‹ Esquisses de philosophie moraleChapitre 4 sur 66 · XC1V · texte numérisé non relu

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Du reste, quelque opinion que l’on adopte sur cette question particulière, il reste évident que l’organe des physiologistes n’est autre chose que la cause inconnue du phénomène, identifiée, à tort ou à raison, avec la partie du corps où le phénomène se manifeste. On ne saurait donc méconnaître, dans l’idée qui préside à leurs recherches , la notion absolue des circonstances constitutives de tout phénomène , pas plus qu’on ne peut méconnaître dans les procédés de leur méthode l’inspiration continuelle et féconde de cette notion.

C’est un fait trop peu remarqué, et qui mérite cependant de l’être , que le rôle que jouent dans les sciences d’observation certaines vérités primitives conçues par la raison. Les axiomes ne sont point , comme on le pense communément, la propriété exclusive des sciences de raisonnement. Les sciences de faits ont aussi les leurs, sans lesquels l’observateur ne saurait faire un pas , ni comprendre la nature. La notion des circonstances constitutives de tout phéno-

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mène , porte tous les caractères , et exerce dans les recherches naturelles, toute l’influence d’un véritable axiome. Cette notion n’est autre chose que la loi nécessaire de tout phénomène, que l’expression de ce qui se passe inévitabl ement toutes les fois qu’un changement se produit dans la nature. D’où nous vient la connaissance de cette loi ? d’où savons-nous qu’elle est universelle ? Sur quel fondement croyons-nous que tous les phénomènes présens, passés et futurs, dans quelque coin de l’espace qu’ils aient pu ou qu’ils puissent se produire, y sont soumis? Nous l’avons déjà dit, cette conviction n’est point le fruit de l’expérience. L’expérience n’atteint point tous les cas , et , dans les phénomènes quelle saisit, elle ne verrait jamais autre chose que des faits qui se succèdent , si la notion même de la loi de tout phénomène ne lui aidait à découvrir les rapports qui existent entre ces faits. La loi de tout phénomène est une pure conception de la raison, comme tous les axiomes possibles: la première fois qu’un changement nous

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apparaît, nous comprenons aussitôt que ce changement est un effet, qu’il a une cause , que cette cause a opère pour le produire , quelle a été déterminée à le produire par quelque influence déterminante , et qu’enfin cet effet devient lui-même une cause et produit à son tour quelque résultat. Nous concevons tout cela par la seule réflexion , avant que l’observation ait constaté la cause, l’opération, la raison suffisante et le résultat : tout cela nous paraît vrai , non parce que nous voyons que cela est , mais parce que nous comprenons que cela doit être ; et , précisément à cause de cette nécessité , notre raison l’applique hardiment à tous les cas possibles, et le conçoit comme la loi universelle de tout phénomène.

Sans cette révélation primitive, la nature ne serait pour nous qu’une énigme inintelligible, et les données de l’observation, que des notions stériles. Nous verrions des faits, nous pourrions les constater; mais, comme nous ne saurions pas qu’ils

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ont des causes et des résultats , nous ne chercherions point , ni de quels autres faits ils dépendent, ni comment ils en dérivent, ni quelles conséquences ils entraînent.

Chaque fait demeurerait donc isolé à nos yeux, et, par là même , la connoissance de ces faits deviendrait complètement insignifiante; car ce n’est point le fait lui-même qu’il importe de connaître, mais sa loi, c’est-à-dire son origine et ses suites. A quoi nous servirait de savoir que les aliments s’altèrent dans l’estomac si nous ne savions ni pourquoi, ni comment, ni à quel fin? cette information nous donnerait-elle la moindre intelligence du phénomène de la digestion , et la médecine pourrait-elle en tirer le moindre renseignement pour remédier aux désordres de cette fonction ? et comment découvririons-nous les causes , le mode, et le but de la production de ce phénomène , si notre raison ne nous apprenait pas que tout phénomène est produit d’une certaine manière, par de certaines causes, pour un certain but, et ne diri-

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geait pas l’observation à la recherche de ces circonstances ? La nature est un drame dont la rai-son seule nous rëvèle l’intrigue. Pour nos yeux le monde des phénomènes n’est qu’une collection incessamment changeante de faits isoles; c’est un spectacle qui n’a point de sens : la raison lui en donne un, en nous révélant dans chaque phénomène la conséquence et le principe d’un autre , et , dans l’ensemble de tous les phénomènes, un enchaînement immense de causes et d’effets dont l’ordre universel est l’admirable résultat. Et telle est la simplicité de cette révélation , qu’elle est contenue tout entière dans la conception si triviale, mais en même temps si sublime et si féconde de la loi absolue de tout phénomène.

