LA COUR
Nicéphore Phocas règne depuis sept ans. Issu d'une famille cappadocienne qui a donné à l'empire trois générations d'hommes de guerre renommés, fils d'un héros, Bardas Phocas, il s'est illustré sous les deux derniers empereurs par ses victoires sur les Hongrois et les Bulgares, et a repris la Crète aux Musulmans. Romain II mort, laissant sa veuve l'impératrice Théophano et ses deux enfants en bas âge, sous la tutelle de Teu nuque Bringas, dont la détestable administration compromet l'empire, l'armée d'Orient, réunie à Gésarée, a proclamé Nicéphore empereur.
Revêtu de la pourpre, il a refoulé les Musulmans sur la frontière syrienne. Antioche a été reconquise. L'île de Chypre a vu fuir ses envahisseurs. Il maintient la discipline avec une inexorable ri-
gueur. Pour entretenir la guerre, il a dû augmenter les impôts déjà si lourds. L'esprit militaire se perd de plus en plus chez la partie grecque des sujets de Tempire ; pour le raviver, Tempereur a invité le clergé à prêcher que tout chrétien mort en combattant les infidèles, compte au nombre des martyrs. Le patriarche s'y est refusé, alléguant les canons de saint Basile qui excluent des sacrements pendant trois ans, le chrétien qui a versé le sang, même à la guerre. Le clergé latin ne connaissait pas ces étranges scrupules. Nicépljore s'est préoccupé aussi du nombre toujours croissant des moines. Le seul couvent de Studius, à Constantinople, en contenait un millier. Il a défendu de fonder de nouveaux monastères. Il voudrait même, un peu naïvement, renvoyer au désert, conformément à Tesprit primitif de leur institution, la plupart des moines qui peuplent les villes.
Ce n*est pourtant pas un iconoclaste comme Léon risaurien, un athée comme Michel III, que l'empereur Nicéphore, c'est plutôt un moine, mais un moine soldat. Cet homme robuste, adroit à tous les exercices du corps, au teint brun, à l'épaisse chevelure, aux petits yeux noirs toujours pensifs, surmontant un nez recourbé, ferme dans ses desseins, insensible aux louanges, sobre, sérieux et dur,
porte un cilice. Après la prise de la Crète, il a prélevé sur sa part du butin 100 livres d'or pour fonder le monastère de Laura au mont Athos où il voulait se retirer. Il n*a accepté Tempire qu'en se proclamant le tuteur des enfants de son prédécesseur, et l'image du Christ figure seule sur ses monnaies. Après la mort prématurée de sa femme et de son fils, il s'est longtemps abstenu de chair. Les religieux dont il aime à s'entourer ont peine à modérer ses austérités. .
Nicéphore a vu finir bien vite sa popularité. Les gens de cour auxquels il refuse les largesses périodiques qui épuisent le trésor ; la foule fatiguée d'un maître plus disposé à la conduire à l'ennemi qu'à lui prodiguer des.jeux et des fêtes, commencent à se tourner vers le général Jean Zimiscès, fils d'une sœur de l'empereur et d'un père Arménien. Jean Zimiscès offre un parfait contraste avec Nicéphore. Petit de taille, le teint blanc et coloré, la barbe et les cheveux roux, prodiguant l'or et les promesses, libertin, d'un accès facile, tout à tous; avec cela, vaillant homme de guerre et cher à Tarmée, il semble promettre aux courtisans et aux femmes, qui se trompent pourtant, un règne à dévorer. Devenu suspect, Jean Zimiscès a dû partir pour l'exil. Nicéphore, après une émeute durement réprimée par
les soldats Arméniens, a fait fortifier le palais; mais son plus dangereux ennemi n*est pas au-dehors.
Nicéphore a épousé Théophano, veuve de son prédécesseur. Cette femme , dont les contemporains vantent la grâce irrésistible , Laconienne d'origine, est fille d'un cabaretier. Dans sa jeunesse, on rappelait Anastasie, ou plus familièrement Anastaso, nom d'esclave ou de comédienne. Nous disons de même Marion pour Marie. Remarquée par Romain II, jeune débauché qui se faisait gloire d'aller chasser sur la côte d'Asie au sortir du cirque, un caprice assez fréquent dans l'histoire des souverains de Byzance, Ta élevée jusqu'au trône. Soupçonnée déjà d'avoir fait* périr Romain II par le poison, elle a bientôt pris en aversion ce second époux, austère et inflexible, âgé aujourd'hui de cinquante-sept ans. Rêve-t-elle le rôle politique de Théodora, sortie comme elle des bas-fonds de la société byzantine? Craint-elle pour ses enfants, les futurs empereurs Basile II et Constantin VIII, que Nicéphore, qui est sans postérité, protège et honore comme les futurs héritiers de l'empire? Quoi qu'il en soit, décidée à tout, l'impératrice s'entoure de mécontents, et au moyen de fréquents messages, trame avec Jean Zimiscès le complot qui doit donner Tempire à ce
traître, dont le premier soin, le but atteint, sera de se débarrasser d'elle et de ses complices.
Théophano arrache quelquefois à l'empereur des concessions imprudentes. Elle a obtenu récemment, à force de prières, que Jean Zimiscès fût autorisé à résider à Ghalcédoine, en face de Gons-r tantinople.
La première quinzaine de décembre de Tannée 969 va finir. Il y a trois mois, un moine, de ceux qui vivent solitaires, venu à Gonstantinople pour une assemblée de religieux , un congrès d'anges (style du temps) *, a remis à l'empereur un écrit portant ces mots : « Je ne suis qu'un ver de terre ; pourtant la Providence m'a donné mission de t'avertir que tu périras trois mois après septembre. » Ce moine n*a pu être retrouvé. Sa prédiction parait avoir fortement impressionné Nicéphore qui, depuis €e moment, a redoublé de jeûnes et de prières.
C'est demain jour de fête. Il y aura cérémonie religieuse à Sainte-Sophie, et banquet au palais impérial, où figureront, avec les principaux dignitaires , les ambassadeurs • sarrazins et bulgares , arrivés à Gonstantinople durant une des courtes