‹ Esquisses byzantinesChapitre 12 sur 16 · Commune · texte numérisé non relu

Commune

nistration centrale. Une note destinée au questeur de Gonstantinople contient des renseignements détaillés sur le voyageur, les motifs de son déplacement, sa fortune, etc.

Daimonidas, âgé d'environ quarante ans, n'a jamais quitté ses campagnes. Intelligent et d'un esprit assez cultivé, il a conservé la dose de naïveté dont les natures sincères ont peine à se débarrasser. Issu d'une ancienne famille dorienne, il regrette les beaux jours de Pausanias et d'Agésilas, aussi chimérique dans son culte du passé qu'un Français qui prendrait pour idéal le siècle de Glovis. D'une taille athlétique et d'une grande force de corps, chasseur infatigable, il se délasse des exercices violents par la lecture des historiens et des tragiques grecs. Parfois, comme un héros d'Homère, il chante, en s'accompagnant sur la cithare, de vieilles chansons doriennes.

Accompagné d'un serviteur, Daimonidas prend la mer à Corinthe, et quelques jours après, débarque à la Corne d'or, déjà séduit par ce site merveilleux où les pompes de l'art s'allient au charme vivant de la nature. A peine installé dans un pandochéion voisin du port, il se lance dans les rues. Un long portique le mène dans la plus splendide région de la cité, où le palais impérial,

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la grande église, rhippodrome, la basilique du sénat se disputent ses regards.

Devant ces magnifiœnces, le Spartiate comme un oiseau de nuit transporté en plein soleil» chancelle ébloui ; tantôt s'arrétant stupéfait devant les statues antiques dont il n'a vu dans ses campagnes que quelques débris informes ; tantôt heurté par des barbares dont Tabondance Tétonne» ou éclaboussé par le char doré d'une hétaïre qu'il prend pour quelque Basilissa. Après une course interminable qui a presque lassé ses jambes de montagnard, il rentre dans son auberge, la tête en feu, et ne se rendant pas bien compte encore de ses impressions.

Le lendemain^ au moment où il se dispose à s'aventurer de nouveau dans la ville, Daimonidas a la bonne fortune de rencontrer son compatriote Dexidas^ ancien turmarque^i qui, après de longs services, s'est retiré à Gonstantinople. Dexidas, homme de la même trempe que Daimonidas, mais désabusé par Tâge et par l'expérience, est arrivé à une sorte de philosophie sereine dans son dédain ; il connaît à fond la société où il vit, mais au lieu de s'exaspérer contre des abus irrémédiables, il en

i. Grade à peu près équivalent à celui de colonel.

rit volontiers, se Lornant à éviter les mésaventures personnelles.

Les deux Laconiens se promènent sur le quai de la Corne d'or encombré de marchands, de matelots, et d'interprètes très-nombreux dans cette Babel où retentissent les idiomes de trois continents. D'innombrables canots vont et viennent des navires aux échelles d'abordage, débarquant les fûts de vin de Grèce, les blés de l'Egypte, les salaisons et le poisson fumé du Pont, les meules de tariké, les paniers de fruits que les portefaix paphlagoniens placent sur les chariots destinés à les porter sur les marchés de la ville. Daimonidas s'émerveille de cette abondance, et ce n'est pas sans surprise qu'il entend Dexidas se plaindre des disettes fréquentes et de re£&oyable cherté des vivres. Le vieux soldat lui explique que depuis le divin empereur Justinien, qui aimait tant le faste, la bâtisse et la guerre (bien qu'il n'y allât jamais), la ferme des marchés est mise aux enchères, moyennant une redevance annuelle, avec faculté pour les adjudicataires de s'approprier les denrées au prix fixé par eux-mêmes. L'empereur et les agents préposés à ces enchères réalisent d'énormes bénéfices ; mais les vivres coûtent trois ou quatre fois plus cher que dans les provinces. Quelquefois

