Top Kapou
un rêve de Tantique Hellénie» Assis sur des sièges de marbre, au pied des images des Dieux, le Grec du Bas-Empire redevient pendant quelques heures un adorateur du beau, un enfant joyeux et libre.
Le palais d'Eudoxie est voisin du portique de Justinien.
Eudoxie, nièce de l'impératrice, a épousé un général khazar déjà âgé et jargonnant à peine le grec, mais très-influent dans l'armée et qu'on voulait s'attacher. Ce vieux brave guerroie presque constamment près du Danube ou sur la frontière syrienne; il a pour sa femme une admiration mêlée de crainte. Cette nature délicate et subtile lui impose. Dans son demi-veuvage, Eudoxie jouit donc d'une entière liberté, car les femmes du grand monde s'affranchissaient aisément des habitudes de réserve et de réclusion presque orientales qui régnaient chez la population féminine de Constantin nople.
On voit partout Eudoxie : au sortir d'une pannychis à Sainte-Sophie ou au Panlocrator, elle ne prend pas le temps de dormir pour assister, à demi couchée dans sa litière dorée, à une revue de troupes au Stratégion. Les courses de l'hippodrome et du cirque de Saint-Mamas, les combats de bêtes du Cynégion, les acrobates et les pantomimes, qui
passionnent aujourd'hui la fashion byzantine, n'ont pas de spectatrice plus assidue; elle est de tous les festins de dames donnés par l'impératrice. Pendant les grandes chasses d'automne, elle suit la cour dans les forêts de la Bithynie, et campe sous la tente, à la mode orientale ; tous les ans, avec un nombreux cortège d'eunuques et de suivantes, elle se rend aux thermes de Pythia. Les malades et les ennuyés viennent en foule de Byzance dans cette ville d'eaux, à la mode depuis des siècles. Elle aime (c ce vallon céleste, » où les sources jaillissantes d'eau chaude sont reçues dans des bassins de marbre et de porphyre, près du palais d'été bâti par Justinien et Théodora.
Les amies d'Eudoxie sont un peu choquées de sa préférence passionnée pour Comito la citharède.
Chanteuse et musicienne accomplie, Comito l'Athénienne continue brillamment à Byzance la tradition des Anthousa, des Libanie, des Glycérie ; vraie guêpe attique, comme dit Aristophane, son esprit est redouté. D'un christianisme tout superficiel, elle a le culte de l'antiquité, lit ses historiens, chante ses poètes, et les images des dieux décorent son élégante demeure du Chrysobolanton. On voit que ces nobles figures ne sont pas pour elles de vaines idoles, et que^ par une confusion
EUDOXIE. 7i
fréquente encore à .'cette époque, elle s'est créé un olympe à part où il y a place pour Athéné et pour la Panagia, pour les anges et les amours.
L'empereur apprécie le talent de Comito et s'entretient volontiers avec elle; peut^tre môme la citharède, très-recherchée du grand monde indigène et étranger, prompte à voir et à deviner, rendelle au monarque plus d'un service secret. Voilà ce qu'on dit tout bas et ce qui achève de faire de Comito un personnage. 8es traits purs et réguliers deviennent radieux^ dans le sourire, mais ses yeux félins, d'un vert clair, insidieux et froids, inquiètent plus qu'ils ne charment ceux qu'attire sa beauté.
Là princesse et la citharède sont assises sur des coussins de soie, dans la chambre d'Ëudoxie, éblouissante comme le sanctuaire d'une panagia.
Un tapis large et long de 20 coudées, représentant un parterre dont chaque fleur est formée de pierres précieuses, couvre le pavé de marbre. Des colonnes d'onyx, entourées d'une vigiïe d'argent qui couronne de ses grappes des chapiteaux de même métal, soutiennent le plafond où courent des arabesques d'or entrelacées de fleurs blanches, vertes et noires ; le lit est d'or ciselé. Les plaques d'albâtre fleuri, qui servent de vitraux, jettent au
soleil des reflets roses ; un socle de marbre porte une statuette de Minerve d'ivoire et d'or. Près du lit est appliqué un grand crucifix de lychnite. Sur une des parois , un panneau de gypse montre l'image peinte de la patronne d'Eudoxie, longue figure aux yeux hagards et fixes, roide et sans mouvement dans ses vêtements aux plis serrés et parallèles, surchargés de perles et de cercles brodés.
