‹ Esquisses critiquesChapitre 3 sur 8 · MONSIEUR LAVEDAN RHÉTORICIEN · texte numérisé non relu

MONSIEUR LAVEDAN RHÉTORICIEN

On pourrait dire de Monsieur Lavedan, mais ce serait bien rapide, qu'il a débuté en faisant des mots, et qu'il finit en faisant des phrases. Par les uns il a gagné une réputation d'honune d'esprit, par les autres d'essayiste, et presque de penseur : voilà le jeu des apparences.

Convenons-en d'ailleurs avec bonne, grâce : il y a de ses mots qui sont bons, de ses phrases qui sont bien faites, et s'il faut lui reconnaître en outre, au moins une qualité certaine, ce sera d'avoir fait preuve, tout le long dé sa carrière, d'une continuité de vues dont on est obligé de lui faire un mérite. Il est, en effet, demeuré fidèle à luimême, et par exemple s'est toujours montré moralisant (je ne dis point moraliste) alors même qu'il s'attardait avec complaisance^dans la peinture des moeurs qu'il offrait à la réprobation. Le spectacle de la Haute, pour employer son expression, l'a toujours émerveillé — que son émerveillement se soit manifesté, comme jadis par la satire, ou par la vénération, conune à présent. — Qu'il ait fait des épigrammes contre l'ancienne loi de trois ans, ou qu'il exalte l'aviation, il a toujours senti vivement l'intérêt des chose»

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militaites, et il a toujours fait montre de ce patriotisme ardent à vrai dire, mais assez peu orthodoxe, que Ton trouve dans les bagages de toute personne qui pense bien.

Sans doute ne nous viendra-t-il jamais à l'esprit de faire à quelqu'un grief de ne pas penser plus que bien, ni mieux. Pense qui peut, et comme il peut. Celui-là même qui ne pense rien, avec réserve et modestie, sait encore être parfois très estimable.

Mais Monsieur Lavedan cache l'absence, le vide de sa pensée à force de verbiage et de verbalisme. Ce sont lesdeux choses qui sont le plus haîsâables, et c'est par elles qu'il irrite*

Inapte au jeu des idées, il connaît fort bien les règles de celui des mots. D les applique. Il sait admirablement gonfler un exorde» construire des périodes, les cadencer même et leur donr^er du nombre, les varier d'incidentes et puis au boiit du compte faire retentir une péroraison ou placer un ^iphonème. Mais il n'a jamais de quoi rempdir ces cadres qu'il établit si aisément. Quelle que soit la substance oâerte à ce chroniqueur par l'actualité, les pages qu'il en devrait nourrir he s<mt eniplies que d'une rhéto* rique puérile» et, empruntant à La Harpe une belle et pertinente expression, nous dirons que l'on n'y découv]:e rien qu'un misémbh effort ^esprià four nt rien din^

Monsieur Lavedan connaît tous les trucs propres à détourner, au profit d'une singularité de la forme, l'attention du lecteur qui allait remarquer une banalité dans le fond» et il met en œuvre, à cette fin, les plus fades artifkes. B assourdit par ses énumératiODS, écrase sous les épithètes» et assomme d^amplificatioûs. Q déborde de métapbettes.

pratique l'antithèse, et réussit l'àntimétathèse. Quel stjde que le sien !... Ne Tavons-nous pas vu, par une hardie antonomase, faire de M. de Fouquières un Camot : Le Camot des cotillons (i) .

H n'use d'ailleurs pas moins heureusement de la para- Hpse, de la prolepse ou de l'aritéoccupation. Des plus sèches fleur» de rhétorique il se fait des parures, et demeure toujours rhétoriden — au plus triste sens du mot — je veux dire que s'il connaît les recettes du style et deTéloquence, il ne possède ni la passion d'un écrivain, ni la persuasion d'un orateur, ni leur flamme, ni leur inspiration. Jamais il n'est inspiré. On sent toujours l'homme qui se force. C'est un batteur de mots. Il les entasse, les accumule, les prend au propre, au figuré, à rebours par mégarde, il les confond même {2) — il les colle les uns contre les autres. — Ah ! quel débordement de constructions appositives I D en use jusqu'à la profusion, jusqu'à V excès, jusqu'au dégoût.