on se procure du blé gâté qu'on revend à grand prix aux boulangers. La soie, l'huile, les étoffes, sont l'objet de monopoles. Des restrictions temporaires sont établies sur d'autres branches de trafic pour le profit de quelques individus favorisés. Les impôts sont écrasants : il y a quelques jours, les inspecteurs qui perçoivent la taxe sur les œufs ont fait fabriquer sur leurs bénéfices une couronne d'or ornée de pierreries, destinée à l'impératrice. L'empereur l'appelle en riant la couronne des œufs; mais le peuple ne rit pas. Le fameux rêve symbolique d'un contribuable qui, sous Justinien, vit cet empereur, sous la forme d'un gé^nt, boire toute l'eau de la Propontide et mettre le détroit à sec, est toujours une réalité. En revanche , les Vénitiens , Génois , Amalfitains, etc., établis à Constantinople, gens que l'on redoute, ne payent pas d'impôts. Leurs navires sont mêmes exempts des droits de douane qui ruinent le commerce national. Aussi est -il en train de passer presque entièrement aux mains de ces étrangers. La foule est digne de ses maîtres. Partout des temples et des monastères ; partout la minutieuse observance des rites, tellement que, le patriarche ayant, adouci les rigueurs du carême en temps d'épidémie, personne ne voulut profiter de

la permission ; mais le vrai Dieu de ce peuple, ce^ lui qu'il adore en esprit et en vérité, c'est l'or. Ce culte de Tor semble même écrit dans les noms. La ville d'or (Chrysopolis) s'élève en fac'e de Conatantinople. Un des affluents du Bosphore est le Fleuve d'or ;(Ghrysorrhéas). L'étranger qui débarque à la Corne d or, peut entrer en ville par la Porte d'or et se loger dans le quartier de la Bourse d'or (Chrysobalanton).

Après cette boutade qui fait rire son interlocuteur, l'ancien turmarque termine par quelques conseils. Que Daimonidas ne sorte guère le soir et ne s'aventure pas dans les quartiers éloignés du centre de la ville. Qu'il porte peu d'argent sur lui. Les rues ne sont pas sûres^ malgré les droits terribles du préfet de police, qui peut faire décapiter sans jugement les malfaiteurs pris en flagrant délit. Ces pouvoirs draconiens sont presque nécessaires, tant les vols et les assassinats sont fréquents* Qu'il parle peu et soit réservé dans ses paroles, car il y ^ partout des échos qui les répètent en les falsifiant. Qu'il évite surtout de discuter théologie et de s'exprimer devant des inconnus sur les affaires publiques. Pour lui, Dexidas, il est tellement rassasié de ce paradis de Byzance, ou on ne lui paye même pas la pension due à ses

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services, qu'il irait volontiers vivre dans son pays ou peut-être chez les barbares, si sa femme ne s'y opposait.

Un peu désenchanté par ce discours, Daimo* nidas rentre dans sa demeure, où, le jour suivant, Décidas vient le chercher pour lui servir de cice*' roae. Après une tournée au bazar des Lampes, rempli de belles choses dont ils n'ont pas besoin, ils s'attardent longtemps à Sainte*Sophie. Trois barbares du Nord, paraissant fort troublés, sortent avec eux de la grande église. Ces fils d'Odin, gui arrivent de leurs forêts glacés, se sont cru transportés dans le ciel des chrétiens, à l'aspect de cette splendeur inouïe, et jurent avoir vu des anges s'envoler au-dessus du sanctuaire. Un prêtre passe : ils s'agenouillent et demandent le baptême.

Après avoir visité la grande bibliothèque impériale, où on leur a montré l'Iliade et l'Odyssée écrites en lettres d'or sur une peau de serpent de quarante pieds de long, Daimonidas et son com» pagnon traversent les salles où les treize professeurs attachés à la bibliothèque, et qui forment une sorte d'Académie, enseignent gratuitement toutes les sciences. Fantaisie leur prend d'entrer dans la salle où le professeur Méthodios donne une leçon