Par-dessus sa robe bleue, Eudoxie'porte un manteau de soie prune de Damas ^ semé de roses d'or ; les larges manches de la robe laissent voir ses bracelets chargés de perles et de cabochons. Dans son léger diadème en filigrane d'or sont enchâssées des pierreries et des reliques. Comito, coiffée à l'antique et les cheveux tenus par un simple réseau, porte, sur sa tunique changeante d'un vert rose, une ceinture d'or incrustée d*émeraudes.
Les deux amies, qui doivent se rendre dans l'après-midi chez Ariane, riche veuve qui les attend pour les faire participer à une bonne œuvre, ont déjà causé un peu de tout : de la dernière conspiration ; d'une source miraculeuse qui a jailli il y a trois jours, près de la porte Barbara; des mésaventures du cocher Porphyrion, battu aux dernières courses, et qui parle de se faire moine ; de la guerre qui se prolonge et du mari d'Eudoxie qui s'est ré-
vélé récemment par un superbe envoi d'esclaves et de butin ; elles ont essayé des bracelets et des parures. Eudoxie, un peu sang mêlé, à son grand désespoir (sa mère est Slave), et qui a pourtant des* prétentions à la vraie beauté grecque, a fait remarquer plus d'une fois à Gomito que son visage n'est pas arrondi comme la face de lune des femmes d'Assyrie, allongé comme celui des femmes Scythes, mais qu'il rappelle les traits de sa statue de Minerve.
Une esclave, ^près'avoir chuchoté quelques mots à l'oreille d'Eudoxie, qui fait un signe d'assentiment, donne entrée à un jeune homme de trèshaute taille, aux sourcils épais, aux yeux bleu-clair légèrement bridés, — Sous son nez épaté se hérissent d'énormes moustaches. Ses cheveux sont ras, sauf deux longues tresses qui pendent adroite et à gauche ; il porte un bonnet de fourrures et des pendants d'oreilles formés de deux longues perles séparées par une escarboucle ; un manteau blanc flotte sur ses larges épaules ; il est chaussé de tzangae, bottes de cuir montant fort au-dessus du genou.
Cet étranger, d'une physionomie triste et sauvage , est le prince Ygor, fils unique du dynaste ou chef i^usse de Kiev. Son père, devenu, après des guerres
sanglantes, l'allié de l'empire, et décoré récemment de la dignité de Magister, Ta envoyé à Byzance pour se former, un peu aussi pour servir d'otage. Ygor boit par tous les pores Tair énervant de cette civilisation. Somptueusement installé dans une villa du faubourg Sain t-Mamas, où sont cantonnés ses compatriotes, il est déjà très-répandu à la- cour et à la ville. Pressé de prendre rang parmi les dandys byzantins, il chasse au faucon, fréquente assidûment les théâtres de Gonstantinople et de Ghalcédoine, et s'enthousiasme pour les histrions et les danseuse^ ; un moine lui apprend à lire et à écrire ; il commence à signer son nom, à épeler TÉvangile et le livre des Cérémonies, dont il veut introduire les règlements dans le palais de planches de son père. Son grec est fortement hérissé d'ancien nordique et de slave ; néanmoins, il Jait dans cette langue des progrès surprenants. Baptisé il y a trois mois seulement, dans l'oratoire du Sauveur, il se pique déjà de théologie, et ce sont les solutions les plus subtiles que ce demi-barbare accepte le plus volontiers.
