A PROPOS DE TROIS DE SES ROMANS
Trois des romans que M. Bourget a publiés depuis la guerre se déroulent dans son atmosphère ou sous sa menace, mais ne s'y rapportent point.
Ce sont trois drames de la conscience religieuse.
Le tourment religieux est certes une des plus riches matières qui puissent s'offrir à la curiosité du psychologue, et l'on comprend aisément, que dans l'époque où nous vivons, il travaille certaines âmes avec une insistance particulière.
Dans les livres qui précèdent ces derniers, M. Bourget avait étudié d'une façon souvent frappante les tribulations d'âmes religieuses mises en contact avec les passions ordinaires de la vie. Il aborde ici des sujets d'une plus grande âévation et d'une généralité supérieure. Les trois livres que voici ne tendant à rien moins, en effet, qu'à instituer des parallèles entre la religion et l'athéisme, constituent de violents réquisitoires contre celui-ci et de brillants plaidoyers en faveur de celle-là.
A cela, rien que de légitime. De pareils sujets ont de
l'envergure. Aucun esprit curieux ne peut s'en désintéresser. Le monde se trouve à jamais partagé entre les âmes que le sens religieux pourvoit de ses consolations, et celles dont il est absent.
Quand le hasard des circonstances oppose ou confronte ces âmes incompatibles, on voit se dérouler des drames dont la violence ne le cède à aucun de ceux qu'engendrent les autres passions de l'âme.
Comment ne pes suivre avec curiosité de si ardents débats? Et quand un écrivain habile comme l'est M. Bourget prend le soin de les exposer, si notre satisfaction n'est pas entière, d'où vont venir nos objections?
Peut-être de son habileté même.
Nous appelons habileté, chez M. Boarget, un ensemble de traits qui donnent à son talent un de ses caractères frappants, sinon le meillear.
Dès ses premiers ouvrages» on xemaïqua l'ingéniosité de leur structure, la dextérité avec laquelle étaient établiesles fables qu'il inventait. Il fallut admirer cette archi* tectuie ou plutôt cette charpente romanesque, la sûreté de main avec laquelle étaient diposés les ressorts de la composition, leur force et leur mise en oeuvre.
Aucun professionnel du roman romanesque ne possède plus entièrement les iessources techniques de son métier*
Or les romans de M. Bourget prétendent à autre chose qu'à passer pour des fictions romanesques. L'auteur, à l'époque où il ne se servait pas du roman pour soutenir ou illustrer une thèse, se proposait d'y étudier des cas psychologiques déterminés. Avant d'être un doctrinaire.
il voulut être» suivant une de ses expressions, i un naturaliste des esprits >.
La réunion des qualités qu'il faut pour pousser des recherches en des directions si distinctes surprend, — car ce n'est pas l'ordinaire du roman d'analyse d'être machiné comme un roman d'aventures. Le suprême en est au contraire d'avoir tme entière simplicité de lignes et un parfait dénuement d'épisodes.
Pùurtant, cette alliance imprévue dut'contribuer (ainsi que d'autres âéments qu'il ne faudrait pas négliger dans une étude plus approfondie) à la première réussite de l'auteur, et l'on ne pourrait affirmer qu'aujourd'hui encore, le succès du Sens de la MoH, de Laxarinet et de Nimésis ne tienne pas autant à leur caractère mélodramatique qu'à la hauteur des problèmes moraux qui y sont étudiés.
On aurait pu s'attendre en efiet, qu'en abordant des sujets d'une semldable élévation, la manière de l'auteur s'épurât, qu'il ren(mçât à certains agréments extérieurs et se défît des complications de l'intrigue et de la péripétie. Il n'en a rien été. Ces romans édifiants sont de la même main qui écrivit autiefois des romans mondains. Leurs imbroglios sont de même nature, peut-être même plus savants, et témoignent toujours de la même imaginatioD.
Cette imagination romanesque et violente fait peutêtre partie du fond le plus intime des qualités de M. Bourget etl'on peut penser qu'il ne se fit psychologue que par un efiort de volonté appliquée. Ainsi, on voit des hommes que kur tempérament iodinerait facilement veis les
vices, et qui, par un travail constant qu'ils exercent sur eux-mêmes, parviennent cependant à vivre moralement et, avec honneur.
Mais ce qu'il y a de discordant dans cette juxtaposition d'éléments si peu semblables, est pour quelque chose dans le malaise que l'on ressent en présence des ouvrages les plus réussis de M. Bourget, le Disciple, par exemple, ou André Comélis, Le raccourci du mélodrame déçoit celui des lecteurs qui ne s'intéresse qu'aux péripéties, sa violence blesse celui qui ne se soucie que du mouvement des âmes (i).
Sans doute, des écrivains comme Balzac ou Stendhal qui ne sont pas de débiles psychologues, et dont l'inâuence sur M. Bourget est sensible — d'ailleurs avouée, — ne méprisent pas les données bizarres, ni les intrigues mouvantes et compliquées. Eux aussi possèdent une imagination tumultueuse, mais dont l'effet principal est de noyer, pourrait-on dire, leur sujet dans le grouillement infini de la vie que l'on sent présente alentour de leurs oeuvres. Jusqu'au dénouement, on croit que les portes vont s'ouvrir sous la poussée d'événements ou de personnages imprévus. On le redoute.
On n'a pas cette anxiété chez M. Bourget, et dans sa compagnie l'on ne se sent pas menacé par l'intrusion formidable de la réalité. Far toute son industrie, au contraire de ces maîtres, il isole soigneusement son sujet de la vie, il
(z) Ou annonce précisément que André Cornélù vient d'être adapté au cinématographe. Rien ne pouvait illustrer d'une manière plus frappante ce que nous disions de la valeur mélodramatique du roman de M. Bourget. L'imprésario prétend d'ailleurs que les mérites psychologiques de l'ouvrage se retrouveront à l'écran. C'est possible. Toujours est-il que Ton imagine moint aisément Dominiqttê ou U Princesse âê Clives mis en film, et conservant cependant leur qualités profondes.
le^détache, n'expose qu'un cas nettement déterminé. A leur exemple, s'il étudie la matière vivante, il la réduit d'abord en une sorte de préparation anatomique, puis il la glisse sous son microscope de psychologue. De là, l'alluie morne et desséchée de ses meilleurs livres ; nul grand courant d'air ou de passionne lesanime : leurdénouement, rigoureusement concerté, ressemble au résidu que l'on trouve à l'issue d'une expérience chimique adroitement exécutée.
Par ce trait il s'apparente à un écrivain qu'avec sa clairvoyance critique, il étudia dans ses Essais de Psychologie contemporaine, à Dumas fils ; et nous ne considérons pas conune désobligeante cette comparaison sur laquelle nous reviendrons ultérieurement, car parmi les figures moyennes de notre littérature, peu sont plus estimables.
Mais nous ne nous proposons pas d'examiner dans son ensemble l'œuvre de M. Bourget, et dans cette esquisse nous voulons simplement dégager les raisons qui rendent l'habileté de l'auteur nuisible, non pas au succès, mais à la qualité de ses œuvres.
Le Sens de la Mort, le premier en date de ces trois ouvrages, celui aussi qui devrait avoir laplush^ute portée, dépeiiit les agonies parallèles d'un croyant et d'un athéiste.
Lazarine montre un cœur d'honune qui passe de l'amour d'une athéiste à l'amour d'une croyante.
Némésis enfin fait voir un croyant qui se délivre de l'amour d'une athéiste.
Sous la surcharge abondante des épisodes et des déve-
loppements, la composition de ces ouvrages apparsdt au fond très simple, et disposée avec tme symétrie dont l'artifice un peu élémentaire prête aux oppositions significatives. Op devine qu'elles abondent. On devine égalenaent que dans le personnel de ces romans les croyants sont dépeints en possession de toutes les vertus, les athéistes chargés de toutes les tares et de toutes les faiblesses. A peine l'auteur concède-t-il l'intelligence à quelques-uns d'entre eux.
Mais on se souvient que, dès le Disciple, en 1889, M. Bourget déionçait les méfaits de l'intelligence.
Nous ne sommes point, l'ennemi des partis pris, et ne voulons point reprocher à M. Bourget les siens. Ce qui nous paraît regrettable c'est que tout leur artifice ne serve qu'à présenter, à la fraction de la société qui pense comme lui, un miroir où elle se considère avec satisfaction. Quel soin superflu ! N'est-ce pas de ceux qui pensent autrement que nous, que nous devrions nous préoccuper? N'est-ce pas eux que nous devrions tendre à convaincre, eux, à qui nous devrions démontrer le bien-fondé de nos thèses, n'est-ce pas enfin leur approbation qu'il nous importe d'entiainer.
Or, au moins fetudrait-il pour y parvenir ei^rcr avec intérêt danslesidées adverses, et les faire chaleureusement siennes le temps de les exposer. M. Bourget n'est point oapat^de oet effort d'objectivité, et si le croyant qui lit ses livres, s'y reconnaît, et y retrouve ses façons de penser et et juger, l'athéiste juge infinne toute son argumentation
parce que la peinture qui devait le représenter n'a point d'exactitude ni de fidélité.
D'autres penseur» catholiques, Lacordaire par exemple ou Joseph de Maistre, n'ont pas redouté de faire allusion au véritable athéisme, et à reconnaître sa profonde sincérité. Sans doute ne l'ont-ils fait que d'une façon fugitive, sans s'appesantir sur cette dangereuse conformation d'âme. Mais le seul fait de la constater donne par ailleurs une bien plus grande force à leur dialectique, et fait d'eux des contradicteurs d'une autre taille et de plus ample enver gure. M. Bourget ne va-t-il pas jusqu'à contester la bonne foi du libre-penseur matérialiste (i).
C'est plus que de l'habileté.
Méprisant à ce point ses adversaires, on ne s'étonne plus de la peinture qu'en peut faire M. Bourget. Le D'Ortègue,ThérèseAlidière, la duchesse de Roannez, ont des âmesd'une noirceur qu'il est juste, étant donnée l'inspiration des romans où elles apparaissent, de qualifier d'infernale. Et l'habileté de l'auteur consistant essentiellement à confondre ici la libre-pensée avec l'absence de tout contrôle moral, ces personnages accomplissent, avec une conscience de ce qu'ils font particulièrement odieuse, les
(i) C*est au premier chapitre du Démon de Midi que l'on rencontre cette singulière proposition : « S*il existait un matérialiste de bonne foi... » Sans doute cette parole renversante est-elle mise par M. Bourget dans la bouche de Tun de ses personnages, et nous savons que Ton doit n'attribuer qu'avec beaucoup de prudence à un auteur les propos de ses personnages. Toutefois nous croyons ne pas faire un abus d'interprétation en supposant que dans ce livre fort intéressant les idées de l'abbé Lartigue correspondant à peu de chose près à celles de l'auteur.
actions les plus équivoques bu les plus repréhensibles. Ortègue veut entraîner sa femme au suicide ; Thérèse Alidière, par caprice sensuel, brise la "vie de Lazarine; la duchesse de Roannez enfin est infanticide.