Et si Ton ne se laisse point abasourdir par ce déballage de pacotille, que l'on aille un peu chercher ce que recouvre cette camelote bariolée, on ne trouve rien de solide dedans, ni de sérieux dessous : pas de philosophie, point de sens social, une politique de feienséance, ime esthétique de complaisance, ce rien de culture et d'érudition qu'ont la plupart des collectionneurs, rien qui approche de l'abondance anecdotique de feu Claretie, point de hauteur ni d'ingéniosité dans les vues, ni d'ampleur. Et comment en

(x) Oa oompread que oela veut dire Vorganisatâur de Uurs victoires, et oela est d'une fineeee de goût, d'une délicatesse d'esprit ravissantes et d'un tact patriotique que l'on aimera.

(s) N Vt-il pas écrit : faire quelque chose avec cette peifinettce savoureusa que Taole accompli est défendu. Ailleurs, il prend juxtaposer pour superposer ; c'est véniel sans doute, mats ce n'est paa joli.

attendrait-^)!! d'un esprit qui semble au contraire rapetisser à ce quoi il s'applique, qui diminue ce qu'il considère, qui rétrécit par exemple le paysage de la Cité, jusqu'à n'être plus qu'une toile de maître, et qui, pour notre effarement, trouve que les pierres du Fâlais-Royal ont l'air d'être en carton-pâte (i). Et quelle élévation pourrait avoir un honmie qui se demande avec gravité si l'on apprivoise les mouches, et qui nous apprend de même que la pluie mouille ?

D est le disciple insufiSsant de tous les maîtres écrivains, il se croit de la famille de Bossuet parce qu'il allonge des périodes, et il ne remarque point que son style boursouflé, surchargé d'ornements vains, maniéré (2) et pour tout dire décadent, ressemble au grand style classique à peu près comme à Versailles ou à Trianon, une contrefaçon exotique ou tudesque. Ah ! que n'a-t-il médité ce mot de Vauvenargues : Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c'est le signe pour la rejeter.

N'oublions pas le théâtre de Monsieur Lavedan ; ce serait d'une inconcevable étourderie, puisque c'est précisément

(z) Cette singulière tendance à rétrécir le sujet se remarque non seulement dans les chroniques, mais jusque dans les ouvrages de M. Lavedan lui-même. Dans UDuA par exemple, on le vit aux prises avec un grand sujet : l'antagonisme de Tamour humain et de l'amour divin. D'un tel point de départ, on pourrait facilement s'élever. M. Lavedan au contraire ramène le sujet à n'être qu'une rivalité fraternelle, et il met en évidence cette diminution du sujet dans cette parole typique : Ce qui t'irrite et rhumUie, 4^est que je sais ton frère I Voilà le drame ',.. Eh bien non, U fallait que le drame fût tout autre diose.

(2) Monsieur Lavedan, par exemple, ne peut pas dire : la pomme crie sous le couteau, mais il dit : bi pomme pousse de petits cris sous la kmgue éTargent dm couteou.

la représentation de l'un de ses ouvrages (i) qui nous a poussé à mettre en ordre les quelques réflexions qu'il nous avait inspirées jusqu'ici.

II est bien vulgaire, ce théâtre. La dramatui^gie dont il relève est bien surannée, et l'on a quelque surprise à constater chez un auteur moderne une pareille pauvreté de moyens, à voir qu'il use, pour représenter la réalité contemporaine, d'un si grossier romanesque : hasards providentiels qui mettent les personnages en présence, correspondance avec des inconnues, maris gênants qui meurent à point voulu,sans oublier les reconnaissances et les changements d'état civil au dénouement.

