats Pontificaux.

La position élevée que l'abbé Mezzofanti occupait dans cette noble cité, sa fidélité à la papauté malheureuse et ses convictions politiques , sa renommée littéraire , cette auréole de vertu et de science qui ceignait son front , avaient rendu désireux de le voir et de le connaître, le Pontife de l'Eglise universelle. Pie VII, demanda que l'abbé Mezzofanti lui fût présenté ; il daigna lui faire l'accueil le plus flatteur, et lui offrit l'honorable emploi de secrétaire au collège de la Propagande ; mais le modeste bibliothécaire pria instamment le Pontife souverain d'agréer ses motifs de refus ; il ne pouvait, disait-il, briser les liens qui l'attachaient à sa ville natale, à ses amis, à ses habitudes et à ses travaux : il obtint de Pie VII d'v rester fidèle. Mais le magnanime Pontife ménageait à la modestie du professeur bolonais une nouvelle victoire. Il chargea plus tard son habile ministre Gonsalvi de lui écrire pour l'appeler à Rome; Mezzofanti resta sourd à cette voix, et il demanda comme une nouvelle grâce de ne point abandonner Bologne. Nous ne devons pas cacher ici que la nomination de Tabbé Mezzofanti au collège de la Propagande devint presque une affaire diplomatique; le cardinal Gonsalvi luttait d'habileté, le polyglotte se retranchait toujours derrière son inexpugnable modestie. Le ministre ne pouvait s'avouer vaincu; il chargea Mgr Justiniani , délégué de la province , de triompher du refus de Mezzofanti ; Mgr Fieschi , alors subdélégué , joignit ses efforts à ceux du prélat ; mais ni l'un

ui l'autre ne purent vaincre sa résistance, il y a dans l'atmosphère de cette noble cité de Bologne, qui emprunte sa dignité de la science qu'on y cultive, quelque chose qui sied bien au savoir ; on y trouve de grandes ressources littéraires, la compagnie d'hommes érudits , et le calme , si nécessaire aux esprits méditatifs , que les grandes capitales ne sauraient offrir. Les habitants de Bologne s'aiment entr'eux , ils aiment leur ville natale. On sait que Benoît XIV, un des fils les plus glorieux de l'antique Bononie , ne pouvait se décider à briser les liens qui l'attachaient à sa patrie , et qu'il ne renonça à son titre d'archevêque de Bologne que douze ans après son avènement au trône apostolique.

Ce fut après le rétablissement de l'autorité pontificale que notre professeur perdit son père âgé de quatre-vingtdeux ans. Fu di umili natali, ma di aureo costume, et di molto tntelleto (1), a dit un poète biographe italien. Sa mère, d'une piété exemplaire, était morte trois ans avant.

Mezzofanti était sorti de cette studieuse solitude qu'il s'était créée , il n'avait plus de motifs pour refuser les honneurs de l'enseignement public. Le 18 avril 1814, il reprit sa chaire de langues orientales à l'Université de Bologne ; il en fut nommé Régent (2); et le 1 5 août de

(1) CanticodiC. Marocco perla memoriadelC. Mezzofanti, Roma Brancadoro, 1S£9.

(2) On appelé Régente ou Rettore , dans l'université de Bologne, celui des professeurs qui est chargé de veiller à l'observation des lois disciplinaires qui régissent l'université ; c'est le même titre et à peu près les mêmes fonctions que celles dévolues à nos Recteurs. Le cos-

la même année, il fut nommé bibliothécaire titulaire de la ville. Il succédait au Père Pompilio Pozzelli qui en avait jusqu'à la mort honorablement rempli les fonctions. Ce savant Religieux des écoles Pies fut un des littérateurs distingués de l'époque; il avait été bibliothécaire du duc de Modène, et avait succédé à Tiraboschi, auteur de YHistoire de la littérature italienne, ouvrage où l'on apprend tant de choses, et que Ginguené, dans celui que nous lui devons (1), n'a pas fait oublier. Son premier soin fut de former un catalogue raisonné, surtout des manuscrits et des livres en langue orientale; il annota un manuscrit chinois, qui reproduisait le Nouveau - Testament, et se livra à divers travaux de bibliographie qui facilitèrent le classement soit des manuscrits , soit des livres anciens et modernes.

Mezzofanti entrait librement dans ce mouvement des esprits que le calme de la paix et l'assurance d'un avenir meilleur avait ramené en Italie. Les lettres reprenaient leurs anciens honneurs , et une impulsion nouvelle était donnée aux éludes; la ville de Bologne participa à ces bienfaits; sa bibliothèque vit ac-

lumc de professeur consiste eu une espèce de soutane noire, arrêtée au cou et ouverte par devant, à manches larges; le chaperon et la barrette k quatro pizzi est leur signe distinclif. A la fin du 18 e siècle leur traitement était des plus modiques . il s'élevait de 3 à 400 fr. par an , au rapport de Lalandc ; il a été successivement augmenté; si nos informations sont exactes , il* varie maintenant, dans les diverses universités, de 300 à 500 écus romains ( I624 fr. à 2700 fr.)

(1) Hùt. littéraire de l'Italie. 10 vol. in-8« , Paris, 1824.

, — 37 — croître ses richesses; les fonds publics assigués par

la cité à son entretien reçurent une destination éclairée ; ce qui est bien connu à Bologne , c'est que le savant bibliothécaire qui en avait la direction suprême ajoutait quelquefois de ses propres deniers pour favoriser l'achat des livres dont le prix était élevé.

11 voulut que l'on trouvât dans celle bibliothèque les meilleurs Recueils consacrés aux lettres et aux sciences publiés en France et en Europe ; il fit d'intelligents échanges et de précieuses acquisitions en livres, et il dota la bibliothèque de plusieurs beaux manuscrits; il voulut, en un mot, que celte collection de livres ne le cédât en rien à celles des grandes villes de la Péninsule italique.

Après la chute de l'empire français, et lorsque le Roi Murât revenait occuper le trône que les grandes puissances lui avaient conservé , ce prince en traversant Bologne voulut s'entretenir avec le célèbre polyglotte, et il lui offrit l'ordre royal des Deux-Siciles.