Ygor est grand 'admirateur d'Eudoxie qui se flatte d'avoir beaucoup contribué à sa conversion. Elle travaille de sou mieux à le civiliser, l'initie aux raffinements de la toilette et aux délices culi-
naires de la capitale, et lui prodigue les ceintures brodées, les robes à personnages, les reliques de saints, cadeaux auxquels il riposte par des peaux de renard bleu et autres fourrures précieuses trèsrecherchées à Gonstantinople,
Le Russe n'est pas entré seul. — Il traîne comme son ombre un personnage fort alerte, répondant au nom de Polycarpe, et qui joue près de lui le rôle multiple de cicérone, d'interprète, de professeur, de parasite et d'espion. Attaché au bureau des barbares, Polycarpe, qui connaît leurs mœurs et leurs idiomes, est devenu l'inséparable d'Ygor, sur la recommandation du Basileus lui-même. Le Russe ne s'est pas mépris sur la vraie signification du personnage. Aussi fin que lui, il se promet d'en tirer parti à son tour pour s'instruire. Polyôarpe, vrai fa-tuttOj est homme à s'y prêter ; il promène le jeune chef dans tous les bons et mauvais lieux de Byzance, lui vante la force des remparts, les inépuisables ressources de l'empire. Ce matin même, il* l'a accompagné au grand Stratégion où, trompé cette fois, Ygor a vu parader dix mille soldats armés à la légère, qui avaient déjà manœuvré devant lui l'avant-veille, équipés en hoplites.
La conversation s'engage, non sans quelque gêne de la part d'Ygor. Ce Scythe, 'habitué à chasser
Tours et à s'enivrer jusqu'à tomber, se sent parfois déconcerté devant ces femmes d'une si exquise élégance. L'air bienveillant d'Eudoxie le rassure, mais les yeux troublants de Gomito, quia un secret dédain pour tout ce qui est barbare, lui causent un singulier malaise. Elle l'accable de questions sur les femmes de son pays, et le Russe ne se rappelle pas sans confusion les beautés aux yeux gris de fer, aux cheveux blanchâtres qui, chaussées de grosses bottes et englouties dans des sacs de fourrures, pataugent dans la boue glacée des rues de Kiev (si Kiev a des rues). Polycarpe, par son adroite intervention, fait valoir ses réponses et lui sauve j)lus d'un embarras. C'est surtout par ces petits services qu'il s'est rendu indisfîensabla, car la grande préoccupation d'Ygor, depuis que le virus de la civilisation lui a été inoculé, est de se dépouiller de sa rouille barbare et de se montrer en tout un parfait gentleman.
Eudoxie, pour faire diversion, prie la Qitharède de chanter. Une grande lyre d'ivoire, incrustée d'opales, est apportée à Comito, qui la pose toute droite sur ses genoux, puis- chante, en s'accompagnant, des vers de Paul le Silentiaire, où, sous l'inévitable afféterie, revit quelque chose de la tendresse et de la grâce ioniennes :
KUDOXIK. 77
Ni la rose n'a besoin de couronnes^ ni toi de voiles brodés ou de réseaux en pierreries. Les perles sont moins blanches que ta peau^ et l'or n'ajoute aucun éclat à ta chevelure négligée. De r hyacinthe indien jaillit un feu noir et charmant, mais moins vif que celui de tes prunelles. Tes lèvres fraîches^ ta taille harmonieuse et divine, ont la puissance du ceste de Vénu^, Ta beauté m'oppressi; seuls tes yeux me raniment parce que V espérance y repose^,
A ce morceau succèdent des odelettes d'Anacréon, et même un hymne de saint Grégoire réclamé par Eudoxie. Le chant fini, Ygor exprime comme il peut son admiration. Polycarpe renchérissant, compare l'artiste aux Muses et aux Grâces, jure qu'elle manie mieux que personne à Byzance l'aiguillon de la lyre et Taiguillon d'Eros, et que le soleil n'égale pas en éclat sa chevelure dorée ; lieux communs erotiques démodés, dignes d'un scribe comme lui, et que l'Athénienne accueille par un rire à belles dents.
L'heure est venue pour Eudoxie de se rendre chez Ariane. Elle propose au jeune Russe de raccompagner. Il s'agit d'une bonne œuvre à laquelle un nouveau chrétien comme lui sera heureux de s'associer.
i. (AfUhol)
Avant de sortir, Eudoxie fait jeter sur son diadème un voile de gaze translucide. Un char doré, attelé de quatre mules blanches, attend devant le vestibule. Un esclave n'accroupit auprès ; Eudoxie et Comito posent le pied sur sa nuque, et, s'aidant du bâton terminé par une pomme d'or qui se dresse à la droite du char, elles montent suivies d'Ygor et de Polycarpe.
