De Ctrimoniis, t. I, p. Si
visage tourné vers Torient, et de rendre grâces à Dieu. Les assistants saluent le nouveau chambellan qui, revêtu de la casaque dorée suspendue à la porte du Béma, est conduit à la salle de réception où il adore l'empereur. Il reçoit en sortant, les félicitations des sénateurs et de ses confrères, coiffe son bonnet et va remplir ses fonctions.
Au chambellan succède le grammatocomiste Stéphanos qui vient rendre compte à l'empereur de sa mission près du kral serbe de Skopia. .
Ce kral, trop peu puissant pour être bien dangereux, se rend pourtant fort incommode par ses dévastations, et l'empereur voudrait y mettre un terme. Mais le barbare, enivré par les caresses de la diplomatie byzantine, a poussé Tinsolence jusqu'à demander, en forme d'ultimatum, la main de la princesse Irène, fille du Basileus. Qu'on s'imagine le khan de Khiva sommant le souverain de toutes les Russies de devenir son beau-père 1 A cette prétention, l'empereur s'est soulevé. Après réflexion, il a dépéché à Skopia Stéphanos porteur de magnifiques présents, et d'une lettre de sa main, par laquelle il exprime au kral, son très-cher fils en Jésus-Christ,[combien il est contristé de lui répondre par un refus, la princesse Irène se disposant à revêtir prochainement « l'habit des anges ».
9i ESQUISSES BYZANTINES.
Stéphanos raconte au monarque les divers incidents de sa mission. II a fallu trois semaines à l'ambassade, composée de trente personnes, pour atteindre, à travers les forêts et les montagnes, le kameau de Strummitza, vrai nid de vautours, situé sur un pic élevé, où elle a pris quelque repos. De là, trois jours de marche l'ont conduite à Skopia, sur le fleuve Axios, où, parmi des huttes d'argile et des parcs à troupeaux, brille le palais du kral, vaste hangar fait de sapins mal équarris. Sous ces lambris règne un luxe grotesque. Le Tendemain, le kral en robe de pourpre, assisté de dignitaires porte-massue, porte-bouclier, préfet de la table, préfet des bœufs, dont les costumes nationaux sont agrémentés de paillon byzantin , a donné audience solennelle à l'envoyé de l'empereur.
Avant de présenter la lettre de son souverain, Stéphanos a cru prudent d'exhiber les cadeaux destinés au kral : robes de soie garnies de grelots d'or ; hache d'armes au manche garni d'ivoire ; coffret à reliques ; sceptre d'argent doré incrusté de pierreries, dont les parties laissées libres représentent des sujets religieux peints sur émail. Le kral s'est jeté sur ces magnificences avec la joie enfantine d'un roi nègre. Stéphanos retirant alors
d'un sac de soie la lettre impériale, écrite à Tencre î'ouge sur parchemin, avec sceau d'or, Ta présentée au barbare. On ne sait pas lire à la cour de Skopia ; mais le kral s'est pourvu d'un Cretois,' déserteur de Tarmée impériale, qui lui sert de lecteur et d'interprète. Ce dernier traduit à haute voix la lettre du Basileus, et le l^ral, furieux, fait immédiatement jeter en prison le malheureux grammatocomiste, qui y passe trois jours dans des transes affreuses,* s'attendant à chaque instant à être empalé ou brûlé vif. Au bout de ce temps, le kral Ta renvoyé en lui disant qu'il se considérait comme dégagé de ses promesses de paix.
L'empereur comprime l'irritation que lui cause ce récit. Il ne peut songer en ce moment à envoyer un corps d'armée réduire le kral dans ses montagnes presque inaccessibles, les Sarrazins absorbant toutes les forces de l'empire.
Les Slaves établis dans le thème de Thessalonique, après une révolte bientôt comprimée, ont envoyé leurs chefs implorer la clémence de l'empereur. Le grand logothète et l'ostiaire, leur verge d'or à la main, les conduisent devant le monarque qui, pour les recevoir, a coiffé le césarikion et revêtu la tunique de pourpre. Les Slaves se prosternent, et l'un d'eux prononce dans son idiome un
discours immédiatement traduit par le grand interprète. L'empereur fait une réponse favorable et congédie les barbares, après avoir ordonné de les héberger largement, et de leur réserver des places d'honneur à l'hippodrome pour les courses du lendemain.
