LES SAUVAGES
Sous le nom de sauvages, on désigne, en Canada, toutes les tribus aborigènes de l'Amérique. Les Anglais les appellent " Indians"et partout on les reconnaît sous l'appellation des " Peaux- Rouges." Sans entrer dans l'examen du plus ou moins de justesse de cfs différents noms, nous désignerons sous le nom de sauvages tous le.s naturels du "Département du Nord," non pas que tous soient d'un caractère barbare, féroce ou sauvage, mais bien parce qu'il y a quelque chose de sauvage dans leur genre dévie, ou par opposition au titre de civilisées, donné aux nations qui pratiquent une religion, vivent sous une forme de gouvernement, obéissent à des lois et se livrent aux arts ou à l'industrie.
Il n'y a encore qu'un demi-siècle, les sauvages du " Département du Nord " n'avaient aucune notion du christianisme, pas même de culte défini ou régulier: encore aujourd'hui, à peu prèf tous, chétiens ou infidèles, ont conservé leurs habitudes sociales. La chasse et la pêche, à de très rares exceptions près, constituent leur unique ressource, comme leur ocôupation exclusive. Le sauvage est non seulement nomade, mais même errant et aventurier. Point de maison, en général, pas même de demeure fixe • des tentes de peaux (loges), des cabanes d'écorces ou de hanches
d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du Bon Dieu qui n'a de dôme que la voûte étoilée ou nébuleuse, voilà l'habitation du sauvage, qu'il déplace quand bon lui semlale. Quelques familles vivent isolées, d'autres se réunissent par camps plus ou moins considérables, suivent les chances de la pêche ou de la chasse.
Quoique, en général, les sauvages n'aient aucune espèce de gouvernement, aucun code de lois, cependant, chez quelques tribus, chez celles surtout qui font encore la guerre, il y a un certain ascendant exercé par des chefs dont l'autorité est bien limitée, à moins que ces chefs, à force de payer d'audace, ne finissent par inspirer la crainte à leurs frères. Une supériorité véritable, une plus grande habileté et, parfois, une plus grande bonté aussi, ont groupé autour de quelques individus une famille nombreuse, accrue d'un certain nombre d'amis, et là, l'autorité patriarcale de l'homme mûr ou du vieillard s'exerce avec une certaine assurance.
Les sauvages du "Département du Nord " voyagent beaucoup, mieux vaudrait dire qu'il voyagent constamment. Avant l'établissement des nombreux comptoirs qui couvrent aujourd'hui le pays, ils entreprenaient souvent des voyages de plus de mille lieues pour aller échanger quelques fourrures avec les traiteurs européens et canadiens. Ces longs voyages se faisaient, d'ordinaire, en canots d'écorce de bouleau. Les comptoirs sont partout tellement multipliés maintenant, qu'il n'est plus nécessaire d'aller si loin pour faire ces échanges, et pourtant les sauvages continuent à voyager. Le léger canot d'écorce facilite ces pérégrinations dans la partie du pays couverte de forêts et que sillonnent des cours d'eau et des lacs nombreux. Dans les prairies, les sauvages possèdent des chevaux et s'en servent pourtraver-er leurs plaines immenses. En hiver, les chiens remplacent le canot, et en tout temps ils aident le cheval pour le transport des bagages et des provisions.
Les sauvages,ceux des prairies surtout, ont un singulier mode d'utiliser leurs chevaux et leurs chiens pour les transports. Deux longues perches sont fixées par une de leurs extrémités sur le dos de l'animal, où elles se croisent et où elles sont retenues par des courroies, qui remplacent le harnais ; les deux autres extrémités des perches traînent sur le sol, glacé ou non, en s'écartant plus ou moins, suivant leur longueur ; c'est sur cette dernière partie que sont déposés les bagages,qui s'y soutiennent sur les courroies ou les peaux de buffles fixées aux deux perches. Quand il y a des infirmes ou des malades dans la famille, on recourt à ce moyen de transport, et des gens qui en ont fait l'expérience, m'ont assuré que les secousses sont aussi douces que dans les voitures les mieux suspendues.
