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Aucun critique ne s'en garde. Tous, avec un ensemble touchant, les intelligents comme les autres, M. Bidou comme M. Emest-Charles, M. Hermant non moins que M. Brisson, s'installent à leur écritoire et proclament que les œuvres de M. Bataille sont d'un poète.
Eh bien ! non.
Le théâtre poétique a des traits extrêmement déterminés et particuliers qui font défaut dans celui de M. Bataille. Son propre est d'atteindre profondément la vérité des sentiments et de l'esprit en négligeant absolument la réalité des faits. D résulte de l'alliance de l'irréel et du vrai.
Le monde imaginaire dans lequel les personnages de Musset se torturent l'âme, celui où les héros de Maeterlinck gémissent sous le fardeau de l'incertitude humaine sont dans la littérature moderne les plus parfaites créations du théâtre poétique. Ce ne sont pas les seules.
Ubu-roi présente exactement les traits de l'œuvre poétique. Le théâtre de Banville souvent aussi, et même celui de M. Rostand. Nousle reconnaissons sans difficulté, quoique nous ne l'aimions guère.
Dans une autre sorte de théâtre poétique, la poésie réside dans l'expression seule. Personne ne songerait à contester la qualité poétique des drames de Victor Hugo ou de ceux de Vigny. Mais notre préférence personnelle va aux œuvres de la première catégorie, dont nous dirons qu'elles sont poétiques dans leur essence, tandis que ces dernières ne le sont que dans leur forme.
Ni dans l'essence, ni dans la forme, le théâtre de M. Ba^
taille n'est poétique. On pourrait même dire qu'il est le contraire du théâtre poétique, car si les poètes, ainsi que nous l'avons dit, peignent des sentiments vrais, mais dans \m cadre irréel, M. Bataille, au rebours, étudie des sentiments faux dans un cadre réel.
Il y a quelque chose d'assez curieux dans l'attachement que M. Bataille a pour le réel et qui se manifeste dans le soin avec lequel il localise ses comédies. Musset — qu'il n'aime guère — et Maeterlinck se rencontrent pour planter un décor en ces termes : une fontaine dans un parc. C'est ce que M. Bataille appelle : des absences très artistes d'indications de scène. Il ne saurait faire comme eux qui annoncent que le lieu du drame est tout uniment la chambre de Jacqueline ou celle de Golaud. Il ne se contente pas de décrire la chambre en son détail, il indique encore en quel hôtel elle se trouve et n'a garde d'omettre la salle de bains attenante.
Il va jusqu'à citer par son enseigne le restaurant dans lequel s'ouvre telle des aventures qu'il présente, et par son nom la gare dans laquelle elle se dénoue. Alors même que sa prétention poétique se manifeste avec le plusd'évidence, quand il écrit en vers, hélas, et fait parler des ombres, il ne peut se retenir de dire que c'est probablement à Neuilly que se déroule son poème.
Pareillement il décrit, avec un soin dans l'extrême minutie duquel entre de la puérilité, les tentures et le mobilier des pièces où s'agitent ses personnages. Il s'enfonce dans le réel conmie un tapissier, et tout porte à croire qu'il ne se flatte pas moins de ses trouvailles d'en-
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semblier quedcses inventions de dramaturge, encore que, dans leur domaine, il soit incomparablement inférieur aux tapissiers^du jour, les Poiret, les Iribe et même les autres. Toutefois si, par ailleurs, ses œuvres méritaient réellement les louanges qu'on lui décerne habituellement, et si Ton n'y trouvait que ce travers à relever, on le négligerait volontiers. Mais ce trait, que nous avons souligné avec insistance parce qu'il se rattache à diverses tares fondamentales de ce théâtre, n'est pas le seul qui a'ppelle la critique. Le réalisme de l'auteur y prête encore par d'autres points. Par une curiosité bien légitime, il se plaît à dépeindre des milieux qui pourraient être pittoresques, et dont la représentation doit amuser le public qui les ignore : le monde des coulisses dans le Masque, le monde des artistes-peintres dans la Femme Nue, [le personnel d'un hôtel meublé dans la Marche Nuptiale, le monde des villes d'eau dans le Scandale. Mais ces hors-d'œuvre, qui pourraient avoir du goût et de la saveur, en manquent, car l'auteur ne parvient pas à animer exactement ces croquis de mœurs. Il donne de tout cela une peinture conventionnelle comme s'il ne le connaissait pas lui-même, et surtout il représente le fugitif d'un trait tellement caduc, qu'en revoyant ces tableautins à dix ans de leur date, on ne sait plus retrouver le souvenir du monde qu'ils ont prétendu décrire.