Le char s'arrête bientôt devant le palais d* Ariane, près de la porte Hypsomathia.
Ariane est une belle âme. Il y en avait quelquesunes à Byzance. Le sénateur son mari, soupçonné de complot sous le règne précédent, fut. arrêté pendant la nuit et exécuté sans jugement. On confisqua ses biens. Une petite île de Tarchipel reçut sa veuve, ses enfants et plusieurs membres de sa famille. Deux ans plus tard, l'empereur fut assassiné. Ariane reconquit son opulence et son rang ; mais ces tragédies ont laissé sur son visage des traces profondes. On oublie un instant les fourbes et les bêtes de proie, en contemplant ses traits souffrants, mais calmes, ses yeux sincères, toujours cléments pour le pauvre, pour la pécheresse et le proscrit. Dans sa demeure se succèdent les moines, les pèlerins et les calogries^ qui viennent chercher des secours pour eux-mêmes ou pour les
indigents. Elle a fait revêtir de tuiles dorées le toit de l'église de Saint-Polyeucte. Si elle n*avait pas d'enfants, nul doute qu'elle ne laissât ses grands biens aux archanges ou à Jésus-Christ lui-même *. Ariane, en manteau de soie noire, la tête couverte d'un capuchon blanc fermé au cou par un bouton d'or et bordé d'une frange rouge, reçoit ses visiteurs dans son jardin et les conduit d'abord à la chapelle, dont la coupole écaillée d or brille au milieu des cerisiers et des arbres de Judée. Cet oratoire a deux autels, l'un consacré à la Mère de Dieu, l'autre à saint Théodore. Entre chaque fenêtre est figuré un ange en robe blanche, nimbé ; au-dessous, des fleurs fantastiques sortent de vases aux formes bizarres. Un reliquaire d'or renferme une plume tombée de l'aile de Tarchange Michel. Après une prière, on arrive, par un sentier dallé de marbre et bordé de lauriers-roses, à un vaste espace circulaire dont le centre est occupé par une statue de saint Ghrysostome, « ce soleil qui ne se couche jamais ». Des coqs de bronze vomissent de l'eau dans une phialé. Les arbres qui entourent le bassin sont dorés jusqu'à hauteur d'homme. Dans
i. C'était ane forme fréquemment usitée poar les legs pieux Un comité de fonctionnaires civils et d'ecclésiastiques en fais>iit la répartition ,
80 ESQClSS^ilS BYZANTINES.
d'élégantes volières à barreaux dorés s'agitent des tourterelles de Numidie, des perruches et des ibis. Des paons sautillent sur le sable jaune.
Sous un berceau où la vigne s'entremêle k des buissons de roses blanches, des femmes esclaves en courtes tuniques aux larges manches, dressent une table d'argent marquetée de marbres précieux, et y posent des dattes, des iBgues, des gâteaux au miel, de Feau glacée et du vin de Chio.
Autour de la table prennent place, avec les hôtes de la veuve, ses deux beaux enfants et leur oncle Pamphile, qui est aussi leur précepteur. Frère d'Ariane et enveloppé autrefois dans sa disgrâce, Pamphile, célibataire et grand dévot, s'est consacré tout entier à sa famille. Il passe pour fort savant et a eu le courage d'entreprendre une histoire du monde depuis la création jusqu'au règne de Justinien. Il y pose et y résout des problèmes qui nous embarrasseraient fort : Quel jour fut créé le ciel? A quoi Adam passait-il son temps dans le paradis terrestre*? Dans quelle proportion Sem, Cham et Japhet ont-ils peuplé la terre? Il est profond en zoologie mystique et connaît le sens symbolique de
1. La première heure il pensait au ciel; la deuxième aux anges; la troisième aux oiseaux ; la quatrième aux animaux domestiques; la cinquième aux animaux sauvages, etc. (Gedrenus.)
chaque animal. Ces ridicules, qui n*en sont pas dans le milieu où vit Pamphile, n'empêchent pas cet excellent homme d'avoir des connaissances assez étendues, notamment en architecture. Il a fait bâtir la chapelle du jardin, et on lui doit le plan du monastère qu'Ariane se propose de fonder au lieu appelé Myriangelefe, ou les dix mille anges, près de la source du Sangarius, avec le concours d'Eudoxie et d'autres âmes pieuses.
