‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 11 sur 73 · XXXVJ PRÉFACE · texte numérisé non relu

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moyen de résoudre des questions de faits d'une manière solide, est d'oublier ces questions dans l'observation des faits, afin de pouvoir constater ceux-ci d'une manière impartiale^ d'une manière complète ; il faudrait comprendre aussi que le champ des faits est immense^ qu'il faut long temps pour l'explorer, et que néanmoins la plus petite circonstance négligée suffit pour fausser la solution d'une question. Peut-être alors consentirait-on à laisser de côté pour quelque temps les questions ; peutêtre se résignerait-on à borner pendant longtemps ses efforts à reconnaître les faits qui doivent un jour les résoudre ; peut-être, au moins, se contenterait-on de ne tirer des faits constatés que des solutions provisoires, qui seraient réformées à mesure que des faits nouveaux viendraient prouver leur insuffisance ou leur inexactitude. Voilà les principes qui ont manqué aux philosophes, et dont ceux qui voudront entreprendre la science toujours ajournée des faits internes devront se pénétrer. Tant que ces maximes sévères, tant que

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ces habitudes circonspectes qui se sont enfin enracinées dans l'esprit des naturalistes^ et qui ont conduit les sciences qu'ils cultivent à des résultats si positifs et si incontestables^ n'au^ ront point pénétré dans Tesprit des philosophes^ la science des faits internes ne sortira point du berceau^ et. les questions qui s'y rattachent demeureront livrées aux caprices de Topinion.

Mais en abordant avec cet esprit l'étude des faits internes^ on se convaincra bientôt quQ tout ce qui a été tenté et consommé sur les faits sensibles peut également^ et d'une ma* ni^e aussi solide et non moins scientifique^ être exécuté sur ces faits d'une autre nature. En effet, de quoi s'agit-il, si ces faits, comme l'expérience le prouve, sont observables? De reconnaître leurs lois, et ces lois reconnues, d^en tirer des inductions pour toutes les questions qui s'y rapportent. Â quel autre terme aboutissent les sciences naturelles? Or, douterait-on , par hasard , que ces faits se produisent selon des lois régulières? Ne serait-il pas bien

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singulier que tous les faits observés jusqu'ici dans toutes les parties de la nature aient été trouvés soumis à des lois régulières ; qu'en un mot Tordre ait été reconnu et dans TensemMe et dans les moindres détails de ce vaste univers, et que les opérations de Tesprit humain qui constate cet ordre, et que les mouvemens èé la sensibilité humaine qui admire cet ordre, et que les mobiles de la conduite de Thomme, qui est la pièce la plus merveilleuse de ce vaste ensemble , eussent été seuls abandonnés au hasard, sans règle et sans lois certaines? De toutes les suppositions imaginables ce serait là pilus évidemment absutde quand bien nlèmè Texpériénce ne la démentirait pas; mais H suffit d'avoir observé, et de la manière la plus superficielle , un phénomène quelconque de conscience, pour n'avoir plus de doute à cet égard. Qui ne s'est pas aperçu, pour nous borner à des exemples bien simples, que jamais nous ne prenons une détermination sans un motif compris ou entrevu d'avance ; que jamais un souvenir ne s'éveille en nous qui

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n'ait été suscité par une idée antérieurement présente dans notre esprit, et qui avait quelque rapport avec Tidée rappelée ; que jamais notre attention ne s'applique k un objet à moins que nous n'en ayons déjà acquis quelque notion? Et si l'observation prouve que ces trois circonstances accompagnent constamment TuBe le fait de volonté, l'autre celui de mé* moire, la troisième celui d'attention, ne ëoritce pas là des lois de ces trois opérations? Lies sciences naturelles procèdent-elles d^une autre miuiière et arrivent-elles à d'aulres résultats? Et remarquons en feveur de cett^ science nottrélle dont on ^ont^ste la possibilité, qae les expériences à faire sur les phénomènes internes offrent beaucoup plus de facilité dans r^éeution, et promettent beaucoup plus d'exacti'tude dans leurs résultats que celles par lesquelles sont obligées de passer la plupart des sciences naturelles. Car, à commencer par la physiologie , combien de phénomènes lui échappent et se voit-elle réduite à présumer par l'impossibilité de pénétrer sans U détruire

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dans les mystères de la vie? Et ceux qu'elle parvient à atteindre ne sont-ils pas le plus souvent altérés par les opérations douloureuses qu'il a fallu pratiquer pour les observer?