Les sauvages ne sont pas riches ; assez souvent la femme, sans être le moins du monde aidée de son mari, peut porter sur son dos tout l'avoir de la famille. Les trésors en espèces sont inconnus, puisque dans toute l'étendue du "Département du Nord," à l'exception de la colonie de la Rivière- Rouge, l'urgent n'a point cours ; la valeur et l'usage en sont ignorés des sauvages. Des fourrures, des provisions, fruits de la chasse et de la pêche, voilà ce qui peut les enrichir. En échange, ils reçoivent quelques vêtements et quelques ustensiles de fabrique anglaise ou améri-
caine, qui constituent tout leur avoir, en ajoutant, pour les sauvages des prairies, quelques chevaux, et pour tous quelques chiens. Chez les sauvages, l'absence des richesses est accompagnée de la plus grande pauvreté. Des tribus entières sont habituellement dans un état de demi-jeûne et de souffrances journalières ; et toutes les tribus manquent, dans un temps ou un autre, des choses les plus essentielles à ia vie; aussi, il est étonnant de voir jusqu'à quel point ces infortunés portent l'exercice delà privation. Etre trois ou quatre jours sans le moindre aliment, leur paraît chose toute simple et naturelle; très souvent ces privations extrêmes se prolongent jusqu'à sept ou huit jours.
Ajoutons à cela une demi-nudité au milieu des rigueurs de notre affi eux climat, et on aura une faible idée des épreuves physiques de ces pauvres peuplades. J'ai dit que la femme porte quelquefois sur son dos tout l'avoir de la famille. Ces mots résument la position de la femme chez les sauvages. Je parle des sauvages infidèles, car la position de la sauvagesse chrétienne est bien améliorée. La première recueille dans toute leur amertume les fruits de la malédiction lancée contre la mère des humains ; la seconde trouve à ses maux une compensation dans les fruits de bénédiction qui lui viennent par l'entremise de la mère des chrétiens ! On dit que les Esquimaux et les Loucheux traitent leurs femmes avec un peu plus d'humanité que les autres sauvages. Je n'ai jamais vu ces tribus, mais toutes celles que j'ai vues à l'état d'infidélité, m'ont forcé à considérer la femme sauvage comme l'être le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Cette infortunée est non seulement le porte-faix de la famille, elle en est littéralement la bête de somme. Toutes les corvées sont pour elle et, presque invariablement, les plus petits adoucissements lui sont refusés. La position est rendue plus pénible encore par les mauvais traitements, le mépris le plus profond et l'état d'abaissement dans lequel elle est tenue. Que de fois mon cœur a été navré d'amertume, en voyant la misère profonde dont j'étais le témoin ! Comme j'ai béni et remercié le Bon Dieu qui, entre autres bienfaits, a donné à nos mères la position qu'elles occupent au milieu des nations chrétiennes ! Comme ils étaient ignorants et insensés ceux qui, pour blasphémer contre la religion régénératrice, rêvaient pour les forêts d'Amérique un peuple primitif, jouissant d'un bonheur imaginaire !
Comme ces utopies, ces rêves d'imaginations en délire ou de cœurs dépravés, sont loin de la triste réalité. J'ai passé plus de la moitié de ma vie dans ces pays, et, malgré le spectacle habituel de la misère, et d'une misère quelquefois partagée avec ceux qui l'endurent, j'en suis encore à me faire la question : comment les sauvages peuvent-ils vivre ?
En Europe surtout, où l'on n'a jamais vu de sauvages, on se fait sur leur compte des idées fort singulières. Pour détruire en deux mots toutes ces fausses impressions, il suffit de dire que les sauvages sont des hommes. Cette assertion, si simple en apparence, dit pourtant ce que sont ces races infortunées, beaucoup mieux que toutes les rêveries de ceux qui en ont parlé sans les connaître. Le sauvage est un homme, d'abord dans son physique; très souvent, il est même un beau type, à l'exception pourtant d'une saillie un peu exagérée des pommettes des joues, d'un teint trop foncé ou cuivré et de la rareté de la barbe. Plu-
sieurs des sauvages sont des hommes magnifiques; leur taille est beaucoup au-dessus de la moyenne, surtout si on la compare avec celle des habitants de l'Europe méridionale. J'ai vu une foule d'Européens et de Canadiens tout aussi noirs que les sauvages qui ne sont pas trop exposés aux intempéries de l'air. Tous les sauvages que j'ai vus ont les yeux noirs, et cet organe, comme celui de l'ouïe, acquiert chez eux une capacité très grande, par suite de l'exercice. Je n'ai jamais vu de preuve de ce que j'ai lu sur la finesse de leur odorat. L'œil noir du sauvage est souvent plein de vivacité, d'intelligence et de malice; chez d'autie?, il a le calme de la bonté ou l'expression nette de l'indifférence. Le sauvage est bien proportionné. Si le manque d'habitude n'a pas développé chez lui une grande force musculaire, l'exercice en retour lui fait acquérir une grande agilité et une puissance étonnante de résister aux fatigues auxquelles il f st exposé. Le sauvage est un homme qui mange, boit, dort et marche.
