FAMILLE DES ALGONQUINS
Nous donnons ce nom aux différentes nations ou tribus dont le dialecte a une telle affinité avec celle des Algonquins du Cana-
da, qu'il est impossible de ne pas leur assigner une origineeommune. La race algonquine occupe, à l'exclusion de toutes les autres, les districts de " Norway House," du lac la Pluie, de la Rivière- Rouge et deCumberland, puis on les trouve encore, en majorité, dans le district de la Saskatchewan et celui de la rivière du Cygne. Les Esquimaux de la presqu'île de Melville sont les seuls qui leur disputent la possession du district d'York. Des Algonquins, en assez grand nombre, sont aussi dans le district de la rivière aux Anglais; quelques familles isolées ont pénétré jusquà Athabaska, en sorte qu'il n'y a que le district de la rivière Mackenziequi n'en possède point. Si on joint à cette immense étendue de terrain, celui que les différentes branches de la famille algonquine occupaient en Canada, on se convaincra facilement que ce groupe de sauvages est un des plus étendus de toute l'Amérique septentrionale.
Dans le "Département du Nord," cette race ne compte pas plus de trente mille âmes. La tradition nous apprend qu'elle a été, autrefois, bien plus nombreuse. Les guerres, la famine, et surtout l'épouvantable destruction causée par la petite vérole, l'ont réduite à son chiffre actuel. Mes observations personnelles, depuis que je suis dans le pays, me convainquent d'une espèce de stagnation numéricjue. La famille algonquine se compose ici de trois nations, qui sont : les Saulteux, les Maskégons et les Cris.
Les Saulteux occupent, dans le "Département du Nord," une zone de trois à quatre degrés de hauteur au nord du quarante neuvième parallèle, et s'étendent depuis la limite occidentale du Canada, jusqu'à la partie orientale du district de la rivière Saskatchewan. Les Maskégons habitent au nord du terrain occupé par les Saulteux, jusque sur les bords de la baie d'Hudson. Les Cris, qui en tout semblent tenir le milieu entre les Saulteux et les Maskégons, se trouvent surtout sur le prolongement du centre des terres de leurs deux nations sœurs, jusqu'auprès des montagnes Rocheuses. Cette dernière zone a une largeur moyenne d'environ cinq degrés.
1*> Les Saulteux. — Les Saulteux sont une race fière, orgueilleuse, superstitieuse à l'excès et, par suite de ces dispositions, difficiles à dompler. De tous nos sauvages, ce sont ceux qui ont eu le plus de facilité de s'instruire des vérités de la religion, et ce sont précisément ceux qui en ont moins profité et qui comptent le plus petit nombre de chrétiens. La chose est d'autant plus étonnante qu'ils devraient naturellement subir une salutaire influence de la part de leurs frères du Canada qui, eux, sont tous chrétiens. A la Rivière- Rouge, même au milieu des églises et des moyens de salut,le plus grand nombre de Saulteux restent infidèles. Ils traînent leur indolente et misérable vie dans leurs pauvres huttes d'écorces, ils conservent toutes leurs habitudes primitives. Ils se tatouent, se livrent à leurs ridicules et souvent cruelles superstitions, tout comme s'ils n'en avaient jamais entendu démontrer la folie. En retour ceux qui embrassent la religion dans l'âge mûr s'attachent à leur foi avec une grande constance et fermeté. Malheureusement, plusieurs enfants baptisés dans des circonstances particulières ont dû demeurer ou retourner avec leurs parents, infidèles comme eux.
Les Saulteux sont, généralement, de beaux hommes, presque tous ont malheureusement une très forte inclination pour les boissons enivrantes, ce qui est une des causes de leur endurcissement. Les chants de guerre les électrisent encore, et souvent au milieu des jeûnes et des privations, ils entreprennent, à pied, des voyages de plusieurs centaines de milles, pour aller surprendre et scalper un ennemi, le plus souvent sans défense, et revenir triomphalement danser l'horrible danse et hurler le hideux chant de la chevelure. Je ne vois point pourquoi la colonie de la Rivière-Rouge accepte d'être témoin de ces horreurs; l'absence de toute force régulière peut seule expliquer cette trop patiente tolérance. Ceux d'entre les Saulteux qui ont été élevés parmi nos métis, et il y en a un certain nombre, ne paraissent pas partager les dispositions de leurs compatriotes; preuve que toutes ces misères tiennent encore plus aux circonstances et aux préjugés de leur éducation, qu'à leur caractère national. J'ai encore chez moi un jeune Saulteux d'une vingtaine d'années, qui s'est fait chrétien il y a trois ans, et dont la conduite ne nous laisse rien à désirer.
