‹ Esquisses byzantinesChapitre 14 sur 16 · Huissiers · texte numérisé non relu

Huissiers

vailler un pays en finance, il est ferré sur rdpibole, ' le synnone, les diagraphies, le subside aérien, les dikérata. Simple phorologue * et dévoré de l'idée fixe d'avancer, il imagina de rédiger un mémoire où il proposait à l'empereur de se déclarer propriétaire de tout le sol de l'empire moyennant une somme de 40 nomismata (600 fr.), payée à chaque propriétaire riche. Ce projet parut trop avancé, même pour l'époque, mais attira la bienveillante attention de l'administration supérieure sur Ghrysargyre, qui, franchissant rapidement les huit classes de fonctions dont les titulaires sont nommés par simple patente, entra dans la deuxième classe de celles qui se distinguent par des signes extérieurs. Le voilà en faveur, et le patriciat ne saurait lui échapper.

Le questeur, vêtu d'une robe de soie verte à personnages, ou sont reproduites les noces de Cana et la résurrection de Lazare, est assis devant un immense bureau recouvert d'un tapis imitant la peau de panthère ; une armoire d'ébène, remplie de livres, porte le buste de Tempereur et une statuette de saint Basile. Daimonidas, les bras croisés, se pose en face du bureau et attend :

i. Percepteur.

LE QUESTEUR

Tu es bien Daimonidas, du thème Péloponnésiaque, métrocomie de Slavochorion ?

DAIMONIDAS.

Quoi ! magnifique questeur, tu sais le nom d'un obscur montagnard laconien I

LE QUESTEUR

Ma vigilance s'étend à tous les sujets de Tempire présents dans la ville. Pourquoi as-tu quitté ton pays?

DAIMONIDAS.

Le préfet de mon thème le sait.

LE QUESTEUR

Tu t*es représenté au très-glorieux préfet comme impatient de contempler les splendeurs de la ville impériale, de la nouvelle Rome.

DAIMONIDAS.

Et au retour, je dois me rendre à TOlympe de Bithynie, au couvent de Saint-Athénogène, dont mon oncle, le vénérable Alexis, est higoumène.

UN SPARTIATE. i31

LE QUESTEUR

Je te croirais si ton attitude à Constantinople ne donnait autre chose à penser.

DAIMONIDAS. . .

Je ne te comprends pas.

LE QUESTEUR

Écoute. (Ici le questeur déroule un parchemin et lit à haute voix un rapport de Tépopte Alectryon, qui rend compte, jour par jour, des faits et gestes de Daimonidas depuis son débarquement. L'épopte relève tout particulièrement à la charge du Spartiate, les critiques qu'il n'a pas craint de hasarder contre radministration de sa province, sa présence au cirque sur les gradins des verts, le jour de l'émeute, et sa brutalité envers le marchand génois Zustinian.) Après cette lecture, le questeur continue : Voilà les faits qui me font soupçonner que tu conspires contre la majesté de l'empire.

dâimonidas.

Si j'ai pris place au milieu des verts, c'est pur

hasard. Ils m'ont volé et presque assommé eu sortant. Le Génois m'a outragé, et jamais barbare ne m'outragera impunément. Si des pensées librement exprimée» sont un crime, achève de me connaître. Pourquoi conspirerais-je? Que le monarque soit un Arménien ou un Khazar, un Poiphyrogénète ou un calfat, qu'importe? Je sais trop bien que le char où ces césars d'un jour se succèdent si vite continuera sa course impitoyable sur nos ruines. Mais, bien que du noble peuple hellène on ait fait un ramas de contribuables épiés par le curieux, numérotés par le scribe, foulés par le barbare, pillés par le mercenaire étranger, assu-. jettis à des décrets qui règlent leur foi, leur résidence, leur coiffure et leur barbe, n'attends pas d'un Lacédémonlen le silence de Tesclave I

LE QUESTEUR

Pour un Lacédémonien, tu parles beaucoup.

DAIMONIDAS.

Je n'ai pas fini. Juge toi-même de la situation de ma province. Les Slaves nous dévorent. L'an dernier, les plus rapprochés de moi sont sortis de leur vallée pour piller la plaine. J'ai réuni quelques hommes et trouvé des armes, bien que la loi

ne nous permette que de petits couteaux. Nous avons poursuivi les pillards, tué plusieurs Slaves et pris leurs chevaux chargés de butin. Un mois après, est arrivé de Byzance un commissaire extraordinaire assisté d'une nuée de scribes, qui nous a forcés, en séquestrant nos biens, à indemniser les barbares.