L'abbé Mezzofanti exerça pendant quelque temps, avec un sage discernement , et dans des vues de bien public , les fonctions de censeur et réviseur des livres. Pour s'éclairer lui-même , et ne pas égarer l'opinion, il se livrait à un examen sérieux des ouvrages qui lui étaient soumis; le livre était permis ou lacéré, mais ses jugements étaient respectés par tous. Il lui arrivait quelquefois d'avoir à constater des délits, dans l'exercice de ses fonctions, malgré les précautions que prenaient

ceux qui se livraient à ce genre de fraude; quelquefois aussi il achetait de ses deniers l'ouvrage prohibé, pour le retirer immédiatement du commerce. Il voulait allier la douceur à. la sév érité , mais il se montra toujours pénétré des dangers des mauvaises lectures, et le jugement qu'il portait sur certains de nos écrivains religieux du xvn e siècle , sans en excepter l'auteur des Provinciales, peutêtre trop sévère, fait assez connaître la rigidité de ses principes en matière de lecture.

En 1819, le modeste savant reçut un précieux témoignage de l'estime qu'il inspirait; l'Empereur d'Autriche, pendant son court séjour à Bologne, voulut s'entretenir avec le célèbre linguiste; ce dernier lui fut présenté : le monarque était entouré des hauts dignitaires de sa cour et d'officiers supérieurs parlant les diverses langues et les dialectes des peuples qui composaient son vaste empire ; l'abbé Mezzofanti devint l'objet de l'attention de tous: entouré d'égards, interrogé successivement par chacun d'eux , il répondit avec une rare présence d esprit et une grande pureté de langage. L'admiration qu'il excita, et à laquelle il se déroba bientôt, ne put être comparée qu'au témoignage flatteur de bienveillance qu'il reçut du Prince Autrichien. L'Empereur voulut l'attirer dans ses états, et lui offrit à Vienne une noble existence ; il refusa avec une respectueuse courtoisie ces offres avantageuses.

Le grand Duc de Toscane lui fit personnellement les

plus vives instances pour le fixer à Floreuce, qui serait devenue pour lui une seconde patrie. Cest à grand peine que ce prince ami des lettres put l'engager à accepter la décoration de Tordre de S 1 Joseph , dont il devint grand-Croix à sa promotion au Cardinalat.

Ce fut dans le courant de cette même année 1819, qu'il publia l'Eloge de son respectable et habile professeur le Père Emmanuel d'Aponte; seule production avouée par lui et qui nous reste. On trouve cet Eloge dans les Opuscules littéraires de Bologne.

La Providence réservait d'heureuses années à l'abbé Mezzofanti ; sa vie d'homme de lettres s'écoulait paisible et tranquille au milieu des témoignagnes de l'estime publique ; il était entouré d'amis fidèles et de compatriotes dévoués qui voyaient en lui une des gloires de Bologne; il était recherché des savants étrangers, et admiré de tous. Sa vie était méthodiquement régulière; on le voyait passer successivement de son oratoire à sa chaire de professeur, de son fauteuil de bibliothécaire à son cabinet d'étude. Comme tous les hommes fortement occupés, il trouvait un délassement en quittant un genre d'occupation pour un autre; sa frugalité était devenue proverbiale ; il était indifférent aux mets qu'on lui servait ; ce qu'il recherchait surtout, à table, c'était le plaisir de la conversation; la sienne, au sein de l'amitié, élaittles plus aimables et des plus gaies, semée de traits piquants. Sa position lui imposait des devoirs de convenance et de politesse auxquels il ne manqua jamais. Les jours

où il s'appartenait exclusivement à lui-même, il étudiait quatorze ou quinze heures sans discontinuer. Il dormait peu. On citait ses reparties heureuses et ses railleries spirituelles; cet esprit sérieux descendait quelquefois jusqu'aux plaisanteries bouffonnes des Buraiini (1) , et sans sortir jamais des bornes des plus strictes convenances, il provoquait des rires inextinguibles. Au plus fort de ses études de linguistique moderne , il cédait à un penchant habituel de préoccupation , résultat de l'application soutenue de son esprit à l'objet exclusif de ses méditations ; comme on le verra dans la troisième partie de cet Écrit ou nous nous livrons à un examen plus approfondi des rares facultés du savant professeur.

Notre polyglotte excitait bien des fois, à Bologne, comme il le fit plus tard à Rome , la surprise des étrangers qui l'entendaient parler leur propre langue; alors que Mezzofanti leur était inconnu, ils le croyaient un de leurs compatriotes; Prolée aux mille formes de langage, il pouvait , s'il l'avait voulu , dresser des pièges à leur bonne foi. Il donnait lieu, sans le chercher, à de singulières méprises. 11 avait reconnu que l'erreur était d'autant moins facile qu'il s'adressait à déjeunes enfants; il faisait naître le doute dans ces imaginations vierges, alors que pour les personnes d'un âge mûr, l'illusion était complète et l'erreur presque impossible à découvrir. Ne

(1) Spectacle populaire fort divertissant, à Rome, où des marionnettes , dirigées avec une grande adresse, rendent, à travers force lazzi et de piquantes épigrammcs , les mœurs et les travers de l'époque.

peut-on pas en conclure que l'organe de Fouie, doué de lant de délicatesse dans le jeune âge, est meilleur juge pour apprécier la nature des sons et la prononciation des idiomes, qu'une connaissance plus approfondie des règles de ces langues et l'habitude de les parler?

A part les richesses littéraires que Mezzofanti trouvait dans la bibliothèque de Bologne , il s'était formé pour son propre usage une bibliothèque privée composée seulement des premiers chefs d'œuvre de l'antiquité et des littératures modernes; pour lui c'était tout comme s'ils avaient été écrits dans le même idiome; aussi le savant linguiste n'observait-il dans le classement de ses livres que le mérite qu'il attribuait à leurs auteurs : après Homère il avait placé le Dante, comme aussi grand peintre que le poète grec. Nos auteurs français se trouvaient à côté des écrivains étrangers, dans l'ordre de mérite qu'il leur avait assigné; il y avait dans sa bibliothèque une progression décroissante dans laquelle on n'atteignait jamais le dernier terme. Il accrut successivement cette bibliothèque, qui devint plus tard , à Rome, une des collections bibliographiques les plus curieuses de cette ville. Nous aurons occasion d'en entretenir nos lecteurs.

L'abbé Mezzofanti faisait revivre dans la ville de Bologne les souvenirs de ces doctes entretiens et de ces promenades académiques dont les philosophes d'Albène donnèrent autrefois l'exemple. Entouré de quelques disciples dévoués qui se disputaient Ihon-

ueur de raccompagner, il se rendait de bonne heure à l'église de S le Pétrone pour y célébrer les saints mystères ; mais il était convenu qu'en se rendant dans la maison de Dieu , on ne devait s'entretenir que de sujets pieux; il était permis de le faire en langue étrangère ; ce n'était qu'en revenant à la bibliothèque que la cousigne était levée. Alors s'engageaient des conversations pleines d'intérêt sur les auteurs profanes de l'antiquité, qui étaient on ne peut plus profitables aux élèves, à cause de la facilité qu'ils avaient d'émettre leurs doutes et d'interroger leur habile maître.

l'abbé mezzofanti recherche les étrangers pour suppléer a l'insuffisance des livres; il apprend le suédois, l'arménien, le cophte. — son admiration pour la langue hébraïque; son amour pour le grec, sa facilité pour l'expliquer. — en- SEIGNEMENT DE MEZZOFANTI ; PROFESSEURS DISTINGUÉS DE BOLOGNE. — CONSEILS A SES ÉLÈVES.