Et ce sont là les plus estimables figures que M. Bourget prête à ses adversaires. On sent qu'il tolère encore dans son cœur une certaine sympathie à l'endroit de ces créatures. Mais il exerce sa verve la plus cruelle sur leurs comparses. Le sinistre crétin alcoolique et opiomane qui sert d'amant à Thérèse, les anarchistes louches qui rôdent autour de la duchesse de Roannez dont les uns sont des bolcheviks avant la lettre, et les autres de purs espions, n'accomplissent évidemment leurs méfaits que parce qu'ils relèvent delà libre-pensée. Par un surcroît d'ingéniosité M. Bourget, pour rendre sensible la hideur de certaines façons de voir, va jusqu'à les faire professer par un être physiquement hideux et difforme, le nain Bellagamba, personnage pittoresque d'ailleurs, décoratif et fort bien venu.
Représentés par des champions si habilement choisis, l'athâsme et la libre-pensée sont défaits d'avance. Il n'y a pas de discussion possible : la conclusion est évidente dès l'exposé des termes.
D'autant plus que dans le camp symétriquement adverse sont disposées des créatures auxquelles l'auteur n'a pas ménagé les splendeurs morales.
Le lieutenant Le Gallic, Lazarine et sa famille, Hugues Courtin sont présentés si habilement (ce mot revient souvent, mais qu'y faire?) qu'on ne les aperçoit que par leurs vertus. Quand on fait allusion aux redoutables colères du colonel Emery, on oublie que la colère est un péché pour ne voir dans ces violences que les manifestations extrêmes
d'une âme ardente et droite, et dans un ordre de circonstances plus grave, on s'étonne de voir M. Bourget s'inquiéter si légèrement de ce que Courtin peut avoir de responsabilité dans le crime qui accable la duchesse de Roannez.
Cela s'explique cependant. On incline naturellement à l'indulgence envers les créatures que l'on préfère.
Ce qui est moins compréhensible, c'est de voir qu'on les doue d'une simplicité d'âme et d'intelligence élémentaire. M. Bourget en fait des personnages d'une seule pièce, exempts de complication ou de nuances psychologiques. Une seule idée commande leurs mouvements et les gouverne. Rien n'est si artificiel ni moins vivant.
En sorte que, si l'accumulation des traits destinés à rendre haïssables les tenants de la libre-pensée fausse la peinture qui en est faite et la rend arbitraire, un excès de simplification et de stylisation tend au même résultat en sens inverse à l'endroit des âmes croyantes et reUgieuses.
Notre propre expérience nous permet de constater le vice de cette i)einture et de contester sa vérité. Il nous fut donné de rencontrer des âmes religieuses singulièrement comfdexes, des cro3^ants dont l'intelligence riche et vivante admettait de multiples curiosités sans que la solidité de leurs principes fût pour cela menacée, des êtres enfin dont la droiture et l'honnêteté foncières ne ressemblaient en rien à ce caractère simpliste d'honnête homme, un peu paysan du Danube que tous les constructeurs de romans ou de drames opposent rigoureusement aux âmes corrompues, et qui, selon les temps et les modes, prend l'aspect d'un voyageur au long cours, d'un explorateur, d'un ojfficier colonial, d'un gentilhomme fermier ou d'un ingâiieur. Ce n'est pas faire grand honneur aux croyants d'aujourd'hui de recourir à cet anémique entité pour les
peindre — et ce n'est pas non plus se montrer psychologue très clairvoyant.
Al'autre extrémité du tableau, et si nous nous référons * toujours à notre expérience personnelle, nous gardons le souvenir de libres-penseurs et d'athéistes, parfaites honnêtes gens, qui ne fument point l'opium et ne tuent pas, qui ont une conscience, une règle de conduite, des principes morauxetl'âme stoïcienne dans toutson éclat. Ilnous étonnerait bien que M. Bourget n'en ait js^ais rencontré — et nous croirions alors devoir le plaindre. Mais nous savons fort bien qu'il en a connu lui-même. Il en a peint. Pas dans ses romans assurément, mais dans ses essais de critique où Stendhal, notamment, figure au premier rang, où le spiritualisme fort peu catholique de Renan est analysé avec une rare pénétration.
D'où vient que le romancier ne se soit jamais essayé àanimerdanssesouvragesdeshommesàleur ressemblance? En voilà certes dont il y aurait eu plus grand mérite à avoir raison, que de Thérèse Alidière, que de la frivole duchesse de Roannez ou même que de l'orgueilleux Ortègue. Sans doute cela aurait été une tout autre entreprise. M. Bourget ne se sentait-il pas de taille à l'entreprendre? Nous avons de lui meilleure opinion. Qu'il nous permette de le lui dire.
Si M. Bourget s'est abstenu de ce grand effort, c'est, pensons-nous, pour une autre raison. Son dessein n'était pas de peindre la vie sans parti pris, mais au contraire d'en donner une image qui fût conforme à ses partis pris. Il s'efforça toujours de faire rentrer les données de la réalité dans de^ cadres préconçus — ce qui le retint d'at-
teindre la vérité vraie. Voilà pourquoi la vie profonde est absente de son œuvre. Et dans cette soumission de la peinture au dénouement exigé a priori, nous trouvons la ressemblance frappante que nous avons notée plus haut, entre son œuvre et celle de Dumas fils.
Ainsi donc, au terme des réflexions que nous suggèrent ces trois romans, nous retrouvons à peu près la formule qui nous aurait guidé au cours d'une étude générale que nous aurions entreprise de son œuvre. Signe évident de la cohérence de cette œuvre et de la constance de ses directives.
On fait tort en effet à M. Boùrget quand on veut établir une division dans sa production, et sans vouloir chercher s'il y a dans sa vie de conscience de quoi justifier cette distinction, il faut reconnaître que les préoccupations qui remplissent ceux de ses ouvrages qui ressortissent à ce que, pour la commodité' du discours, nous appelons sa deuxième manière, sont déjà présentes dans les autres, fussent les plus anciens : sa conception du monde ni ses idées n'ont varié, mais certaines d'entre elles ont passé du second au premier plan. Il faut le reconnaître, si l'on veut être juste envers cet auteur à l'endroit de qui bien des gens manquent à l'être.
Nous-même avouons ne pas lui avoir toujours attribué sa juste place : très digne sans être des plus éminentes.
Quand nous commencions à former nos jugements littéraires, Mirbeau se livrait à l'égard de M. Bourget à une série de ces satires verveuses et véhémentes dont sa veine critique renfermait le secret. Nous lui donnions avec enthousiasme notre aveugle approbation. Nous comprîmes plus tard que ce que pouvait se permettre un homme de la taille et de l'âge de Mirbeau nous était interdit, et
qu'en tout état de cause nous devions le respect à un écrivain tel que M.Bouiget. -
Ayant alors repris son œuvre, nous Tavons vue dans son ensemble, telle qu'elle apparaît dans ces derniers livres,forte mais de peu d'attraits, nourrie d'idées mais impuissante à nourrir abondamment l'esprit, contenant plus d'artifice que de vie profonde, extrêmement habile et nous avons montré comment nous l'entendions.
Cette œuvre démontre enfin une grande ambition. L'auteur veut analyser l'âme, et tracer des règles de conduite. Y parvient-il? Revenant une dernière fois sur l'excellent essai consacré par lui à Dumas fils, nous nous risquerons à dire, en emploj^nt les termes qu'on y trouve, que pour avoir à la fois tenté d'être moraliste et psychologue, M. Bourget a manqué à la fois d'être l'im comme l'autre.
Certains talents n'étincellent que dans rombre ; c'est leur propre et leur charme. Le demi^succôs, l'insuccès et la contestation les rehaussent. Une marge de silence étend récbo de leur voix ; la demi-obscurité voile leurs attaches et leur étendue.
Si le grand jour de la réputation» si la lumière crue de la notoriété se posent sur eux, leurs traits s'effacent comme il arpve sous un soleil trop blanc. Leurs limites apparaissent; le charme et le parfum de leur mystère s'évaporent et se perdent sans retour.
Mésaventure cruelle, onéreuse rançon du succès.
Il est extrêmement difl&cile, quand un écrivain jouit de toute sa notoriété, au moment où la suite de ses œuvres qui se développent et se répètent a prêté prise â beaucoup de louanges et de critiques, de retrouver par im effort de l'esprit la disposition intellectuelle que l'an avait à son endroit quinze ans auparavant, quand .
moins fameux mais dans sa fleur, on le goûtait entièrement.
A ce joli moment de sa carrière, M. de Régnier était une des plus considérables personnes du groupe s5miboliste — dont ce n'est pas ici le lieu de faire l'histoire. Sa figure se détachait avec particularité entre celles des autres écrivains de cette école, mais avec l'école il était contesté, sinon combattu, et ne recueillait l'approbation complète que de ce public spécial, qui pense être d'élite parce qu'il s'informe avec soin des nouveautés littéraires.
Le groupe symboliste était charmant.
Quand on le considère aujourd'hui, d'un peu loin, avec ce repos d'esprit qu'ilfautpour jugersainement,et dont on ne dispose qu'à l'endroit de ce qui est passé, on lui reconnaît un délicieux enfantillage, —et il est vrai que de très jeunes hommes le composaient. Cet enfantillage se retrouve dans tous les groupes qui veulent rénover l'art. Il parut t:hez les romantiques, nous le voyons aujourd'hui chez nos gentils cubistes.
Leur puérilité se remarquait par une flagrante disproportion entre leurs sentiments et leurs modes d'expression, et par une curieuse comédie qu'il se jouaient de bonne foi à eux-mêmes. On sait que deux grandes influences très dissemblables s'exerçaient sur eux : celle de Wagner, celle de Verlaine — ou plus exactement celle des romans de la Table ^onde transposés par l'imagination de Wagner, et celle de l'art du xviii® siècle interprété par la sensibilité de Verlaine.
On reconnaît qu'il y a de la disproportion dans le fait de composer des sonnets avec la matière d'une tétralogie, ou bien de dévider une interminable rhapsodie sur un thème que Verlaine eût épuisé en douze vers au plus. C'est ce que faisaient les s5mibolistes. Us se prenaient aussi
de très bonne foi pour les chevaliers du Graal, et c'est en cela qu'ils se jouaient innocemment la comédie.
Parmi eux, M. de Régnier faisait comme eux.
Toutefois il ne faut pas les railler trop légèrement, non plus que lui.