Cette singulière incapacité de restituer ses formes à la vie extérieure pourrait n'être pas inconciliable avec une peinture exacte et profonde de la vie intérieure. Or, nous avons dit que, chez M. Bataille, les sentiments étaient
faux. C'est œpendant une allégation que l'on ne peut hasarder qu'avec beaucoup de prudence, car un auteur peut toujours répondre, quand on taxe ses personnages d'invraisemMance (que ce soit Irène de Maman Colibri ou Jeannine de VEnchantemenf), qu'il les a peints sur nature, qu'il a reçu leurs confidences ou pénétré leur âme par d'autres méthodes, et que nul n'est avenu à contester leur exactitude.
Aussibien n'est-ce pas ce que nous voulons faire. Quoique les données que choisit volontiers M. Bataille soient extrêmement exceptionnelles, nous les admettrions, s'il les exposait de façon à leur restituer par ses développements ce qui leur manque de vérité profonde. Mais, au contraire, ces aventures choisies si loin de la vie sont conduites avec si peu de logique que l'on est incapable de s'y intéresser, impuissant à en tirer moralci contraint de ne les point goûter.
Pour tirer des exemples des textes, nous dirons que^ dans l'une des comédies les plus typiques de M. Bataille, dans la Marche Nuptiale, le déclassement passionnel de l'héroïne fournit une donnée exceptionnelle, et que la façon dont, au troisième acte, elle est remise en contact de son milieu, ce qui détermine le dénouement, est une péripétie illogique et arbitraire.
Le cas des enfants de courtisane, touchant sans doute, est exceptionnel (quoiqu'ils soient beaucoup à Paris) et les péripéties qui proviennent de l'amour porté au héros de M. Bataille par la fille du protecteur de sa mère sont arbitraires et illogiques.
Dans la Femme Nue où le sujet : un amour qui cesse d'être partagé, ne manque pas d'ampleur, nous appelons développement illogique le brusque changement de
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milieu social qui s'efCectue dès le second acte, et le non moins brusque changement de caractère du héros, artiste qui s'afEole de snobisme. Car si l'évolution d'un caractère peut être tm excellent sujet de pièce (ou d'étude), c'est un mauvais moyeij dramatique que l'on tire d'un changement de caractère qui a eu lieu pendant l'entr'acte sans explication.
L'amour que porte à son amant la Vierge foUe est si peu expliqué qu'il sombre dans l'obscurité, et rien n'est moins explicable, malgré l'insistance avec laquelle l'auteur tente de le justifier, que le persévérant amour que porte au même homme sa femme abandonnée. Quant aux effets tirés de cette admirable constance, ils choquent et rebutent.
Paimi les comédies de M. Bataille, il n'y en a point que l'on ne pourrait analyser de manière à mettre en relief soit l'exception du sujet, soit l'illogisme du développement, soit ces deux défauts conjugués. Mais sans nous attarder davantage à les rechercher, nous voulons mettre en lumière un autre trait qui surprend chez lui.
Fort souvent, il lui arrive de justifier les illogismes ou les obscurités de ses personnages, en affirmant que l'instinct seul détermine leurs mouvements et il semble considérer que le pur instinct est le plus passionnant des objets d'étude (i).
Nous ne combattons point cette thèse. Elle est soute- Ci) M. Bataille, dans Ecrits sur le Théâtre, p. 146, explique sa prédilection pour Jeannine de l* Enchantement, parce qu'elle est Tiiistînct put et sans mélange.
nable. Ce qui nous surprend, c'est qu'un homme comme M. Bataille s'en fasse le champion.
En effet, quoiqu'il ne donne pas l'impression d'être un himianiste ni même un énidit, on voit bien qu'il n'est pas sans lettres et qu'il possède une certaine culture. Il a des raffinements d'idées, une certaine inclination vers le rare, le précieux et le maniéré. On songe en le lisant à ces jolis vers de M. de Montesquiou :
Le singulier me touche et l'étrange me charme ; J'excuse le bizarre et me sens fort épris Du rare...
Bref, c'est un esprit qui semblerait se porter vers l'étude des curiosités intellectuelles et des névroses cérébrales et non pas vers celle des mouvements de l'inconscient.