Encore n'est-ce point sur l'homme dont il s'agit , mais sur les animaux qu'elle les observe. Qui ne connaît toutes les difficultés que présentent les expériences beaucoup plus faciles cependant de la physique et de la chimie; soit à cause de la subtilité des phénomènes qui échappent aux sens^ soit à cause des mille influences extérieures qui tantôt contrarient l'expérience au point de la rendre impossible^ tantôt modifient et dénaturent ses résultats ^ au point de rendre nécessaires les contreépreuves les plus multipliées? On se figure à peine combien de temps ^ de sagacité^ de patience et d'habileté à expérimenter^ ont coûté dans ces deux sciences les moindres découvertes. Que dirons-nous maintenant de ces autres sciences qui sont obligées de parcourir la terre pour constater un fait^ d'attendre les révoluti^s des astres pour faire une observa-

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tioD> de rapprocher une multitude d'êtres et d'objets différens^ disséminés sur la surface du globe ou enfouis çà et là dans ses entrailles^ pour entrevoir une loi de la nature vivante ou inanimée ? Et , quand nous voyons la patience et le génie surmonter ces obstacles prodigieux dans les différentes branches des sciences naturelles^ comment ne pas se rassurer sur l'avenir de la science des faits internjes, qui ne présente ni ces difficultés à vaincre ni ces causes d'erreurs à éviter. En effet y, commue le but dans cette science est de connaître l'homme et non pas les hommes^ et que l'homme est tout entier dans chaque individu de l'espèce, dans quelque position sociale. que se trouve l'observateur , il porte toujours en lui-même tout l'objet de ses études ^ tout J^ sujet de ses expériences. Il n'a pas bespin comme le physiologiste de mettre la vie ^n péril ou de troubler ses fonctions pour l'observer. Pour qu'il. puisse sentir la vie intérieure, il faut, au contraire, qu'il la laisse aller ; et plus elle va et mieux il la saisit ; et il

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ttffit qjof^Sh aille pour qall ea ait le spectacle. Or^ eHlew développe contiaiielleiiient arec le oortège des phénomènes qui la manifestent ; ^1 sorte ^6 l'observateur qui la porte partout avec ItûA peut^ à tofite heure, en tout liéu^ ^ns préparation comme sans dérangement , attacher stiir elle ses regards et poursuivre le nmti de ses i^cherches. Pour découvrir les lois de ces phénomènes^ il n'est pas besoin qb'il se travaille et imagine des expériences; il alternait le naturel des pliénomènes eu les produisant on en les faisant naître expi^ en lui-même. Qu'il se contente d'acqfuérîr ITwAitttde "àù les observer quand ils se produisent naturellement^ et qu'il ne s'inquiète point dn reste. Cette habitude acquise^ que le philosofàe vive comme le reste des hommes^ qu'il coure le inonde, qu'il cultive la société, ijn'û vaque à ses affaires. La scène mobile de là vie, le jeu varié du commerce social exciteront cent fois le jour et sous Tinfluence de mille circonstances différentes, le développement des divers phénomènes dont il cherche

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les lois. GrAce à cette expérimentation nattt^ relie et perpétuelle^ le même fait vingt fois reproduit sous des conditions différentes laîs* sera bientôt paraître ee qu'il a d'invariable «t d^ constant^ s'abstraira bientôt des circonstances accidentelles qui le modifient dans les différens cas ^ et se livrera sans effort à Tobservatettt* 4ms ses élémens constitutifs.