Les Saulteux aiment passionnément le^ rassades et autres verroteries de ce genre. Ils se chargent de colliers, se fendent les oreilles pour y attacher toute une enfilade d'ornements aussi ridicules qu'incommodes : d'énormes anneaux, des chaînes grossières, de vieux rouages de montres ou de pendules, des morceaux informes de cuivre, de fer-blanc, etc., etc. Aussi, leurs pauvres oreilles ressemblent assez à la sale boutique d'un orfèvre ruiné.
Le fardeau étend les oreilles dans une proportion que plus d'un élégant n'ambitionnerait pas, et l'appendice métallique qui en complète l'énormité leur a valu parmi lesTchippeweyans,le nom de Betzarènetchay (grandes oreilles). Joignez, comme complément de toilette, un énorme morceau de fer-blanc attaché aux narines, de longues et sales tresses de cheveux, agrémentées de lambeaux d'étoflFe, de fourrures, une grande quantité de plumes sur la tête, et vous aurez une idée du déploiement de prétentions vaniteuses que l'on trouve chez les Saulteux. Habitué à ce spectacle, on voudra bien me pardonner les trop sévères appréciations, peutêtre, que je fais des ornements de tête qui, pour être d'un meilleur goût, n'en doivent pas moins leur origine au motif qui porte le sauvage à se fatiguer d'un bagage inutile et disgracieux.
Le nom Saulteux vient à nos sauvages du saut Ste-Marie, qui sépai'e le lac Supérieur du lac Huron, et d'où ils sont originaires. Bien des auteurs les désignent sous le nom de Tchippeway, qui est peut-être une modification du mot Otchipwey, nom d'une tribu de Saulteux qui habite les environs du lac Rouge. Les Cris appellent leurs frères : Nakaivéiniwih, tandis que nos modestes Saulteux se gésignent sous l'appellation: Anichinebewok (les Hommes). Eût-on jamais imaginé que ces braves eussent tellement la prétention d'être la race supérieure, qu'ils résument en eux-mêmes l'humanité entière?
2o Les Maskégons. — Ce nom est une corruption du mot Omaskékowoh (hommes des marais). Le mot maskey (marécage), est la racine du nom que porte la tribu dont nous voulons nous occuper, et qui habite les bords de la baie d'Hudson, ainsi que les ter'-es qui avoi«inent les groupes de lacs qui réunissent les eaux des grands fleuves qui se rendent à la baie. La raison du nom
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qui leur est donné vient de ce que le pays qu'ils habitent est, en général, un terrain très marécageux. Les Anglais ont traduit littéralement leur nom et son étymologie, en les désignant sous le nom de "Swampies."
Les Maskégons Algonquins, comme leurs voisins et frères les Saulteux, ont un caractère bien différent. Ils sont doux, ennemis du sang, faciles à diriger et moins superstitieux. Le voisinage des principales factoreries a apporté une grande modification à leur teint et à leur sang. Les récits des voyageurs font croire naturellement que cette circonstance n'influe pas très favorablement sur leurs mœurs.
L'Eglise d'Angleterre et les Méthodistes ont quelques missions parmi les Maskégons, dont un grand nombre acceptent facilement l'enseignement qui leur est offert. Outre la chasse et la pêche, les Maskégons trouvent une ressource assez abondante dans les voyages, et sont employés dans les bateaux qui font les transports entre York et la rivière aux Brochets. Soit que ces différentes circonstances influent sur le caractère de ces sauvages, ou que ce caractère soit différent de celui des autres nations, il est certain que les Maskégons consentent plus facilement que les autres à se fixer, à se construire des maisons et à cultiver un peu de terre. Dans le voisinage de"Norway House", on voit le village de Rossville ; le bas de la rivière Rouge a son "Indian settlement of Swampies," dans lequel il y a bien un peu de tout, mais où on trouve surtout des Maskégons venus de différentes parties du pays.