Ceux qui virent ses débuts le prenaient pour quelque tardif ressortissant de Baudelaire (le plus grand des poètes français selon son jugement, qui est le nôtre aussi) et pensaient que sous cette influence il deviendrait quelque chose comme un second Jean Lorrain, moins réellement poète, moins richement doué, et qui eût analysé avec minutie des Phocas, des Bougrelon et des Baringhel plutôt que des Femme Nue, des Vierge Folle ou des Phalène.
Entre la nature de l'auteur, entre son tempérament et l'objet de son étude, il y a désaccord. Le spectateur attentif le remarque et s'étonne de ne le pas voir plus nettement mis en lumière par la critique, car il est certainement àl'originedelagêne insurmontable et du déplaisir profond que l'on ressent en présence de ces oeuvres.
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D'où provient donc cependant Timpression de poésie qu'uncsi grande part du public se plaît à reconnaître en de tels ouvrages, et comment s'explique leur succès, voilà les points qu'il nous reste à élucider.
La réputation de poète qu'avait. M. Bataille avant d'aborder la scène y fut pour quelque chose, nous l'avons déjà dit, mais elle n'aurait point suffi s'il n'avait pris le soin de répandre sur ses ouvrages certains ornements particuliers qui semblent, plutôt que d'im poète, le fait de ce que l'on appelait dans les années 90 un esthète. Le dernier esthète, voilà bien comme nous apparaît M. Bataille. Tout ce qu'il écrit semble l'être d'une main surchargée de bagues. Il a le goût douteux de l'originalité Voyante. Il n'y a que chez lui que l'on trouve encore tant de coiissins brillants, de grenouilles de faïence, de femmes à monocle, de princesses très russes, de monnaie du pape et de paons bleus. Est-ce par moquerie qu'il parle de nombril ciselé par Lalique? On en doute.
Quant au langage dans lequel s'expriment ces gentillesses, il les vaut. Nul style théâtral n'est si mou dans le tempéré, si prétentieux quand il vise à l'élévation. Ce poète supposé n'atteint jamais le lyrisme. Point d'images saisissantes, point d'éclat dans le dialogue auquel manque la sonorité de la vie. La convention s'étale et les agréments de te style semblent un fard.
Or, chose étrange, ce n'est point par faiblesse mais par volonté que M. Bataille se présente ainsi. Il se complaît dans toutes ces attitudes qui nous semblent si choquantes. Elles composent sa règle et sa doctrine : en écrivant de la sorte il se conforme à son idéal du beau.
ÏIO ESQUISSES CRITIQUES.
Il l'explique avec détails dans un des articles contestables à tant d'^;ards qu'il a consacrés à certains maîtres et à lui-même, et réunis dans son volume Ecrits sur le Théâtre. Dans ce petit morceau qui s'applique à Becqii^ et à ses congénères (sic) et qui est assez curieux pour être cité, il dit :
Les caractéristiques de ces sortes d'écrivains sont d'habitude : l'horreur des métaphores, du néologisme, le refus à tout impressionnisme, l'amour du terme propre, des syntaxes simples, la pauvreté voulue du vocabulaire, les idées concrètes, les traits ramassés {dégoût des mots qui ne sont poini des termes de conversation comme frissonnant, ulcéré, etc..) la crainte du qualificatif poussée jusqu'à ta manie, Vanatomie ramassée de la phrase,
Après avoir lu ces lignes où sont énuitiérés sur le ton du persiflage les traits auxquels se reconnaît justement le bon langage, on n'aura plus aucun étonnement quand on rencontrera chez M. Bataille des métaphores incohérentes, des néologismes hasardeux, des essais d'impressionnisme, des mots impropres, des sjmtaxes équivoques, un vocabulaire riche en mots inusités dans la conversation, bref tout ce qui constitue proprement le mauvais style (r). Mais on ne saurait le lui reprocher, car l'on voit trop nettement que c'est exprès qu'il agit ainsi, et par choix.
(i) Sans vouloir fatiguer le lecteur par un chef jc ttop abondâût d'exemples tirés des divers ouvrages de M. Bataille, nous ÊUeillons au hasard des livres feuilletés des choses telles que celles-ci : Je suis dans un abîme de perplexité. S'essorer (dans le sens de prendre son essor). Le sol desséché du livre. Se donner comme un cri. Je vais terminer mon petit papier pour le journal qui doit être porté avant dîner par le groom* Miroirs apâlis.