Qui mange énormément quand il a de quoi satisfaire son appétit, tout comme il se passe de nourriture au besoin ; qui boit, trop souvent avec excès, surtout "l'eau-de-feu." Beaucoup de personnes civilisées, des pays froids surtout, savent très bien que cette disposition est un trait caractéristique de l'humanité. Il dort, cet homme sauvage, il dort comme les autres paresseux, le jour, la nuit, quand il n'a rien qui l'occupe, puis aussi, il veille plus que qui que ce soit que je connaisse. Il marche ce bipède aux jambes un peu croches, aux pieds fermés en dedans par l'habitude, et il marche comme un véritable chien de chasse. Il court même, et ce, au point d'atteindre les cerfs dans les déserts et au milieu des forêts. Le sauvage est un homme, il naît dans les pleurs, grandit au milieu des larmes ou des rêves: il vieillit quelquefois quand l'excès de la privation n'a pas ruiné, avant le temps, un tempérament doué par nature de tout ce qui peut assurer la longévité ! Soumettez ce sauvage aux nombreuses influences auxquelles sont soumis les hommes des pays civilisés ; qu'il accepte les raffinements des tailleurs, parfumeurs et coiffeurs; et vous aurez un élégant, souvent beaucoup plus élégant que la plupart de ceux qui se prévalent le plus de ce titre. Voilà pour l'homme physique.
J'ajoute, le sauvage est un homme; homme intelligent, et en le disant, je pense au sourire dédaigneux que cette assertion peut faire courir sur certaines lèvre-i, et pourtant, je crois avoir des raisons de la formuler. Le sauvage est un homme intelligent, et j'en donne pour preuve la langue qu'il parle, les pensées qui l'occupent, les sentiments qui l'animent. Chaque nation parle une langue différente de toutes les langues européenne?», différente peut-*être (à l'exception de celle des Esquimaux) des idiomes asiatiques ou africains, différente même de celles parlées par les tribus américaines. Toutes les familles ou nations sauvages, même du " Département du Nord, " ont des dialectes distincts» aussi distincts entre eux que le français l'est du chinois ou l'anglais de l'indou. Ces dialectes ne sont pas des sons inarticulés, comme on n'a pas craint de l'affirmer ; ce ne sont pas des débris tronqués, inintelligibles ou insignifiants ; non, ce sont, au contraire, des langues véritables, exprimant toutes les idées qui se trouvent dans la tête, tous les sentiments qui sont au cœur de ceux qui les parlent. Ces idiomes versent dans votre âme à vous,,
étrangers qui les comprenez, tout ce qu'il y a dans l'âme de ce pauvre enfant des bois, auquel vous refusez peut-être l'honneur d'être votre semblable,tout comme elles sont l'interprète fidèle de ce que vous voulez lui communiquer. Et ces langues diverses, qui les a faites ? qui les conserve, qui fait que toute une nation parle avec une perfection que l'on ne trouve pas dans la manière dont les peuples civilisés parlent les leurs ? Sans grammaire, sans dictionnaire, sans monument écrit, de quel(iue nature que ce
Chef sauvage.
soit, le père redit à son fils les accents qu'il a recueillis sur les lèvres de l'auteur de ses jours, et le petit enfant qui ne sait que pleurer, commence peu à peu à balbutier quelques mots, à dire mon père, ma mère. Plus tard une phrase mal articulée provoque leirire affectueux de toute la famille, enfin la connaissance de^cette phi-ascise complète, puisi-c'est une autre, jusqu'à ce que l'âge mur perfectionne ce': art par excellence de la parole, pour que celui qui l'a acquis, le transmette à ses descendants.
Le sauvage est un homme intelligent ; l'esprit de l'homme, quelle que soit sa portée, ne s'exerce pas, d'ordinaire, en dehors de ce qui le préoccupe, de ce qui nourrit ou excite son activité. Que de belles et nobles intelligences sont restées enveloppées dans les ombres d'une condition obscure, tandis que des médiocrités ont, au contraire, pris leur essor, grâce aux circonstances ! Cette différence que l'on remarque si souvent entre les hommes d'une même nation,entre les membres d'une même famille, est-il étonnant de la rencontrer entre certaines nations et certaines autres ?
