SECOND ORDRE
Malacopiérygiens Abdominaux.
Cet ordre est le plus nombreux de la classe ; nous avons des sujets des cinq familles qui le composent.
I. — La famille des Cyprins nous donne ici cinq espèoes différentes ;
Brème Cyprinus Smithii La Quesche.
Carpe Blanche Cyprinus Catastomus Hudsonius Grey Sucker.
Carpe rouge Cyprinus C:itastonms Forsterianus Red Sucker.
Piconou Cyprinus Catastomus Sueurii Picconou.
Cyprin Cyprinus (Leuciscus) gracilis Saskatche^an Dace.
166 ESQUISSE SUE LE NORD-OUEST DE l'AMÉRIQUE
On ne nomme point la carpe sans donner aux habitants des autres pays l'idée d'un bon et beau poisson. Ici, ce nom produit une impression toute différente. A mon arrivée dans le pays, je parlais avec éloge de la soupe à la carpe ; un respectable vieillard, qui n'avait jamais mangé de soupe à la carpe, mais qui croyait avoir trop mangé de la chair de carpe, ne voulait pas se ranger de mon opinion, ajoutant : " Vous avez beau dire, la carpe, ce n'est que de la carpe." Je ne compris pas tout d'abord la raison de ce mépris; plus tard, j'eus la facilité et le loisir d'en apprécier la cause. Quand on est réduit à un aliment unique ; quand, par exemple, il faut pendant longtemps se contenter de carpe, de carpe bouillie dans l'eau qui l'a vue naître, sans sauce ni sel, sans apprêt quelconque, vite on se dégoûte de ce poisson, et ce dégoût souvent répété, finit par inspirer comme une répulsion qui se réveille tout naturellement en entendant simplement le nom de l'animal, La tête delà carpe est, sans comparaison, meilleure que le corps, mais il en faut des têtes pour rassasier un appétit surexcité par le travail ou la fatigue, et on se lasse assez vite de sucer tous ces osselets. Toutes les espèces de ce genre abondent dans le pays, surtout la carpe blanche et la carpe rouge. Ce poisson fraie au mois de juin, et plusieurs semaines avant cette époque, on les voit et on les tue en nombres très considérables. A la fin de cette période, surtout là où l'eau des rivières est basse sur un lit de pierre, ils se réunissent en si grande quantité, qu'en apercevant leur dorsale au niveau de l'eau, on les croirait accolés artificiellement les uns aux autres ; on en tue à coups de bâton.
On comprend assez que dans ces circonstances le jeûne absolu est impossible pour les sauvages qui, sans exception, considèrent comme un jeûne la nécessité de se nourrir exclusivement de carpes. Les Montagnais aiment beaucoup les yeux crus de ce poisson ; ils les arrachent et les dévorent à mesure qu'ils se saisissent du poisson lui-même. La vitalité de la carpe est prodigieuse au point que certains traits à l'appui de cette assertion paraîtraient autant de fables. Une carpe se gèle et se dégèle, puis est décapitée sans perdre pour cela de suite la vie : et on en voit frapper de la queue et bondir bien longtemps après avoir subi les mutilations les plus capables, ce semble, de leur infliger l'immobilité et la mort.
IL — La deuxième famille de l'ordre qui nous occupe est celle des Esoces ; nous avons :
Le Brochet Esox lucius The common Pike.
I^ Maskinongé Esox estor The Maskinonge.
Ces deux sortes de brochets se ressemblent assez. La dernière est généralement plus grande, sa couleur plus pâle, ses écailles moins ovales, sa saveur moins forte et, par suite, plus agréable. Le Brochet est le tyran des eaux douces, il gobe les autres poissons comme ces derniers font des insectes. La voracité du brochet tourne au profit des hommes affamés; de tous les poissons c'est celui qui saisit le plus facilement l'appât qui lui est tendu sous la glace. Au jour de la détresse l'infortuné que la faim presse trouve souvent à assouvir cette impérieuse nécessité sur
im brochet qui, poussé probablement par le même besoin, se saisit de l'appât trompeur qui cachait l'hameçon perfide. La Providence, qui nous a éprouvés si cruellement cette année, a fourni une preuve de sa miséricorde dans le nombre inaccoutumé de brochets tirés aux lacs Winnipeg et Manitoba. Les gros du genre font un plat excellent, quand il y a quelque assaisonnement pour en rehausser la saveur et en atténuer un certain goût et même une certaine odeur qu'on ignore probablement ailleurs, mais que les gens du pays ne sauraient méconnaître. Les Brochets, comme les carpes, ne sont rechçrchés qu'à défaut de toute autre chose.