Cette conception est l’axiome fondamental de toutes les sciences de faits, le flambeau de leurs recherches , l’âme de leur méthode; les procédés des physiologistes dans l’étude des phénomènes de la vie n’en sont que des conséquences. L’idée

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d’un phénomène n étant autre chose, dans notre esprit , que la conception des circonstances qui le constituent, tant qu’une fonction de la vie ne se manifeste par aucune de ces circonstances , nous l’ignorons complètement ; mais aussitôt que l’une de ces circonstances nous apparaît, en vertu de la notion qui est en nous, l’existence de la fonction tout entière nous est démontrée, et, en vertu de la même notion, nous concevons les circonstances qui nous échappent. Il ne reste plus qu’à les déterminer. C’est pour les découvrir que le physiologiste fait des expériences, opération impossible ou inutile s’il n’avait d’avance l’idée de ce qu’il cherche, et s’il ne possédait dans son esprit les signes auxquels il peut le reconnaître. Tout problème physiologique se ramène inévitablement à la formule suivante : Une ou plusieurs des circonstances constitutives d’une fonction étant données , déterminer les autres. C’est le hasard qui fournit la donnée du problème , et l’observation qui le résout ; mais c’est la

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raison qui le conçoit et qui le pose : sans elle il n’y aurait point de recherches, point de solution , parce qu’il n’y aurait- rien à chercher, rien à résoudre.

Ce qui est vrai de l’étude de chaque fonction, est vrai de l’étude de la vie elle-même. En effet , la vie n’est qu’un grand phénomène. Pour étudier la vie il a fallu que quelque chose de la vie se manifestât naturellement à l’observation, et nous révélât son existence. Cette manifestation naturelle de la vie a été le point de départ de la science , et fonde encore à présent ses grandes divisions.

On s’est aperçu de tout temps que l’homme se conserve, qu’il se reproduit, et qu’il est en relation avec les choses extérieures : ces trois phénomènes , manifestes pour tout le monde, ont conduit à chercher comment ils se produisent, et l’étude des fonctions de nutrition , de reproduction et de relation a commencé.

On a bientôt découvert que chacun de ces grands phénomènes n’est que le ré-

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sultat de plusieurs phénomènes particuliers, et dérive non pas d’une opération simple exécutée dans un organe unique, mais d’une série d’opérations particulières , exécutées dans un grand nombre d’organes différens, cachés dans les diverses parties du corps. Alors on a subdivisé les premières divisions, et observé les fonctions de détail à mesure que l’une de leurs circonstances constitutives a révélé leur existence.

C’est là qu’en est la science. Elle cherche et observe les fonctions particulières pour arriver à comprendre les fonctions générales. Elle sera finie quand les fonctions particulières étant déterminées , et leur harmonie découverte, les fonctions générales seront comprises , et quand l’harmonie des fonctions générales étant conçue, l’énigme de la vie elle-même sera expliquée.

Telle est la méthode des physiologistes. Si nous sommes parvenus à donner à nos lecteurs l’intelligence de la notion fondamentale qui la constitue , il nous sera facile

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de leur faire comprendre comment les physiologistes ont rencontré sur leur chemin certains faits de conscience, et ont été forcés de les reconnaître et de les adopter.

Parmi les phénomènes de la vie, il en est qui sont tout-à-fait indépendans du principe intelligent, volontaire et sensible. Tels sont , à peu de chose près , tous les phénomènes qui constituent les fonctions de nutrition et de ? eproduction. Ce n’est point le principe intelligent, volontaire et sensible, qui les détermine, ce n’est point lui qui les produit, ce n’est point en lui qu’ils s’accomplissent. Toutes les circonstances constitutives de ces phénomènes lui sont extérieures, et comme nous n’avons conscience que de ce qui se passe en lui , aucune de ces circonstances ne nous est donnée par la conscience. Toutes sont des faits matériels que l’observation sensible nous révèle.

Mais il n’en est pas ainsi des phénomènes qui constituent les fonctions de relation .