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d'histoire. Ce savant jouit d'une immense réputation. Ses admirateurs, ne sachant plus comment le. louer, font des vers sur sa chaire : « arbre fortuné qui se réjouissait autrefois du chant des oiseaux, et qui se réjouit aujourd'hui des périodes poétiques de Méthodios. » Ce grand homme traite de l'histoire ancienne de la Grèce et développe cette thèse, que les sages, les devins et les héros de l'antiquité ont connu et annoncé la religion véritable. Orphée, dit-il, révéla aux hommes de son temps le mystère de la sainte Trinité. Les Argonautes, pendant leur fameux voyage, s'arrêtèrent aux bains de Pythia et interrogèrent l'oracle d'Apollon. La Pythie leur annonça un Dieu en trois personnes, et la venue du Sauveur. Sur son ordre, les Argonautes bâtirent, à la sainte Vierge, un temple que les païens consacrèrent plus tard à Rhéa, mère des dieux, mais qui, sous l'empereur Zenon, redevint l'église de Marie. Au moyen de transitions habilement ménagées, Méthodios se livre à dés sorties furieuses contre les hérétiques, les juifs et les mahométans. Ces derniers prétendent adorer le Dieu unique, mais leur divinité principale est la lune ou Vénus, qu'ils appellent Akbar, ainsi le vrai sens de leur prière est celui-ci : Dieu est Dieu, mais la lune est plus grande que Dieu.

Après un quart d'heure de ce pathos, les dçux Laconiens n'y tiennent plus, et, sans s' arrêter dans d'autres salles où des professeurs de droit, de médecine et de mathématiques, entourés d'étudiants grecs, francs, arabes, italiens, tiennent des discours non moins singuliers, ils s'acheminent vers l'église des Saints- Apôtres.

Devant l'autel principal qui recouvre les corps des apôtres André, Luc et Timothée, ils font une courte prière, puis parcourent lentement les portiques nord et sud et les deux immenses caveaux ou liéroons, pleins des tombes des empereurs. — Ils sont tous là, les vaillants et les timides ; ceux dont la vie fut un long combat, et ceux qui la consumèrent sans gloire dans ces demeures somptueuses <c d'où ils ne s'éloignaient pas plus que les mosaïques appliquées aux murailles. » Près de sa mère Hélène, repose Constantin le Grand, ce demi-chrétien dont le palais a vu des tragédies plus sanglantes que celles des Atrides ; voici Théodose et ses fils dégénérés. Un sarcophage, déforme cylindrique, contient le cadavre « infâme et,exécrable » de Julien, ce sophiste }ialluciné qui redevenait empereur dans le conseil et devant l'ennemi. Les orthodoxes ont respecté sa tombe, tandis que

la réaction iconolâtre a brisé celle de Constantin

io.

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Coènpronyme et jeté ses cendres au vent. Ce sarcophage de marbre vert d'Hiérapolis, a reçu Justinien, dont les conquêtes éphémères et les splendeurs théâtraleséblouissentencore les imaginations. Non loin gît Héraclius, qui apparut à ses contemporains comme un autre Alexandre, brillant météore si vite effacé. Les deux visiteurs prient le prêtre qui les guide de leur indiquer la tombe de Maurice, cet autre empereur guerrier ; n^fiis Maurice repose dans le monastère de Saint-Mamas. Ils s'arrêtent enfin devant le sarcophage d\i dernier souverain défunt, Nicéphore Phocas, qu'une autre Clytemnestre a fait égorger pendant son sommeil. Sortis de ce lieu funèbre, ils ne tardent pas à être égayés par une scène burlesque. « Mon père est plus grand que moi, » a dit le Sauveur. Gomment concilier cette parole avec la doctrine orthodoxe de la Trinité? les fortes têtes de l'époque s'y consument, et les gens du peuple font comme elles; devant une échoppe, des corroyeurs et des barbiers se livrent une bataille théologique et se traitent réciproquement de pharisiens et de Samaritains ; aux injures succèdent les voies de fait : on se lance à la tête des pots et des fers à friser. Le fougueux Daimonidas veut se jeter au milieu des combattants pour les séparer, mais son com-

pagnon réprime ce zèle intempestif et Teiitraîne prudemment.

En passant devant Thippodrome, Dexidas fait remarquer à son ami uu sanglier de bronsie que l'empereur Alexandre prenait pour son bon génie, son Férôuber, comme disent les Persans. Cette œuvre d art, un peu endommagée par le temps, devint l'objet de sa vénération ; il la fit dorer, orner de défenses toutes neuves en argent, et sa rein* tégration sur son piédestal fut célébrée comme une fête publique, non-seulement par des réjouissances profanes, mais par des cérémonies religieuses.

