CHAPITRE XIV
Aperçus d'hygiène scolaire
On est véritablement frappé d'étonnement lorsque l'on considère les établissements scolaires au point de vue de leurs infractions aux principes les plus élémentaires de l'hygiène physique. Ces établissements ne devraient-ils pas donner le bon exemple ; ne pourraient-ils pas, par la haute main que les pouvoirs publics ont le droit et le devoir d'exercer sur eux, offrir aux enfants, aux futurs citoyens, une sorte de « morale en action » qui propagerait, au sein des campagnes comme au sein des cités, les éléments les plus solides de l'hygiène pratique ?
Au lieu de cet idéal, et sauf de trop rares exceptions, nous sommes obligés, hélas ! de constater l'insalubrité stagnante du milieu scolaire, véritablement attentatoire à la santé des jeunes organismes. Au lieu d'offrir aux petits les moyens de remonter leur taux constitutionnel, l'école et le lycée aggravent, le plus souvent, leurs mauvaises dispositions diathésiques et posent sans cesse des candidatures aux affections les plus graves, sans parler des épidémies qui régnent encore parmi ces agglomérations, en dépit de l'inspection médicale la plus attentive et la plus dévouée.
L'école devrait être irréprochable au point de vue de l'hygiène : elle devrait compenser les dangers de la maison négligée ou insalubre. Elle devrait imprimer, dans le fond du jugement infantile, les habitudes de propreté, d'aération, de salubrité, de précautions sanitaires, les principes d'hygiène individuelle et générale, d'activité corporelle et intellectuelle, lui permettant, plus tard, de résister aux influences pernicieuses et aux défectuosités qu'il rencontre sur le chemin de la vie. — Bien plus, un enseignement spécial de l'hygiène, basé sur des devoirs et des leçons, des dictées, des visites aux établissements modèles, des leçons de choses, en un mot, jouerait le rôle le plus utile comme prophylaxie rationnelle. Certains instituteurs (fiers de seconder les médecins dans cette belle tâche civilisatrice) ont obtenu déjà de réels succès pratiques, en ce sens, en bornant leur enseignement spécial à la prévention de la tuberculose et de l'alcoolisme, qui, avec la guerre, sont les grands fléaux de notre humanité. Mais l'enseignement devrait être étendu fructueusement à tout le domaine de l'hygiène et surtout à l'étude des agents physiques (circumfusa des anciens hygiénistes) et de leur influence notoire sur l'organisme. Il faudrait alors, tout d'abord, que nos établissements d'enseignement public prêchassent d'exemple et n'offrissent plus le triste et lamentable spectacle de contresens hygiéniques, de solécismes à la salubrité, d'offenses permanentes aux principes les plus élémentaires de la science sanitaire.
On marchande constamment à nos enfants l'air, l'espace, la lumière. Agglomérés, le jour, dans d'étroites classes ou études, la nuit, dans des dortoirs confinés ; pourvus d'un cubage d'air insuffisant comme quantité et méphitique comme qualité; parqués dans des cours ou des préaux malodo-
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rants, humides et insalubres, les enfants ne tardent pas à s'étioler : qui ne s'étiolerait dans de semblables conditions ? Les classes et les dortoirs, surtout depuis la fermeture d'un certain nombre d'écoles, regorgent d'élèves. « L'air expiré et repris par les poumons est le pire des poisons ; il engendre la tuberculose, les infections de toutes sortes et les cachexies diverses », avons-nous dit dans notre Communication faite au 1er congrès français de climatothérapie et d'hygiène urbaine, Nice le 9 avril 1904. — Ces paroles se justifient surtout au sujet des dortoirs, qui ne sont pas en communication directe avec l'air extérieur, et à plus forte raison pour ceux dont le cubage est insuffisant.
Toute salle (comme études, classes, réfectoires) doit être convenablement ventilée pendant qu'elle est habitée ; alors que les salles sont vides, il est de toute nécessité d'y renouveler complètement l'air, ce qui contribuera également à purifier les murs, le plafond et le plancher.
Pour ce qui est des dortoirs, la ventilation nocturne est relativement facile, par communication directe de l'air ambiant avec l'air extérieur, étant donné que les dormeurs sont couverts et que la respiration d'un air froid favorise le sommeil. Les dortoirs, d'ailleurs, devraient rester largement ouverts pendant le jour.
L'enfant est, de sa nature, imitatif et prend aisément les bonnes comme les mauvaises habitudes. Mais placez (ainsi que le demande Javal) une personne malpropre au sein d'un local excellement tenu : d'abord mal à l'aise, elle finit, forcée de fréquenter ce local, par devenir propre elle-même. Cet exemple, que Javal applique aux cabinets d'aisance, peut s'appliquer à tout ce qui est du ressort de l'hygiène. C'est en voyant les précautions prises pour nous concilier un air pur, une bonne lumière, un
chauffage sain, une bonne motilité physique, etc., que l'enfant et l'adolescent contracteront, pour l'avenir, les habitudes les plus saines, qu'ils conserveront toute la vie, au profit de la famille, de la maison, de la cité. La propreté, la santé, la vertu elle-même, ne se conquièrent qu'à force de persuasion, de suggestion. C'est presque au berceau qu'il faut prendre l'homme pour l'instruire.