3*> Les Cris. — Ces sauvages sont appelés "Crées," par les Anglais, Kinistenovoh par les Pieds-Noirs et se donnent à eux-mêmes le nom de Neyowock ou lyinuvoh (hommes). Toujours, comme on voit, la même modestie. Les Cris sont une branche de la famille algonquine. Ils semblent tenir une espèce de milieu entre les orgueilleux et indomptables Saulteux et les doux et pacifiques Maskégons. Comme pour faciliter ce rapprochement, les Cris eux-mêmes se divisent en deux tribus : les Cris de prairie, guerriers et vivant en camps, et les Cris des bois, humbles chasseurs ou pêcheurs, vivant isolés. Ces deux tribus ont une même langue qui se confond complètement avec le maskégon, diffère considérablement du saulteux, tout en conservant avec elle assez d'analogie pour prouver l'unité d'origine et permettre de se comprendre, du moins un peu, dès le premier abord. La langue crise est belle, riche et peut-être la plus facile de toutes les langues sauvages. Les Cris des prairies parlent avec beaucoup de pureté et même d'élégance. Les Cris des bois perdent un peu de cette pureté, en empruntant quelque chose aux Maskégons.
Dans certaines localités quelques familles ont introduit dans le langage des mots et des consonnes que la langue primitive n'admet pas. La lettre R, par exemple, ne se trouve pas dans la langue crise, et néanmoins les Cris d'Athabaska en acceptent la rude consonnance à la place de l'Y, pourtant si euphonique.
Voici un tableau comparatif des modifications que le prénom personnel subit dans les différentes branches de la famille algonquine du " Département du Nord " :
Français Moi Toi Lai
Saulteux Nin ...... Kin Win
Maskégon Nina Kina Witia
Cris, proprement dit Niya.... Kira Wira
Certaino Cris d'Athabaska Nira Kira Wira
" Cris de l'Ile-à-la-Crosse Nila Kila Wila
Presque tous les Cris des bois Nitha. . . .Kitha Wit.
Le th se prononce comme le th anglais.
Il y a une série considérable de mots où l'on trouve ces modifications d'une façon très régulière, en sorte que quand on a saisi la clef de cette difficulté, elle disparaît.
Les Cris des prairies vivent en assez gros camps, principalement de la chai^se du buffle. Ils sont en guerre avec leurs voisins, les Pieds-Noirs. Les Cris des bois, au contraire, croient avec raison qu'il est beaucoup plus sage et moins dangereux de ne point se faire tuer. Leur grand plaisir est de faire festin et d'y inviter tout le monde.
La chair du chien est un mets requis pour les grandes circonstances. Il est difficile d'imaginer l'imprévoyance de ces pauvres enfants du désert, et le peu de soin qu'ils prennent de ce qu'ils possèdent. Aussi il leur arrive souvent de souffrir même dans des circonstances où d'autres eauvages, tels que les Montagnais, par exemple, s'assureraient de l'abondance. Les Cris des prairies habitent des loges ou tentes de cuir, tandis que ceux des bois se contentent souvent, comme les Maskégons et les Saulteux, de tentes ou de cabanes d'écorce de bouleau, plus légères à transporter, mais non moins confortables, si tant est qu'on peut chercherdu confort dans une loge sauvage. Les Cris sont un peu moins superstitieux que les Saulteux ; aussi, leur conversion est plus facile. A l'état d'infidélité, ils sont, comme les Saulteux et les Maskégons, d'une lascivité révoltante.
2» FAMILLE DES ASSINIBOINES.
La seconde famille sauvage du " Département du Nord " est celle des Assiniboines, branche de la redoutable race des Sioux, dont ils parlent la langue, et avec lesquels, pourtant, ils sont en guerre acharnée. Les Sioux sont désignés, par les Saulteux, leurs voisins immédiats au nord, et ennemis traditionnels, par le mot: Pwân, pluriel Pwannah, du mot Saulteux pwan qui signifie dans le langage de nos voyageurs Apalath (morceau de viande rôti devant le feu). Cette étymologie a peut-être son origine dans l'horrible coutume où sont encore quelques Saulteux de faire rôtir et de manger la chair de Sioux, quand ils en tuent à la guerre. Le mot Saulteux a été adopté par les Cris, qui l'ont modifié pour en faire le mot Pwatah, de là le mot Assinipwatak, Sioux des pierres (Assini) ou Sioux de la montagne, puis le mot franoisé, Assinipoëls, donné à cette nation par les premiers découvreurs, mot modifié depuis en celui d' Assiniboines, usité généralement. Les Anglais s'en servent aussi, quoique souvent ils donnent le nom de "Stonies" à cette tribu de Sioux. Les Assiniboines, comme les Cris, forment deux tribus parlant la même langue et désignées aussi sous les noms : Assiniboines des prairies et Assiniboines des bois.