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Loin de là, le principe intelligent, volontaire et sensible, intervient toujours dans l’accomplissement de ces phénomènes. C’est lui qui en est toujours le point de départ ou le sujet. Dans le phénomène de la sensation c’est lui qui sent; dans le phénomène de la perception des choses extérieures, c’est lui qui connaît; dans le phénomène de l’action volontaire , c’est lui qui veut. La circonstance déterminante de ce dernier phénomène se produit donc en lui , et c’est en lui que les deux premiers viennent s’accomplir. En d’autres termes, la volonté, la sensation et l’idée, élémens intégrans de tout phénomène de relation , sont des faits de conscience qui ne tombent point du tout sous l’observation sensible.

Il y a plus : c’est par ces trois circonstances , que l’existence des phénomènes de relation nous est primitivement révélée.

Antérieurement aux recherches physiologiques, que savons-nous , en effet , des fonctions de relation? nous savons que nous

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connaissons les choses extérieures , qu’ elles nous donnent des sensations , et que nous avons le pouvoir d’agir volontairement.

Telle est la première idée, l’idée naturelle que nous avons des fonctions de relation. La sensation , la volonté , la connaissance , sont donc les premières circonstances connues de ces fonctions, celles qui nous révèlent leur existence; et c’est d’elles aussi que nous partons , d’abord pour concevoir , ensuite pour découvrir les autres circonstances purement physiologiques des phénomènes de relation. Nous nous demandons : Comment sentons-nous, comment connaissons- nous les choses extérieures, comment s’exécutent les mouvemens que nous avons voulus? et c’est en vertu de ces questions, que la physiologie a constaté par des expériences l’intervention des nerfs et du cerveau dans la production de la sensation et de l’idée, celle du cerveau, des nerfs et des muscles dans l’exécution des divers mouvemens volontaires. Si notre conscience ne nous avait pas appris que

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nous sentons, que nous connaissons, que nous voulons , jamais nous n aurions cherché, et par conséquent, jamais nous n’aurions découvert les circonstances matérielles des phénomènes de relation. Nonseulement donc la volonté, la sensation et l’idée, qui sont des faits de conscience, entrent comme circonstances constitutives dans tout phénomène de relation; mais c’est par elles encore que ces phénomènes nous sont révélés , et d’elles que nous partons pous les étudier.

Nous trouvons donc les faits de conscience tellement impliqués dans les fonctions de relation , qu’il est impossible , • non-seulement de concevoir ces fonctions d’une manière complète, mais même de s’en former une idée, si l’on ne tient point compte de ces faits. Il est facile à présent de comprendre par quelle nécessité les physiologistes ont été forcés de les admettre dans la science des phénomènes de la vie, bien qu’ils ne tombent ni sous le scalpel, ni sous le microscope. En réduisant

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les phénomènes de relation à leurs élémens physiologiques, ils n’auraient pas seulement mutilé la notion de ces phénomènes , mais ils seraient tombés dans la plus étrange des contradictions; car, comment nier la sensation, quand on cherche de quelle manière elle est produite ? comment nier l’idée des choses extérieures , quand on cherche de quelle façon elle nous est donnée? comment, enfin, nier la volonté, quand on cherche par quels ressorts sont exécutés , dans notre organisation , des mouvemens dont le caractère spécial est d’être volontaires? Il fallait évidemment, de • deux choses l’une , ou renoncer à étudier les fonctions de relation, ou reconnaître comme faits authentiques et incontestables la volonté , la sensation , et la connaissance. En niant ces trois faits de conscience , les physiologistes auraient nié le point de départ de leurs recherches; ils auraient nié les fonctions de relation elles* mêmes ; car, si nous ne sentons pas, si nous ne connaissons pas , si nous ne voulons pas , il n’y

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a plus de relation entre nous et les choses extérieures; il ne reste que des impressions qui ne viennent pas jusqu a nous, et des mouvemens qui n’en partent point.