Après la collation, Pamphile déroule sur la table le plan tracé à l'encre rouge sur papier de soie. Le monastère aura une enceinte fortifiée, car les barbares poussent des partis jusqu'aux environs. Au milieu d'un préau planté de cyprès s'élèvera l'église principale. Une fontaine la séparera du réfectoire. Autour du cloître seront disposés la la salle du chapitre, la bibliothèque, les ateliers de travail, l'habitation de l'higoumène et la maison destinée aux hôtes. Le plan est approuvé après quelques observations de Polycarpe, et les visiteurs promettent de prendre part aux frais de cette pieuse fondation. Ygor fait grand plaisir à Ariane en s'engageant à expé4ier de Kiev, dès que le couvent i^era bâti, deux jeunes Russes qui montrent de grandes dispositions pour la vie monastique.
Le soir est venu, et l'on se sépare. Comito est
attendue chez le, préfet de la ville, qui donne un banquet à plusieurs ambassadeurs étrangers. Le Russe se rend avec Polycarpe dans sa villa de Saint-Mamas,' où il reçoit à souper des compatriotes et plusieurs de ses amis byzantins. Ce sera un festin de cyclopes. On mangera du thon de Ghalcédoine, des grues de Mélos, des petits poissons du Nil, vrais crocodiles en miniature, dont on vante les propriétés merveilleuses. Les vins de TArchipel couleront à flots. Eudoxie se fait voiturer dans son palais.
Le lendemain matin, elle s'amuse à arranger dans de grands vases couleur de saphir avec anses de verre blanc, les fleurs que lui apportent de jeunes filles esclaves. Elle consulte tour à tour son miroir et la statue d'Athéné, pour se bien prouver sa ressemblance avec la déesse. Par la fenêtre entr'ouverte, elle contemple la mer rose sous le premier regard de l'Aurore, et la statue dorée de Théodora. Tout à coup, sa nourrice, dont elle a fait la surintendante de sa maison, entre avec une figure bouleversée, précédant un vétéran, écuyer de son mari, qui arrive de l'armée et demande à l'entretenir sur-le-champ.
Ce vétéran est porteur d'une nouvelle fatale. L*époux d'Eudoxie a péri victime d'un stratagème
de ces maudits Turcs. A la tête d'un escadron de cavalerie auxiliaire, il se disposait à charger ces Turcs en plaine, quand, tournant le dos brusquement, ils s'enfuirent dans la montagne. Les cavaliers descendirent de cheval pour les poursuivre. Les Turcs, après les avoir attirés un peu loin dans la montagne, revinrent dans la plaine par des sentiers détournés, et, montant les chevaux de leurs agresseurs, les chargèrent à outrance et les mirent en déroute. Le vieux général, atteint d'une flèche au flanc gauche, succomba un quart d'heure après, non sans avoir eu le temps de faire recommander à sa femme de fonder à son intention un phrontisterion ' dans la vallée du Méandre. Ses soldats espéraient enlever son corps ; mais les damnés Turcs, qu'on croyait disparus, ont fait tout à coup un retour offensif qui ne Ta pas permis. Le vétéran rapporte à sa veuve son casque et son bouclier troué de coups de lance, sur lequel est peinte la naissance du Sauveur.
Ëudoxie écoute impassible ce récit assez long. Après avoir improvisé quelques larmes, elle congédie Técuyer et s'enferme avec Comité, qui est
1. Le sens littéral du mot phrontisterion est lieu où l'on pense, penioir. On désignait ainsi les couvents des moines voués à la vie contemplative.
survenue à point nommé. La sinistre nouvelle se répand bientôt; des dames, des moines, des calogries, la bonne Ariane, le patriarche, l'impératrice elle-même, viennent tour à tour prodiguer leurs consolations à la veuve.