Qo^oû ne s'y trompe pas, toutefois -; nous ne prétendoM point réduire le philosophe à cette observation passive et insouciante ées phénomènes : ce n'est pas à si bon marché que s'acquiert la science. T^otre expérience nous a prouvé , a est vrai , que dans l'étude des faits in ternes , on né gagne rien à leur courk aprè»; il faut les attendre si l'on veut les saisir, et ies surprendre au passage si l'on veut les voir bel nature. Mais il ne s'en suit pas que l'observftteur doive abandonner ses découvertes au èasard. Il faut qu'il ait un plan de recherches ftéméàïté ; il faut q^u'il se propose sueceasivemént, et dans un ordre calculé d'avance, les différentes questions de faits qu'il importe à

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la science de résoudre ; de manière à ne p4s s'occuper de plusieurs choses à la fois, et à ne donner son attention, dans un temps déterminé , qu'à une certaine espèce de phénomè^ nés ; autrement il se perdrait dans Timmense variété des faits internes, et s'éblouirait %\i lieu de s'éclairer. Il ne doit pas non plus s'arrêter à la notion naïve, mais inachevée, que la vue rapide du fait a donnée à Fintelligence ; il faut que la méditation la couve pour ainsi dire squs ses ailes et la fasse éclotre. C'est à elle qu'il appartient de la préciser , de la développer, de la féconder ; c'est à elle à examiner si cette notion est complète , satisfaisante, ou s'il est nécessaire de remettre en quête l'observation , et d'interroger de nouveau lé phénomène ; c'est à elle aussi à rapprocher les lois particulières pour pénétrer jusqu'aux lois générales, et de là, s'il est possible, jusqu'à la nature du principe ou du sujet vivaaf de tout ce vaste développement phénoménal ; c'est à elle enfin à tirer les inductions. D'oA l'on voit que la sagacité de Tobservateur n*ést

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pas plus oisive dans cette espèce de recherches que dans toute autre. Mais il n'en reste pas moins vrai que^ non seulement la découverte des lois par Texpérience est possible dans la science des faits internes^ mais encore sous tous les rapports^ plus facile et plus prompte que dans les sciences naturelles.

Enfin ^ pour achever ce parallèle, penseraiton que les lois des phénomènes internes une fois découvertes, il n'en sortit aucune indue* tion importante sur des problèmes iutéressans? Nous l'avons dit en commençant : il n'est pas à notre avis une seule question philosophique qui ne vienne se résoudre dans la connaissance de quelques-uns de ces phéuomènes. Mais la preuve de ce fait exigerait des développemens que nous avons été forcés dé nous interdire ; nous nous bornerons donc à une seule remarque. Les faits de conscience sont, comme ceux que la physiologie constate, des faits de la nature humaine. Sans vouloir discuter ici leur importance relative, oïl conviendra du moins que les phénomènes de Tin-

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telligence, de la volonté^ de la sensibilité, joqent un aussi grand rôle dans la constitution de rhomme que ceux de la digestion ou de la transpiration. Or^ si les lois découvertes i^ ceux-ci fournissent des inductions importantes pour la solution des nombreux problèmes qui ont rhomme pour objet, comment la connaissance des faits internes ne répandrait-elle aucune lumière sur ces problèmes ? Si Tanatomie et la physiologie sont pour la médecine des sciences indispensables^ parce qu'on ne peut soigner et guérir le corps sans le connaître, ne voit-on pas que la science des faits de cons^ cience peut et doit rendre les mêmes services à Téducation, à la logique, à la morale ^ et devenir ainsi d'une utilité pratique non moins grande et non moins incontestable? Cejttç présomption est si forte, que nous ne voypï^s pas la nécessité de rien ajouter pour le mom^ent en faveur de notre opinion.