Tous nos lacs renferment des brochets et quelques-uns en possèdent de superbes. J'en ai pesé de trente livres et je crois en avoir vu de plus gros. Les brochets avalent d'énormes poissons sans même leur faire subir la moindre lésion. J'ai souvent vu dans l'estomac de quelques brochets, j usqu'à deux poissons blancs qui ne pesaient pas moins de cinq à six livres les deux. Les dents nombreuses et aiguës du brochet infligent une blessure cruelle, non seulement lorsqu'elles mordent, mais bien aussi lorsque, détachées du corps, on s'y pique par accident.
III. — La famille des Siluroïdes ne nous fournit ici qu'une seule espèce, c'est :
La Barbue Silirus Pimeloiins Corealis Tlie Cat-fish.
Notre Barbue ou chat est un poisson dont l'aspect est peu propre à prévenir en sa faveur, aussi, certains sauvages l'appellent " Poipson laid."
Sa chair est pourtant riche, grasse et agréable au goût. Une Barbue commune nèse de cinq à douze livres. Ce poisson est recherché par tous ceux qui le connaissent. Comme tous ceux de sa famille, il n'a point d'écaillés. Sa tête large, plate et presque carrée, lui a valu le nom de chat, comme ses huit barbes en fort une barbue. Le chat ne se trouve pas, je crois, au nord de la rivière Saskatchewan, il existe dans les lacs qui sont près de la rivière Rouge et de ses affluents, puis dans quelques autres tributaires du lac Winnii)eg. La Barbue se pêche à l'hameçon par la ligne dormante.
IV. — La famille des Saumons est de beaucoup la plus importante de toutes celles que nous possédons. Elle se compose des espèces suivantes :
Saumon Salmo salar The conimon Salmon.
" de Ross .Salmo Rossii The Ross's Arctic Salmon.
" de Hearne Hearnii The copper mine River Salmon.
Truite à longues nageoires Salmo alipes The long-finned Char.
Angmalook des Esquimaux Salmo nitidus Tlie Angmalook.
Truite Saumonée Salmo Hoodii The Masamacush.
" ordinaire Salmo fontinalis The New York Char.
Grosse truite Salmo namegous The iSamaycush.
L'Inconnu Sahno MacKenzie The Inconnu.
Poisson bleu Salmo Thymalus signifer The Black's Grayling.
Petit poisson bleu Salmo Thymalloides ihe Lesser Grayling.
Poisson blanc Salmo Coregonus albus The Attikawmeg.
Toiilibi Salmo Coregonus tuUibee The TuUibee.
Poisson rond Salmo Coregonus quadrilatoralis The Round-fish.
Saumon Hareng Salmo Coregonus lucidus...Bear Lake Herring Salmon
Cette énumération des différentes espèces de saumons montre assez que le pays n'est point dépourvu de ce genre important et quand on songe que sur trente-neuf espèces de poissons qui existent ici, la famille des salmonoïdes en compte quinze à elle seule, il n'est pas difficile de se convaincre que son importance relative est encore plus grande que sa valeur absolue. Toutes ces espèces de saumons sont riches en sujets et plusieurs nous offrent les meilleures espèces de poissons de table. Nos rivières arctiques reçoivent trois espèces de saumons proprement dits. Le saumon ordinaire remonte les tributaires de la baie d'Hudson ; ce n'est pas, si l'on veut, l'incalculable abondance des rivières de la Nouvelle-Calédonie ; ce poisson offre pourtant une ressource véritable.
Le Saumon qui porte le nom du célèbre navigateur James Ross est tellement abo"hdant dans les rivières arctiques, que d'un seul COU]:) de seine on en a pris trois mille trois cent soixante-dix-huit. Ce chiffre est d'autant plus extraordinaire que ce poisson est de belle taille, mesurant jusqu'à trente-trois pouces, etque son poids est souvent de dix livres.
Le Saumon de Hearne dans la rivière de Cuivre est aussi nombreux, puisqu'au pied de la " Chute Sanglante " il était péché par une pauvre femme à peu près aveugle. Cette vieille Esquimau fut massacrée par les cruels compagnons de Hearne, comme l'avaient été quelques instants auparavant ses parents infortunés, et ses misérables assassins se saisissant du dard ou harpon dont elle faisait usage, continuèrent cette pêche au saumon. C'est dans cette circonstance exceptionnelle qu'il est fait mention de ce poisson pour la première fois. Il faut que sa saveur ait une vertu toute spéciale, puisque l'intelligent et sensible M. Hearne termine le récit de l'horrible boucherie faite par ses compagnons sous ses yeux, en disant: " Après que les sauvages eurent complété cet acte de brigandage, nous nous assîmes et fîmes un bon repas ou saumon frais." Il faut l'avouer, cette phrase est d'un goût exquis et sent, pour le moins, le saumon.