LE QUESTEUR

J'admire l'outrecuidance de ton langage. C'était à l'administration impériale et à son représentant militaire, l'illustre patrice etstratége Phorcas, mon ami, qu'il appartenait de prendre l'initiative de la résistance.

DAIMONIDAS.

Phorcas est un Arménien. Que lui importent nos souffrances I Mais tu es Hellène, et tu les comprendras peut-être. Ce n'est pas assez que dans toute la Grèce continentale, de la pointe de TÂttique au fond du Péloponnèse retentisse la langue sifflante du Slave ; il faut encore que ces noms fameux, legs sacré de nos pères, soient effacés du sol de la patrie; que Mantinée fasse place à 60ritra, que Siavochorion s'élève aux lieux où fut

Sparte I

LE QUESTEUR

Les Slaves, que la volonté sacrée de TAutocrator a cantonnés dans le Péloponnèse, professent aujourd'hui la foi orthodoxe. Gomme toi, chrétiens et sujets de Tempéreur, ils ont droit à sa protection. Le Sauveur est mort pour tous et le Grec et le barbare sont égaux devant lui. L'empire romain les comprend tous dans son vaste sein. Des insensés seuls peuvent songer à ressusciter le passé.

JDAIMONIDAS,

Oh ! que je l'aime mieux ce passé, qu'un temps où la patrie expire, où la simplicité confiante est devenue la risée des fourbes, où les mots ont perdu leur sens! Ce n'est qu'en m'y réfugiant par la pensée que je me crois quelquefois digne de mes pères. Souvent, je vais chasser sur les montagnes qui dominent Phigalie ou Paulitza, comme disent les barbares. Le mont Gotylius couvert des chênes de l'Arcadie, domine un plateau coupé par un ravin profond où résonne un torrent. Là j'aime à m'assoir sur une colonne renversée du temple d'Apollon Épicourios. Le temple, encore presque intact, se dresse en face de moi. La statue du dieu a disparu ; il n'est resté que le piédestal vide. Mais

par la voie sacrée bordée de trépieds et de tombeaux, je crois voir s'avancer les guerriers vainqueurs du Mède, les vierges doriennes au cœur viril qui viennent déposer des couronnes aux pieds du dieu de la lumière.

LE QUESTEUR

Il ne te manquait plus que de professer l'hellénisme.

DAIMONIDAS.

Je suis chrétien, mais jamais ma bouche ne proférera d'outrage contre nos anciens dieux. C'est par la permission du Père céleste qu'il présidèrent si longtemps à nos destinées. Sous leur règne olympien, nos aïeux furent forts, vaillants et libres. Apollon fut le Christ des Doriens. Lui aussi était secourable et sauveur, et contre l'ennemi il avait des flèches mortelles.

LE QUESTEUR

Cet homme est complètement fou. — Je t'ai laissé parler trop longtemps. Heureusement pour toi, tu me parais plus naïf que dangereux. Félicitetoi aussi d'appartenir à la famille de Thigoumène Alexis, C'est surtout en considération des mérites

de ce saint personnage, que l'empereur vénère tout particulièrement, que je n'use point de rigueur envers toi. Moins indulgent, je t'enverrais méditer quelques années dans l'île de Proté. Apol- Ion Epicourios ne t'en tirerait pas. Je te donne trois jours pour quitter Constantinople. Recommande-moi aux prières du vénérable Alexis.

Daimonidaa sort outré et traverse les bureaux dans Tattitude d'Hercule furieux. A la porte de la questure, il trouve son serviteur fort inquiet, car on lui avait dit que ces bureaux redoutables ressemblaient à l'antre de Polyphême.

Ne tenant pas le moins du monde à profiter de la tolérance du questeur, le Spartiate prend congé de son compatriote Dexidas, et loue immédiatement une barque qui le transporte à Nicomédie.

Après avoir traversé de belles plaines bien cultivées, il arrive au pied des montagnes de Bithynie, et par des pentes d'abord assez douces, où les torrents résonnent dans les forêts de noyers, de charmes et de cerisiers, il s'achemine vers la région des sapins. Là, sur un plateau dominé par les trois sommets de l'Olympe, s'élève le monastère de Saint-Athénogêne, fondé par Justinien et Théodora.