Je ne veux pas insister contre le mobilier scolaire, n'ayant rien de nouveau à ajouter aux objurgations des hygiénistes les plus distingués sur cet important chapitre de l'hygiène de la jeunesse. Rien ou peu de chose fut, hélas ! réalisé en cette matière : on admet les desiderata, mais on laisse les choses en l'état. Les types les plus faussement uniformes, les dimensions excessives, le manque d'appui pour les lombes, l'immobilité des pupitres-bancs, la mauvaise inclinaison des tables, les distances ridicules, les mauvaises conditions pour la lecture et pour l'écriture, le mauvais éclairage (presque toujours bi-latéral) des salles d'études, l'ensoleillement tout à fait insuffisant de certains locaux scolaires et des dortoirs : tout cela a été signalé maintes et maintes fois. Les derniers Congrès d'irygiène ont réclamé que la largeur des salles d'étude ne dépasse pas une fois et demie leur hauteur ; que les murs soient munis d'angles arrondis et fréquemment lavés ; que l'eau potable, les bains et les bains-douches soient fournis à profusion ; que les water-closets à chasse puissante et le tout-à-Fégout régnent partout ; que les enfants respirent, en toute saison, un air pur e1 frais, sans souffrir du froid ni de la chaleur. A cel égard, on doit bannir tout poêle à combustion lente et tout calorifère à air chaud, qui sont des agents d'infection atmosphérique.
La viciation de l'air et l'empoisonnement du sang par les produits délétères de la respiration,
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l'arrêt des échanges nutritifs et l'inhibition des actes nerveux résultant d'une atmosphère contaminée : tels sont les grands desiderata sur lesquels médecins et administrateurs ont le devoir d'insister sans trêve. La chasse d'air, le renouvellement complet de l'air usé, ajouté au nettoyage intégral des dépôts méphitiques : tel est le programme à poursuivre, et médecins, ingénieurs, architectes savent très bien que ce programme est réalisable, aussi bien en hiver qu'en été. C'est par la plus coupable des incuries que nous contaminons sans cesse de pauvres jeunes organismes sans défense.
Il en est de même pour l'éclairage. Si l'école est une fabrique de myopes, une usine de mauvais yeux, c'est par suite de la défectuosité lumineuse diurne et nocturne. Si l'on établissait partout l'éclairage unilatéral, suivant la formule de Trélat ; si l'on perfectionnait partout l'éclairage électrique, qui est le plus sain, le plus fixe, le plus abondant, le moins viciateur de l'atmosphère et aussi le plus grand ami des organes visuels (à la condition de dissimuler soigneusement la source lumineuse), on épargnerait, pour l'avenir, aux écoliers, bien des tares de l'acuité visuelle et l'on conserverait, pour plus tard, les yeux normaux à l'adulte et au vieillard même.
La sédentarité, l'exercice insuffisant, à un âge où l'organisme a soif de mouvements et répugne à une immobilité prolongée, sans changement de position : telles sont les origines des déviations de la taille, auxquelles contribuent également l'anémie et la dyscrasie, qui résultent d'un milieu aérien insuffisant et vicié. Si l'on faisait disparaître cette dernière cause (qui domine la pathologie scolaire et contribue, pour une large part, à l'affaiblissement de la race), on verrait s'atténuer rapidement les déplorables maladies signalées chez les écoliers : infantilisme, surmenage nerveux, lymphoscrofu-
lose, rachitisme tardif, disposition aux tubercules. Les maux de tête, les saignements de nez, les maladies cérébro-spinales, etc., sont les tristes fruits de l'immobilité dans un milieu aérien surchargé de toutes les impuretés. Tous les hygiénistes ont stigmatisé cette éducation homicide et déploré que le milieu scolaire soit aussi insalubre que la prison et l'hôpital.
Dans ces déplorables conditions, la croissance infantile s'arrête, l'enfant devient morose, insomniaque, irritable : il perd son appétit et ses forces digestives ; une opiniâtre constipation vient encore l'intoxiquer par les déchets nutritifs. L'inquiétude nerveuse, l'exaltation de la sensibilité, le déséquilibre cérébro-spinal viennent préparer, sournoisement, les névroses de l'adolescence ou la neurasthénie de l'âge adulte. Ce n'est pas là la manière de réserver des énergies pour notre race : l'hérédité aidant, les troubles de la croissance deviennent encore plus manifestes. Et l'on s'étonne de voir prospérer les diathèses et les dégénérescences ! C'est dans une mauvaise hygiène scolaire que se recrutent toutes ces maladies d'épuisement. La répercussion de causalité se fait à longue échéance, à cause de la mauvaise impulsion imprimée à la névrarchie et à l'arrêt d'évolution qui en résulte pour le jeune organisme. La fièvre typhoïde, avec ses complications ataxo-adynamiques, est beaucoup plus fonction d'air impur que d'eau contaminée : l'enfant s'autotyphïsc par les déchets de l'égout aérien, autant que par les résidus putrides de son tube intestinal. Point n'est besoin de chercher des microbes exogènes attelés à la contagion. La ehloro-anémie, la scrofulo-tuberculose sont fonctions d'anoxémie et d'empoisonnement du sang. Quant aux remèdes, ils existent en dehors des laboratoires et des pharmacies : du soleil, de la lumière, un air
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pur dans les classes, des récréations en préau découvert, toutes les heures, des soins précis de propreté parfaite, des exercices physiques, raisonnés et rendus agréables, tels que le jardinage, etc., lutteront contre l'étiolement et donneront à l'éducation physique la précellence que, physiologiquement, elle doit toujours conserver sur l'instruction, si importante que soit cette dernière...