Outre ces trois espèces de saumons, le genre nous fournit cinq espèces de truites. Deux sont particulières aux eaux des terres arctiques, tandis que les autres se trouvent plus ou moins dans tous les lacs aux eaux limpides, dans ceux surtout qui sont encaissés par des rochers. Ce poisson, comme tous les autres, change de goût d'après les lieux où il se trouve et la saison à laquelle on le pêche. Telle espèce est excellente dans un lac et détestable dans un autre, recherchée en hiver et rejetée en été. La grosse truite, salmo namegons, est un magnifique poisson. Au grand lac des Esclaves son poids ordinaire varie de vingt à quarante livres. Je n'en ai jamais vu de taille à garantir ce poids, mais je ne vois pas pourquoi on refuserait le témoignage des personnes respectables qui font cette assertion.
A côté de ces différentes espèces vient se ranger l'Inconnu. Ce nom fut donné au saumon de la rivière MacKenzie par nos anciens voyageurs canadiens qui, voyant et savourant ce poisson qu'ils n'avaient ni vu ni goûté, l'appelèrent l'Inconnu, nom qui lui est resté et même est passé dans la langue anglaise. Ce saumon, qui semble avoir un caractère mitoyen entre la Truite et le Poisson Blanc, est tout à fait particulier au bassin du fleuve
Mackenzie. On n'en trouve point ailleurs. Il abonde au grand lac des Esclaves et remonte la rivière de ce nom jusqu'aux chutes qui en interrompent la navigation. L'Inconnu pèse de cinq à quinze livres, il n'est pas aussi estimé que les autres espèces de saumon, et ceux qui en mangent souvent disent aussi, " ce n'est que de l'Inconnu," dans ce sens, ce n'est que de la carpe.
Deux espèces de Poissons Bleus ; les plus jolis que nous ayons se jouent dans les petites cascades des rivières qui descendent des montagnes. On les trouve aussi au lac Caribou et en quelques autres endroits. Ces poissons n'ont pas l'importance des autres de la famille.
L'espèce la plus remarquable du genre Salmo est pour nous la Corégone ou Poisson Blanc. Celui-ci, ce n'est presque pas du poisson, dans le sens indiqué plus haut ; de toutes les espèces que possède le pays, c'est incontestablement la plus agréable au goût, la seule qui soit tolérable comme nourriture habituelle et unique.
L'Attikameg se trouve dans toute l'étendue du pays. Nos lacs grands et petits en possèdent à peu près tous, et certains petits lacs les voient pulluler d'une façon toute providentielle, puisque bien des parties du pays seraient inhabitables sans cette ressource. J'en puis dire quelque chose, ayant vécu des années entières avec du Poisson Blanc pour nourriture principale et souvent exclusive. Ce n'est pas à dire que la monotonie d'un mets unique ne soit pas fatigante, mais celui-ci n'inspire pas le dégoût ni la répugnance éprouvés par presque tous ceux qui mangent toute autre espèce de poisson.
Généralement notre Poisson blanc ne pèse que trois ou quatre livres ; on trouve pourtant des sujets qui vont jusqu'à quatorze, • et dans ce cas, sa chair flatterait les gastronomes les plus exercés à juger ce genre d'aliment. Sans apprêt, sans sauce aucune, ces beaux poissons sont bien supérieurs à tous ceux que j'ai mangés ailleurs, voire même les mieux apprêtés. C'est à l'automne que le Poisson blanc fraie, et c'est, dans le pays, l'époque des grandes pêches, quoique ce soit la saison où il est le moins bon. Le Poisson blanc pris à l'automne se conserve par un procédé assez singulier et fort simple. On dresse un échafaudage sur lequel on dispose de fortes perches à trois pieds de distance , on coupe des baguettes un peu plus longues que l'écartement de ces perches; les poissons jetés au rivage ont la queue percée d'un coup de couteau ; cette incision reçoit la baguette et dix pièces ainsi percées et enfilées, forment ce que l'on appelle une broche, dont les extrémités reposent sur les perches de l'échafaudage. Les poissons se trouvent ainsi suspendus, la tête en bas ; un autre coup de couteau coupe la gorge, ce qui facilite 1 égouttage du sang et de l'eau. Les nuits fraîches de la fin d'octobre aident à affermir les chairs et à les préserver de la corruption ; quand la saison n'est pas exceptionnellement chaude, le poisson à la pente est excellent. On comprend facilement que le goût s'altère quand la chaleur se prolonge. Tout naturellement, ce n'est qu'à l'automne qu'on peut recourir à ce mode de conservation.
L'espèce de Corégone connue sous le nom deïolibi, ressemble beaucoup au Poisson blanc ; elle lui est pourtant inférieure et se trouve en bien moins grande abondance ; on en peut dire au-
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tant du poisson rond, autre corégone qui tire son nom de sa forme moins aplatie que dans les espèces précédentes. Le grand lac des Esclaves possède l'espèce qui semble le trait d'union entre le hareng et le saumon.