Certes, les physiologistes n’ont point hésité un moment devant de pareilles contradictions ; ils ne les ont pas même envisagées. De même qu’ils suivent leur méthode sans en comprendre le principe , de même ils ont admis les faits de conscience, par simple bon sens, et sans se rendre compte des nécessités qui leur en faisaient une loi. Toutefois , ils ne pouvaient introduire dans leurs résultats des élémens si différens des faits sensibles , sans s’apercevoir de cette différence. Les faits de conscience une fois acceptés , il fallait nécessairement reconnaître que ces faits sont d’une autre nature, et autrement perçus que les faits sensibles; car ils sont invisibles et intangibles : une fois acceptés comme réels et comme certains , il fallait nécessairement avouer qu’il y a des faits que nous ne pouvons ni voir, ni toucher, et

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que nous pouvons cependant sentir, observer, constater avec certitude. Il fallait, en un mot, reconnaître deux ordres de faits également réels , deux modes d’observations également possibles , deux autorités en matière de faits également incontestables, et deux sciences d’observation distinctes par leurs objets, leurs instrumens et leurs procédés, mais également authentiques. Tous ces aveux devaient nécessairement suivre l’admission des faits de conscience dans la science physiologique ; car ils ne sont que des conséquences de cette admission. Aussi les trouve-t-on , pour la plupart , explicitement exprimés dans les traités modernes de physiologie. A la différence des formes près , il est évident que les physiologistes éclairés professent aujourd’hui sur la réalité des faits internes et sur la nécessité de les soumettre , comme les faits naturels , aux procédés de la méthode expérimentale , les mêmes principes que nous avons cherché à établir dans le cours de cette préface.

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Grâce à cet exemple, on a le droit d’espérer que le règne de la maxime exclusive dunaturalisme sur le principe de la certitude touche à sa fin , et que les naturalistes ne tarderont pas à revenir d’une opinion qu’ils ont adoptée sans examen, qu’ils ne conservent que par habitude , et que les physiologistes n’ont désertée les premiers que parce que la nature de leurs recherches les a conduits à reconnaître plus tôt son peu de fondement.

Les naturalistes croient fermement, avec tout le monde, que l’homme pense, qu’il veut, et qu’il sent; ils n’hésiteraient pas à donner place à ces faits parmi les plus certains de ceux qu’ils constatent , et à les signer de leur nom. Mais de quelle manière découvrons-nous ces faits, et acquéronsnous la certitude de leur réalité? voilà une question à laquelle les naturalistes ne songent pas , tant que leurs recherches n’ont pour objet que la marche des astres, la conformation de la terre , les cailloux , les plantes, l’anatomie comparée des animaux ,

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les phénomènes physiques et chimiques; et cependant , découvrant tout ce qu’ils trouvent avec leurs sens, ils embrassent peu à peu l’opinion que tous les faits susceptibles d’une certitude scientifique sont sensibles , et que l’observation sensible est la seule source certaine de la connaissance. Cette opinion s’enracine en eux et tourne en système arrêté. Quand à la fin quelques-uns d’entre eux viennent a prendre l’homme pour objet de leurs études , ils poursuivent d’abord comme ils ont toujours fait : armés du scalpel et de la loupe , ils dissèquent , ils comptent les parties , ils observent les mouvemens et tous les autres phénomènes qui tombent sous les sens. Cela va à merveille tant que l’observateur n’est pas sorti des limites de l’anatomie et des phénomènes de la nutrition et de la génération; mais au delà les choses se compliquent. On ne saurait faire abstraction de la volonté dans les mouvements volontaires ; de la sensibilité et de l’intelligence, dans les phénomènes de la

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vision et de l’audition. Il faut donc faire intervenir les idées, la sensation, les actes de la volonté. C’est alors que le naturaliste est frappé de la différence profonde qui existe entre ces faits et les faits naturels. C’est alors qu’il ne peut s’empêcher de remarquer que les uns ne tombent pas sous sa connaissance de la même manière que les autres. C’est alors qu’il s’étonne, dans ses habitudes et dans ses principes de naturalisme, de la confiance avec laquelle il accepte des faits qu’il n’a ni vus ni touchés. C’est alors peut-être qu’il hésite , qu’il est tenté de les rejeter comme des illusions, ou des croyances suspectes, étrangères à la science. Mais c’est alors aussi qu’il s’aperçoit qu’un pareil scepticisme serait de la folie, et que son bon sens l’emportant sur les idées étroites et classiques de son éducation scientifique , il reconnaît enfin la réalité de ces faits d’une autre nature, et toutes les conséquences qui s’ensuivent.

Mais , si l’on veut y réfléchir , on s’apercevra que tous ces aveux sont déjà implici-

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