Les deux sources d'inspiration qu'ils avaient trouvées sont peut-être les plus authentiquement poétiques qui se soient jamais déversées dans notre littérature. Dans aucune époque précédente, on ne vit une matière aussi riche et aussi abondante mettre à la disposition de l'intelligence et de la sensibilité des réserves pareillement émouvantes et chargées de signification.
Tout au plus aurait-on pu leur reprocher d'avoir créé, en même temps que leur art, le poncif de leur art ; mais ce n'est pas absolument leur faute si les armures d'argent, les anneaux de fer, les philtres, les épées enchantées non moins que les statues dans les parcs, les bassins de marbre les gondoles et les tambourins devinrent rapidement aussi pompiers entre certaines mains que la défroque dont s'encombrent les magasins d'accessoires de l'art classique.
Chez M. de Régnier, tout cela sut conserver sa dignité et sa pleine valeur poétique. Il eut en outre le mérite d'orienter les esprits vers une troisième source poétique non indigne des précédentes : vers les souvenirs de l'antiquité classique. C'est là son apport au symbolisme : il n'est pas négligeable. D fit faire place dans la poésie moderne à tous les monstres sacrés, à tous les demi-dieux qui peuplent les alentours de la mythologie grecque. Centaures, capripèdes, sirènes, chevaux ailés, n5miphes, satyres, héros et bergers, et Psyché et l'Amour passent sans fin dans certains quartiers de son œuvre. Ses contes et ses poèmes ont un air d'églogue héroïque ou d'idylle philosophique. Et
comme le contour en est très net, très pur, comme Tat* mosphère en est cependant voluptueuse, ces ouvrages ont un air prud'honnien plein dechanne. Mais conune ils sont très plastiques et volontiers allégoriques, ces groupes de personnages qui ceignent leur front de bandelettes ou rattachent leurs sandales, qui âèvent des coupes ou qui agitent des torches ont quelque chose d'un peu dessus 4^ pendule — dessus de très belle pendule — de pendule Empire,
Ne rions pas : nous voulons pour le moment retrouver l'impression que déterminait cet art, dans le temps où, non encore reconnu valable par le plus grand nombre, il y avait lieu de mettre en avant surtout ce qu'il avait de qualités pour le défendre et l'imposer.
En M. de Régnier on reconnut immédiatement un poète : c'est une belle et rare vertu. Il la possède pleinement et l'a sans cesse pratiquée.
Sans vouloir ici définir le Poète, constatons que M. de R^ier — tant par la dignité et le choix de ses motifs d'inspiration que par les qualités d'expression mises en œuvre pour les réaliser — peut en paraître le tj^ accompli. Quelque chose qu'il ait abordée dans la suite de sa vie, qu'il soit devenu àses heures romancier, critique, essajdste, voj^geur, toujours les deux grands dons poétiques : le discernement et l'expression se sont manifestés dans ses travaux^ C'est par eux qu'il a charmé le public indocile, et s'il a déplu, dans quelques autres moments, c'est encore par des défauts de poète ou par des fautes poétiques.
HENHI DE REGNIEH* 6z
Cette source poétique s'épancha tout d'abord en flots abondants assez mal disciplinés. Les recueils de jeunesse de M. de R^;nier contiennent nombre de longs poèmes parfaitement ennuyeux il faut l'avouer.
En d'autres époques, les œuvres de début des poètes furent divertissantes. Les Odes et Ballades, par exemple, qui n'auraient pas suffi pour soutenir durablement la réputation de leur auteur, supportent encore d'être lues. Elles sont pleines d'agréments — elles amusent.
Il en va tout autrement des premières œuvres de M. de Régnier — comme aussi d'ailleurs de celles qui parurent au même temps : on peut à peine les relire. Ce sont des ouvrages diffus, obscurs, rudes à la fois et alambiqués, dont le sens se dérobe et qui manquent de signification profonde, en sorte que la peine que Ton prend pour les pénétrer ne trouve pas de récompense. Quoique écrites en vers abondants et harmonieux, ces grandes machines déclamatoires qu'enfanta la fougue juvénile de l'artiste sont la partie la plus caduque de sa production. Elles datent étrangement. Elles sont déjà vieilles.
En eflfet, elles sont ornées de toutes les vaines parures auxquelles se complaisait l'école, et rien n'est moins étemel que ces enjolivures extérieures. L'affreux mot rare abonde dans ces pages. Steller, fruster, s'accuroer, inexhaustible, ftorescent, iéfieuraison, gemmai, ondanL^étmnge vocabulaire fleuri de mauvais goût qui démontre l'aberration des esprits raflinés, en ce temps^à. Us étaient persuadés que les mots justement choisis avaient moins de pouvoir que ces barbarismes hideux.
Outrele barbarisme, l'école pratiquait certains solédsmes
délicats : donner par exemple un complément à un verbe neutre pour écrire que la cendre pleut son silence, que le fleuve bifurque son delta, ou que V étang miroite ses eaux. Cultivant des espèces rares du pléonasme, on redouble par le verbe l'idée qu'exprime le substantif : mon rêve rêvera. Enfin on emploie couramment des prépositions les unes pour les autres : en pour dans {les papillons sont pris en les fils des rouets) et parmi pour emmi {rire emmi les roses).
En ce qui concerne la prosodie, nous ne critiquerons rien de ce qui est recherche métrique. Mais certains jeux de mots — l'abus de l'allitération (i) par exemple — débilitent incurablement l'art et l'œuvre.
Toutefois ces défauts étaient si communs au moment où M. de Régnier composait les poèmes dans lesquels nous • les relevons, qu'on ne peut les lui attribuer en propre et qu'il nous convient mieux de rechercher dans cette époque de sa production r§,nnonce des admirables qualités qu'il va posséder peu de temps plus tard.
Dès son troisième recueil : Sites, sa personnalité est dégagée, et parmi ces vers encore juvéniles on en trouve qu'il ne surpassera pas en qualité. On discerne déjà ce grand sens décoratif qui le particularise. On rencontre d'espace en espace ces balancements harmonieux et S5miétriques qui plus tard deviendront si fréquents dans son œuvre qu'ils sembleront presque l'effet d'un procédé. La nuance propre de sa poésie commence à s'y peindre et l'on sait qu'ime mélancolie dédaigneuse, un désespoir
(i) Blés blondis, ample pli, lent et las, opale opaline et pâlie.
stoïque, un renonœment volontaire en sont les éléments.
Et Ton remarque aussi dans ces premiers recueils quelques-uns de ses tics de style : la double épithète, la redondance oratoire — et aussi les gaucheries et les rudesses du langage dont il ne parviendra jamais à se défaire.
Trois recueils de vers : les Jeux rustiques et divins, les Médailles d'argile, la Cité des eaux (auxquels on peut en ajouter un quatrième, la. Sandale ailée), quelques contes en prose, pami lesquels ceux dont se compose la Canne de Jaspe, un roman : la Double Maîtresse suffiraient à la gloire de M. de Régnier. Elle serait même d'un incomparable aloi. si sa production s'était restreinte à ce petit nombre d'œuvres à peu près sans défauts.
Mais il est inexplicable qu'il y ait si peu d'auteurs capables d'exercer sur eux-mêmes un, contrôle assez rigoureux pour ne donner au public que des ouvrages accomplis. Que l'on jette un regard rapide sur l'ensemble de la littérature, bien peu d'œuvres apparaissent sans déchets ni scories. Une demi-douzaine de créateurs géniaux se sont montrés ^aux à eux-mêmes durant toute leur carrière. A côté d'eux quelques rares auteurs, les La Bruyère, les Baudelaire, les Mallarmé ont donné une œuvre parfaite, mais d'un petit volume. Puis il y a la troupe attendrissante des jeunes morts — qui n'eurent point le temps de décevoir les espérances fondées sur un début prodigeux, et dont il ne faut peut-être pas trop plaindre la disparition prématurée — car Tonne sauraitpenser sans trouble qu'un écrivain comme l'incomparable Laforgue pourrait, aujourd'hui, ennuyeux comme tant d'académiciens, peutêtre siéger parmi eux, sous les auspices de M. Bourget qui fut son ami.
En dehors de ces rayonnantes exceptions à qui l'on doit
des œuvres sans reproche, la tourbe des auteurs de talent ont une éclatante saison entre une croissance pénible, et une décrépitude qui se prolonge.
N'examinons pour le moment, de M. de R^ier, que ses œuvres heureuses. Sans avoir la froideur impassible vers laquelle s'efforçaient certaines écoles antérieures, ce sont des oeuvres intellectuelles objectives qui ne se proposent pas de permettre à une sensibilité impatiente de s'épancher. Elles n'éclairent sur les sentiments propres de l'auteur qu'en indiquant qu'il se réserve et se retire de son ouvrage.
A une époque où, sous l'influence de Mallarmé et de Verlaine, le poème tendait à se rapprocher intimement de la musique, M. de R^iêr, extrêmement sensible à leur exemple, réalisait cependant, par un efîet de son tempérament plutôt que par un effort de sa volonté, une œuvre essentiellement plastique.
C'est un décorateur. Il voit et sait faire voir. Volontiers sa poésie se contente de décrire. lisait renfermer, en un vers ou en un distique d'une admirable plénitude, une ample vision qu'il restitue avec exactitude,
Les jardins réguliers aux belles ordonnances et que peuple le chœur 4e8 dieux de marbre blanc.
Les talus de gaton bordent le canal clair.
il rencontre parfois une image qui semble exacte comme la description mênïe : '
l*âpïië déferlement des chevaux de la mer
D sait encore ramasser heureusement dans une phrase nerveuse un détail pittoresque et significatif. On pourrait trouver maint exemple de ces vers heureux où les mots finement choisis jouent avec bonheur pour rendre sensible une charmante fantaisie d'imagination t
et des singes pelés M jetaient des jrioix d'oT« .
D'ailleurs ses procédés descriptifs sont les procédés m^nes qu'emploierait un décorateur de l'ordre plastique. Ce ne sont qu'énumérations précises comme des alignements d'architecture, oppositions alternatives qui s'équilibrent comme des parties symétriques. H établit souvent ses poèmes sur un indicatif présent, solide comme une base de colonne {les hauts buis d* alentour bordent un rond-point d'eau) et les couronnes d'un vers développé ou contourné comme les volutes d'un chapiteau ionique {le jet d*eau qui décroit accroître te silence). Des propositions équivalentes se répondent et se font contrepoids comme les ailes d'un bâtiment pompeux ou comme ses avant-corps {Vun qui tient un^niroir, l'autre qui s'y voit nue, ta solitude assise et tê passé qui rôde) et leur correspondance rigoureuse s'atténue souvent jusqu'à n'être plus qu'im grand balancement harmonieux. Ce n'est plus alors qu'une ample sonorité dont le battement agite la surface de la phrase {car tes yeux n* avaient pas le regard qui défend et ta main n'avait pas le geste qui repousse), une grande ondulation oratoire en quoi l'on retrouve, assoupie et amortie, l'ampleur de l'antithèse romantique.
Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge
Il n*avait pas de lange en Teau de son moulin.
On pourrait imaginer que toute cette architecture
verbale doit donner une incontestable froideur aux œuvres où elle s'emploie. D n'en est rien.
Malgré ce qu'il y a de rigoureux et de volontaire dans cette construction, on discerne à travers ces arabesques une âme qui frémit — mais qui ne s'intéresse qu'à soi — une intelligence sensible qui fait de soi sa seule étude. (D'ailleurs n'est-ce pas pour soi-même que M. de Régnier écrivit certains de ses contes qui font le plus heureusement rêver.)
Peut-on s'étonner de cette attitude spirituelle chez un très proche cadet de M. Barrés ? (i).
Sans doute y a-t-il loin des doctrines barrésiennes aux œuvres de M. de Régnier dont tout esprit de système est absent. Mais on aperçoit cependant un lien subtil entre cette morale individualiste à l'excès, et cette poésie qu'alimente l'unique considération de soi. Voit-on jamais M. de Régnier essayer de traduire quelqu'un de ces sentiments altruistes qui parfois animent si chaleureusement d'autres poètes. Quelques vaines interrogations sur les destinées humaines, quelques plaintes sur l'irrémédiable écoulement du temps, voilà toute sa philosophie, voilà comme il manifeste l'inquiétude que lui inspire le spectacle de l'univers — et encore ces méditations sont-elles bien ^oïstes. Certes il sait voir le tourbillonnement des forces de la vie, mais ce tourbillonnement se résume en lui et s'y ramène. On ne le saurait comparer à l'immense pitié lyrique qui déborde de l'œuvre d'un Victor Hugo, non plus qu'à ce perpétuel conflit avec l'imivers dans lequel
(i) Peut-on d'ailleurs oublier que l'école sjmiboliste donnait sa première floraison au moment où entrait dans la célébrité l'auteur de Bérénice, si fort impressionné lui-même par l'impérieuse influence de Mallarmé.
ÏIENRI DE RÉGNIER. 67
vit et se consume un Baudelaire. M. de Régnier n'a pas sucé le lait de la tendresse humaine et son œuvre semblerait essentiellement égo-centrique, si elle n'était par ailleurs toute emplie par la peinture de la réalité matérielle que selon son humeur il transpose ou représente.
Le sens très vif qu'il a de la poésie contenue dans les choses fait de lui un peintre incomparable de paysages et de natures mortes. Chose singulière,enun temps où la plupart des oeuvres poétiques glissent à la musique, la poésie de M. de R^ier est essentiellen^nt plastique.^ Et oela a de quoi surprendre chez un écrivain dont la jeunesse ressentit avec beaucoup de docilité la grande inâoenoe de Mallarmé.
De Mallarmé — qui aimait l'ouvrier d'une oeuvre restreinte — l'œuvre si peu volimiineuse exerça et continue àexercer sur les générations qui le suivirent une influence dont la profondeur et l'étendue apparaîtront en traits toiijours plus nets et sensibles.
Cette influence à la fois intellectuelle et formelle contribua puissamment à la formation de M. de Renier. Comme tout discif^ fervent, il put même paraître quelque temps un pur imitateur, tant son vers rendait parfois exactement la sonorité mallarméenne :
le soirtilège enseveli
Cendres sans phénix par la flamme
isole sous le ciel pâli..., etc.
Mais avec quelque attention, on remarque bientôt que chez lui cette influence se ressent principalement dans l'écriture. On remarque ensuite que la nature même de son talent objectif, sinon extérieur, le conduit à choisir, pour se l'assimiler, chez les auteurs susceptibles d'agir sur lui,
plutôt ce qui fait leur dehors que leur fond, et l'on arrive à comprendre comment à l'influence de Mallarmé s'est peu à peu substituée, chez M. de Régnier, celle d'un autre auteur, Heredia, qui vaut essentiellement par la forme.
On est obligé de s'étonner en constatant qu'un écrivain du goût et de l'intelligence de M. de Régnier a pu se dégager d'une influence conune celle de Mallarmé pour en accepter une comme celle de Heredia, car ces deux écrivains sont de tailles trop inégales pour qu'on puisse songer à les mettre en comparaison ni en parallèle.
Ils n'ont aucun point conununmaissemblentau contraire s'opposer trait par trait. La poésie de Mallarmé est pleine de mystère, celle de Heredia en est vide. Mallarmé se plaît dans une demi-obscurité qui ouvre un champ indéfini à la rêverie, Heredia la limite étroitement dans l'aveuglante clarté où il se meut.
Mallarmé invente tous ses thèmes et les tire un à un de son propre fond, Hérédia récolte les siens dans l'anthologie universelle.
Issus tous deux du Parnasse, Heredia y demeure OMistamment fidèle, alors que Mallarmé s'en échappe bientôt; c'est que des deux, lui seul est un créateur. En lui, tout est souveraine originalité, pensée conmie expression, tandis que chez l'autre, le verbe comme l'idée rentrent dans une catégorie connue, classée et déterminée. Celui-ci inaugure une époque littéraire, celui-là en dôt une autre et, chose bizarre, c'est celui que l'on a traité de décadent qui apparaît comme un fécond initiateur, et celui que l'on tint en son temps *:ourun artiste vigoureux et sain, en qui l'on
remarque les couleurs et les tons d'une suprême fleur produite par un arbre à bout de sève.
C'est pourquoi l'un donne l'impression du génie quand l'autre ne fait au plus figure que d'un homme de talent. E l'on ne songerait pas à les rapprocher l'un de l'autre, sans cette circonstance fortuite qu'ils in'fluèrent tous deux sui M. de Régnier.
L'insistance avec laquelle nous avons analysé les influences qui s'exercent sur M. de Régnier ne doit point faire croire que nous contestions son originalité. Malgré les apports que l'on y reconnaît — et l'on sait que dans ses derniers ouvrages il s'en rencontre d'autres que nous n'avons pas encore nommés, principalement celui de Ronsard — sa poésie a une couleur propre parfaitement définissable et nous pensons l'avoir fait sentir.
Pareillement certaines de ses œuvres en prose se remarquent par des qualités de premier ordre. On aime leur exceptionnelle valeur poétique — et non pas seulement quand il s'agit de ses contes quinesont souvent, à vraidire, rien autre que des poèmes en prose, mais alors même que l'on examine ses romans.
Ces romans se trouvent essentiellement constitués par une suite d'anecdotes ou d'historiettes que l'on ne saurait mieux oMnparer qu'à celles que se plaisait à collectionner Tallemant des Réaux. Des physionomies bizarres ou singulières d'originaux ou de beaux esprits y sont figurées avec
Une verve qui se soutient toujours quand l'ouvrage est réussi. Une lumière fort crue met en relief tous les détails de ces personnes falotes ou truculentes qui accomidisscnt des extravagances ou subissent des mécomptes et qui divertissent ou déconcertent par ce qu'elles ont de parti* culier ou d'étrange.
Sans doute, une intrigue plus ou moins consistante se poursuit-elle au travers de ces livres, de manière à réunir leurs éléments en un ensemble cohérent. Mais on sent bien que l'artiste apporta le principal de ses soins à modfeler ces marionnettes dont le rôle est épisodique, et si l'on s'étonne qu'un poète donne dans k souci, qui semble propreaupur romancier, de rapporter des traits ou de parachever des portraits, on se l'explique en decouviantqueM.de Régnier le fait avec une si curieuse fantaisie, avec des caprices d'imagination si imprévus, qu'ils imprègnent ses ouvrages d'une divaganU poésie (i) .
Ces personnages sans pareils sont-ils peints sur le vif iw émanent-ils tout entiers de l'invention de l'auteur, on ne le saurait dire et d'ailleurs il n'inaporte. L'imagination dans l'observation est toujours l'imagination et c'est u^e des facultés essentielles du poète.
Cet ensemble de traits originaux et de séduisantes qualités que nous venons d'analyser, assura à M. de Régnier, quand il commença de se do^anifester, unpublic cJbLoisi qu'il enivrait. Cependant, certains de ses défaatsq;Ue nous allons maintenant met^e en lumière existaieni: cbez M dès ce
ij Balzac, Cabinei 4es amUguts,
premier moment. Mais, nousl'avons dit, onse plaisait alors à les oublier au bénéfice de ses attraits.
Le point de vue dont on considère les œuvres varie selon le temps, et telle dont on ne voulait à un moment donné apercevoir que les beautés, vingt ans plus tard blesse intolérablement par des défauts sur le compte desquels on s'aveuglait sciemment.
On peut difficilement supporter la façon dont M. de Régnier écrit en vers. Elle est fort éloignée, non seulement de la perfection, mais encore d'être satisfaisante.
A vrai dire, c'est un rimeur dur et laborieux.
n éprouve une gêne quasi insurmontable à renfermer
ses pensées dans le contour du vers régulier. Jamais il ne
prêta l'oreille à la grande et classique exhortation de Boi-
leau :
Surtout qu'en vos écrits la langue vénérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain vous me frappez d'un son méJodieux, Si le terme est impropre ou le mot vicieux.
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme Ni d'un vers ampoulé rorgueilléux solécisme, Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.
Nous serons toujours enclins à voir en M. de R^;nier un auteur divin, plutôt qu'un méchant écrivain, et ce n'est pas des barbarismes voulus que nous signalions plus haut que nous voulons lui faire un nouveau grief, non plus que de ces solécismes raffinés que nous citions au même lieu.
Non, ce que nous lui reprochons c'est d'écrire difficilement le français et d'ofifenser continuellement la gram-
maire, c'est d'employer des tournures vicieuses (i), ou ambiguës (2) ; c'est de mal construire ses périodes, de suspendre à des propositions principales tpp grêles des subordonnées trop volumineuses (3), c'est de ne pas serrer d'assez près le sens qu'il poursuit (4), de ne point persévérer dans ses constructions (5), d'abuser des plus affligeantes inversions (6). On pourrait continuer sans fin ces agaçantes critiques. A quoi bon? Je ne sais s'il est plus triste de voir que M. de R^;nier les mérite ou d'observer qu'il mérite sa réputation malgré elles. Car pour tirer une observation générale de ces pénibles remarques, nous devons noter qu'il n'appartient qu'à notre temps d'avoir à adresser de pareils reproches à un éminent écrivain — car nous tenons M. de R^ier pour tel — alors que dans les époques antérieures et jusqu'au début du xix« siècle les écrivains même médiocres écrivaient avec correction.