Dans ses études et dans sa carrière de professeur , Mezzofanti dut beaucoup à son heureuse organisation , moins peut-être aux ressources dont il put disposer , telles que grammaires, lexiques , dictionnaires et généralement les divers ouvrages publiés, soit en Italie , soit en France , en Angleterre , en Allemagne , sur la théorie et lè mécanisme des langues, dont sa bibliothèque particulière s'est trouvée pourvue.

Ces ressources, quelque précieuses et multipliées

quelles fussent , étaient souvent insuffisantes; nous l'en-

tendrons raconter lui-même avec quel soin il allait à la découverte des étrangers qui venaient visiter Bologne , surtout s'ils parlaient une langue dont les règles indéterminées étaient plutôt le résultat de l'usage ou d'une ancienne tradition , que celui d'une théorie invariable. Plus tard les plus distingués d'entre eux recherchèrent l'occasion de le voir et de l'entendre.

Les Bolonais se rappellent encore que lorsque le neveu du célèbre médecin Uttini arriva dans leur cité du fond de la Suède, non seulement il ignorait la langue Italienne, mais encore nul ne paraissait moins propre que lui à la parler; il se trouvait privé de toute espèce de rapports avec ses nouveaux compatriotes. La renommée du linguiste lui avait fait espérer de trouver en lui un maître habile; par malheur Mezzofanti luimême ne connaissait pas le Suédois ; quelques livres que lui remit l 'étranger, et quelques semaines, suffirent pour lui en donner une parfaite connaissance.

En 1818, un arménien distingué vint à Bologne ;il fut présenté à Mezzofanti. Il s'établit entr eux un échange de bons procédés que ce dernier fit tourner à son avantage. Ses progrès dans la langue arménienne furent rapides , et lui-même enseigna l'italien au noble étranger.

Guidé par les conseils éclairés du Père Mingarelli, chanoine de Saint-Sauveur , il avait étudié la langue cophteetses trois dialectes, pour l'intelligence desquels il trouva plus tard de précieuses ressources, soit dans les

manuscrits du Vatican , soit dans les travaux de Champollion. Mais dès la fin de l'année 1819, il avait fait d'incroyables efforis de mémoire, il l'avouait luimême, et il lui semblait s'apercevoir que si cette admirable faculté de conception dont la nature l'avait doué était dans toute sa plénitude, celle de retenir et de classer les mots semblait quelquefois au moins s'amoindrir. C'est de cette même année que date aussi l'affaiblissement de sa vue. Il convenait qu'entre toutes ses études de linguistique, celle de l'hébreu avait, sans doute par la forme de ses caractères ou les édilions défectueuses et mal imprimées dans lesquelles il l'avait étudié , singulièrement fatigué ses yeux. Il avait alors quarante-six ans.

Notre professeur bolonais avait pour la langue hébraïque une admiration mêlée de respect; dans son enseignement , il suppléait au défaut de bons ouvrages élémentaires par la clarté et la solidité de ses explications , et dans tous ses cours il aidait des ressources de son esprit et de la fécondité de ses méthodes les intelligences les plus attardées. Il faisait suivre la grammaire de Pagninus, quoiqu'elle laisse à désirer sur les monosyllabes et les conjonctions, qui n'ont été bien étudiées que par l'Anglais Samuel Lee (1), habile professeur dans les langues sémitiques à l'université de Cambridge.

(1) / Gratin», ofthe hebrew language by the liev. S* Lee*

11 préférait le système Massorétique (1) , comme plus profitable aux élèves par l'explication des changements de voyelles. Le sublime langage d'Isaïe le ravissait , son àme s'élevait jusqu'à la hauteur du génie prophétique, et il ravissait à son tour ceux qui pouvaient le > suivre dans les régions élevées de ta plus haute poésie des langues humaines. « Quand on comprend bien Isaïe, disait-il, les autres prophètes et les livres de l'Ancien Testament n'offrent pas de grandes difficultés. » La philologie sacrée conservera l'imposant jugement porlé par Mezzofanli sur la belle bible hébraïque, parchemin vélin in-4°, du commencement du xin e siècle, précieusement conservée dans la ville dlmola, et à laquelle il rendit son ancienne importance bibliographique.

C'était une de ses habitudes les plus pieuses et les plus douces que de relire, commenter et approfondir, chaque année, pendant l'octave de l'Assomption de la S tc Vierge , l'admirable Cantique des Cantiques. Il y découvrait toujours quelques beautés nouvelles, il comparait les divers textes et les différentes traductions à l'ancienne

(1) On appelle Massorétique les points voyelles placés au-dessus, et au-dessous des consonnes, lettres seules véritables de l'alphabet hébreu, et inventés, au ix* ou x% ou peut-être même au xi* siècle, par des Rabbins appelés M assortes , à l'effet de fixer et de perpétuer la prononciation de la langue hébraïque.

Le système des poi nts-;Voy elles , assez généralement a.lopté, trouva de savants contradicteurs ; l'un des plus ardents fut Masclef , qui adopta un système opposé, auquel s'attacha son nom. La querelle entre les champions des deux systèmes n'est pas encore finie.

version grecque , il signalait les beautés littéraires de ce Cantique par excellence , type original et plein de suavité de cette poésie pastorale si pure et si naïve des livres hébraïques; il nourrissait sa piété en méditant ces admirables Commentaires écrits avec le cœuret tracés avec la main de S 1 Thomas d'Aquin : on sait que les pages du saint Docteur écrites sur le Cantique des Cantiques furent comme son testament laissé à l'Église, et comme le dernier chant du cygne angélique. Mezzofanti déclarait, à l'exemple de Bossuet, que la lecture de cet admirable chant mystique de Salomon ne lui avait jamais suggéré la moindre pensée profane; mais il convenait aussi que ces fleurs mystiques de l'Orient répandues à pleines mains dans cette inimitable poésie, ne devaient être cueillies que par des mains pures.