Une âme saine ne saurait exister, en effet, que dans un corps sain, selon le vieil adage romain. Le côté animal est notre assise biologique, et c'est toujours la vie physique qui doit préluder à la vie morale. Le tort des pédagogues fut toujours de mettre la charrue devant les bœufs et de ne pas vouloir comprendre que l'intelligence n'est servie que par une organisation physique irréprochable.
A propos de la gymnastique, précieux agent de développement physicothérapique, on n'a pas toujours compris, dans les écoles, l'esprit qui doit présider à son enseignement fructueux. Il s'agit d'aguerrir, d'endurcir les jeunes organismes, de les développer harmonieusement et non de faire des hercules et des athlètes. Les exercices, toujours simples, doivent être gradués suivant l'âge, le sexe, la conformation des élèves. On doit donner le pas aux mouvements libres sur les engins de force, qui développent parfois certains groupes musculaires au détriment des autres. Les exercices ne doivent jamais être brusques ni raides, mais lents, amples, sans violence, sans fatigue de l'attitude : ils doivent être réalisés toujours au grand air, en manœuvres rythmées et durables, coïncidant avec une inspiration toujours profonde et une expiration toujours mesurée. La gymnastique doit prendre place parmi les jeux et non parmi les corvées : elle doit être dirigée et dosée suivant l'hygiène. La marche, la course, la danse, l'équitation, la bicyclette, le cano-
tage, l'escrime, la natation raisonnes sont d'excellentes variétés de gymnastique pour remédier à la dépression de l'économie et augmenter le fonctionnement cardio-respiratoire. Les appareils proprement dits conviennent beaucoup moins aux enfants, qui manifestent, d'ailleurs, à leur endroit, une méfiance instinctive : toute leur activité s'envole gaîment vers les jeux d'adresse en plein air, et ce sont ces exercices qu'il faut favoriser, comme les anglais le font justement dans leurs collèges (foot-ball, aviron, match d'Oxford et de Cambridge, etc.). Un tiers environ du temps des études est consacré par nos voisins à ces utiles exercices, qui neutralisent admirablement les dangers de la sédentarité, activent la circulation, élargissent le thorax, développent l'énergie musculaire et équilibrent automatiquement le système nerveux. Les cris et les chants sont aussi très utiles, au cours des jeux et des exercices, qu'ils rendent encore plus agréables et plus fructueux pour la fonction respiratoire, ainsi que pour l'augmentation de la capacité pulmonaire, souvent en déficit.
Par la gymnastique raisonnée, nous assurons le bilan perfectionné des recettes et des dépenses, nous activons les désassimilations, les éliminations de scories dangereuses, en même temps que nous perfectionnons les apports cellulaires de l'assimilation. En complétant les exercices par l'usage fréquent de l'eau intus et extra, sous toutes les formes, en veillant à l'hygiène du tube digestif et à l'hygiène normale du vêtement (questions sur lesquelles il serait trop long de nous étendre aujourd'hui), nous préserverons de la mauvaise santé, des maladies et de la mort prématurée la majeure partie de la population infantile, réserve et avenir de la nation.
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Résumé et Conclusions
1° Une bonne hygiène scolaire s'impose, non seulement pour prévenir les maladies du jeune âge et éloigner les candidatures diathésiques, mais aussi, et souvent, à titre d'exemple, d'enseignement, d'éducation des masses ;
2° L'enfant est un être dont l'organisme, en voie de développement, subit, au plus haut degré, l'action des agents physiques, les circumfusa des anciens. L'air, l'espace, la lumière bien distribués sont aussi favorables à la santé scolaire, que le confinement, le méphitisme aérien, l'éclairage insuffisant semblent menaçants pour le développement normal de la jeunesse ;
3° Les réformes du mobilier scolaire, du chauffage et surtout de la ventilation sont hautement réclamées par tous les hygiénistes. Mais nous insistons surtout sur l'air confiné et contaminé, égout infectieux qu'il faudrait nettoyer constamment, jour et nuit, ce qui serait rendre le service le plus signalé à la population scolaire ;
4° La prévention de la myopie et de la scoliose, l'hygiène physiologique du mouvement, la prophylaxie des contagions, la subordination étroite du moral au physique, l'enseignement gradué des jeux de plein air et de la gymnastique raisonnée, l'habitude des pratiques hydriatiques, etc., s'imposent impérieusement dans les écoles, pour le perfectionnement progressif de la population infantile, réserve et avenir de la nation.