[ C'est d'ailleurs principalement quand il écrit en vers
(z) Nul que moi... ne pourra dire mieux, quand il veut faire entendre : nul mieux que moi ne pourra dire {La Sandale ailées p. 24).
(2) Ton jour radieux, qui éPune Nymphe nue anime le, feuillage... le feuillage de la Nymphe, sans doute {Id, hc,).
(3) Et maintenant — mes yeux, ma bouche et tout mon être
ivres d^un sang nouveau d^où ma force en mon corps avec lui va renaître — fe jette ce roseau,
{Id. loc.).
(4) Ma tristesse me vient de plus loin que moi-même. Que veut dire ce vers, assurément beau, ceci sans doute, si on l'analyse de près : Ma tristesse me vient de plus loin que je ne me viens moi-même (Id. loc.,p. 30).
(5) Et la colombe rauque y roucoule et se pose, quand il faudrait et s'y pose (Id. loc., p. 54).
(6) auprès de la fontaine où sous Vombre solide
est si froide ton eau que frissonnent mes mains en y cueillant humide la tige du roseau,
(Id. loc., p. 22).
r^[iiliers que M. de R^ier contrevient de la sorte aux convenances du langage. On relève beaucoup moins de fautes pareilles dans ses vers libres, et sa pxpse en est à peu près exempte. Elle est même souvent drue et de bonne sorte. Ce qu'on y rencontre de surprenant semble l'effet d'une recherche d'archaïsme plutôt que d'erreurs involontaires. M. de R^;nier ne donne pas toujours l'impression d'avoir rencontré l'exactitude dans ces recherches, en sorte que ce mélange de modernité et de pastiche, tout en a3rant des charmes, a je ne sais quoi de chancelant à la fois et d'apprêté qui lasse et qui déçoit.
Que nous voici loin du style coulant et facile de Tàllemant des Réaux, à qui l'on doit toujours revenir quand on étudie cette partie de l'œuvre de M. de R^ier, en notant à ce propos comme il est particulier et satisfaisant de voir qu'un artiste aussi nettement mêlé au mouvement le plus neuf de son époque soit par ailleurs si étroitement uni à la période la plus classique de notre littérature (i).
Outre ce tort bien grave, les ouvrages de M. de Régnier en ont d'autres. Ils ont fort peu de substance, et si cette condition leur confère une sorte de grâce immatérielle tant que le demi-jour persiste alentour d'eux, elle les fait pa-
(I) Comparer à ce propos l'analogie de sonorité et de mouvement qu*il y a entre ces moroeaux que nous empruntons à la Double MaUtessê et aux HislarieUes : La Noue Bras de fer avait fort mauvaise mine et était toujours vêtu de chamois... Dès son jeune âge, Hubert de Mausseuil s'était montré paillard et ivrogne... Elle vivait là fort solitaire, vêtue de grosse laine, vaquant aux soins du ménage, un trousseau de clefs à la main. Elle surveiUait la cuisine aimant à manger finement... En ce temps-là elle avait de plaisants ragoûts. Elle mangeait du pain, après l'avoir tenu longtemps à la .fumée d'un^fagot^ert...
raître un peu vains et Inconsistants au moment où la lumière vient les frapper d'un plus vif éclat. Romans, contes, poèmes semblent toujours trop étendus pour le sens qu'ils contiennent ou pour l'impression qu'ils doivent. produire. La phrase paraît souvent plus longue que l'idée, et pour nous en tenir aux poésies, si nulle donnée n'est plus poétique que l'ensemble qui les compose, de variations sur la beauté des quatre saisons ou des vingt-quatre heures, sur l'écoulement du temps ou la toute-puissance de l'amour, on éprouve cependant quelque lassitude à le voir alimenter principalement une œuvre relativement volumineuse.
On constate aussi, non sans regrets , que ces données nourrissent de moins en moins abondamment le génie de l'artiste, comme si sa veine s'épuisait. Ses derniers recueils sont moins fournis et de moindre qualité. Nous ne sommes plus au temps où chaque poème était annoncé par une sorte de prâude en petit texte, qui formait au revers de son titre un autre poème précédant et souvent non moins long. Au moment où par le fait de sa célébrité une attention redoublée s'attache sur l'œuvre du poète, il n'offre plus que des fruits appauvris. Ils semblent conçus dans la lassitude et c'est dans la lassitude qu'on les goûte.
De même, les figurines qui peuplent ses derniers romans ont moins de vigoureux relief et de singularité. Leurs intrigues laborieusement échaf audées se traînent anémiques et sans chaleur. Faites de peu, étirées plutôt que développées, elles déçoivent l'esprit dont elles n'ont qu'un instant excité la demi-curiosité. Leur bizarrerie est tout intellectuelle : ce sont des inventions cérébrales que le sang d'un cœur n'anime point. Le Passé vivant, la Flambée, Ro^ inain$ MinnauU sont des jeux d'esprits assez mornes
OÙ des créatures que l'on ne saurait prendre au sérieux affectent des attitudes concertées : ouvrages littéraires s'il en fut — dans le pire sens du mot. Ils ne supportent point le supplément d'examen que leur attire l'estime dans laquelle on continue à tenir l'auteur.
Car, il ne faut pas s'y méprendre, quelles que soient les réserves que l'on se trouve amené à faire au sujet de certains ouvrages de M. de Régnier, on ne peut contester la valeur de leur ensemble ni la sienne. Si son génie séduisant n'est point de ceux qui impriment aux arts un mouverrient irrésistible et qui fournissent des modèles encore non vus, dumoinsa-t-il ses caractères déterminés et son originalité propre. Ce côtédécoratif que nous avons reconnu à son talent est un trait qui l'individualise nettement. On pourrait dire qu'il lui a permis de faire sa chose propre de certains aspects de la nature et du monde, et il n'y a point de personne \m peu cultivée qui, si elle se promène à l'automne dans un parc, somptueux comme Versailles ou abandonné comme certains domaines provinciaux — pour peu que des feuilles voltigent dans le vent, qu'un rayon de soleil dore une façade, qu'im jet d'eau bouillonne ou qu'un bassin moisi sommeiUe ; qu'une statue intacte fasse un geste altier, ou, demi-brisée, menace ruine — ne murmure à demi et comme malgré soi le nom de M. de Régnier, ou peut-être quelqu'im de ses vers.
Le succès est souvent ce qui trompe le plus. Il revient rarement aux œuvres qui le méritent, et quand cela survient d'aventure, l'on ne voit guère qu'il soit déterminé par leurs meilleures qualités.
C'est à la seconde de ces deux vérités que nous allons chercher une illustration en examinant l'œuvre de M. Abel Hermant.
Si quelque ignorant de ses livres cherchait à deviner ce qu'ils peuvent être et la nature du talent qu'ils expriment d'après les lecteurs qui font leur succès, il se formerait sur leur compte une idée fort éloignée de l'exactitude.
Cet auteur, en qui l'on remarque un si grand nombre des traits qui font les grands écrivains, ne fait pas figure d'en être un : ni par recherche, ni par rencontre, il ne joue le rôle d'un maître de la jeunesse. On ne voit point les jeunes se préoccuper de sa production ou de ses idées, ni les discuter avec cette ardeur passionnée que leur inspirent
les manifestations intellectuelles d'auteurs à qui nous ne le trouvons cependant pas inégal.
Ce n'est pas davantage les femmes à qui il s'adresse. Quoiqu'il les représente avec grâce et pénétration, elles ne constituent pas son auditoire : on ne se représente pas M. Abel Hermant assailli par des lettres où de jolies pénitentes imploreraient sa direction pour leurs consciences, comme on sait que cela arrive àd'autres écrivains notoires.
Ses lecteurs ne se rencontrent pas dans cette active non plus que dans cette sensible partie du public — et cependant on voit bien que le public entier est son lecteur. Outre qu'il lui parle du haut des tribunes les plus retentissantes et les plus désirables que la presse puisse mettre à la disposition d'un écrivain, ses romans, après avoir connu les forts tirages, vieiment enrichir les bibliothèques de vulgarisation qui se multiplient si heureusement de nos jours. On peut donc avancer que nul ne l'ignore, et supposer que c'est la masse de la bourgeoisie et des gens du monde qui constitue l'essentiel de ses lecteurs. Ce public compte, mais on connaît ses goûts et ce qui lui plaît. Il lui faut une peinture qui le flatte, qui lui montre son visage sans rides ni défauts comme sur une photographie avantageusement retouchée, conune dans un portrait léché et sans accent. Le vrai ne l'intéresse pas, mais un rontianesque avenant et tempéré ainsi que des déploiements de sensibilité.
Est-ce donc là ce qu'il trouve dans les œuvres de M, Abel Hermant? — Il s'en faut.
Peu d'auteurs tracèrent d'une main plus sûrement cruelle une telle série de figures abominables, et mêlèrent
leurs créatures à des actions si scélérates. Ces livres séduisants forment un am^^ répertoire de toutes les vilenies et de tous les crimes. L'inceste, l'assassinat, l'abus de confiance, l'escroquerie, les odieuses complaisances, les compromissions de tout ordre y fleurissent avec variété. Les acteurs de ces romans ont tous les vices et toutes les taiies — et de très respectables bourgeoises s'y bourrent le nés de cocaïne. Hommes ou femmes, étrangement gou* vemés par leurs {dus bas instincts» à la merci de leurs sens ou de leurs intérêts, exposent ordinairement sous les yeux de ce cruel investigateur des âmes sans moralité, des cœurs sans élévation. Ils battent monnaie de leurs sentiments ou de ceux qu'ils inspirent. Ils ont une curieuse propension à être entretenus. Ils passent avec une prodigieuse aisance de l'indignité à l'équivoque et bien souvent n'échappent à aucun des deux.
La liberté de cette peinture hardie, sa minutie psychologique, l'art brillant avec lequel elle est exécutée doivent assurément charmer le dilettante. On comprend mal que le public n'en soit point heurté, et l'on peut s'étonner à l'abord d'un pessimisme si d^oûté.
Certains esprits tenteraient d'çxpliquer ce dernier trait de l'auteur par ses origines intellectuelles. Us signaleraient ses attaches avec le mouvement naturaliste, qui menait, chacun le sait, au plus noir pessimi^ne, et qui était en piein épanouissement quand il commença d'écrire. Le Journal des Concourt cite à plusieurs reprises M. Âbel Hermant. II fut un fomilier du Grenier qui retentissait du bruit des duels que lui valut la publication du Cavalier
Miserey. La fameuse bibliothèque où le vieux Edmond conservait les portraits des habitués du Grenier peints ou dessinés sur le livre le mieux aimé par lui, contenait précisément un exemplaire de ce roman orné d'une aquarelle de Forain : Croquis amusant, donnant au jeune auteur, avec ses moustaches relevées, ses cheveux ébouriffés, l'apparence d'un petit chat en colère. M. Abel Hermant ne figura-t-il pas sur les premières listes manuscrites de la fameuse Académie? Il nous semMe que si. Ce fut d'ailleurs chance qu'il y échappât puisqu'il l'amuse d'être en coquetterie avec l'autre.