C'était encore une autre de ses habitudes que de relire quelques pages des ouvrages de S le Thérèse, aux approches des grandes fêtes. Il avouait que la connaissance de plusieurs langues de l'Europe avait été pour lui comme un jeu, entre autres celle de la belle langue Espagnole , et il répétait que si les anges parlaient, ils n'avaient d'autre langue que le noble idiome Castillan, dans lequel la célèbre réformatrice du Carmel avait retracé ses sublimes révélations.

Les secours si multipliés mis à la disposition des maîtres et des élèves pour apprendre et enseigner la langue d'Homère, rendaient plus facile la tâche que s'imposait Mezzofanti denseiguer cette langue; il avait

une collection complète de toutes les grammaires, dictionnaires, lexiques publiés datos cet idiome, et les ouvrages des commentateurs appartenant aux diverses nations , qui ont exercé leur critique sur cette langue.

A son enseignement élémentaire succédaient , dans ses leçons publiques, des dissertations pleines d'intérêt sur les livres d'Homère ; c'était pour lui comme un amusement que d'ouvrir les immortels poèmes de l'Iliade et de l'Odyssée , et d en traduire les passages les plus difficiles dans la plupart des langues qu'il parlait ; les beautés de la langue grecque lui étaient si bien connues, qu'il les faisait passer sans aucun effort d'esprit dans tous les idiomes, et même dans le dialecte Bolonais. Il étudiait lui-même plus volontiers les auteurs Grecs dans les éditions germaniques , et il' s'appliquait à montrer dans son propre enseignement toutes les découvertes des linguistes Allemands. L'on remarquait dans ses leçons, que son langage n'était jamais plus harmonieux, ses aperçus plus ingénieux et plus délicats, ses opinions plus neuves et plus séduisantes, que lorsqu'il s'écartait des routes battues et qu'il se livrait à ses propres inspirations sur cette langue grecque qui était si mélodieuse dans sa bouche. Il mérita le, nom $ Abeille attique , donné à Urbain VI II.

Les événements politiques avaient amené à Bologne de jeunes Helènes, il apprit d'eux la prononciation du grec moderne, qu'il déclarait ne pouvoir jamais devenir une langue classique et spéciale, à cause de ses trop

nombreuses analogies avec le grec ancien qui restera toujours, à l'égard du dialecte moderne , ce qu'est la langue de Cicéron et de Virgile à côté du latin du moyen âge. A Bologne, comme à Rome , les révolutions vinrent à son aide : des prêtres espagnols réfugiés, qui avaient exercé le saint ministère dans la Biscaye , lui apprirent les éléments de la langue Basque , dans laquelle il se perfectionna à Rome avec le concours d'autres ecclésiastiques appartenant à la même nation, qu'une autre révolution condamnait à l'exil. Parmi les secours inattendus qu'il trouva dans ses compatriotes , on cite à Bologne le professeur Rosario, surnommé il chirurgo mauro , avec lequel il étudia la langue Birmane. On cite aussi une famille géorgienne qui vint s'y établir pour quelque temps, et qui lui fut utile pour l'intelligence des dialectes du Caucase. Ainsi il ne négligeait aucune des circonstances qui se présentaient à lui , et qui pouvaient accroître ses richesses de linguistique.

L'intelligence exercée du professeur, servie par une vaste mémoire, explique la supériorité de son enseignement universitaire, à laquelle ses collègues rendaient hommage: Bologne s'honorait alors de maîtres habiles. Valeriani , Tomassini , Orioli et Schiassi se montraient dignes de recueillir l'héritage que leur avaient laissé Galvaui, Monli, Zanotti, et la célèbre Clolilde Tambroni. Dans ses leçons, dans les réunions scientifiques, dans les thèses publiques, chacun admirait celte abondance de doctrine, cette argumentation profonde et sub-

lile, cette facilité d'exposition qui lui faisait élucider les

questions les plus ardues et les plus complexes. Cette admirable facilité, et son esprit de méthode, rendirent son enseignement accessible aux plus humbles intelligences; à côté du linguiste, on retrouvait le savant exercé, riche de son expérience et de son zèle pour les progrès de la science.

Mezzofanti donnait à ses élèves et à ses auditeurs les conseils qu'il avait lui-même mis en pratique dans les premières années de ses travaux. Il avait reconnu que la première , et une des plus essentielles dispositions pour se livrer avec fruit à l'étude des langues , était une parfaite quiétude d'esprit et le calme du cœur. Aussi prescrivait-il avant tout, l'amour et la pratique de la sagesse et l'observation des préceptes de la religion, comme des moyens sûrs pour se livrer avec succès à l'étude et parvenir à la connaissance des langues; il répétait que la piété, qui est utile à toute chose , était une condition qui ouvrait les voies de la science et qui en dominant l'esprit semblait accroître , par une direction unique, la faculté de compréhension, et reculer les bornes de la mémoire.

MEZZOFANTI FAIT QUELQUES VOYAGES EN ITALIE, IL SE REND A MODÈN'E POUR Y ENTENDRE PSALMODIER l'hÉBREU. — HOMMES DE MÉRITE QUI L'ONT EU POUR MAITRE, ENTR'AUTRES LE CELEBRE ROSELLINI , * ET LE P. CAVEDONI, PRÉFET DES ANTIQUITÉS A MODÈNE : RÉCIT DE CE DERNIER J SES RAPPORTS AVEC LE LINGUISTE : MÉMOIRE SUR LA LAN- GUE DES SEPT COMMUNES, PAR MEZZOFANTI : TRAVAUX DE L'ANTI- QUAIRE DE MODÈNE ; DISTIQUE GREC DE MEZZOFANTI ; SUITE DE SES RAPPORTS AVEC LE P. CAVEDONI.

Des travaux assidus , de longues journées d'études, terminées par de laborieuses veilles, qui se prolongeaient bien avant dans la nuit, commencèrent à altérer la santé du savant linguiste; il fut obligé pendant six mois de suspendre ses études particulières et -son enseignement public. Il lui fut permis,* comme délassement , de se livrer à quelques études de botanique ; il fallait d'ailleurs un aliment à cet esprit actif et exercé auquel l'oisiveté eût été insupportable. Le professeur herborisait dans les environs de Bologne, il étudiait au jardin des plantes de cette cité : l'aspect de la campagne , celui des fleurs et de la verdure des prairies , reposait agréablement son. esprit et ses yeux affaiblis.

Mezzofanti fit quelques rares voyages en Italie , un motif de curiosité à propos de la langue hébraïque, l'appela à Modène en 1820 : il voulut conférer avec les Israélites instruits et les Rabbins sur les difficultés de leur langue, et s'assurer par lui-même de l'effet produit dans les synagogues par le chant hébraïque^ ou la psal-

modie des psaumes. Il visila Pise, Livourne , et voulut aller saluer, à Mantoue, le berceau de Virgile. Il avait précédemment visité Rome; ce sont là les seuls voyages quait faits notre professeur. Citoyen de l'Europe et du monde entier , dont il a connu ou parlé un grand nombre de langues , il n'a visité que quelques villes de cette péninsule italique, où il naquit et d'où il ne sortit jamais.