On peut donc constater d'une manière sciç^,tifîque^ c'est-à-dire par l'observation et Texp^ rience, les lois des phénomènes internes ; on

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fe&t donc en tir^^ par le raisonnements, dies inductions utiles et rigoureuses. La science des faits internes est donc placée dans les niâmes conditions que celle des faits sensibles : toute la différence > c'est que les faits de conscience sont d'une autre nature que les faits sensibles , et tombent d'une autre manière sous les regi^rds de l'intelligence. Mais qu'importe que ces phénomènes soient de natures diverses , s'ils sont également réels? Qu'importe que les uns soient perçus par l'intermédiaire des sens, et les autres sans cet intermédiaire, si la même certitude s'attache à ces deux modes de perception? Or, nous avons démontré et l'égale réalité de cee deux ordres de faits, et l'égale autorité de la conscience et des sens. Que reste-t-il donc à opposer à la possibilité de la science des phénomènes internes, sinon que c'est une chose inouïe, qui n'a pas encore pour elle , du moins parmi nous, la sanction de l'expérience et l'encouragement de quelques heureux essais? Mais qui ne s^nt la puérilité de cette objection, et qui ne s'aperçoit qu'on aurait pu la faire, il n'y a

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pas loDgteinps^ contre la plupart des sciences naturelles? Pour lious, nous ne saurions voir aucune bonne raison qui puisse empêcher d'appliquer à Tétude des faits de conscience la méthode scientifique qui a fait faire tant de progrès à celle des faits sensibles^ et nous espérons qu'après nous avoir lu , tous les esprits sages et sans préjugés seront de notre avis.

De la transmission et de la déntonstration des notions de conscience.

Qu'il soit possible à Tobservateur de démêler en lui-même les faits qui s'y produisent et d'en déterminer les lois , et que cette connais^ sarice, une fois acquise, puisse et doive avoir à ses yeux la même certitude que la connaissance des faits sensibles à ceux du naturaliste, ce sont deux vérités qui paraissent résulter incontestableinent des considérations précédentes. Mais

la science ainsi faite dans l'esprit de l'observa-

ou taâdugtkor x\i\

teur pourra-t-elle eu sortir et prendre pied au dehors comme les sciences naturelles^ voilà de quoi Ton peut douter en comparant la nature des faits de conscience à celle des faits sen^ sibles. Ceux--ci peuvent se montrer; ce qui fait que le savant qui a constaté un phénomène peut aisément transmettre aux autres la notion qu'il a acquise et en démontrer Texactitude ; ce qui fait encore qu^on tombe promptement d'accord sur une question de faits naturels^ et que la vérité^ en pareille matière, est bientôt si évidemment reconnue qu'elle n'est pas longtemps l'opinion particulière de celui qui l'a découverte^ et devient bien vite un article authentique de la science. Mais les faits de conscience étant d'une autre nature^ d'une nature qui ne permet pas qu'on les fasse voir , il semble que les observations dn philosophe se refusent à la démonstration. On ne voit même pas trop comment il pourrait faire comprendre aux autres ce que lui seul a senti. Et alors n'est-il pas à craindre qu'il ne soit de Tessence des découvertes inté-

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rieures de demeurer des opiaions^ incontestables , il est vrai , pour Tinventeur qui a observé les faits, mais qui, se dérobant invinciblement à toute démonstration extérieure, ne sauraient acquérir cette authenticité scientifique à laquelle s'élèvent les découvertes naturelles, et qui fait que personne n'en doute, ni ne songe à les contester?

Ceci nous conduit à examiner, d'une part, par quel procédé la notion d'un fait intérieur se communique et se démontre; et de l'autre, s'il est vrai, comme on le pense vulgairement, qu'il soit impossible d'élever les notions défaits intérieurs à l'authenticité scientifique des notions de faits sensibles .