Les deux Laconiens vont finir leur journée dans un grand théâtre de bois récemment construit à l'extrémité du quartier Embolos. L'assistance est nombreuse et fort mêlée. Des patriciennes et des hétaïres que Daimonidas a peine à distinguer les unes des autres; des chefs barbares costumés à la dernière mode de Constantinople, des dandys byzantins, en bonnet slave, affublés de la robe des Turcs ou du tzitzakion des Ehazars, des soldats, des matelots et des marchands italiens se coudoient sur les gradins, mangeant des oranges et des pastèques. Le son aigu des flûtes annonce les exercices d'une trentaine d'acrobates arabes, d'une souplesse et d'une agilité merveilleuses. Après un court

entr acte, grande danse de chiens habillés, dont les costumes reproduisent ceux de tous les peuples sujets et alliés de l'empire. Elle est conduite par un italien qui exhibe ensuite un chien savant nommé Python, que bien des gens prennent pour un démon déguisé. Cet étonnant quadrupède désigne de lui-même la femme la moins vertueuse de l'assemblée, ouvre un livre à la page qu'on lui cite, range par ordre chronologique une série de médailles d'empereurs, etc.

C'est le tour de Callirrhoé, actrice et pantomime. Elle apparaît d'abord dans une scène parlée, dont la licence, qui n'est jamais relevée de sel attique, est singulièrement rebutante ; mais l'auditoire n'a que faire d'un dialogue piquant. Ce qui le chatouille, ce sont les cris rauques de l'actrice, ses petites mines effarées quand son interlocuteur la frappe au visage, ses contorsions déhanchées quand il la fustige avec une petite baguette. Callirrhoé, applaudie à outrance, s'éclipse un moment pour reparaître en pantomime. Vêtue seulement d'une ceinture, elle joue la Léda; après diverses poses, elle s'allonge languissamment sur les planches, pendant qu'un cygne, dressé à cet effet, becqueté des grains de blé semés sur son sein. Ce tableau vivant, qui clôt le spectacle, porte à son comble

Tenthoiisiasme des assistants. Le vieux patrice Antiphile lance à Callirrhoé nn énorme bouquet de roses blanches, le poëte Anargyre lit des vers en son honneur ; Daimonidas, qui préfère les molosses aux chiens savants, et que révolte cette parodie d'une des plus gracieuses légendes de son pays, hausse les épaules et murmure les grands noms d'Eschyle et de Sophocle, Dexidas, qui pense comme lui, s'amuse en vain à lui représenter que la vieille tragédie est morte, et qu'un homme raisonnable doit en prendre son parti et se divertir avec son siècle.

Quelques jours après, deux légions qui vont renforcer l'armée d'Orient, doivent être passées en revue au grand Stratégion. L'ancien turmarque et Daimonidas n'ont garde de manquer cette scène militaire. Par le forum du Taureau et le portique d'Urbicius, ils arrivent au champ de manœuvres situé près du port principal. Les troupes sont déjà massées devant la statue d'Alexandre le Grand. Après quelques évolutions, elles prennent Tordre de bataille accoutumé dans la guerre contre les Turcs. Les hoplites forment une phalange ou carré fermé, au milieu duquel se place le général en chef, un renégat arabe nommé Chidhud ; à droite, se rangent les lourds lanciers cataphractes ; à gau-

che, la cavalerie auxiliaire triballe, armée d'aros et de flèches. Les trois quarts des soldats sont des Arméniens, des Slaves, des Khazars. Parmi les Hellènes, figurent bon nombre de Laconiens et d'Arcadiens. L'esprit militaire vit encore cho^t ces peuplades héroïques.

Les légions restent assez longtemps immobiles ; tout à coup des chants pieux retentisseat» une Ion-* gue procession se déroule : le patriarche Polyeucte vient solennellement donner sa bénédiction à Tarmée.