Ces derniers sont un peuple bon, doux, mais excessivement pauvre, et portent sur leurs chétives personnes le cachet de la misère profonde et habituelle dans laquelle ils vivent. Les Assiniboines des prairies, au contraire, sont de grands et vigoureux gaillards, et de francs coquins, c'est pourquoi on dit proverbialement: voleur comme un Assiniboine. Ils s'unissent avec les Saulteux, pour combattre les Sioux, et avec les Cris des prairies, pour donner la chasse aux Pieds-Noirs. Les cruautés des guerres des sauvages sont assez connues pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en parler. Un peu de réflexion prouve que ces cruautés se retrouvent malheureusement aussi sur certaines pages de l'histoire des peuples même les plus civilisés. Tant il est vrai qu'il n'y a rien qui ressemble tant à un homme qu'un autre homme. Sans être aussi pauvres que leurs frères des bois, les Assiniboines des prairies ont le talent, malgré leur rapine, d'être toujours les plus dénués de tous les sauvages qui vivent de la chasse du bison ; aussi, il est difficile de croire et même d'imaginer jusqu'à quel point ils s'habituent à la souffrance. Il n'est pas rare, pendant les plus grands froids de l'hiver, et au milieu des plus violentes tempêtes, de voir un Assiniboine à cheval, n'ayant pour se protéger le buste nu, qu'une peau de buffle, jetée sur les épaules, sans la moindre attache pour l'y fixer, tandis que le reste de la toilette est en parfaite harmonie avec cette première pièce. Après avoir vécu bien des années en pays sauvage, et avoir été exposé, par conséquent, bien des fois aiLx épreuves de notre climat, j'en suis encore à me faire la question: comment est-il possible que ces sauvages ne périssent pas tous ?
Les Assiniboines, indubitablement, unis autrefois avec les Sioux, en ont été repoussés depuis, ce qui les a forcés à chercher un refuge sur les terres des Algonquins de l'ouest, et ils sont là, mêlés avec les différentes tribus de cette famille, occupant sur ces terres une étroite diagonale qui s'étend depuis la rivière à la Souris jusqu'au haut de la rivière Athabaska. Les Assiniboines des bois fréquentent la mission du " Lac-Ste-Anne. " Plus au sud, les méthodistes ont aussi un établissement sur le lac des Tourtes (Pigeon Lake). L'esprit de superstition et la passion du vol sont tels, chez les Assiniboines de la prairie, que quelques-uns vont jusqu'à se couper les phalanges des doigts pour obtenir du succès dans leurs brigandages.
Comme en parlant de la Eivière-Eouge, il a souvent été question des redoutables Sioux, on s'étonnera peut-être qu'en énumérant les sauvages du " Département du Nord," je ne fasse guère mention de cette farouche et cruelle bande. La raison, toute simple, c'est que les Sioux n'habitent pas les possessions britanniques. Autrefois, une tribu de cette nation connue sous le nom de " Sioux en canots," venait faire des expéditions sur nos terres; c'est une de ces bandes qui massaera le Père Arnaud, le jeune de La Vérandrye et ses hommes. Depuis longtemps, nous n'avons pas de Sioux, si ce n'est comme visiteurs. Les horribles boucheries commises par ces malheureux, dans le Minnesota en 1862, les firent fuir devant le juste châtiment que leur réservaient les Amé-
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rieains. C'est alors que des bandes de ces sauvages, connaissant les lois internationales, vinrent de temps en temps jusqu'à la colonie d'Assiniboïa, où l'on dut même leur procurer quelques aliments pour les empêcher de mourir de faim. Au demeurant, ces cruels assassins ne sont point des nôtres. Nous avons assez de misères et de responsabilités, sans nous occuper de celle-là. Leur propre histoire et les hauts faits de leurs frères, les Assiniboines, ne nous inspirent pas un vif désir de les posséder; nous avons assez des derniers, qui, d'après ce que nous avons dit plus haut, habitent dans les districts de la rivière du Cygne et de la rivière Saskatehewan, et qui sont au nombre de trois à quatre mille.