Le procédé d'enseignement et de démonstration en matière de faits intérieurs nous est très familier ; nous l'employons vingt fois dans un jour, et avec autant de succès que de confiance ; mais nous ne le remarquons pas , précisément parce qu'il est d'un usage trivial. Quand nous voulons transmettre à quelqu'un l'idée d'un fait sensible , nous nous trouvons

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dans l'un ou l'autre de ces trois cas : ou bien , nous pouvons montrer le fait, et alors nous le montrons; ou bien^ nous ne le pouvons pas 9 et alors de deux choses l'une : ou la peraonne a vu le fait ou elle ne l'a pas vu; si elle ne l'a pas vu, elle est forcée de s'en rapporter à notre témoignage ; si elle Ta vu , nous nous adressons, pour la convaincre , À sa mémoire ; nous décrivons , avec tous les détails possibles, le fait en question de manière à ce qu'elle en reconnai^e les circonstances caractéristiques, et tombe d'accord avec nous sur l'idée que Ton doit s'en faire. €e dernier procédé qui s'emploie accidentellement «n matière de faits naturels, et au moyen duquel deux personnes, qui ont vu un même phénomène, tombent d'accord ensemble sur la nature de ce phénomène, est précisément, en matière de faits intérieurs, le procédé habituel de démonstration et de transmission. Nous l'avons déjà dit, rien ne se passe en nous dont nous n'ayons la conscience; il n'est donc pas un phénom^ie

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intérieur (et nous parlons ici des phénomènes constitutifs de notre nature, les seuls qui intéressent la science)^ il n'en est pas un y disons-nous^ que le dernier paysan comme le plus grand philosophe n'ait éprouvé et senti plusieurs fois. Ce sentiment rapide et irréfléchi ne suffit pas assurément pour donner des idées précises : autrement la science des phénomènes intérieurs serait faite dans tou'^ tes les consciences; toutefois, il laisse des traces^ il imprime dans l'entendement des no-* tions fidèles quoique vagues et confuses de tous les phénomènes intérieurs; et c'est à l'aide de ces notions que tout homme est capable de rendre plus ou moins compte de ses sentimens et de comprendre ceux des autres quand ils en parlent. Les faits de conscience ne sont donc pour personne des faits inconnus; avant que le philosophe les observe avec attention et les décrive avec précision, il en avait, et tout le monde en avait comme lui une idée vague.

C'est à ce souvenir d'impressions mille fois éprouvées , de phénomènes mille fois sentis y

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que s'adresse lé philosophe , soit qu'il pro* fesse ^ soit qu'il écrive, pour communiquer et démontrer ses découvertes. Quel que soit le phénomène qu'il ait observé et qu'il veuille décrire^ ce phénomène n'est point inconnu niéme au commun des hommes ; il s'agit uniquement de ramener la mémoire des lecteurs ou des auditeurs sur la trace de ce fait de manière à ce qu'ils le reconnaissent, et, pour cela, ce n'est point l'idée analysée et précise qu'il doit d'abord présenter : sous cette forme le phénomène ne serait point reconnu ; c'est le sentiment que tout le monde en a qu'il doit peindre, et dans les termes et sous les images dont le vulgaire se sert pour Fexprimer quand il en parle : sous cet habit populaire il sera reconnu par toutes les consciences. Or, une fois que vous avez gagné ce premier point et fixé le souvenir des auditeurs sur le fait en question, il n'y a plus entre eux et vous qu'une seule différence : ils ont une idée confuse du phénomène , vous en avez une idée distincte. Mais

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à quoi tient qu'ils n'en ont qu'une idée confur:: se ? Uniquement à ce qu'ils ne se sont jamais appliqués à en démêler les élémens. La^noiion qu'ils ont renferme tous les élément du phénomène; mais la réflexion p'ayant jamais séparé et distingué ces élémens^ la notion est pour ainsi dire tout d'une pièce : c'est ridée au berceau; l'idée, quand elle* D'est pas encore analysée ; l'idée sous sa forme primitive , quand on ne l'appelle encore qu'une impression , un sentiment. Votre notion précise n'est donc que l'analyse de leur notion confuse; c'est le même mot, mal écrit dans leur intelligence^ distinctement écrit dans la vôtre. Il suffit donc, pour amener vos auditeurs ou vos lecteurs à la notion précise que vous voulez leur transmettre , de leur faire remarquer les élémens de leur notion confuse, élémens que cette notion contient, mais que, faute d'attention, ils n'y ont jamais remarqués; et, pour y parvenir, il faut partir de leur impression , et peu à peu démêler s^vec eux les circonstances du fait dont elle e^t