Un détachement de candidats, soldats de la garde en tuniques blanches, armés de lances dorées, ouvre la marche. Les diacres avec les images des saints, les moines avec des cierges allumés, précè* dent une grande croix d'argent portée par un évêque. Autour de la croix, des prêtres tiennent de longues perches peintes en rouge, surmontées de séraphins dorés ; des enfants des premières familles, vêtus de robes de soie rose, agitent des encensoirs. Soutenu par deux évoques, le patriarche, en omophorion d'argent, semé de croix d'or, s'avance avoQ une lenteur majestueuse; un autre évêque porte, dans un vase de vermeil, la mitre du pontife ; viennent ensuite lès principaux dignitaires en costume d'apparat, suivis de la foule des fidèles.

Les bandophores, au bruit des cymbales, élèvent devant le pontife les étendards de soie au monogramme du Christ, surmontés du Dragon rouge. Après les prières d'usage, le patriarche étend la main et bénit l'armée ; on fait sortir des rangs plusieurs soldats encore païens qui s'agenouillent devant lui et reçoivwit le baptême; puis, les légions, formées en colonnes seiTées, descendent au port de Théodose où sont préparés les dromons qui doivent les transporter en Asie.

Demain, grandes courses à Thippodrome. C'est le spectacle dont on s'entretient jusque dans les provinces les plus reculées de l'empire, où les noms des vainqueurs de l'arène sont aussi connus que ceux des empereurs et des généraux. Dès l'enfance, Daimonidas a entendu raconter ces luttes fameuses, et ce n'est pas sans émotion qu'il se dirige vers le grand cirque, à travers les rues presque désertes, car toute la ville est aux courses* La grande cuve est pleine à déborder. Daimonidas, que Dexidas n'a pu accompagner, prend place avec son valet sur les gradins des verts.

Le duel des cochers Nicias et Hilarion, qui passionne, jusqu'à la frénésie, la cour et la ville, et fait oublier les Sarrazins et les Bulgares, continue

aujourd'hui ; tout est prêt. Les orgues d'or et d'argent ont accompagné les hymnes religieux et les acclamations, réglées d'avance, des bleus et des verts. Gomme deux troupes ennemies avant le combat, les deux factions échangent des quolibets et des imprécations. L'empereur, couronne en télé et sceptre en main, fait trois fois sur son peuple le signe de la croix. Le signal est donné ; les barrières s'abaissent.

Debout sur un léger char antique dont les dimensions exiguës laissent apercevoir presque en entier ses formes massives, Hilarion, déjà dans la force de Tâge, porte le casque d'argent, la casaque bleue brochée d'or et la ceinture, insignes de sa dignité d'hénioque. C'est avec la majesté et la mélancolie d'un roi à demi détrôné, qu'il tient d'une main, son fouet terminé par une houppe dorée, et de l'autre, les rênes de ses quatre chevaux blancs. Le bigaire Nicias, en bonnet et en casaque verte, d'assez frêle apparence et beaucoup plus jeune qu'Hilarion, fait peu d^effet auprès de son superbe concurrent et semble n'être là que pour orner son triomphe.

Les cochers se penchent sur leurs chevaux, tantôt précipitant leur course, tantôt la modérant pour contourner le cap dangereux de la Spina, si fécond

en naufrages équestres. Six fois ils doivent en faire le tour. Empereur, courtisans, patriarche, femmes, plèbe, barbares de toutes les couleurs et de tous les costumes frissonnent d'impatience et d'émotion, lies deux rivaux se dépassent successivement plusieurs fois et arrivent au dernier stade de leur course sans avantage décidé. L'anxiété est au comble. Mais la Némésis jalouse s'attache depuis quelque temps aux pas d'Hilarion. Cette grande domination hippique est à son couchant. Le but est atteint. Nicias a vaincu !