Bien sûr, le cadre des connaissances du pauvre sauvage est bien limité ; aussi, il ne faut pas s'attendre à voir son intelligence s'exercer sur un grand nombre d'objets ; pourtant, il suffit de la voir se débattre dans ce cadre étroit, pour se convaincre que, lui aussi, est un être intelligent. Le sauvage voit, examine, compare, juge, modifie; il se souvient, il prévoit, il apprend, il oublie. L'idiotisme est rare chez les sauvages, l'esprit y est commun. Ils se moquent, se rient, s'amusent à vos dépens, non pas comme les singes quadrumanes, qui le font par un certain instinct mécanique, mais bien comme les plus futés des singes bipèdes. Les occupations ordinaires du sauvage, quelque restreintes qu'elles soient, prouvent son intelligence.
Un certain prédicant se trouvait un jour au milieu d'une tribu peu disposée à l'écouter. L'orateur, s'apercevant que ses exhortations faisaient peu d'impression, eut recours à un coup de théâtre. Il saisit sa montre et, la montrant aux sauvages, il les exhorta à en admirer le mécanisme, et à en conclure la supériorité des hommes civilisés sur ceux qui l'écoutaient : le tout assez maladroitement pour froisser la susceptibilité et l'orgeuii, tout aussi grands chez les sauvages que chez les autres enfants d'Adam. Après un instant de silence, et pendant que l'orateur promenait un regard de mépris sur ceux qu'il croyait avoir complètement convaincus de sa supériorité, le chef prit la parole. '"C'est vrai, " dit-il, vous avez de l'esprit, vous autres civilisés; nous, nous " sommes bêtes. Tu nous montres ton soleil artificiel, est-ce toi qui " l'as fait ? — Non,dit l'interlocuteur. — Ho ! Ho ! Ce n'est pas toi qui " l'as fait et tu nous le montres pour nous prouver que tu as de "l'esprit!
" Je suis bête; cependant, écoute-moi, je ne parlerai pas long- *' temps, parce que tu parais nous mépriser trop. Voici mon arc " et mes flèches, c'est moi qui les ai faits ; voici mon fusil, qui, " comme ton soleil artificiel, a été fait par de:^ hommes de ton *' pays. Vous autres, vous avez de l'esprit, vous savez tout faire, *' et vous devez au moins savoir vous en servir. Prends ce fusil " et cette poudre, moi je garderai mon arc et mes flèches. Partons " tous deux pour la forêt; nous reviendrons tous deux à la pro- " chaîne lune, et tu nous diras alors si tu as beaucoup plus d'es- " prit que les sauvages." Cet argument, pour n'être pas de la plus stricte logique, suffit, on le comprend assez, pour arracher un violent éclat Je rire à toute la bande, et jeter dans la confusion le maladroit orateur, qui savait bien que, si les sauvages ont tant à apprendre des civilisés, ils ont bien des choses à leur montrer dans leur genre de vie.
L'homme du dé8ert,8i ignorant quand il n'a pas de maître, apprend avec une grande facilité du premier maître qui se présente.
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Nous avons des livres écrits en caractères syllabiques. Je connais un sauvage qui a appris à lire dans un jour, et plusieurs l'ont fait en trois jours. Depuis près d'un quart de siècle que je suis au milieu des sauvages, j'en suis toujours à la conviction qu'ils ont autant d'intelligence que la portion non cultivée des peuples les plus distingués sous le rapport intellectuel. Mais, dira-t-on peut-être, si vraiment les " Peaux-Rouges " sont intelligents, comment expliquer leur position ? Comment se fait-il qu'à notre époque surtout, au milieu des lumières qui, par leur éclat, semblent vouloir aveugler les autres peuples, comment se fait-il qu'ils connaissent si peu ? Nous avons des chemins de fer, et eux vont à la raquette ; nous avons des télégraphes sous-marins, et eux n'ont pas même l'idée d'un bureau de poste; nous avons des canons rayés, des fusils à aiguille ou chassepots ; nous pouvons tuer à des distances énormes, eux sont encore au système primitif de destruction de leurs semblables. Ils n'ont que des lances, des carquois, des arcs, des flèches : ils ne peuvent tuer que de près ; nous avons des vaisseaux blindés, et ils n'ont que des canots d'écorce. Nous lisons tous les secrets du ciel visible, et eux ne connaissent que quelques constellations ; nous calculons tous les âges et toutes les couches de la terre, et eux ne connaissf^nt que les animaux qui l'habitent. En un mot, nous sommes les grandes, les puissantes nations de l'époque, et eux ne sont que les pauvres et ignorants sauvages de la forêt et de la prairie. Comment cela ? La réponse à cette importante et grave question est, sans doute, dans les secrets de Dieu. Mais ce Dieu infiniment bon ne semble-t-il pas avoir voulu nous donner une leçon utile, en nous montrant la non-omnipotence de la raison humaine livrée à elle-même ? Les races sauvages sont comme les autres races, qui ont été animées par ce souffle de vie qui a placé les enfants d'Adam parmi les êtres intelligents. Cette intelligence, si on le veut, est comme à l'état latent et laisse passer des siècles sans éclairer ceux qui la possèdent, des rayons qu'elle fait briller ailleurs, sans sortir ces infortunés <le l'ornière profonde où ils sont tombés, sans les ramener au point d'où ils sont partis. Donc cette raison humaine, livrée à elle-même, est impuissante et stérile, donc elle ne te suffit pas, ô insensé ! qui voudrais rejeter la raison suprême.