Pour nous, il ne nous plairait pas de dire qu'un esprit aussi libre que M. Abel Hermant est ce qu'il est en raison de circonstances fortuites. Son pessimisme n'est pas une attitude d'école. Il tient à la pente naturelle de son intelligence qui est moraliste, construite pour étudier les mœurs et observer l'homme. Ce faisant, peut-on voir autre chose que le mal ou la honte, les condusions peuvent-elles ne pas être empreintes de tristesse et d'amertume, et n'est-il pas naturel qu'un auteur de cette race donne pour titre Les Mépris au recueil de vers qui ouvre sa carrière ?
Toutefois l'influence sur M. Abel Hermant du naturalisme, bien saisissable dans ses premiers ouvrages, s'y manifeste par d'autres traits que par le pessimisme. On y discerne cette façon d'envisager non pas l'humanité même, mais des spécialités humaines et l'on y remarque un consciencieux efiort d'épuiser le sujet choisi, que ce soit la vie de caserne, les mœurs universitaires ou bien le motif naturaliste par excellence : l'histoire, la monographie d'une fille.
ABEL HERMANT. 8l
Dès ses premiers ouvrages on reconnaît œpendant quel ques-uns des traits qui fixeront plus tard la physionomie littéraire de M. Âbel Hermant. Tout d'abord la faculté d'individualiser les personnages qu'il présente et d'en faire' une peinture si saisissa|Pte de vérité, que ces figures imaginaires prennent des sdlures et comme un relief de portraits. jQn se souvient peut-être que si le Cavalier Miserey lui valut autrefois des duels, c'est que des oflftciers se prétendirent reconnaître sous le masque des personnages — et aujourd'hui, parmi les livres contemporains, nuls, tant que les siens, ne donnent l'impression d'être à dé, et n'inspirent davantage au public l'envie de percer l'identité des héros.
D'autres points encore, en ses premiers livres, font prévoir ce que sera l'auteur quand il aura atteint sa période classique. Il s'y montre déjà en possession des qualités d'observateur qui le caractérisent, aussi de son accablante ironie — quelques-uns de ses thèmes favoris commencent à s'y moduler, quelques-uns de ses motifs futurs s'y dessinent ; certaines silhouettes s'y trouvent qui sont les préfigures d'images qu'il tracera plus tard. A la gêne enfin, au dégoût avec lesquels il y dépeint les personnages médiocres et vulgaires auxquels doit s'intéresser un écrivain qui se relie au naturalisme, on peut pressentir qu'il fera son capital d'étudier les gens du monde, et si des monstres, des monstres élégants.
n est vrai qu'il est bien facile de pressentir après coup.
G>mparer les premiers ouvrages d'un écrivain avec ceux de sa maturité constitue un travail toujours {dein d'intérêt.
Les premières œuvres contiennent quelque chose d'involontaire et de subi, qui, lorsque Tauteur s'en est dépouillé, fait mieux apercevoir la nature de sa personnalité et la direction de ses véritables recherches. Le fait par exemple que M. Abel Hermant ait jadis, sous l'influence des GrOncourt, sacrifié quelque peu à ce qu'on appelait V écriture artiste ajoute un plus grand prix à reliante précision de son style actuel. Il n'y a personne qui n'en reconnaisse l'excellence. Aux illettrés mêmes, elle est sensible. On ne saurait écrire avec pjus de sûreté, de justesse ni de propreté. M. Abel Hermant est un grammairien artiste : il use du langage conmie un virtuose d'un précieux instrument. A peine pourrait-on dire qu'il tombe parfois dans un travers commun aux virtuoses et qu'il ne semble pas toujours exempt d'une certaine sécheresse.
Cette apparente sécheresse est d'ailleurs elle aussi une acquisition volontaire de la maturité de l'artiste : une pitié profonde non moins qu'une émotion contenue se manifestent dans ses premiers livres. Elles s'atténuent peu à peu, quand l'auteur parvient à son expression définitive. A ce dernier terme elles existent encore et peuvent alimenter un ouvrage entier tel qa'Eddy d Paddy, ce roman délicat — (que pour ma part j'imagine composé à une date plus ancienne que celle qu'il porte) — mais en général elles n'appaiaissent plus qu'en accès, d'autant plus saisissants qu'ils sont espacés, brefs et surmontés. Le nerveux, la sécheresse d'un style extrêmement soigné, correspondent exactement à l'esprit qui l'utilise, et l'extrême politesse de la forme sert à dissimuler la férocité de cet observateur, curieux à la fois d'âmes sauvages et de style poli (i).
(i) HsNRY BiDOu, VAnnéé dfotmdiqfie, 1912-19x3.
Qu'y a-t-il encore dans les dernières œuvres qui ne soit pas absolument dégagé dans les premières? L'art de la composition et du récit s'affermit de livre en livre. La subordination des éléments secondaires aux principaux s'établit de façon toujours plus savante. Les peintures se ramassent et deviennent plus saisissantes. Le trait en devenant plus habile devient plus incisif. Les paysages se réduisent à leur juste place en conservant toute leur intensité (i), et l'auteur de la Discorde ne permettrait plus, comme l'auteur de M. Rabosson, à la description d'un rosier, fût-il grimpant, d'envahir deux pleines pages et de les recouvrir avec ses rameaux et ses fleurs.
Bref, à un certain moment que l'on pourrait faire coïncider avec la composition des Confessions d'un Enfant d'hier, M. Abel Hermant atteint son point de perfection (ce point qui est comme celui de bonté ou de maturité dans la nature) et entre dans ce que nous avons nonmié plus haut sa période classique.
L'épithète de classique est généralement fort mal appliquée. On dit habituellement que les ouvrages deviennent classiques pour indiquer qu'ils résistent victorieusement
(i) Comparer par exemple cette description qui est prise dans Le disciple aimé et qiie nous ne pouvons citer entièrement : \Un brouillard s'élève du Léman dans le soleil. Ueaw comme vaporisée par V intime pénétration de la lumière, ne réfléchit plus les objets qui s*y posent : elle simule un amas de brumes splendides, calmes, etc., avec cette autre extraite do Daniel : Nous étions assis côte à côte à mi-hauteur d'une colline. Les plus sublimes montagnes de V Europe nous environnaient, les neiges étincelaient au soleil, le lac était à nos pieds. Mais je prêtais peu d^ attention à ce décor, dont les couleurs gouachées ensemble, froides et crues, offensaient mes yeux, et dont Vénormité sans grandeur r^e me faisait pas impression.
au temps. C'est fort mal parler. Le classicisme ne se gagne pas à la longue comme la patine du bronze ou la vieillesse du vin. C'est une qualité native, originelle, qui se rencontre dans certaines œuvres conçues selon les canons d'une beauté déterminée, et Ton peut dire que les œuvres de Victor Hugo ne seront jamais classiques, tandis que celles d'Anatole France naquirent telles.
Les meilleures de M. Abel Hermant elles aussi. •
Peut-être est-ce à cette tournure classique, dont la mesure sensible, la modération extérieure sont les caractéristiques, que les ouvrages de M. Abel Hermant doivent de ne pas froisser la société qu'ils flagellent cependant en la peignant. Comment se méfier d'ouvrages si courtoisement présentés et de si bonne manière? Jamais cependant historiographe s'appliqua-t-il à dresser contre ses modèles un témoignage plus accablant?
Historiographe et témoin — M. Hermant semble avoir choisi ces deux termes pour se définir lui-même. On sait, en effet, qu'il a donné aux livres qu'il a publiés dans ces dernières années ce titre d'ensemble : Mémoires pour servir à Vhistoire de la Société et que l'un des plus fameux épisodes de cette série, le$ Souvenirs du vicomte de Courpière, aont, d'après leur titre^complet, rassemblés censément par un témoin de sa vie — comme les mémoires de Granunont par Hamilton.
De l'historiographe il a l'insatiable curiosité qui conduit à la sûre information. En outre il a le sens aigu et l'exact discernement de ce dont il y a lieu d'être curieux et informé. On devine qu'il a su se ménager dans la société qu'il
se proposait de peindre une place privil^ée d'où tout voir et tout observer— à moins qu'il ne l'ait occupée natuiellement et comme par héritage. Enfin, indispensable qualité de l'historien, il a l'esprit dair, parfaitement objectif, apte à reconnaître sous l'enchevêtrement des faits, la structure logique des événements directeurs, l'enchaînement des circonstances, et leur suite nécessaire.
Du témoin — à charge plutôt qu'à décharge — U possède l'accablante véridicité : on l'entend s'exprimer en homme qui prêta solennellement le serment de tout dire — et il dit tout.
Rien n'est épargné. Le fond des âmes est impitoyablement découvert par cet investigateur à qui nul mobile n'échappe. H n'est point dupe des capitulations de conscience, il aperçoit les plus subtiles et les dénonce avec un d^;oût profond — mais qu'un sourire masque.
Les £&bfes de ses romans retracent en les transposant à peine des faits qui viennent de s'accomplir. Nous ne les rappellerons pas, car ces romans, célèbres pour la plupart, sont dans la mémoire de tous leurs lecteurs — et quant aux scandales bruyants qui s'y trouvent rapportés, puisqu'il n'a pas convenu à l'auteur de les indiquer nommément, il ne nous appartient pas de les reconnaître en public.
Et pourtant ce suicidé malgré lui que l'on voit dans la Biche rélancée, cet assassin de son beau -frère qui est représenté dans la Discorde, ces nobles qui maquignonnent leurs titres, ces héritiers dégénérés de puissants industriels, ces gens du monde et du demi-monde, aux mariages et aux divorces scandaleux et faciles, tous ces gens menés qui par leurs aena» qui par leur intérêt -^ mais jamaÎB par d'autres mobOes» sont des penK)nnes que nou3 avons tien-
contrées cent fois et coudoyées, dont nous avions soupçonné les aventures sans y lire aussi clairement que M. Hermant, et que nous avions considérées peut-être avec plus de facile indulgence que lui — assurément avec moins de furieux mépris.
S'achamant contre eux en ennemi, il étale en pleine lumière leur hideur morale.