Quelques mois plus tard, Eudoxie devenue réponse du dyiraste russe Ygor, qui a succédé à la principauté de son père et à la dignité de magister, part pour Kiev.
Ce mariage a surpris bien des gens. Quitter « Tastre des villes, l'œil du monde » , pour le Paradis de neige de ce Scythe ! voilà ce que les amies d'Eudoxie, et Comité la première, ne lui pardonnent pas. L'empereur, il est vrai, a désiré cette union pour fortifier son alliance avec des barbares redoutables. Le patriarche lui-même, malgré l'horreur de TÉglise grecque pour les secondes noces, a fléchi dans cette circonstance. Il rêve pour Eudoxie le rôle de Clotilde chez les Francs , et attend de son mariage unç ample moisson pour la foi orthodoxe.
Toutes ces raisons n'auraient pas triomphé d'Eudoxie, si elle n'avait éprouvé un attrait singulier pour Ygor.
Le sang slave qui coule dans ses veines a parlé, et les épigrammes de Gomito n'ont fait
qu'accélérer la crise. Puis Eudoxie veut régner. Le trône de sapin de Kiev ne chancelle pas sur ses bases comme le trône d'or de l'empereur qui, en s'écroulant, eiQporterait la grandeur d'Eudoxie, réduite peut-être à revêtir « l'habit des aoges ».
Le mariage a été célébré au Pantocrator avec une pompe extraordinaire. L'impératrice y assistait. Quelques jours après, Ygor est parti pour la Russie avec Polycai'pe dont il ne peut plus se passer, et que l'empereur vient d'attacher à la cour de Kiev en qualité d'ambassadeur. Ils vont tout disposer pour recevoir dignement la princesse bvzantine.
Le jour du départ d'Eudoxie est arrivé. Deux galères sont prêtes dans le port de Théodose. Dans Tune montent avec elle le patrice Bombylas , délégué par l'empereur pour l'accompagner, et l'évoque Athanase nommé métropolitain de Kiev. Ce saint prélat, « couronné des fleurs des quatre vertus cardinales i», est suivi d'un nombreux étatmajor de prêtres et de moines. Dans l'autre galère prennent place des soldats d'escorte et une foule d'agents de la civilisation expédiés à Ygor : scribes, professeurs, peintres, architectes, parcheminiers, doreurs et mosaïstes, habiles à faire jouer une' église^ à la brillantery etc.; parmi eux figure un
philosophe qui vient d'inventer un alphabet en trente-cinq lettres, à l'usage des Russes.
Eudoxie voulait emmener Gomito^ mais ses prières ) appuyées de la perspective d'un mariage avec un vieux boïai*d fabuleusement riche, n'ont pu vaincre la résistance de la citharède.
Les applaudissements et les couronnes, les statues antiques, le soleil de Byzance, voilà ce que TAthénienne n'échangera jamais contre les grossières délices du monde barbare. Les deux amies se sont séparées un peu mécontentes l'une de l'autre.
Les galères, sortant du Bosphore, entrent trois jours après dans la baie de Gherson, et déposent Eudoxie et sa suite près de l'embouchure du Dnieper. Une escorte envoyée par Ygor les attend avec des barques destinées à remonter le fleuve. La tâche est pénible, car à chacune des cataractes du Dnieper (il y en a neuf), il faut descendre et tourner l'obstacle en traînant les barques après soie Les Petchenègues, pillaris féroces, rôdent aux alentours , mais l'escorte imposante d'£u-=doxie, et des présents semés d'avance ont écarté ces barbares. On fait halte deux jours dans une île du Dnieper, dont les habitants, encore païens, adorent un grand chêne et lui offrent des oiseaux en sacrifice. L'évéque Atbanase et ses moines com-
mencent leur mission évangélique. Grâce à leur zèle et à quelques verroteries byzantines habilement distribuées par Ëudoxie, plusieurs de ces sectateurs d'Odiu renoncent aux idoles, et immergés dans l'eau glacée du Dnieper, en sortent chrétiens.