Parmi les hommes de mérite qui ont eu Mezzofanti pour maître , nons citerons son respectable neveu, le prélat Minarelli; l'honorable bibliothécaire actuel de Bologne, le D r Liberio Veggetti , qui succéda à son illustre maître; le chevalier Angeilini, auteur d'une traduction italienne de Sophocle estimée à bon droit, et le célèbre Rosellini (1), à qui il apprit l'hébreu. A son retour d'Égypte, l'illustre voyageur se rendit à Rome pour offrir ses hommages à son ancien professeur. Il reconnaissait lui devoir d'excellents conseils qu'il avait mis à profit. Dans ses études et dans ses recherches sur les anciens monuments de l'Egypte et de la Nubie, le maître avait imposé au disciple, comme une obligation sacrée , le plus grand respect pour

(1) Hippolyte Rosellini, savant distingué, né à Pise, où il professa les langues orientales et l'archéologie. De concert avec Champollion, il a publié les Monuments d'Egypte et de Nubie à son retour de son expédition scientifique, en 1828. Rosellini est une des gloires de IVitiiversité de Pise, et une des célébrités scientifiques de la péninsule. On/tait les nobles encouragements qu'il trouva dans la généralité fin rand duc de Toscane. Ce savant mourut dans sa ville natale en I84ï.

les traditions religieuses; il lui avait recommandé de visiter les Saints Lieux, et n'avait rien négligé pour ins téresser sa foi de chrétien et sa curiosité de savant à ce pèlerinage, que Rosellini ne put entreprendre et que son ancien professeur aurait voulu faire tourner au profit de la religion et de la science. Lorsque la mort enleva prématurément l'émule de Champollion, Mezzofanti regretta vivement le professeur habile et le voyageur célèbre qui avait fait honneur à son pays et an maître qui l'avait initié aux éléments de la langue hébraïque et lui en avait dévoilé toutes les beautés.

Nous assignerons dans ces souvenirs un rang particulier au plus digne des élèves du célèbre polyglotte , au savant Père Cm edoni , préfet des antiquités et du médailler de Modène. Ecoutons-le nous parler de celui dont la mémoire lui est chère , qu'il nomme encore ottimo et esimio Maestro, et dont il suivit les cours de Tannée 1816 jusqu'à la fin de 1821. « Un jour, dit-il , il me conduisit à l'Institut pontifical de Bologne, où il me ménagea une agréable surprise en lisant un intéressant mémoire sur la Langue des Sept Communes. Ce mémoire, où le polyjlolte s'était livré à des recherches sur ce dialecte, mais où il n'émettait aucune opinion décisive, n'est point resté aux archives de l'Institut bolonais (1). Un autre jour , c'était

" (1) Nous n'avons pu retrouvera Bologne le moindre vestige de ce mémoire , dont le procès-verbal de la séance académique fait mention.

On sait à combien d'opinions diverses a donne lieu I origine des Sette Comuni du Viccntin ; quoique Mezzofanti ne parût point résoudre la

dans les premiers mois de Tannée 1819,je plaçai sous ses yeux le texte hébraïque de l'Ancien-Testament, et le texte grec du nouveau ; il confronta les versions des anciens textes avec les versions orientales éditées par les sociétés bibliques. Il se livra aux plus judicieuses remarques, et versa sur les pages de nos saints livres altérés par l'erreur les flols de son érudition. Notre conversa- . t ion s'engagea, dans une autre circonstance, continue le savant Père Cavedoni , sur la philosophie des langues et sur la grammaire générale ; Mezzofanli m'avoua qu'il était l'auteur d'un mémoire étendu sur ces études de linguistique; par une excessive délicatesse ( soverchia delicalezza ) , ce mémoire avait été jeté au feu. Le polyglotte disait qu'il n'avait pas le temps d'étudier pour lui, de parler pour les autres, et d'écrire pour tou?. Il avouait qu'un trop long travail de cabinet, la plume à la main, nuisait à sa santé...» ( lo stare per scrivere troppo lontano à lavolina pregiudiceva di mollo alla salute.)

Mezzofanli s'était occupé de recherches critiques et philosophiques sur les textes comparés des diviues

question, pendante depuis le XV e siècle, il estait intéressant de connaître celle des opinions émises qui lui paraissait la plus probable. Les uns ont voulu voir dans les populations montagnardes qui peuplent les Sette Comuni, el qui parlent un dialecte particulier, des descendants des Cimbres et des Teutons, d'autres, plus dans le vrai sans doute, n'y ont vu qu'un mélange d'allemands de diverses races. (Voy. Memoric istoriche de Sette Cornu ni Vicenlini , ab. Augustino dal Pozzo , in-8°, Vicence, 1820. — Annales des voyages, t. VIII. — Fojaget hist. et lit, en Italie, par Valcrv , tom. I )

— oi —

écritures, il manifesta au P. Cavedoui 1 intention qu'il avait d'adresser ce travail à la congrégation de Propaganda fide; ce mémoire devrait donc se retrouver dans quelques-unes des archives sacrées de Rome. Il s'était livré encore à des recherches sur les langues sémitiques, et avait lu, soit à l'institut de Bologne, soit à l'université, plusieurs mémoires sur ces langues. Telle est l'opinion du savant professeur d'hébreu à la Sapience (1). Ces mémoires n'ont point vu le jour. Parmi les Écrits laissés par le polyglotte , ou restés inachevés, qui nous ont été indiqués , nous trouvons encore un Calendrier mexicain avec des planches coloriées de la main de sa nièce , Mlle Anna Minarelli , et accompagné d'une dissertation sur les antiquités américaines , que Fauteur ne voulut point publier. Le lecteur verra enfin, dans la troisième partie de cet Esquisse historique, que Meezofanti avait composé un Mémoire sur les signes comparatifs des langues parlées par les trois races primitives, qui n'a point été retrouvé.

Il est aisé de comprendre les rapports qui durent s'établir entre le linguiste de Bologne et le numismate de Modène ; Mezzofanti voyait dans le Père Cavedoni un de ses disciples de prédilection , auquel devait l'attacher le double lien de l'intelligence et du cœur. L'é-

(1) Nous devons un témoignage particulier à ce savant professeur, Abbate Vincenzi , versé dans les langues orientales, et Scrittore de la Vaticane ; il est auteur de plusieurs mémoires pleins d'intérêt sur les rapports des Hébreux avec l'Empire romain, ainsi que sur leurs pratiques religieuses ; son enseignement parait justement estimé.

lève cultiva avec un égal succès el les sciences religieuses et le vaste champ de l'archéologie; et le maître lui adressa un distique grec que nous rapporterons bientôt; disons auparavant à quelle occasion.