On se prend à regretter, au spectacle de cette lucidité critique, l'usage qui en est fait, et qu'au lieu d'un romancier, le hasard n'ait pas fait de M. Hermant un pur mémorialiste. On imagine la peinture qu'il aurait faite de ses contemporains, s'il avait voulu la réaliser en secret, dans le silence du cabinet, mais librement. Nous n'allons pas jusqu'à dire que, détourné du soin de la publication immédiate, il eût dresséun tableau de la société comparable aux mémoires du duc de Saint-Simon — à l'endroit duquel il semble nourrir une admiration de disciple et dont en plusieurs lieux il parle fort bien — mais il se fût manifesté conune un écrivain de la même sorte. H se peut d'ailleurs que son activité prodigieuse lui permette en outre de ce qu'il publie de tenir registre exact de ce qu'il sait voir ; qu'en des mémoires encore secrets on voie avec leurs vrais visages paraître le vicomte de Courpière et Lady Ventmor, Camille Lambercier, Gerbaud et Gosseline, Jeanne Langellier, Duchesse de Coigny, Hermann Moser et tant d'autres que l'on se retient d'appeler par leurs vrais noms.
Je le souhaite aux lecteurs de l'avenir et à M. Abel Hermant lui-même — pour sa gloire. .
Peut-être, en d'autres temps, ces livres eussent fait scandale. Il y eut des époques où l'on ne pouvait impunément
conter sans fin des histoires parfaitement immorales. Les Liaisons dangereuses, qui ne contiennent rien de pire, comme traits de mœurs, que ce qu'anoté M. Abel Hermant eurent ime réputation abominable qui ne s'est pas depuis très longtemps dissipée. De nombreuses générations d'honnêtes gens n'osaient pas avouer cette lecture et faisaient peser une même réprobation sur l'auteur, sur son héros et sur son livre.
Moins hj^crite ou moins compréhensif , notre public n'a pas des réactions si vives. La peinture des mauvaises mœurs ne le choque point : il ne tente pas de faire croire que ce ne sont pas les siennes. D sourit au récit de toutes ces aventures, alors qu'il en devrait frémir de honte et vociférer jusqu'à perdre l'auteur de réputation. Bien plus, il se précipite sur cet étrange divertissement comme sur une friandise de son choix. Pas plus qu'il ne songe à s'en formaliser, il ne songe à taxer l'écrivain de perversité ni son livre d'indécence. Il trouve tout cela si naturel que l'auteur n'a nullement besoin de capituler avec lui-même et de faire voir au bout du conte, comme Laclos à la fin des Liaisons, sinon la vertu récompensée — puisqu'elle ne paraît à peu près jamais — du moins le vice puni.
On ne peut donc même pas dire que ce soit un succès de scandale qui détermine la fortune littéraire de M. Abel Hermant. Non, tels qu'ils sont, ces personnages scélérats et ces aventures abominables charment le public qu'ils devraient logiquement rebuter. Y a-t-il là un sortilège? Sans doute : c'est l'art même de M. Abel Hermant.
Cet art est extrêmement savant. Nous avons Indiqué déjà quelques-uns de ses éléments et notamment ce langage él^ant dont use l'auteur. Son syle impertinent, ironique, spirituel, possède je ne sais quelle vertu qui fait que le lecteur se sait gré à lui-même des qualités qu'il y discerne.
M. Abel Hermant réclame, en effet, et sait obtenir une certaine collaboration intellectuelle de la part de son lecteur. Nul n'a comme lui le secret d'insinuer et de laisser entendre. Or 11 va de soi que lorsque Ton sous-entend, il feiiit pour que l'on soit entendu que l'auditeur y mette du sien, et quand ce qu'il entend alors est très plaisant, comment ne se féliciterait-il pas d'y avoir réussi?
De même qu'il se réjouit de discerner la pointe cachée du trait, qu'il est flatté d'être sensible à ce que M. Abel Hermant appellp lui-même « esprit de syntaxe », de même qu'il a la fierté de comprendre ce qui n'est dit qu'à demimot, le public tire vanité de reconnaître des personnages qui ne sont qu'à demi dépeints, je veux dire au nom près. Le roman se pimente d'un agréable parfum de potins, ou d'une saveur de scandale plus rare encore.
Le vulgaire jouit profondément de se voir informé des intrigues qui se déroulent dans une société où il n'a pas accès, n en aie spectacle gratuitement, pourrait-on dife, et il y trouve une occasion de mépriser son prochain, ce qui est une volupté. Or c'est toujours dans la tneUleute iociiti que se déroulent les romans de M. Abel Hermant. Tout le monde n'y pénètre pas, mais chacun s'en croit le familier après ces lectures. Quel prestige en peuvent-elles tirer !
S'il nous introduit sans vanité (encore qu'avec une cer-
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taine affectation de snobisme) dans ces milieux où le vulgaire n'accède pas : dans le Faubourg, les Ambassades ou chez les milliardaires, il ne s'enorgueillit pas non plus des grands voyages qu'il a accomplis. U ne se donne pas pour un voyageur, mais il a l'expérience des pays étranges comme un honune bien élevé a l'habitude du monde« En Angleterre, dans ce pays qu'il dime comme Stendhal ritalicp il est comme chez lui. U a donné sur certains caxactètes russes des pages qui les éclairent singulièrement. L'âme allemande lui fut pareillement lisible en quelques-uns de ses côtés, et le monde cosmopolite qui grouiUe dans l'Orient méditerranéen n'a pour lui aucun mystère. Il ne prend pas pour cela l'insupportable attitude du voyageur littéraire : Venise ne lui donne pas les fièvres. Il ne fait pas montre avec ostentation de ce qu'il a vu, mais que le hasard d'une aventure fasse venir sur la scène de son roman quelque étranger, Anglo-Saxon ou Levantin, on sent, à la netteté du trait qui le dépeint, que M, Abel Hermant n'ignore rien de son pays ni de ses mœurs. Attrait non moins puissant auprès du public sédentaire qu'auprès du public bourgeois l'attrait des sphères éblouissantes du grand monde.
De plus, ces romans sont fort bien faits, et fait» pour distraire. On sent que M. Abel Hennant tient à une race de romanciers — à laquelle appartenaient aussi h» natu* ralistes — qui se souciaietit de la technique de leur art et ne négligeaient ni d'échafauder un plan ni de combiner une intrigue. On se ferait scrupule de louer un maître pour ces.qualités primordiales hors d'un temps où si peu d'écri-
9Ô ÊSQÙÏSSES ckitîôUEs.
vains les possèdent, que le petit nombre chez qui on les remarque semblent exceptionnels.
Les auteurs se font rares qui révèrent leurs lecteurs et s'efforcent pour leur plaire : la plupart les méprisent, les bousculent et veulent encore être remerciés : pur manque d'éducation. On a le droit de mépriser l'homme, de le bafouer, mais non pas d'être discourtois envers la personne avec qui l'on cause et par qui l'on est reçu ; or, être lu n'est-ce pas, en somme, être reçu par un étranger qui vous admet chez lui?
A cet étranger, M. Abel Hermant s'efforce de plaire par le dehors : Molière le faisait bien. Ses livres les plus âpres et les plus rudes ont suffisamment d'attraits pour que leur lecture soit un divertissement.
Bien plus, toute une partie de sa production se propose uniquement d'être un divertissement.
A côté de ses grandes compositions : VEnfant d'hier et V Homme d^ aujourd'hui, Courpière, Coutras, la Discorde, ce chef-d'œuvre, il a donné toute une série d'ouvrages de moindre caractère qui tirent peut-être à eux le principal de l'attention qu'on lui accorde. L'observation dans ces livres d'ordre différent est toujours aussi aiguë, mais lé trait est moins incisé : ce sont griffes de burin, non plus morsures d'eau-forte. Là, il ne cloue plus la société au pilori, il la caricature d'un crayon cursif et délibéré : il veut faire rire, non plus songer. Les Transatlantiques sont peut-être le plus brillant morceau tiré de cette veine secondaire mais plaisante, à laquelle appartiennent aussi des livres comme les Affranchis, les Renards, le Joyeux Garçon, la Petite Femme, la Fameuse comédienne^ et bien d'autres.
Sans doute ce ne seront pas ces œuvres légères, bril-
lantes, aimablement libertines qui porteront le plus avant la réputation du mémorialiste de notre société. Aussi bien n'est-ce pas sur elles qu'elle s'est fondée. En les considérant, on remarque toutefois qu'au contraire de ce que nous avons dit au début, elles correspondent fort bien au succès de l'auteur.
Tout au plus pourrait-on ajouter qu'il est regrettable que ce succès s'accorde avec ses œuvres mineures plutôt qu'avec ses œuvres maîtresses et c'est à cauàe de cela que l'on a pu dire excellemment que M. Abel Hermant ne tient pas dans les lettres françaises toute la placé qu*U mérite et que d'autres occupent (i).
Que faudrait-il donc pour que le succès de ce rare auteur coïncidât avec sa juste valeur? Que l'attention du public se déportât légèrement eft se fixant sur lui. Elle reconnaîtrait alors en lui, non plus seulement le conteur ironique, élégant et spirituel qui la divertit, mais l'un des plus rudes moralistes qui observent l'homme contemporain et qui le marquent.
(i) P.-J. TouLET, les Marges, mars 191 1.
La carrière de M. Sacha Guitry ressemble à une carrière amoureuse de femme. L'espiègle à ses débuts se comporte avec ses amants comme il fit avec le public, les bafoue, les berne, s'en moque. Puis, voyant, avec la raison qui vient, l'usage à faire de ses charmes, elle s'étudie à leur complaire, les flatte doucement, se forme à leurs goûts adopte leurs idées. Elle y parvient, mais on prévoit la suite de l'aventure : lassitude, satiété, abandon, retours de goût et reprises, — et sa fin dans l'indissoluble habitude.
Ses débuts n'annonçaient pas absolument que M. Sacha Guitry deviendrait jamais l'auteur à grands succès qu'on le voit aujourd'hui. Pour tapageurs qu'ils fussent, ils ne laissaient pas que d'être indifférents. Ses premiers ouvrages avaient cependant des mérites : une hauteur de tons, une crudité de couleurs pleine de saveur. (C'est là que, pour ma part, je trouve ceux des morceaux de ses pièces que je goûte le plus.) On se souvient toutefois que
la critique, qui jamais ne négligea cet auteur — alors même qu'elle lui donnait des mauvais points — les tenait pour improvisations et farces d'atelier. C'étaient les i moqueries espiègles d'une gamine, et malgré leur imper- I tinence, le public les acceptait avec une bienveillance I amusée, fondée sur la réputation du nom qu'il portait, et \sur la situation parisienne qu'il occupait.
Tout Paris pensait l'avoir vu naître, et se flattait de nourrir à son endroit une sympathie affectueusement tutélaire. En assistant aux premières manifestations de sa verve, on se cro5^it entre intimes, chez un ami, à s'émerveiller des singeries que fait l'enfant de la maison. On les trouve charmantes pour ne pas dire qu'elles impatientent.
