‹ Esquisses byzantinesChapitre 8 sur 16 · Synaxis aDgelorum · texte numérisé non relu

Synaxis aDgelorum

trêves de la guerre éternelle que leurs nations entretiennent contre Tempire. Ce jour appartiendra donc tout entier au cérémonial, la plus obéie des lois de l'époque.

De bonne heure, le grand chambellan rappelle à l'empereur la solennité du jour, et lui demande s'il daignera assister à la procession*. Il transmet immédiatement sa réponse affirmative à l'acolouthos des varangiens et aux commandants des autres corps de la garde, ainsi qu'aux deux démarques ou chefs civils nommés à Télection, des factions bleue et verte, tous réunis dans l'antichambre. Ces deux deriiiers ordonnent à leurs appariteurs d'avertir le peuple. Des hérauts parcourent la ville, prescrivant d'arroser d'eau de senteur les rues que le cortège doit traverser, de les parsemer de laurier et de fleurs odoriférantes ; de tendre à l'extérieur des maisons les grands tapis de Babylonie chargés de figures d'hommes et d'animaux ; d'exhiber sur les balcons les objets précieux de chaque famille, vases d'or et d'argent, candélabres, cassolettes à parfums. De bon matin, car la procession commence à huit heures, les différentes corporations se rangent en double haie depuis

i. Constantin Porphyrogénète, De CerimoniiSf 1. 1, chap. i à l, édition de Bonn. •

le grand palais 'impérial jusqu'à Sainte-Sophie. Comme Tempereur doit être acclamé six fois durant ce trajet, les factions bleue et verte, formant une sorte de garde nationale byzantine , armée d'un petit bouclier et de lances très-courtes, se divisent en sections pour donner la réplique à leurs crieurs respectifs , lorsque ceux-ci , sur le Ké^sudaTs (s'il vous plaît) du grand chambellan, les inviteront à acclamer l'empereur avec ensemble. Entièrement rasés, les cheveux courts, vêtus de robes de laine noire, et coiffés de bonnets de feutre coniques, ces soldats-citoyens, d'un aspect peu martial, ont pour chefs militaires deux officiers de la garde impériale nommés par l'empereur, et qualifiés, on ne sait trop pourquoi, de démocrates.

Cependant, dans le cubiculum du palais sacré, les chambellans procèdent à la toilette du monarque. On le dépouille de sa courte tunique de pourpre (sagum), pour l'habiller d'un dibetesium vert et or, tunique dont les manches tombent jusqu'aux talons, et qu'il porte ouverte et sans ceinture, de façon à conserver les mains libres. Pardessus, il revêt la schlamyde de pourpre, ample pallium romain agrafé à l'épaule droite par un nœud de pierreries. Sur une plaque en or, fixée à

la manche droite, est ciselé le portrait de l'empereur son prédécesseur. Il chausse les brodequins de pourpre, et les chambellans lui ôtent sa tiare blanche pour poser sur sa tête une des nombreuses couronnes dont il a le choix, le stemma, grand bonnet pointu dont la soie disparait presque sous les perles et les diamants. Un cercle horizontal et deux arcs d'or forment la couronne surmontée d'une croix. Pendant que s'accomplit ce dernier acte de la toilette impériale, les chambellans eunuques forment un cercle impénétrable autour de Nicéphore, car l'étiquette byzantine défend expressément à l'empereur de se laisser voir sans coiffure à tout homme ayant de la barbe au menton» Ainsi paré, Nicéphore, précédé du maître des cérémonies et des silentiaires, leur verge d'or à la main, sort du palais sacré. Des spathaires portent son bouclier et ses armes. En passant devant l'oratoire de Saint-Étienne, le premier martyr, il s'incline profondément. Parvenu dans la salle du chrysotriclinium que décore la statue d'argent du Sauveur, il fait, à genoux, sa prière accoutumée, et, traversant les jardins et les galeries de la Daphné, acclamé et salué par les courtisans qui l'attendaient, il arrive enfin dans la cour de la Chalké. C'est là qu'il ceint son glaive, et monte un

cheval arabe dont la housse dorée étincelle de pierreries. Les jan\bes et jusqu'à la queue de ce noble animal sont ornées de bandelettes.

Le cortège se forme devant la cour. Le protostrator et le comte de Tétable se rangent à cheval à la droite et à la gauche de l'empereur. Suivent à cheval les hauts dignitaires, patrices, sénateurs, magistri, logothètes, stratèges, en manteaux de soie et en bonnets brochés d'or. Des détachements des divers corps de la garde, en uniforme de parade, servent d'escorte. Voici d'abord, les varangiens, mercenaires Scandinaves, allemands, anglosaxons au service de l'empire.

Ces redoutables fantassins, terreur de la populace byzantine, sont armés de cimeterres recourbés et de grandes haches à deux tranchants entre lesquels s'élève une pointe d'acier. Leur léger casque d'argent a pour cimier un dragon la gueule entr'ouverte. Par-dessus leur justaucorps rouge, ûotte.un manteau à longues soies imitant la peau d'ours, et les cordons en réseaux de leurs sandales s'agrafent autour de leurs jambes nues au moyen d'une pièce d'or au coin de l'empereur. Parmi eux figurent quarante Hongrois, prisonniers de guerre, que Nicéphore, qui se connaît en braves, a mis au nombre de ses gardes. Les autres

détachements se composent de cavaliers : spathaires, spatharocandidats en tuniques rouges avec de larges épées et de petites haches ; protospathaires eunuques en scaramangium (manteau carré) vert et rose, coiffés de mitres, la hallebarde à Tépaule et montés sur des chevaux cataphractes. Un collier d'or iorille à leur cou. Moins favorisés, les protospathaires à barbe, armés et équipés de même, ne portent point de collier.