Cette victoire est un afiFront pour l'empereur, protecteur avoué de la faction bleue; il le sent, mais fait bonne contenance, pendant que les verts, où abondent les ennemis de la dynastie, délirent d'enthousiasme :

Longue vis à V empereur^ à V impératrice et aux Porphyrogénètes 1 C* est par Dieu que Nicias a vaincu t trois nomismata pour Nicias î La foi des verts a vaincu. Ohî qu'il advienne de pareils triomphes à nos armées! Sois le bienvenu^ Nicias y adroit vainqueur! La couronne au bigairet

L'actuaire annonce à Tempereur que Nicias réréclame les insignes d'hénioque. Le souverain accueille la demande. Précédé des cochers de sa

faction, Nicias se prosterne devant la tribune impé-

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riale, et, tenant de la main gauche le pied du factionnaire, il fait avec la main droite le signe de la croix. Les cochers de sa faction remontent sur leurs chars et reviennent à leurs places en dansant et en trépignant. L'empereur fait apporter la casaque, le casque d'argent et la ceinture. Trois coureurs portant ces insignes s'approchent de Nicias et Ten décorent, pendant que les orgues résonnent et que la faction verte redouble d'acclamations.

Devant le triomphe insolent des verts, les l)leus ne peuvent plus contenir leur rage. Aux épithètes de têtes d'âne, gibier de potence, Samaritains, blasphémateurs, qui se croisent d'une face à Tauti^e de l'hippodrome, succèdent bientôt les pommes et les pierres. L'empereur, impassible, contemple ce spectacle qui n'est pas nouveau pour lui. Lés meneurs de la faction verte croient le moment favo*

rable pour essayer une démonstration contre le souverain. Dans cette société mal constituée, de la démonstration à Témeute, de l'émeute à là révolution, il n'y a souvent qu'un pas. Les injures prodiguées aux bleus commencent à s^entrecouper d*outrages adressés à l'empereur. Les cris de : Bourreau ! Arménien I retentissent. La plèbe verte devient houleuse ; les uns vocifèrent, debout sur les gradins ; les autres^ brisant les grilles de bronze,

envahissent Tarène, et le spectacle ne peut continuer. Quelques cris de : Vive Bardas I (c'est le candidat des verts àTempire) retentissent. Une pierre est lancée contre le catbisma. L'empereur, en homme expérimenté, comprend qu'il est temps ; il dit quelques mots à l'oreille du préfet de la ville» debout à ses côtés. Quelques minutes après, se précipite dans le cirque, par la porte Nécra, une division de barbares de la garde. Les Arméniens basanés» les lourds porte-haches Scandinaves se ruent sur les verts, Tépéeou la hache d*armes à la main. La foule sans armes fuit par tous les vomitoires. Une centaine d'hommes sont massacrés ou blessés ; d'autres, faits prisonniers, sont remis au préfet de la ville qui a mission de les faire pendre sur-le-champ. L'arène reste vide, et le Basileus rassuré rentre au palais sacré. Il n'y aura pas de révolution aujourd'hui.

Daimonidas, qui croyait retrouver les jeux olympiques dans rhippodrome de Constantinople, a été tellement déçu à la vue de ces scènes étranges, qu'il n'a pas dissimulé son dédain devant ses voisins, verts fanatiques. Sorti avant l'irruption des soldats, il se promène sous les longs portiques qui entoure l'hippodrome. Le peuple immobile des statues antiques^ dans sa majesté sereine, lui fait

oublier la tourbe qui rampe à ses pieds : il admire tour à tour cette Hélène de bronze, dont la beauté donnait le frisson, s'il faut en croire lepleurardNicétas, l'image colossale d*Héré ; Tathlète Polydamas luttant contre un. lion, et s'arrête enfin devant la statue d'Hercule assis, accoudé sur son genou. Une tristesse profonde est peinte sur ses traits héroïques. Accablé de fatigue et comme vaincu par le sort, il semble dire : A quoi bon?

Pendant que Daimonidas, les bras croisés sur sa poitrine, contemple cette sublime figure dans nne sorte d'extase, sourd aux cris des bleus et des verts qui, chassés du cirque, continuent au dehors leurs querellas et leurs vociférations, il est reconnu par ses voisins de l'hippodrome. Ces verts enragés, croyant avoir affaire à un bleu, assaillent par derrière le malheureux Laconien. Après l'avoir roué de coups de bâton, ils lui enlèvent son manteau, sa ceinture et trente nomismata qu'il portait sur lui, et, le laissent étendu sans connaissance au pied de la statue d'Hercule. Son valet, qui l'avait perdu de vue quelques instants, le retrouve dans ce piteux état. — Assisté de quelques bonnes âmes, il le porte dans son hôtellerie où Daimonidas garde le lit plusieurs jours, maudiss*ant les bleus et les verts.