Par une porte précédée d'un vestibuleet décorée

de peintures, Daimonidas pénètre dans le monastère. Un diacre va prévenir Thigoumène. Ce majestueux vieillard, qui dans sa jeunesse a suivi avec éclat la profession des armes, de bonne heure a marqué d'un signe céleste », a mis l'énergie héroïque de sa race au service de la foi orthodoxe, et compte parmi les plus infatigables propagateurs de rÉvangile chez les Russes et les Bulgares. Devenu higoumène de ce couvent, il a refusé ptusieurs fois les plus hautes dignités ecclésiastiques. Il revoit avec bonheur son neveu, et le conduit près du cloître, dans la salle destinée aux hôtes.

Après quelques heures de repos, Daimonidas, guidé par l'Bigoumène, se rend au catholicon, ou église principale du monastère, autour de laquelle sont groupées des chapelles. Elle offre, en petit, le type de Sainte-Sophie. Devant la façade occidentale est une fontaine à coupole, supportée par des colonnes. Sur la coupole sont peints des sujets où l'eau figure toujours : la catastrophe de Pharaon, le baptême du Christ, la pèche miraculeuse.

L'heure du repas a sonné, et par faveur spéciale, Daimonidas prend place avec les moines dans le réfectoire, vaste salle d'où Ton aperçoit le catholicon et la fontaine sacrée, et qui est ornée de peintures appropriées à sa destination : les noces de

Cana, la multiplication des pains, Jésus chez le publicain. Le repas se compose de coquillages, de poissons d'eau douce, de gâteaux au miel et de fruits. Le vin est permis. On sert aussi des oiseaux à Daimonidas. Un moine lit à haute voix un pamphlet théologique contre les iconoclastes.

Après le repas, l'higoumène qui a écouté en souriant le récit des mésaventures de son neveu dans la grande ville, le conduit au trésor du monastère, il met d'abord devant ses yeux la bulle d'or octroyée au couvent par Justinien et Théodora ses fondateurs. C'est un long et large rouleau de papier de soie, où les portraits de l'empereur et de l'impératrice, en habits de pourpre et couronne en tête; précèdent le texte aux lignes espacées, encadré par des enroulements calligraphiques. Daimonidas admire ensuite les reliquaires, les ostensoirs, les dalmatiques de brocart brodées de fleurs en pierreries, un diptyque d'ivoire dont les compartiments représentent les douze grandes fêtes dé la liturgie grecque, un tabernacle en or avec émaux champlevés, représentant une basilique, etc.

Un marteau frappant sur une plaque en fer appelle les. religieux au catholicon. L'église tout entière n'est qu'une fresque divisée par zones et par compartiments, d'où se détachent sur fond d'or

le Christ et la Vierge, et les principaux saints de la liturgie grecque, évêques, ascètes, guerriers, A droite de l'iconostase, des lampes d'argent toujours allumées signalent la châsse de saint Athénogêne en argent doré, présent de sainte Théodora, l'épouse de Théophile. Autour de cette châsse se succèdent sans relâche les paysans des environs, les citadins de Constantinople, les dévots de tous les pays. Les moines chantent à mi-voix l'office du soir.

Le lendemain, Daimonidas commence à distinguer quelques figures sous l'uniformité de l'habit monacal. Un gros moine sans oreilles, tombé dans une sorte d'abrutissement placide, attire d'abord son attention. C'est l'ancien curopalate Métrodore. Après une conspiration avortée, l'empereur a confisqué ses biens, et l'a envoyé, les oreilles coupées, philosopher avec les moines de Saint- Athénogêne.

Ce personnage, aussi plat dans le malheur qu'insolent dans la prospérité, passe sa vie à se lamenter doucement sur sa grandeur perdue; il raconte à Daimonidas combien il lui est pénible de s'abstenir de chair et même de poisson de mer, car il n'en arrive pas souvent au monastère. Daimonidas que ses doléances touchent peu, lui conseille l'antique recette lacédémonienne pour trouver le brouet noir appétissant.