LePèreCavedoni a été un des trois savants désignés par le Duc de Modène pour classer dans le vaste portique de la maison de charité de sa capitale , les antiquités de toute espèce trouvées à Modène et dans les environs, et qui assurent à celte cité le noble héritage de l'opulente Mutina célébrée par Ovide et Cicéron(l).Cavedoni, après avoir classé ces divers objets , tels que colonnes, piédestaux, autels votifs, sarcophages, et surtout les 45 inscriptions fort remarquables gravées sur le marbre, publia un savant mémoire, pour expliquer, classer et commenter les inscriptions et décrire les antiquités de Modène. Dans ce mémoire, où l'auteur fait preuve d'une rare érudition, il redressa les erreurs de plusieurs savants dont la sagacité s'était exercée sur ces marbres, enlr'autres de Gruter, Monlfaucon et Visconti. Les savants applaudirent aux recherches de Cavedoni , aux explications qu'il donna , et aux vives lumières qu'il répandit sur ces précieux monuments de l'antiquité. De tout coté des pièces de vers lui furent adressées, ilfut fêlé à Modène; Bologne la savante le complimenta , et l'habile polyglotte lui adressa un Distique grec qu'il écrivit au milieu

(I) Vny. Pomponius Mcla Ch. TU. /<*«-. 2.

d'une société d'amis , el que les Mémoires de la Religion, publiés à Modèoe, nous ont conservé (1).

Nous devancerons ici les temps pour compléter ce que nous avons à dire sur les rapports de Mezzofanti nue son digne élève, en faisant connaître les motifs qui avaient rendu plus rares les relations établies entre le polyglotte el l'antiquaire de Modène. Lorsque ce dernier publia en 1838 son ouvrage intitulé spicilegio ndmismatico, il crut qu'il était de son devoir de le dédier à l'illustre Cardinal dont il était le disciple fidèle. Connaissant sa profonde modestie, le Père Cavedoni ne lui avait pas caché qu'il prendrait son silence pour une marque d'acceptation; Mezzofanti ne répondit pas, et l'ouvrage parut avec la dédicace cardinalice. Sa pro ■ fonde modestie en fut blessée, TEminence, en témoigna avec -douceur son mécontentement, et de 1838 jusqu'à l'époque de sa mort c'est à peine s'il écrivit trois ou quatre fois au Père Cavedoni.

(I) Nous reproduisons ini ce distique , ainsi que la traduction latin« due à Michel Ferrncci.

EÏS KAIAE2ÎN0N KAÏEAÔNÏON

MvtfjjLaTût twv iraAai av6pa>7rwv (ro<po; 6<t<j âvaçaivei; E'x X.P°' v °Ç °^ ^pû" • soi &e yùÂoç 6a}i8et.

CELESTINO CAVEDONIO.

Omnia quae prudens aperis monument <i ptiorum yF-vo infaota manent : hinc tihi fama viget.

{Mem.di Heligionc Modena , anno 1829.)

CÉLÉBRITÉS ATTIRÉES A BOLOGNE PAR LA RÉPUTATION DU POLYGLOTTE I LE BARON DE ZACH ; LORD BYRON , OPINION DU POÈTE ET DE PLU- SIEURS AUTEURS SUR MEZZOFANTI. — EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE MELLINI. — ACADÉMIE DES PniLOPIERI.

Parmi les célébrités attirées à Bologne pour admirer le linguiste , nous remarquerons le baron de Zach et ses compagnons de voyage. Les rapports passagers de ce célèbre astronome sont cités comme un exemple de cette merveilleuse variété de langage, et des difficultés de linguistique avec lesquelles se jouait Mezzofanti. L'illustre Astronome rapporte que traversant la ville de Bologne pour aller observer à Genève l'éclipsé annulaire du soleil, il eut dans la première de ces deux cités plusieurs entretiens avec le savant linguiste, il l'entendit parler anglais avec le capitaine Smith , russe avec le Prince Volkonski ; lui-même lui parlait anglais , saxon et autrichien. Frappé d'admiration , le baron de Zach jeta dans la conversation quelques phrases valaques : celait un vrai défi proposé au polyglotte Bolonais, qui aussitôt releva le gant, et continua la conversation en langue valaque; les interlocuteurs étaient dans rétonnement. Le savant astronome s'avoua vaincu, car il ne savait de cet idiome que les quelques mots qu'il venait d'adresser à Mezzofanti: « J'allais observer une merveille dans le ciel , dit le noble étranger, et la terre me fournit un phénomène non moins admirable sur

la terre, dans la personne du savant professeur de Bologne (1). »

A côté de l'astronome il faut placer un poète d'une grande célébrité, et qui a laissé dans ses écrits la preuve de l'admiration que lui avait inspirée le docte professeur.

Lord Byron promena en Italie de 1816 à 1824 ses étranges habitudes, ses fougueuses passions et sa renommée de grand poète : Milan j Venise , Bologne , Rome , Pise, Bavenne avaient tour-à-tour reçu le chantre de Child-Harold ; et ses historiens ont déroulé à nos yeux les pages entières de sa vie de jeune homme, sans nous en rien dérober ; nous y contemplons le génie s'élevànt aux plus sublimes conceptions, descendant au plus profond abaissement moral , et touchant à la dégradation la plus complète qu'il soit possible à l'homme d'atteindre.

Le poète fit plusieurs voyages à Bologne , de 1820 à 1824 , tantôt pour se rendre à Rome , tantôt pour ajouter un récit de plus à ses aventures. L'écrivain de génie avait quelques litres à être reçu par le célèbre polyglotte, qui vit en lui un homme égaré: ses troubles, ses infortunes et ses remords peut-être , ne durent pas échapper à l'observateur judicieux, qui sut deviner à travers la violence des passions , ce qu'il y avait de généreux et d'élevé dans son âme; nous croyons que Byron inspira de l'intérêt à l'habile lin-

(l) Correspond. 4stronom, année 1824.

guiste , mais ce ne tut pas sans des réserves ; el on dirait que les biographes du poète ont jeté comme un voile sur les relations passagères de Mezzofanti et de Byron : ils les mentionnent à peine , ils ne nous ont fourni aucun détail particulier , nous n'avons pu nousmême être mieux renseigné ni à Bologne , ni à Rome.