Le sauvage est un homme ; et j'en ai la preuve dans son caractère moral. L'intelligence de l'homme, servie par des organes, se soumet trop souvent à leur empire tyrannique, comme aussi elle sait parfois s'en affranchir. Le sauvage, comme l'homme civilisé, s'élève au-dessus des sens quand, en se faisant chrétien, il accepte cette morale sublime qui gêne tant les partisans de la morale libre. Comme il est doux, comme il est consolant de voir cette soumission du sauvage courbant son front indompté sous le joug de l'Evangile ! Oui, le sauvage est un homme, qui trouve dans la doctrine divine de quoi éclairer son intelligence, jusque-là si obscure ; et dans les célestes enseignements, de quoi remplir le vide de son cœur ! Que de fois j'ai été profondément touché, que de douces larmes j'ai répandues, en voyant l'action de la grâce sur ces infortunés orphelins du bonheur, qu'elle façonne j.our la félicité! Oui, le sauvage est un homme, un homme capable de faire dominer en lui l'homme spirituel, capable de sentir et de goûter les choses de Dieu. Si le catactère moral
du sauviige qui se convertit au Christianisme, si ce caractère ne vous prouve pas assez qu'il est homme, ô vous qui ne craignez pas de rejeter l'enseignement divin, contemplez le sauvage infidèle, et sa dégradation vous prouvera qu'il est de la même espèce que ceux qui le repoussent. Homme, comme tous ceux qui ignorent Dieu ou le méconnaissent; comme tous ceux qui ne veulent pas de l'Evangile, ni de sa morale ; homme, comme tous les esclaves des sens et delà nature, homme, comme tous les orgueilleux, les homicides, les voleurs! Oh! oui, le " Peau- Rouge" infidèle prouve qu'il est homme comme la race blanche infidèle !
Les sauvages du "Département du Nord," avant même l'arrivée des missionnaires parmi eux, avaient tous quelques notions religieuses, voire même quelques traditions bibliques, faciles à distinguer au milieu du grossier encadrement de folies et de superstitions qui les enveloppe. Tous les sauvages reconnaissent un être quelconque, supérieur aux autres, auquel ils donnent différents noms. Le culte de cet être était souvent nul et toujours bien mal défini ; quelques-uns rendent le culte le plus éclatant au soleil ; d'autres, tout en reconnaissant "l'Esprit Bon," servent et honorent de préférence le méchant. Presque tous croient à une espèce de polythéisme grossier, ils adressent leurs supplications à tous les êtres de la nature, à tous ceux surtout qui revêtent une forme singulière ou extraordinaire. D'infâmes et absurdes superstitions captivent ces pauvres peuples, et sont souvent un obstacle à leur conversion. Les jongleurs ou sorciers, qui sont d'ordinaire les médecins, s'attribuent une puissance et une force surnaturelle qui leur permet d'exercer un grand ascendant sur leurs compatriotes, et comme ces personnages trouvent ainsi un moyen sûr de servir leurs sordides passions, ils sont intéressés à ne point abandonner leur ait, et à combattre tout ce qui, en diminuant leur influence, nuirait à leurs intérêts.