Dans les ateliers, voisins du cloître, les religieux fabriquent des croix de bois et de métal aux inombrables figurines, des médaillons à Teffigie de saint AthénogênQ, sculptent des diptyques d'ivoire, tissent et brodent des voiles pour le service des autels. Dans la salle des peintres, Daimonidas remarque un vieillard, qui de ses mains mutilées où il manque plusieurs doigts, achève "péniblement de peindre le sacrifice d'Abraham. Ce moine nommé Eusëbe, est sortit de la grande école de Thessalonique. Le dernier empereur iconoclaste lui fit brûler les mains. La persécution finie, Eusèbe a repris le pinceau, et ses tableaux ont un prix inestimable pour les dévots qui le considèrent comme un martyr. Daimonidas le voit orner le menton du patriarche d'une barbe junciforme^ conformément au guide de la peinture, rédigé par Denis d'Agrapha. Ce guide est un vrai trésoi*. Grâce à lui, on peut se passer de génie et môme de talent. Ce précieux manuel'de peinture hiératico-administrative, indique en effet pour tous les membres de la hiérarchie céleste, pour tous les patriarches, apôtres, saints et martyrs, les contours et les proportions des figures, la couleur des yeux et Je la barbe, la façon de la tailler, la nuance des vêtements, le nombre, la direction et l'épaisseur de leurs plis, etc.

Des ateliers, Daimonidas se rend à la bibliothèque dont le custode lui exhibe le Myriobiblon de Photius, les controverses et les poésies sacrées de l'empereur Théophile, la grande collection historique entreprise par ordre du Porphygénète, etc. Le Spartiate prend plus de plaisir à feuilleter les bibles enrichies de peintures sur fond d'or bruni, entourées de feuillages enlacés. Deux moines venus d'Italie copient un manuscrit de Platon. Assis devant une table chargée de livres, le moine Pantaléon travaille à une chronique en vers qui s'étendra depuis la création du monde jusqu'à l'époque actuelle. Deux mille vers sont consacrés à la guerre de Troie. En revanche, l'histoire de la Ré-, publique romaine, terriblement écourtée n'en prend que deux cents. Cette œuvre encore inachevée, fera le plus grand honneur au monastère.

Daimonidas passe quelques jours dans cette pieuse retraite, animée par le va-et-vient continuel des moines chargés de surveiller les propriétés de la plaine, et parles visiteurs qui, de Constantinople et des villes voisines, viennent faire leurs dévotions au catholicon ou consulter Thigoumène. Il se plaît aux récits singuliers d'un missionnaire, de retour de ses lointains voyages. Ce moine, fervent comme un apôtre, et railleur comme un Grec de la bonne

lit ESQUISSES BYZANTINES.

époque, lui raconte en souriant la conversion du kral serbe Muntimir, païen endurci qui s'amusait à enfoncer des clous dans la tôte, aux prédicateurs de l'Évangile. Fait prisonnier et conduit devant cet ogre^ le moine lui a exhibé à Timproviste un tableau représentant les supplices de Tenfer. A cette vue, le barbare terrifié a demandé le baptême^. Malheureusement son humeur féroce n'a fait que changer d'objet et s'exerce maintenant contre ses sujets restés païens.

La veille de son départ, Daimonidas voit descendre au monastère un ermite à barbe blanche qui habite une caverne au pied du plus haut sommet de la montagne. Il apporte des croix de bois sculpté qu'il fabrique lui-même, et reçoit en échange quelques provisions. Nul, excepté Thigoumène, ne connaît le nom ni le passé de ce solitaire déjà fort âgé. On croit qu'il a rempli autrefois une charge élevée à la cour de Constantinople, et qu'il expie de grands crimes par la plus austère pénitence. — Les gens du pays lui attribuent le don de prophétie, et racontent que l'un des derniers empereurs, dans un pèlerinage à l'olympe de Bythinie, a reçu de lui l'annonce de sa fin prochaine.

L'higoumène et son neveu reconduisent l'ermite et gravissent le plus élevé des trois pics de l'Olympe.

La vue est splendide. Au delà du golfe de Nicomédie apparaît TEuxin ; sur la Propontide se dessinent les côtes bleuâtres de la Thrace. A l'orient s'ouvre la plaine de l* Asie-Mineure. Daimonidas jettent les yeux du côté deConstantinople. Le dôme doré de Sainte -Sophie étincelle. L'immense triangle devient visible, et le Spartiate contemple, une dernière fois, la cité que les Turcs, ses futurs conquérants, appelaient déjà < la grande escarboucle a entourée des diamants de Tonde limpide et de a l'émeraude des vallées verdoyantes. »

Page 1