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Tempreinte , de maDière à ce qu'ils se rétrouvent toujours , de manière à ce qu'ils reconnaissent toujours l'identité de ce que vous dites avec ce qu'ils sentaient; jusqu'à ce que enfin leur notion vague et concrète se trouve transformée en une idée précise et analytique, qui est précisément celle que vous vouliez leur communiquer.

Et remarquez bien que ce procédé n'opère pas seulement la transmission de votre idée, il en opère encore la démonstration. Vous n'imposez pas votre connaissance à ceux qui vous écoutent ou vous lisent, vous leur faites acquérir la même connaissance que vous avez et de la même manière que vous l'avez acquise, par l'analyse d'une notion confuse qui est en eux comme elle était en vous. Vous n'êtes pas pour eux un voyageur qui raconté ce qu'il a vu dans un pays ignoré; vous êtes un démonstrateur comme le professeur de physique qui fait remarquer aux autres ce qu'il a remarqué lui-même. Aussi la convié lion , qui accompagne la démonstration bien

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faite d'un phénomène intérieur^ n'est point la confiance au témoignage du professeur; c'est la confiance au témoignage de la con^ science^ qui^ sollicitée et dirigée par les indications du professeur^ remarque^ dans un phénomène qu'elle a mille fois sentie des circonstances très réelles qu'elle n'y avait jamais distinguées. Cette conviction est d^ même nature et de même force que celle qui accompagne la démonstration d'un fait visible et tangible; toute la différence qu'il y a, c'est que, d'un côté, c'est la mémoire qui vérifie les indications du professeur ^ et de l'autre les sens.

On ne saurait croire dans combien de circonstances de la vie s'opère, sans que nous le remarquions, et accompagnée d'une conviction parfaite , cette transmission de notions intérieures. Ce n'est point un fait extraordinaire, c'est un fait de tous les jours et presque de tous les instans. Il se renouvelle toutes les fois que deux personnes se communiquent leurs sentimens intimes.. Quand un

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ami décrit à son ami ce qu'il a éprouvé dans telle sitaaiîon de sa vie^ si celui-ci le corn* prend , s'il se fait une idée nette de ce que l'autre lui dépeint^ c'est qu'il retrouve dans sa mémoire le souvenir d'impressions pareilles; ne les ayant jamais éprouvées fortement^ il n'en avait jamais remarqué tous les détails; mais^ à la description que son ami lui fait, il les reconnaît, il les démêle^ il les comprend distinctement. C'est de la même manière que les personnes les moins capables d'analyses intérieures comprennent parfaitement les peintures du cœur humain qu'elles trouvent dans les moralistes et les romans.

Mais jamais ce phénomène ne se produit avec plus d'évidence qu'aux représentations du théâtre. Voyez avec quel assentiment vif et unanime les spectateurs accueillent ces traits naïfs de la nature humaine si profondément sentis et si franchement exprimés dans les bonnes comédies de Molière. Parmi tant d'honmies rassemblés il n'en est pas un qui n'ait eu conscience plusieurs fois de ces mou-