Précédé par les maglabites qui lui ouvrent le passage à coups de fouet, par des hérauts et des coureurs portant des palmes, le cortège impérial se met en mouvement, s'interrompaut dans sa marche par des génuflexions devant les églises et devant les images des saints placées dans les rues. Il s'engage dans la haie formée par les miliciens. C'est la faction bleue, aujourd'hui la plus rapprochée du palais, qui aura l'honneur d'offrir au monarque l'hymne de félicitations acheté à bas prix d'un poëte de cour. Disons en passant que dans l'interminable hiérarchie des gens attachés au palais, ces poètes officiels occupaient le dernier rang et le^méritaient peut-être. Le maître des cérémies conduit à Nicéphore le démarque des bleus, qui se prosterne, baise les pieds de l'empereur et lui présente le poëme acheté. L'empereur, sans le

lire, le remet au grand chambellan. Alors, sur le ton donné par ses crieurs, la faction bleue acclame Tempereur : « Longs jours au serviteur de Dieu, « la gloire et la joie du monde ! » Le cortège reprend sa marche, et fait trois génuflexions en passant devant l'église des Saints- Apôtres, où commence la haie formée par les miliciens verts. Ceuxci acclament l'empereur trois tons plus bas que les bleus (ainsi Texige le cérémonial) : « Dieu te con- « serve longtemps, Seigneur, pour la gloire de la « pourpre impériale! » Enfin, Nicéphore arrive devant la sixième et dernière section des miliciens, qui Tacclame trois tons plus bas encore que la section précédente. Puis, le peuple en masse entre en scène, et à trois reprises différentes acclame l'empereur, demandant des courses au cirque pour, le lendemain. Nicéphore les octroie gracieusement, et l'élendard impérial , hissé immédiatement sur le faîte du grand cirque; annonce cette heureuse nouvelle à toute la ville.

On est arrivé à Sainte-Sophie. Le patriarche reçoit Tempereur devant la grande porte de bronze semée de croix d'argent, et quand ces deux représentants de la divinité se sont réciproquement salués et adorés, l'empereur est introduit dans le temple et l'office divin commence. A certaines

paroles du chant sacré, le monarque change de vêtements et de coiffure, toujours protégé contre les regards profanes par un rideau impénétrable d'eunuques. Quand il a reçu du patriarche le pain bénit, il lui remet en échange Tapocombium , petit sac de soie rempli d'or. C'est un présent que l'empereur ne nianque jamais de laisser dans les églises et dans les monastères où il se rend solennellement.

La cérémonie religieuse terminée, le cortège retourne au palais dans le même ordre, et salué par les mêmes acclamations. Le grand portail d'airain de la Chalké s'ouvre devant l'empereur. Lui seul peut le franchir à cheval, privilège dont jouissent pourtant aussi (mystères de l'étiquette î) les chasseurs de léopards quand ils amènent leur prise, et les porteurs de glaces qui approvisionnent la cour.

Rentré au palais sacré, Nicéphore en fait fermer les portes par le grand pappias ou chambellan portier, et dépouille ses habits d'apparat pour se reposer un instant. Dans l'antichambre, les chambellans qui, à Byzance, devaient joindre à leurs autres talents celui de chanter, chantent à tue-tête : « Que ton retour soit béni de longues <( années encore I »

L'impératrice Théophano a eu sa part des adorations oflBcielles. Elle a tenu sa cour féminine, car dans cette société gréco-orientale, le mélange des sexes qui donne tant de- grâce et de variété aux cours des autres souverains chrétiens, paraîtrait scandaleux,

Théophano, assise sur un trône d'or, derrière lequel se tenaient debout des protospathaires eu- . nuques, serrée dans une étroite gaine dorée, roide comme une chape, recouverte d'un manteau large et court, constellé de pierreries, coiffée d'un diadème carré à trois rangs de perles, a vu d'abord défiler devant elle les courtisans sans barbe ; puis, elle a reçu les hommages et les baisers des femmes qui ont leur entrée au palais : patriciae à ceinture, magistrisses, sénatrisses, préfètes des thèmes, candidates, spatharocandidates, comitisses, scribonisses, an thy pâtisses, vestitorisses, etc., épouses où veuves de dignitaires et de fonctionnaires, toutes annoncées, ainsi que cela se pratique encore dans certains pays de l'Europe,* par le titre de leurs époux.

Tout s'apprête cependant pour le festin qui doit clore la solennité du jour. Les convives du plus haut raiig ont été invités la veille, les autres le matin môme, conformément aux prescriptions du

Klétorologion, ou art d'inviter*. On voit arriver successivement aux portes du palais les ambassadeurs étrangers, ies amis bulgares et sarrazins, ainsi que le livre des cérémonies ne manque jamais de les désigner d'un ton de tendresse légèrement ironique. Le Bulgare aux cheveux ras, à la courte tonique, aux larges pantalons orientaux, barbare mal dégrossi, porte autour du corps en guise de ceinture, une chaîne de bronze. Les ambassadeurs du khalife, coiffés de turbans de mousseline, sont vêtus de robes bariolées de blanc et de noir, avec de petites fleurs tissues d*or. L'élite de la noblesse administrative qui forme Taristocratie de l'empire, les dignitaires nobilissimes, floreatissimes, clarissimes, éminentissimes, très-illustres, très-glorieux, très-magnifiques, venus à cheval, ou dans de grands chars à quatre chevaux, incrustés de lames d'or et d'argent, sous l'escorte d'eunuques et de bravi, commencent- à remplir la salle d'attente. On y remarque aussi des évêques, des prêtres, des moines à la courte robe de bure, des professeurs de l'Université de Constantinople, qualifiés officiellement des titres pompeux d'archi-savants, archi-médecins, iatro-

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