IL SE REFUGIE CHEZ ST-AMANT A LA COTE ST-EMMANUEL
Le samedi matin suivant, M. Girouard se fit traverser à Vaudreuil d’où il se rendit chez M. Lanthier, à Saint-Polycarpe, auquel il communiqua son intention de se rendre aux Etats- Unis. Celui,ci, craignant qu’il eût de la difficulté à traverser le Saint-Laurent, à cause des glaces obstruant alors le passage, lui conseilla d'aller se réfugier chez Saint Amant, gardien du moulin à scie du seigneur De Beaujeu, à la côte St. Emmanuel, dans le comté de Soulanges, en lui garantissant sa fidélité. Il y arriva dans la voiture d’un nommé Mallet, vers minuit ; il frappa à la porte, — “ Qui est à ? — Un ami. — Il ÿ a bien des amis, mais il faut y prendre garde, ces temps-ci.”— “Saint- Amant, ouvrez et ne craignez rien.” À ces paroles, l’hôte de ce paisible logis, ouvre aussitôt la porte, et apperçoit un homme de haute taille qui lui demande de le loger avec son conducteur, et leur cheval, ayant fait une longue route.
Ayant obtenu l’assentiment bienveillant du maître de logis, il fait signe au conducteur de lui apporter son sac de voyage, dont il se fait un oreiller, puis se couvre des robes de la voiture, se couche et s’endort profondément, pendant que l’on soigne le c:eval et que l’on met la voiture à l'abri.
Saint-Amant annonce à sa femme que ce ne sont pas des voyageurs ordinaires. Le lendemain, étant un dimanche, on tient conseil, au sujet de ce qu'il y a de mieux à faire, le personnage étranger leur ayant annoncé qu’il était proscrit, et qu’il désirait rester sous leur protection, jusqu’à ce qu’il puisse trouver une occasion favorable pour se réfugier aux Etats-Unis.
On lui accorda une généreuse hospitalité ; la maison étant située sur un endroit élevé, on pouvait voir facilement tous ceux qui en approchaient ; et comme elle était à proximité du moulin, beaucoup de personnes y venaient, mais se contentaient d'y rester dans une chambre destinée à l’usage du public et séparée du reste de la maison par une cloison, en sorte que la famille et ses visiteurs intimes y étaient sans préoccupation de la curiosité possible du public. Dans la maison, il n’y avait que le père, la mère et une petite fille de 3 ans, à part du proscrit dont la chambre attenait au vestibule qu’occupait le public.
Assis de l’autre côté de la cloison, il entendait raconter toutes les nouvelles du jour ; et madame Saint-Amant veillait constamment à ce que personne ne pût soupconner sa présence chez elle, Son mari, ne pouvant résister à la curiosité de connaître le nom de celui qui s'était réfugié chez lui, se rendit chez un de ses amis, nommé Langevin, commença à lui parler de politique, lui rappela les évènements de juillet et les discours à la porte de l’église de Vaudreuil, où M. Girouard avait parlé, demande leurs noms et leur signalement, et revient chez lui convaincu que c'était lui qui se trouvait dans sa maison ; il revient donc de nouveau à la charge et lui demande de lui donner son nom, mais ne peut y réussir, quelque fier qu’il fût, que ce fût lui qu’il avait le privilège de protéger contre une injuste persécu-
tion.
Plusieurs jours s'étaient écoulés, depuis qué M. Girouard
occupait chez St-Amant, son petit appartement de 18 x 20 pieds, où il couchaït sur un petit lit; il tomba malade, mais ayant un peu d'argent, il envoya quelqu'un au magasin de Godfroy Beaudet, au Côteau-du-Lac, d’où on lui rapporta une paire de souliers de chevreuil, du thé, du sucre et du brandy, avec
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six assiettes pour l’usage de ses protecteurs qui en manquaient,
Il se rétublit promptement, et souvent ensuite, grâce à son capot d’étoffe du pays, à sa ceinture rouge et à sa tuque bleue, il prit part aux amusements de la famille, avec leurs filles et leurs gendres, en jouant aux caftes, sans que personne ne soupconnât qui il était.
Vers le dixième jour, Saint-Amant, en faisant une excursion, rencontre trois volontaires qui lui annoncent qu'ils sont à la recherche de son réfugié qu’on leur a dit être dans les environs, et qu'ils allaient chez lui. “ Vous avez grand tort, leur répondit-il, de prendre cette peine, car personne de ce nom ue west présenté dans ma maison, mais ajouta-t-il, avec une feinte tranquillité, si vous persistez à y croire, je vous prie de ne pas alarmer inutilement ma femme et notre petite-fille qui ont gandement peur de vous, car je vous en voudrais pendant toute ma vie, et vous savez que je n'aime pas les volontaires, moi, — N'importe” disent-ils, “continuons notre route,” puis ils s’avancent ; il élève alors son cœur à Dieu, en disant :—“Bonne Ste- Vierge, aidez moi !” A peine a-t-il fait son invocation, qu’ou lui demande ce qu’il y a de mieux à faire; alors il leur recommande de se rendre à la “Petite-(ôte” l'endroit, selon lui, le plus prôpre à soustraire aux recherches ceux qui pourraient s’y réfugier. On suit la route qu'il indique ; il rend grâce à Dieu de son innocente supercherie, se rend promptement chez lui, et : raconte ce qui vient de se passer.
C’en était assez et Mr. Girouard, fatigué depuis plusieurs jours de ne pouvoir exécuter son projet de s'évader aux Etats- Unis, se décide à se livrer pour ne pas inquiéter davantage les généreux hôtes qui l'avaient si bien accueilli.
Il se fit connaître alors à St-Amant, et lui communiqua sa décision de se livrer au gouvernement, et lui parla de la récompense promise à celui qui ie livrerait, mais cet homme généreux, refusa de profiter de l’occasion de s’enrichir en trahissant, ainsi, un de ses compatriotes.
ARTICLE QUATORZIÈME