Dix jours après, Eudoxie qui expire de fatigue, approche enfin de Kiev. Polycarpe, dépêché à sa rencontre, lui annonce l'arrivée prochaine d'Ygor. Dans la plaine, devant la ville, on a construit une haute tribune en planches. Tout près s'élève une tente destinée h Eudoxie ; elle y entre avec le patrice Bombylas , et ne tarde pas à recevoir la visite de son mari.
Le soir venu, la princesse est conduite dans la tribune où d'épais rideaux de pourpre la dérobent à tous les regards. La petite armée d'Ygor, composée d'archers à cheval et de fantassins équipés à la byzantine, se déploie en face de la tribune, le prince en tête, monté sur un cheval arabe, présent du Basileus. A un signal donné, les rideaux de pourpre s'écartent. Des eunuques à genoux, invisibles pour la foule, tiennent des lampes qui concentrent leur lumière sur Eudoxie. Étincelante d*or et de pierreries, la croix grecque à la main, elle apparaît à ses nouveaux sujets comme la Panagia en personne.
Les trompettes et les cymbales font rage. L'armée et le peuple confondent leurs acclamations. Les poètes du pays hurlent des vers à la louange des deux époux.
Le lendemain, entrée solennelle à Kiev, par le faubourg des Khazars ; cérémonie religieuse suivie d'une distribution de viande et de poisson au peuple ; grand festin chez Ygor, sur le modèle des banquets du palais impérial de Gonstantinople. Les jours suivants, les architectes choisissent l'emplacement d'une vaste cathédrale et de plusieurs monastères dont ils ont apporté les plans. L'évêque Athanase recrute des prêtres et des moines. Plusieurs boïards , jusqu'alors récalcitrants, reçoivent le baptême. Le philosophe ouvre , une école. Polycarpe règle l'étiquette de la cour, organise une police et des bureaux. Les vieux pirates du Dnieper, les chasseurs d'aurochs à la barbe hérissée, regardent d'un air sombre cette nuée d'étrangers qui s'agitent autour de leur chef.
La civilisation byzantine et la foi orthodoxe, personnifiées dans Eudoxie, ont fait leur entrée au pays des Russes ; elles n'en sortiront plus.
L'empereur a terminé ses matines. Les sénateurs et les Processionales^ autres dignitaires destinés à grossir le cortège, qui, deux fois par jour, le çaatin et l'après-midi, vient en procession adorer le monarque, se présentent à la porte du palais, et sont introduits dails une salle d'attente.
Dès qu'il en a reçu avis, le grand pappias visite le palais, ouvre les appartements et place la clé de chaque chambre sur un siège à côté delà porte. En même temps, deux chambellans reçoivent du maître de la garde-robe une paire de brodequins rouges qu'ils posent sur un siège d'ivoire devant la porte du triclinium d'or. Sept heures sonnant, un eunuque frappe à la porte du triclinium ; à ce signal, les chambellans de service de nuit portent les bottines à l'empereur. Dès qu'il les a chaussées, il entre dans la salle de réception et s'assied sur un trône d'or ; il ordonne ensuite au grand
pappias d'amener Tarchi-trésorier logothète, qui Laise les pieds du monarque, puis introduit les sénateurs et les processionales. Après les prosternations d*usage, ces dignitaires se retirent *.
C'est le moment où l'empereur en tunique d'or et en tiare blanche, donne ses audiences du matin. Il reçoit successivement le préfet et le questeur de Constantinople, le préfet de police, diverg logothètes et stratèges. Puis il donne ordre de procéder à l'installation d'un nouveau cubiculaire. Le grand chambellan, assisté de deux cubiculaires, de deux spatharocubiculaires, des ostiaires et du primicier, ouvre l'oratoire de Saint- Théodore et suspend une casaque dorée à la porte du Béma. Le nouveau chambellan (un eunuque), auquel on vient d'ôter sa tunique et son bonnet, est introduit dans l'oratoire. Le grand chambellan lui adresse l'exhortation accoutumée, lui recommande de ne pas s'enivrer, de ne pas chercher querelle à ses confrères à barbe, de garder les secrets du palais, de fuir les gens vicieux et amateurs de nouveautés, de respecter les dignitaires, et surtout ses chefs immédiats. Ce discours terminé, le grand chambellan lui ordonne de se prosterner trois fois, le