D'après le cérémonial de la cour, immuable comme Tordre des saisons» l'empereur doit aller aujourd'hui solennellement se baigner à Blaquernes, et visiter l'église de ce palais où Ton conserve la robe de la sainte Vierge.
Il sort du palais sacré et descend l'escalier de* marbre conduisant au port impérial où l'attend sa trirème. Sur le pont, un pavillon de pourpre supporté par des cariatides dorées, abrite le trône d'argent qui lui est destiné, à la proue se dresse une statue de saint Georges. Les flancs et la poupe sont décorés de sphinx, de lions et de sirènes. Le monarque monte dans le navire avec le logothète du drome, le proto-à-secretis, le drungaire de la veille et un détachement de varangiens.
Les matelot&se courbent sur les rames dorées, et la trirème, quittant le port impérial, contourne ce qu'on appelle aujourd'hui la pointe du sérail, et longeant le côté sud du triangle de la cité, dépasse le port de Théodose, les portes Hypsomathia
L'EMPEREURIET LE STYLITE. 95
et Saint-Émilien, et s arrête devant Blaquernes. L'empereur retrouve, rangés à gauche de la porte du palais, tous les sénateurs en scaramangium. Â droite se tiennent les magistri et les patrices. A sa vue, tous ces dignitaires se prosternent et le suivent dans l'église de la Vierge, où le sceuophylax le reçoit dans le propylée et Tencense. Il allume un cierge, et traversant Péglise par le milieu, le dépose dans un portique latéral. Après avoir baisé la table sacrée de Tautel, il fixe des cierges à la porte du caveau où Ton garde la robe de la vierge, et y descend suivi des seuls chambellans eunuques, car les gens à barbe ne sont pas admis à voir cette partie de la cérémonie. Après bien d autres stations dans diverses chapelles, il monte par un escalier en colimaçon, dans une chambre où les baigneurs le déshabillent et lui passent une chemise dorée. Conduit dans la salle du bain sacré *, il adore les images des saints, puis entre dans le natatorium dont le protembataire ou chef des baigneurs, vient de bénir Teau. Après trois immersions, il sort du bain, et rhabillé par les chambellans, quitte le palais. Au bas de l'escalier, le maître des cérémonies a rangé douze
1. Tout ce qui sanrait à l'usage de Tempereur était sacré. Le litre dei Céréiuonies parle même des latrines sacrées du palais.
porteurs d'eau, « la main droite tendue avec grâce »*, l'empereur remet àr chacun deux écus d'or.
Le monarque, qui est en cérémonie depuis le matin, veut se distraire un peu et donne ordre de cingler vers le golfe qui s'arrondit entre les deux promontoires de Klidion et d'Estias, sur la rive européenne du Bosphore *. Non loin s'élèvent le couvent du Laurier et l'église de l'archange Michel , gardien du détroit. A deux cents pas du couvent, une colonne isolée sert depuis très-longtemps d'ermitage à des stylites. Là vécut Siméon, « ce grand flambeau dont les rayons « se répandaient partout, tellement que les Ibères, « les Perses, les Arméniens se pressaient autour de « lui pour deiliander le baptême. » Après Siméon, Daniel y séjourna *vingt«-huit ans. Maintenant la colonne est occupée par un stylite fort âgé nommé Denis, avec lequel Tempereur aime beaucoup à s'entretenir.
La trirème impériale remonte la hauteur de la Corne d'or, s'engage dans le Bosphore, et passant devant le promontoire Métapion et le bois de Daphné ^, aborde en face du bourg d'Anaples.
L'empereur débarque, et se rend à l'église de
i. Kuru-Tchesmé.
i. Beschiktasch.
l'archange, où il est reçu part le clergé et fait sa prière. Ses dévotions terminées, il s'achemine à pied vers la colonne du stylite- Denis vêtu de bure, et coiffé d'un chapeau thessalien qui le défend un peu du soleil, se penche sur la balustrade de sa . plate-forme, en apercevant son auguste visiteur. Sa longue barbe blanche donne une majesté singulière à ses traits modelés sur le plus pur type hellénique. Son genre de vie a légèrement égaré son regard, mais dès qu'il parle, sa physionomie s'empreint d'une sérénité douce, parfois égayée d'une malice inoffensive.