Quant à la valeur réelle de ces jongleries, il m'est bien difficile, non seulement de formuler, mais même de me former à moimême une opinion certaine. Nul doute que, le plus souvent, ce n'est qu'une supercherie adroite, d'autres fois, je serais tenté de croire à une intervention diabolique. D'ordinaire, ces sorciers ou "hommes de médecine" sont de beaucoup les plus mauvais delà nation, et l'esprit méchant, si Dieu le lui permet, trouverait son compte à les assister. Je n'ai jamais pu être témoin de ces magies. Ma légitime curiosité, à cet égard, était excitée par la nature des faits racontés ; et aussi, je dois l'avouer, par le caractère d'hommes sérieux et intelligents qui me disaient avoir été témoins oculaires de ces merveilles. Souvent j'ai demandé à voir ces tours de force des sorciers, et les acteurs s'y sont refusés, assurant eux-mêmes qu'ils n'avaient aucune puissance en présence de "l'Homme de la Prière," ou même auprès d'un objet pieux, comme le livre des saintes Ecritures, une croix, un chapelet, etc., etc.
De qui descendent les sauvages? Je viens de le dire: ce sont des hommes, donc ils descendent d'Adam. J'ajouterai : Noé fut leur aïeul, Sem leur père, car la race rouge ou américaine se rattache à la race mongole, dont elle diffère moins que les races issues des trois fils ne diffèrent entre elles. La question de la possibilité de peui»ler l'Amérique par des émigrations de l'Asie, ou même du nord de l'Europe, n'est plus un problème. Tout le
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monde sait combien la chose est facile; même en supposant qu'à l'époque de ces pérégrinations, les voyageurs n'auraient pas eu d'autres facilités que celles qu'ils possèdent aujourd'hui. Cette dernière supposition n'est point probable. Pour ma part, je suis convaincu que les sauvages ont été plus civilisés qu'ils ne le sont maintenant ; qu'ils se sont abaissés par l'oubli des traditions qui les ralliaient à Dieu, tout comme ils se relèveront en acceptant l'enseignement qui les rapproche de leur auteur et de leur fin. Puisse leur position servir de leçon à ceux qui voudraient atténuer, pour les détruire ensuite, les préceptes du divin Réparateur !
Que deviendrait l'humanité si elle se faisait athée, si elle se faisait matérialiste? Elle deviendrait sauvage et sauvage de la pire espèce. Comme ils sont coupables, ceux qui s'efforcent de la conduire à ces monstruosités, par des voies directes, quoiqu'on les colore d'un nom moins odieux. Le pauvre sauvage n'a jamais été assez insensé pour prononcer la déchéance de l'Etre Suprême, il n'a jamais été assez méchant pour revendiquer l'égalité avec la brute, et pourtant, il est descendu assez bas en ne conservant que les notions vagues et indéfinies qui l'ont arrêté sur le bord de ces deux abîmes. Que deviendront les nations dont un certain nombre ne paraissent pas craindre de descendre dans ces horribles profondeurs ?
Quand des hommes se sont-ils faits Américains ? La solution de cette question serait sans doute extrêmement intéressante, mais je crois bien que ce n'est pas ici qu'on la trouvera. Je pense même qu'on ne la trouvera jamais. Nos sauvages du "Département du Nord," sont tous sans chroniques, sans annales, sans monuments écrits, sans monuments d'un ordre ou d'un genre quelconque. Tous ignorent, ou ignoraient à notre arrivée, jusqu'à leur âge et celui de leurs enfants. Les traditions orales ne semblent bien définies que lorsqu'elles ne remontent pas plus loin qu'à l'aïeul de celui qui les raconte, en sorte que l'on comprend facilement que les recherches archéologiques ne sont pas faciles. La science chronologique, souvent si difficile à établir parmi des peuples qui ont joui d'une certaine civilisation, est tout à fait nulle et impossible ici. Nous ne tenterons donc pas même le moindre essai à cet égard.
Après avoir donné cet aperçu si succinct des sauvage? en général, il nous semble naturel d'en faire l'énumération. Le "Département du Nord" possède des sauvages de cinq familles différentes, différentes surtout parla langue. Aucun de ces idiomes n'a la moindre analogie avec les quatre autres ; d'autres différences caractérisent ces cinq familles et aident à les classer à part, tout comme la ressemblance de langage nous fait ranger dans le même groupe des tribus qui sembleraient différentes à d'autres points de vue. Ces cinq familles sont : 1° la famille des Algonquins ; 2° celle dés Assiniboinea ou Sioux ; S** celle des Pieds-Noirs ; 4» la famille des Tchippeweyans ; 6^ enfin, celle des Esquimaux.