On y retrouve tout un personnel de convention qui a traîné partout, aristocrates ruinés et charmants, bourgeoises évaporées, et la jeune fille honnête sous ses dehors légers ; une abondance de duchesses qui seule est particulière, mais qui est rachetée par une abondance de douairières de convention ; des grues bonnes filles, et le garde-chasse avec l'ancien officier sentimental, et l'enfant illégitime élevé à l'étranger, et le médecin libre-penseur, et le financier inévitablement juif : tous les pantins du répertoire. Or, si Monsieur Lavedan a dit quelque part : La Vie n*est pas le Répertoire, on a grande envie de lui répliquer par une antimétathèse qui certainement lui est venue à l'esprit : Le Répertoire n*jest pas la Vie.

Rien n'est si éloigné de la vie que ce théâtre : il n'en a ni le tumulte, ni la résonance. Derrière ces ouvrages sans épaisseur, on ne sent ni l'observateur qui fait part de son expérience, ni le passionné qui communique ses émotions. Ils ne sont alimentés par aucune source ardente.

(i) PHard,

On n'a pas l'impression que Monsieur Layedan ait rien vu ni rien observé. A-t-il vécu seulement? On en doute.

Tout ce qu'il nous présente lui sort de Inintelligence et son intelligence n'est point dominatrice. Ce qu'elle enfante, à défaut de la chakur vivante, n'a pas même la froideur parfois enivrante de l'abstfaction. Monsieur Lavedan n'est point abstrait^maift simplement dénuéd'existence^Ses -personnages ne sont que des ftmtoches traversés par un flux verbal intarissable; Os ont conrnie leur auteur la passion des mots. Ce sontles mots qui leur servent de sentiments bu d'âme. Sans doute ont*ils tm dictionnaire à la place du cœur. Dans les scènes les {dus violentes, ils échangent des épigrammes, et ne peuvent se xetenir, au moment qu'on voudrait les voir émus, de forger encore des néologismes.

De pareils défauts sont d'autant plus choquants que l'on voit bien que lesdesseins de Monsieur Lavedan étaient I^usambitieux. On remarque qu'il ala volonté de foxgerdes formules frappantes : elles ne restent point dans l'esprit. On voit qu'il s'exerce à la tirade qui porte, la tirade à la Beaumarchais : œ n'est toujours que rhétorique sans fonds d'idées ni de passions. On constate qu'il fsAt tout la posstUe pour créer des tsrpes : il y échoue. Il ne parvient pas même à douer les figures qu'il faiçonne de cet ensemble de traits particuliers et constants qui établissent une sorte de parenté entre les créations diverses d'un esprit original. Les amoureuses de Donnay, par exemple, ou les héroïnes de Paul Hervieu (pour ne prendre nos termes de comparaison que dans l'Académie française) sont des créatures littéraires nettement déterminées, et qui ont une existence propre. Jamais il ne viendra à l'esprit de personne de se référer aux personnages ou aux femmes de Lavedan pour définir une réalité quelconque.

Ces tares fondamentales du théâtre de Monsieur Lavedan ne sont point rachetées par des qualités ou des agréments acœssoires, et ces comédies ennuyeuses par le fond ne sont point divertissantes par leur agrément ou leur adresse extérieurs. Elles sont d'une gaucherie remarquable. Les personnages pataugent dans des intrigues mal agencées, et n'en sortent pas. Les invraisemblances s'accumulent, au point de retirer tout effet à l'enchaînement des épisodes.

Que nous voici loin de la virtuosité théâtrale de certains écrivains. Sans les acteurs pour qui ces pièces ont été chacune écrites, elles ne tiendraient point trois mois l'aifiche, comme elles font. Quand ils les abandonnent, elles s'abolissent d'elles-mêmes, elles s'affaissent, sortent de la mémoire, et il y en a dont Monsieur Lavedan lui-, même ne veut plus se souvenir.

Juin 1914.

M. PAUL BOURQET

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