Paris fait toujours cette avance d'attention aux fils de ses favoris. Il est toujours vrai qu'un nom connu (Pascal disait la noblesse) est un grand avantage, qui, à dix-huU ans, met un homme en passe, connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans: c'est trente ans gagnés sans peine. Mais parmi les enfants de pères illustres, dont nous avons vu les débuts dans le même temps que ceux de M. Sacha Guitry, bien peu se sont montrés par la suite, aussi effectivement que lui, dignes d'être remarqués pour eux-mêmes.
Il n'est plus aujourd'hui cet enfant gâté à qui l'on ne prête pas de conséquence ; c'est un auteur dramatique qui compte, richement doué, plein de qualités et de défauts, et qui mérite qu'on l'étudié.
Le fait que ce fils de comédien ne se fit pas comédien, mais prétendit à devenir auteur, parut d'abord décon-
certant. Cet écart dérangeait les habitudes du public qui trouve toujours naturel l'héritage de la spécialité paternelle. M. Sacha Guitry ne se trompait pas sur lui-même, et c'est bien un tempérament d'homme de lettres qui se dévoile dans ses pï-oductions. De l'homme de lettres, il a l'inclination naturelle à se prendre pour principal objet de son étude ou de son observation, et l'impudeur, en quelque sorte professionnelle, qui permet de faire immédiatement confidence au public de tous ses sentiments, de tirer pour lui un divertissement de toutes ses aventures.
Dans une de ses comédies, à propos d'une pièce de théâtre, quelqu'un prononce cette phrase: Les^personnages se disent des choses tellement vraies et tellement intimes qu'on a l'impression d'être indiscret en les écoutant.
Cela pourrait se dire de bien des scènes qu'il a écrites, et je pense qu'il a voulu donner cette impression. L'une des caractéristiques de ses ouvrages est, en effet, l'absence \ de transposition entre le fondement de l'œuvre et l'œuvre mêmerOn croit assister à un çpisode de la vie de l'auteur^ impression qui se trouve accrue par le fait que M. Sacha Guitry, acteur — comme chacun sait — incame généralement le personnage dans lequel il s'est représenté.
Or, tout le monde ne trouve pas de plaisir à être indiscret. Il y a des gens délicats que cela offusque en tout état de cause. Il y en a d'autres que l'indiscrétion divertit, relative à quelqu'un qui les intéresse — et bien des gens ne s'intéressent pas à M. Sacha Guitry autant qu'il le fait lui-même. C'est de pareilles gens que se compose la partie du public qui demeure réfractaire à son art, car — ceci est encore un des traits particuliers à cet auteur — ceux qui ne le goûtent pas ne se manifestent pas par la bruyante incompréhension, comme à l'endroit du génie novateur.
ni par l'opposition, comme pour la hardiesse d'idées, nî par la discussion, ni par la haine prtitique, mais par l'agacement. Oui, ceux qu'il ne charme pas» M. Sacha Guitry les agace. Mais ceci dépend de ses défauts, et avant que de les rechercher, nous voulçns voir ses qualités. Elles sont nombreuses, et plusieurs fort jolies. """
(2 ' Au premier rang d'entre elles, l'ais^yice^^
Ce n'est pas peu de chose, car l'on sait quelle séduction possèdent les œuvres où n'apparaît pas l'effort qui les a construites.
Les comédies de M. Sacha Guitry semblent écrites d'un trait, sans retouches, ni repentirs. Celles-là même qui sont le plus ingénieusement ourdies et combinées, se développent avec une spontanéité qui ne se dément et ne faiblit jamais. Au reste il écrit à peu près sans ratures, si Ton s'en rapporte à la copie autographiée de son petit livre sur la Maladie, Une écriture rapide, voluptueuse, moins confiante qu'on ne la supposerait à l'avance, sert de première traduction à son idée. L'œuvre pose sur le papier sa légère arabesque, comme un croquis adroit, sans le fatiguer, ni le salir. Cela semble fait sans y toucher. L'auteur prend plaisir à son travail (il le dit souvent — tenant à ce qu'on le sache) et une partie de ce plaisir revient au spectateur ou au lecteur.
Si nous passons maintenant de la forme à l'objet, nous constatons que tout ce que M. Sacha Guitry invente et exécute avec tant d'heureuse facilité,* est extrêmement théâtre, La forme scénique est son naturel moyen d'expression, et rarement vit-on peut-être ailleurs le don du
théâtre aussi nettement caractérisé que chez lui. Ses conceptions s'agencent exactement pour la scène, et pittoresquement à la fois. Le développement se répand en un preste dialogue qui porte. L'épisode plaisant survient à point nommé pour combler un léger vide, et le rideau tombe, comme il s'était levé, sur un effet parfois un peu gros, mais toujours certain.
J'ai vu'représenter deux ou trois de ses comédies. Leur action sur le spectateur est incontestable. Elles entraînent son approbation avant qu'il ait le temps de formuler son jugement. Leur mouvement rapide, leur divertissante animation, la vraisemblance de ton du dialogue com^ posent un spectacle plein d'attraits. Un esprit cocasse plutôt que fin, abondant en drôleries saugrenues et ahurissantes, s'y déverse sans fatigue. Une bonté ironique et bonhomme, un C5niisme qui rejoint la candeur achèvent de leur donner leur caractère propre.
Peut-être trouvera-t-on de la contradiction dans certains de ces traits. Le cynisme etla bonté ne se rencontrent pas habituellement dans les mêmes âmes. Mais, avec M. Sacha Guitry, il ne faut pas trop s'étonner des contradictions, et s'il observe avec une certaine bonté la méchanceté de la vie, il n'en faudrait pas conclure que son observation manque ^d'exactitude. Au contraire, ses croquis, ses silhouettes ont beaucoup de vérité. Les personnages sont très individualisés et dépeints avec justesse. Mais le monde où il observe est bien étrange, bien singulier, et c'est ici que nous commencerons à adresser des critiques à M. Sacha Guitry.
Ses pièces se passent généralement dans une partie de la société où l'on vit assez mal, et c'est des personnages qui s'agitent dans ce coin du monde que M. Sacha Guitry s'est fait l'historiographe. A cela, rien que de très légitime, et nous ne chicanons jamais personne sur le choix de son objet d'études. Mais on voudrait sentir que ce choix ne lui faitpas oublier qu'il existe autrechose en dehors de ce qui l'intéresse, et que son univers, ni même son Paris, ne sont pas entièrement peuplés de personnages équivoques, préoccupés de leurs seules coucheries, et en parlant toujours, bien souvent même sans aucune délicatesse.
Que l'on n'objecte pas que c'est par mépris de l'humanité que l'auteur choisit de pareils t)^s : il n'a rien d'un pessimiste.
Nos grands moralistes, et plus près de nous, nos grands comiques modernes, Courteline, Tristan Bernard, Jules Renard, desquels M. Sacha Guitry est le disciple, découvrent une perversité foncière dans toutes les actions humaines. M. Sacha Guitry montre des actions perverses sans prétendre exposer la nature humaine. Il est beaucoup moins ambitieux qu'il n'avait paru d'abord, — c'est ce qui lui permet de demeurer optimiste et souriant tout en nous offrant des peintures assez noires.
Boubouroche, Plaisir de rompre, M, Codomat, sont des œuvres d'une tristesse décourageante, mais le Veilleur de Nuit, la Prise de Berg op Zoom, le Beau mariage, nous laissent rire librement, car le monde ne se compose pas uniquement de filles, de ménages à demi dissous, de bookmakers et d'autres gens tarés.
r Ainsi» la contradiction que nous avions montrée entre
le cynisme et la bonhomie de M. Sacha Guitry se résout, mais elle fait apparaître en même temps Tun dés défauts de son théâtre ; je veux dire ce qu'il a de superficiel.
Les principaux défauts de M. Sacha Guitry sont l'aboutissant, et comme la perversion de ses qualités principales, et l'on sait bien que tout ce qui est fait avec beaucoup d'aisance risque à un certain moment d'être fait superficiellement.
Certains de ses ouvrages ne semblent que de hâtives esquisses. Sans doute, une esquisse de maître ne donne pas l'impression de s'arrêter à la surface : c'est au contraire le dessous et l'essentiel qu'elle a tout d'abord atteint et dévoilé. Mais, chez M. Sacha Guitry, l'observation même ne pénètre pas toujours fort avant. Ses personnages donnent au premier contact l'impression de l'exactitude, parce qu'ils sont établis avec une charmante humeur, et parce que, d'autre part, leur dialogue a l'apparence et la sonorité même de la conversation. On en voit le contour, mais leur physionomie demeure creuse et falote.
Moins réaliste, plus stylisé, le dialogue de Courteline ou de Jules Renard atteint à la vérité vraie — ' car ce qu'il contient a toujours une généralité, qui manque chez M. Sacha Guitry. Les inventions gracieuses ou badines qu'enfante sa riche fantaisie ne lui ont pas encore fourni la matière d'une œuvre ample et humaine : M. Sacha Guitry fait du théâtre.
Et nous voyons ici un autre de ses dons engendrer un autre de ses jdéfauts. L'adresse scénique que nous remar-
quions en lui prend la place de ses qualités les plus sérieuses. L'expérience de la difficile technique du théâtre apparaissait dans ses premiers essais comme l'un de ses dons les plus rares. On peut craindre que, se fiant trop à cette heureuse qualité, il n'en n^lige de plus précieuses. On aperçoit déjà dans ses comédies les plus récentes un certain vide, un manque de substance qu'occasionne à coup sûr la certitude qu'il a de pouvoir développer le sujet le plus mince jusqu'aux trois actes qu'exige le théâtre moderne. L'efficacité de ses moyens d'action extérieurs lui fait négliger la valeur des œuvres où il les met en pratique et, peu à peu, le voici qui devient cet Illusùmiste même qu'il nous a montré. Sa dextérité, son spirituel passe-passe, son l^er boniment éblouissent — mais l'illusion pourra-t-elle durer longtemps, et le public ne va-t-il pas s'apercevoir un jour que, derrière cette prestidigitation, il n'y a plus rien ?
Là n'est pas encore la question. Quoique nous nous soyons attardé sur la critique, nous nous plaisons à reconnaître que les qualités de M. Sacha Guitry passent ses défauts. Son tempérament est riche, la carrière qu'il a à courir est longue encore devant lui : de nombreuses voies s'offrent à son choix. Puisse-t-il bien choisir. Il semble que dans sa dernière pièce, ce Deburau, où certains veulent voir son chef-d'œuvre, il ait quitté le cynisme gouailleur qui particularisait ses anciens ouvrages pour im attendrissement larmoyant. Je crois qu'il serait regrettable qu'il s'orientât définitivement de la sorte.