A quelques pas de la colonne, l'empereur s'arrête et prend place sur un siège d'ivoire, les varan giens forment un demi-cercle fort en arrière de lui, pour que nul ne puisse entendre ce qui va se dire, et Tentretien commence :
l'empereur.
Comment se fait-il, Denis, que je te retrouve aujourd'hui plus haut perché que lors de notre dernier entretien ?
LE STYLITE
Mes admirateurs en sont cause. Beaucoup de ces l>onnes âmes ne craignent pas de monter jusqu'à
98 ESQUISSES BY2ANTINES.
moi avec une échelle. — Les femmes sont les plus hardies, et veulent à toute force haiser le bas de ma robe. Pour me rendre un peu plus inaccessible, j'ai fait hausser de huit pieds ma plate-forme, ce qui m'a forcé, à mon grand regret, de i*edescendre sur la terre et d'y passer deux jours.
l'empereur.
Où t'es-tu réfugié pendant ces deux jours?
LE STYLITE
L'hrgoumène de ce monastère m'a offert une cellule.
l'empereur.
Pourtant les moines ne t'aiment pas*
le stylîce.
C'est que je suis pour eux un reproche vivant. Circuler dans les rues de Constantinople sur de belles mules, hanter les palais des riches et le tien, s'assoir à des festins spiendides, est ce là la vie d'un vrai moine ? Vraiment, Palladas a raison : cette multitude de solitaires fait de la solitude un mensonge.
l'empereur.
Pour être vraiment seul, toi aussi^ tu devrais fuir
au désert. J'ai vu en Syrie, sur la frontière arabe, des temples antiques en ruines ; tu trouverais bien là quelque colonne isolée d'où tu n'entendrais que le cri des chacals. Si tu manquais de pain, le corbeau d'Élie t'en apporterait.
LE STYLITE
Je suis mieux placé ici pour reconnaître combien tout est vanité, puisque devant moi s'étalent les splendeurs de la ville reine.
l'empereur.
Et comme Diogène, tu foules aux pieds tout ce faste.
LE STYLITE
C'était Alexandre le Grand qui allait voir Diogène.
l'empereur.
Depuis que tu es plus rapproché dea astres, tu dois voir plus de choses ?
LE STYLITE
Tu dis vrai, Autocrator. Je vois à l'orient, un nuage rouge comme le sang. Ce sont les Sarrazins qui brûlent tes villes et massacrent tes peuples. A
loccident, je distingue un nuage noir encore éloigné, mais qui se rapproche toujours. Ce sont les Latins.
l'empereur.
Il fallait dire cela à Michel III.
LE STYLITE
Il m'aurait fait brûler dans l'hippodrome, et Téglise orthodoxe compterait peut-être un saint de plus.
l'empereur.
J'aime mieux te voir vivant et content comme tu parais l'être.
le STYLITE.
Que me manque-t-il ? Dans mes six pieds carrés je suis libre et souverain. Moi aussi j'ai des flatteurs qui me comparent à Jérôme et à Pacôme, et qui sont sincères peut-être. Les fidèles pourvoient si largement à ma subsistance que je nourris des oiseaux et quelquefois des hommes. Enfin, personne ne me disputera cet empire ; mon prédécesseur Daniel a régné vingt-huit ans sur cette colonne, et le tien, combien de temps a-t-il régné?
l'empereur.
Si je n'étais pas le Basileus, je voudrais être le stylite. Peut-être, les premiers jours m'ennuierais-je un peu sur ta plate-forme. Comment consumes-tu les heures si lentes ?