On trouve, dans les Pensées détachées de lord Byron, publiées à la fin de ses mémoires , pensées si vraies , si naturelles , si touchantes, les traits suivants sur l'abbé Mezzofanti : « Je ne me rappelle pas un seul des littérateurs étrangers que j'eusse souhaité revoir , excepté peut-être Mezzofanti , qui est un prodige de langage , Briarée des parties du discours, polyglotte ambulant , qui aurait dû vivre au temps de la tour de Babel , comme interprète universel; véritable merveille, et sans prétentions, encore ! Je l'ai tâlé sur toutes les lan ■ gues desquelles je savais seulement un juron ou adjuration des dieux contre postillons, sauvages, forbans, bateliers, matelots, pilotes, gondoliers, muletiers, conducteurs de chameaux, vetturini, maîtres de poste, chevaux de poste, maisons de poste, toute chose de poste! et pardieu! il m'a confondu dans mon propre idiome (1). »

L'auteur de Don Juan ne pouvait , ce semble , exprimer en d'autres termes son opinion sur le prêtre bolonais auquel il lui était difficile de refuser son ad-

(1) Voy. Vîaggi in Ilalia e nella Grecia, Milatio , 1833. — forage* hist. et liltêr. en Italie , par Valéry, 'l oin. II.

miration. Nous aurons occasion de parler encore à nos lecteurs du grand poète de l'Angleterre , lorsque l'ordre des faits nous conduira à les entretenir du souvenir qu'avait conservé de lui le polyglotte de Bologne.

Un écrivain distingué que nos lecteurs connaissent peut-être, et dont les jugements en matière de littérature sont irréprochables, mais dont les appréciations religieuses sont quelquefois peu orthodoxes, a écrit - les lignes suivantes sur notre professeur :

« Le bibliothécaire de l'université de -Bologne, est M. l'abbé Mezzofanti , célèbre en Europe par sa vaste connaissance des langues ; il en sait , y compris les dialectes, jusquà trente-deux: c'est dix de plus que n'en parlait Mithridate, avec lequel cet ecclésiastique, plein de douceur et de modestie , a du reste fort peu de rapports. Une telle érudition tient véritablement du prodige, car M. Mezzofanti n'est jamais sorti de Bologne; philologue, orientaliste distingué, il entend même

divers patois; c'est un apôtre pour le don des langues comme pour la piété. » (1)

Ce serait étendre outre mesure notre récit que de rapporter ici les opinions diverses émises par les écrivains étrangers sur le professeur linguiste (2); ce que

(1) Ces lignes contiennent quelques inexactitudes que nos lecteurs

poiinont corriger.

( Voy. Voyag. lut. et hist. en Italie, par M. Valéry, Toro. ?.)

(2) Voyez, entr'auti es recueils français, le journal le Voleur, 10 juin 1836.— Inbliolhèque unii'Li sclle , juin 1 — Toscane H Home, par M. l'oujoulat . etc.

nous avons dit suflira sans cloute. Ajoutons cependant, qu'en Allemagne , auprès des savants de celle nation dont quelques-uns l'avaient vu à Bologne, l'abbé Mezzofanli jouissait de la plus haute estime ; le polyglotte devait être particulièrement admiré sur cette terre classique de la philologie ; nous trouvons dans les notes qui nous ont été transmises qu'un mot composé. a été créé

pour lui ; il restera dans la langue comme un monument de son érudition linguistique ; les savants allemands l'avaient surnommé sprachenbandiger; on traduisait ce mot à Bologne par ceux-ci en langue italienne : Domatore o sia frenatore délie lingue.

En Italie la renommée du linguiste inspirait à ses contemporains la douce obligation de payer à son rare mérite un digne tribut d éloges ; il n'y avait guère de réunion scientifique où son nom ne fût prononcé comme un des plus distingués de l'époque, ni d'ouvrage publié , sur les célébrités italiennes , où son rare mérite ne fût apprécié. On le citait dans toutes les académies, et son nom faisait autorité. La poésie (1) s'est montrée féconde, mais sans aucun profit pour l'histoire de la vie du linguiste. Parmi les compositions latines où l'on a célébré les louanges du polyglotte bolonais, nous mentionnerons comme une des plus originales, celle que nous trouvons dans un recueil d'inscription imprimé à Pise, où notre professeur avait laissé de pré-

(1) Voy. Raccolte di poésie, Elogi di Mczzofanti, etc. — Al Card. Mczzofanti applausi degli Academici filopieri. (Bologne 1838.)

cieux souvenirs, et auquel nous renvoyons le lecteur. (1) Nous touchons aux dernières pages de la vie de noire professeur à Bologne; nous aurons bientôt à le suivre sur un plus grand théâtre; et notre tâche deviendra plus facile à remplir à mesure que le polyglotte pourra moins se dérober à nos investigations et qu a regret il fixera de plus en plus sur sa personne les yeux de l'Italie et de l'Europe savante. Si un vif intérêt s'attache à la peinture des mœurs et des habitudes des hommes de mérite, un intérêt non moins légitime nous rend désireux de connaître leur parole. Mezzolanti, le lecteur le sait, n'a rien publié, si l'on excepte l'éloge de son maître Emmanuel d'Aponte. Cette réserve ne peut s'expliquer que par une modestie excessive qui nous dévoile les trésors d'humilité que recèle Tâme du prêtre, trésors si profondément cachés aux yeux des hommes du monde. La science chez le savant vulgaire s'inspire à d'autres sources que chez l'homme d'une foi ardente et vive , et c'est précisément parce que notre professeur avait

(1) Nous reproduisons ici les premiers vers de cette pièce où sont célébrées aussi toutes les gloires de Bologne.

10SEPHO MEZZOFANTI Doctori linguœ grecœ et linguarutn orientalium.

0 quam felici fulget lux omine , nostram ,

Mczzofante , domum quâ novus hospes adis , Cui quot sunt linguae totidem insunt pectore corda , Candida mens placido qu» régit imperio.

( Alois. Chrysostomi Ferrvcci Inscriptionvm fasicvlvs Pisavri , ex offîcina nobiliana An. m. dccc. xxxi.1

longtemps réfléchi el beaucoup appris , parce qu'il avait creusé les mystères du temps et de l'éternité , que mesurant toute chose à la grandeur de Dieu il jugeait tout petit autour de lui; sa perfection sacerdotale nous donne le secret de son humilité.