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Dexidas vient le voir et lui conte les nouvelles de la ville. La terreur règne à Constantinople. Toutes les boutiques sont fermées, excepté celles des boulangers et des bouchers. Les jeux du cirque gont suspendus indéfiniment. Le général, candidat des verts à Tempire, peut-être contre son gré, a été arrêté pendiant la nuit. A-t-il été égorgé, relégué dans un couvent ou jeté dans un des cachots souterrains du palais avec un tigre pour compagnon ? On Tignore, Le grand interprète Colax, soupçonné d'intelligence avec lui, a été brûlé vif dans Thippodrome. Ce digne interprète, ennemi secret de la dynastie, se plaisait quelquefois à traduire à contre-sens les discours des envoyés barbares, ce qui occasionnait de terribles embarras à l'empereur. On a trouvé chez lui un crapaud énorme qui lui servait pour des opérations magiques, et une statuette représentant l'empereur enchaîné, avec une aiguille enfoncée dans le cœur. Plusieurs sénateurs et patrices, accusés de complort et réfugiés à Sainte-Sophie, ont été arrachés de cet asile inviolable, mutilés, promenés tout sanglants sur des ânes, et pendus entre Ghalcédoine et Leucate. Voilà l'empereur raffermi pour six mois, pour un an peut-être.

Remis sur pied, Daimonidas prend pour but de

sa première sortie le quartier génois, et, traversant le pont de bateaux de la Corne d'or, s'enfonce avec son valet dans le faubourg de Sykse. Après plusieurs montées et descentes, ils arrivent au bas d'une longue rue escarpée et très-étroite. Elle est bordée de hautes maisons de pierre flanquées de' tourelles, avec mâchicoulis le long des terrasses. Des soupiraux garnis de barres de fer laissent deviner des caves immenses pleines de marchandises. Daimonidas, qui se sent en pays barbare, lance çà et là des regards farouches. Sa physionomie tragique attire l'attention de quelques Génois, assis sur le perron de la maison de leur podestat, vraie forteresse dont le portail est surmonté d'un écusson de pierre aux armes de la République. L'un d'eux, ser Zustinian, Xenovexe da Xenova, comme ils disent dans leur patois ligure, le toiseavec insolence et lui envoie quelques brocards^ auxquels font écho les rires insultants de ses compatriotes. Depuis qu'il a été bâtonné par les verts, le Spartiate a besoin de se venger sur quelqu'un. Il saisit sous les bras le drôle à calotte rouge, l'enlève de terre et l'envoie rouler cinq ou six pas plus loin. Toute la bande, le poignard à la main, se rue sur les deux Grecs, qui, faisant le moulinet avec leurs bâtons, courent au bout de la rue, que

d'autres Génois essayent de barrer avec une chaîne de fer. Renversant tout, Daimonidas et son valet réussissent à gagner le large. Plainte est portée au podestat, qui rend immédiatement compte de cet incident à la police impériale. .

Cette mésaventure a mis le comble à la mauvaise humeur de Daimonidas. Il se déplaît décidément à Constantinople et parle de s'en aller. Le lendemain matin, pendant qu'il prend son repas avec son fidèle serviteur, un petit épopte se présente et lui annonce que le très-magnifique questeur de la ville le fait mander. Daimonidas n'y comprend rien ; il ne se connaît point d'ennemis ; il vit paisiblement, se bornant à payer ses impôts, à faire tondre ses moutons et ramasser ses olives. Mais le sang dorien bouillonne dans ses veines, et, sans se troubler, il se dispose à affronter dignement le haut personnage qui s'enquiert de lui.

Guidé par Tépopte, Daimonidas arrive une demi-heure après devant la questure. Il traverse successivement trois immenses scrinia * peuplés de 164 secrétaires ou employés de toute sorte. Les uns écrivent, d'autres rangent les rouleaux de parchemin dans leurs compartiments ; d'autres

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