LE STYLITE
Le jour, je n'ai pas le temps d'en sentir le poids. Autour de ma colonne se forme un cercle nombreux et sans cesse renouvelé. Les uns veulent des conseils et des prières. D'autres ne pouvant croire qu'un homme logé si haut ne soit comme eux qu'un pauvre pécheur, me demandent de guérir leurs maux ou de leur prédire l'avenir. On m'amène des barbares à baptiser. Il faut répondre à tous. La nuit, après un court sommeil, je me réfugie dans mes souvenirs ; car je n'ai pas fui le monde tout jeune comme un lâche qui se dérobe au combat. Longtemps soldat, puis trafiquant et voyageur, j'ai suivi jusque dans l'Inde les lentes caravanes. Dans les cités et les déserts, parmi les humbles et parmi les puissants, l'inquiète activité que Dieu seul a 'pu satisfaire, m'a fait errer bien des années. Je me
suis assis dans la hutte de sapin du Busse presque
ensevelie sous la neige. J'ai vu Rome et le pays des Francs .
l'empereur.
* Ces barbares aussi !
LB STYLITE
Et c'est là mon meilleur souvenir. Il y a cinquante ans, j'ai suivi l'ambassade envoyée par Irène au grand empereur de la Francie. J'ai vu Gharlemagne. II n'était pas entouré comme toi d'eunuques et d'esclaves. Pour l'aborder, il ne fallait pas coller sa bouche contre terre. C'est pendant la chasse, dans la forêt voisine, d'Aix-la-Chapelle, qu'il m'apparût se reposant sous les grands chênes. Ses comtes faisaient cercle autour de lui : figures rudes, barbaw», eflFroidu Saxon, de l'Avare et du Sarrazin ; mais quand ils regardaient leur roi, les yeux bleus de ces hommes sauvages avaient la douceur et la naïveté des yeux de l'enfant.
l'empereur.
Si Charlemagne avait épousé Irène, un Franc régnerait sur nous.
LE STYLITE
Il régnera peut-être sur nos fils. Je ne sais quelle
voix me dit que ces guerriers au cœur loyal, qui savent vaincre et mourir pour un chef, se heurteront bientôt à notre société débile ; que renversant du poitrail de leurs chevaux la foule à longue robe, les cavaliers couverts de fer apparaîtront dans Sainte^Sophie.
l'emper^iur.
Tu as des visions aujourd'hui, mais parle. Devant toi s'assemblent tous les jours le Grec et le barbare, le laboureur et le soldat. Que dit-on de l'empereur? Ce n'est pas aux courtisans dorés qui m'attendent là bas que je veux le demander. Je suis trop sûr de leur réponse.
LE STYLITE
Le peuple révère dans TAutocrator le défenseur éprouvé de l'empire et de la foi orthodoxe. Il n'en est que plus surpris, quand les feux du palais annoncent les progrès du Sarrazin, devoir le souverain s'attarder à Constantinople.
l'empereur.
Qui m'a retenu ? La trahison. Sous mes pas, ses mille têtes d'hydre renaissent toujours. Ce danger est écarté, jusqu'à quand? Mais que les cour-
tisans tissent leurs trames I Demain je rejoindrai mes solJats. Sincérité, je te cherche en vain sur ces fronts prosternés et dans le murmure de ces voix insidieuses ; tu m'apparaîtras dans la bataille, quand les flèches sifflent, quand les balles des frondeurs rebondissent sur les boucliers. Alors la peur blêmit les traits du lâche, et le héros se sent joyeux et libre I
LE STYLITE
J'ai frappé droit au but en provoquant ces paroles de l'empereur ami du Christ. Tu as toujours aimé la vérité ; autrement tu ne viendrais pas voir le stylite. Oui ! tu fouleras aux pieds le dragon et le basilic, tu reviendras triomphant !
l'empereur.
Prie pour Tarmée, prie pour l'empereur. Adieu.
Daimonidasqui habite tantôt laplaine de Sparte, tantôt la montagne voisine où il possède de nombreux troupeaux, est dévoré du désir de voir Constantinople, la ville dont on lui a fait tant de récits merveilleux. Au retour, il se rendra près de son oncle Alexis, higoumène de Tun des monastères du mont Olympe de Bithynie.
Pour tout cela, Daimonidas a dû se pourvoir de Tautorisation du préfet de son thème, car Tadministration byzantine voit avec peine le citoyen riche, responsable de l'impôt que les pauvres ne peuvent payer, sortir de sa province et môme de sa métrocomie*. Il a fallu bien des pourparlers avant d'obtenir l'autorisation demandée, et, selon l'usage (ignoré de Daimonidas), le très-glorieux préfet du thème en a immédiatement donné avis à Tadmi-