Dans un ouvrage justement estimé et auquel nous renvoyons encore nos lecteurs, nous trouvons une indication el une appréciation concise des diverses traductions de la Bible en langue vulgaire, attribuée par l'auteur à Mezzofauti, et l'opinion émise parle savant professeur sur la question souvent agitée relative aux langues orientales, (1) Les citations, que nous abrégeons ici, se

(1) Voici une simple indication des versions de la Bible en langue vulgaire : d'après Mezzofanti , l'auteur les divise en deux époques principales :

I. Première époque, au commencement du XVI» siècle. Bible protestante.

1° Version italienne, éditée à Genève par Deodat. 2° Version française, faite sur la traduction italienne de Genève. 3° Version allemande par Luther : elle est pleine d'erreurs. 4° Version anglaise, corrigée en plusieurs endroits d'après le texte hébreu de Pagninus.

5° Versions suédoise et danoise.

6° Version du Nouveau-Testament en langue celtique, pour la Navarre française et espagnole.

7° Bible catholique. Parmi les versions approuvées , soit par les évéques, soit par le saint-siége, on remarque la version en polonais par le P. Wujeio, jésuite.

II. Epoque actuelle. Versions sans nombre et en toutes langues de la Bible soit catholique, soit protestante. De nos jours les sociétés biblique* établies à Londres enfantent par milliers des volumes qui contiennent des erreurs sans nombre pour s'opposer au progrès de la prédication des

rapportant à l'enseignement classique du professeur, ont dû trouver leur place dans celte partie de notre récit , où prennent fin ses fonctions à l'université de Bologne.

missionnaires catholiques qui vont porter le flambeau de la foi dans les diverses régions du monde.

L'auteur s'exprime ainsi au sujet des versions orientales de la Bible :

Quaerenti mihi à Mczzofanti, qusenam linguae ac versiones essent orientales proprie dictœ , respondebat :

« Lingue orientali, cioè asiatiche, per essere l'Asia posta a Levante respetto all'Europa. Qucste lingue possono dividersi in diverse famiglie, dellc quali additero le principali. La prima di tulte più rospicua, c che più si deve considerarc da noi, è la série délie lingue semitiche. Chiamansi rosi , perché parlate dai discendenti di Sem, o perché somiglianti a quelle, che essi parlavano. Prima tra queste è l'Ebraica. Molto ad essa somigliante è la caldaira antica, nclla quale scrisscro Daniele ed Esdra. Non molto dissimile è la caldaica, che abbiarao nelle Parafrasi di Onkelos, e Jonathan.

« La siriaca pure ha molta somiglianza con questa , ed in essa abbiamo sè il Vecchio, che il Nuqvo Testamento. Non è un puro Caldeo, ma offre qualche differenza, anzi v'ha pure quaichc mescolanza di grero. Ciô avenne per Tinflnenza grande dé Greci in Siria, allorchè vi regnavano gli Antiochi etc., dopo Alessandro Magno. Chiamasi questa lingua Siro-Caldea ; credesi che fosse parlata comrauncmcnte a Gerusalemme a' tempi del Salvatore, credesi pure che in questa scrivesse S. Matteo il suo vangelo. La Samaritana non era distinta in antico dall'Ebraica, meotre le Tribu furono unité, e si vi avea qualche differenza, era leggerissima, quale esser suole né Dialetli più somiglianti (e. %.SÎboUl e Schibolet) (1).In seguilo si mescolomoltissimo colla caldaica , e la Versione samaritana , che oggi abbiarao del Pentatcuro, ci présenta un Caldeo , ovvero un siriaco, o per meglio dire una specie di dialettodi questi. L'Arabo vinec in dovizia ed estensione ogni altra lingua semitica. Ella è vivente ancora, benche più o meno ricca, pura e colta secondoi popoli che l'adoprano negli ùninensi trattidell' Asia e delP Africa, ove sono Maoraettani.Ha molta somiglianza coll' Ebreo, ma non deve con questo confondersi , nè credere che TEbieo derivi dell'

(i) mo * hébreu dérivé de sektbil (via-semita). On sait qu'il servit comme de

signe de ralliement aux Galaadites pour reconnaître les Ephratéens. par la différence de prouoaciation.

( Voy. Lit. dttjugts, eh. I», v. 6.)

Les temps approchaient où le polyglotte devait s'arracher à sa patrie; mais avant de s'en séparer, il voulut lui laisser une institution qui ne périra pas.

Mezzofanli fut heureux d'accroître la réputation de la ville de Bologne et de multiplier les moyens d'émulation au sein de la docte population, en instituant dans cette ville une nouvelle société littéraire, qui fut approuvée par un Rescrit de la 5. Congrégation des Etudes, le 27 janvier 1830. Le plus illustre de ses fondateurs lui donna le nom d'amis des lettres et des muses, qu'il réunit sous le nom de Philopieri; il dressa ses statuts, régla l'ordre de ses séances, et l'anima de sa parole éclairée. Elle tint sa séance d'inauguration dans une des salles du - couvent des Religieux de S 1 Philippe; ce fut une brillante fête pour tous les amis des lettres, qui applaudi-

Arabo , comc se ne fosse un inero dialetto. Ha grande somiglianza coll' Arabo la litigua Etiopica, e pcr questa somiglianza non è al tutto dissimilc dair Ebraica. Si direbbe che taie non fosse la più antica lingua di quoi popoli, ma che in seguito vi fosse recata da Arabe colonie colà stabilité. Ma intorno a cio leggasi Lodolfo Job. ( Isloria Etiopica.) Capo di gran famiglia tra le lingue d'Asia, è la lingua Sanscritica, morta al pari délia Latina; ma da essa derivarono 1 4 lingue, che si parlano nelle indie orientali.

« La lingua délia Penisola Malaca ha prodotte quelle che sono in uso nelle Isole dell* Arcipelago Indiano. La lingua chinese , la Tartara Manccu, c Tartara Mongolica etc.; non appartengono al nostro instituto, se non in quanto oggidi la Biblica società tradure in esse il sacro Testo con grand danno dei fideli, e dcgli inGdeli racdesimi »

Institutiones Biblicœ Tironum usui accommodâtes à Josepho Zama Mellini. *( 3« édition. Bologne 1841 ).

' Joseph Mcilini occupa longtemps avec distinction la chaire d'Ecrilurc-Saintc à Bolo gne, on il est mort il y a 4 ans , on laissant après lui la réputation d'un homme f'-nidit et d'un commenta leur habile.

rent à cette utile création et en attribuèrent le mérite à Mezzofanti ; l'Archevêque de Bologne en fut déclaré le protecteur. L'académie des Philopieri poursuit avec honneur ses pacifiques destinées; elle comptera toujours avec un légitime orgueil parmi ses fondateurs le savant illustre qui lui donna son nom et jeta sur elle l'éclat de sa renommée.

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