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vemens nabirels de la passion^ et qui n'en ait plusieurs fois remarqué les signes dbëz les autres ; et néanmoins chez presque tous ^ ces observations familières, que la réflexion n'est point venue préciser et fixer, ont été aussitôt abandonnées que recueillies, et n'ont laissé aucune idée arrêtée dans rintelligence; mais la mémoire en a secrètement gardé rimpression, et quand le peintre de la nature humaine la marque et la signale par ces traits, tout le monde reconnaît la vérité de Timitation , et l'atteste par sesapplaudissemens. La représentation d'une tragédie ou d'une comédie est un véritable cours d'observation intérieure. Si le poète peut transmettre ait public quelques fragmens de la science de l'ame humaine, le philosophe le peut; et, si le public est compétent pour apprécier l'exactitude ou la fausseté des observations du poète, il ne doit pas. être incapable de reconnaître la vérité des analyses du philosophe, si le philosophe sait les présenter avec art et sous des formes convenables. En gér

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néral^ quand le philosophe échoue auprès du public dans la transmission ou la démon^ stration de ses idées ^ c'est la faute de ses observations qui ne sont pas justes^ ou de ses formes qui ne sont pas intelligibles.

Toutefois^ n'exagérons rien; il y a dans les phénomènes de conscience, comme dans les phénomènes naturels^ des circonstances de deux espèces : les unes saillantes et fortement prononcées^ les aukes subtiles, délicates , qui exigent , pour être saisies , un degré peu commun d'attention. Quant à celles-ci^ elles échappent également à la vérification du commun des hommes dans les faits naturels et dans les faits de conscience ; il faut être naturaliste ou philosophe , c'est-à-dire observateur de profession, pour les démêler avec sûreté. Mais de même qu'il est toujours possible au professeur de physique ou de chimie de faire remarquer à ses auditeurs les circonstances principales d'un phénomène^ de même . notre expérience nous a appris qu'il était toujours facile d'évoquer dans les consciences

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le souvenir des grandes et saillantes circoastances des phénomènes intérieni*s. Nous avons toujours vu que ces circonstances étaient aisément remarquées et nettement distinguées même par les esprits les moins cultivés et les moins réfléchis. D'un autre côté, c'est en vain que Ton voudrait altérer par de fausses descriptions la nature de ces circonstances ; tant qu'on n'est pas arrivé à des observations fidèles, les esprits réclament ou résistent : sans pouvoir substituer des peintures plus vraies aux peintures altérées que vous présentez, le sens commun répugne et refuse d'adhérer à vos observations ; on vous suit avec inquiétude , avec surveillance ; les consciences, pleines du sentiment de la vérité qu'elles ne peuvent pourtant démêler, semblent attendre qu'elle paraisse pour la reconnaître. Mais quand une fois vous avez rencontré les caractères vrais du phénomène, l'assentiment est aussi prompt, aussi vif qu'unanime, ce que vous avez dit répond si bien à ce que tout le monde sentait y qu'il devient

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évident que votre analyse traduit fidèlement la conscience commune , qui n'est elle-même qu'une empreinte de la réalité.

Voilà ce que les bornes de ce discours nous permettaient de dire sur le procédé de transmission et de démonstration de la science des faits internes. On voit que si ce procédé n'est pas le même que celui des sciences naturelles^ cependant il atteint le but^ c'està-dire qu'il tnu^met l'idée et opère la conviction. Sans doute ^ ce procédé a ses limites et ses imperfections : toute notion intérieure n'est pas transmissible à un auditeur ou à un lecteur qui n'a jamais observé ; souvent l'idée du philosophe est imparfaitement comprise ; souvent la conviction de l'auditeur est incomplète; quelquefois elle est complaisante^ quelquefois dupe; mais le procédé de transmission et de démonstration des sciences naturelles est-il à l'abri de ces inconvénien9 ?

C'est une question de savoir s'il est plu?

difficile à un professeur de chimie de tromper les yeux de ses auditeurs sur les cijccons-

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tances d'une expérience^ qu'à un profe^lir de philosophie de tromper la conscience des siens sur le caractère d'un phénomène intérieur. C'en est une autre de décider lequel emporte avec lui l'idée la plus exacte^ ou de l'élève qui vient de suivre, avec ses yeux une expérience chimique qu'il n'a jamais vifô, ou de celui qui vient de suivre avec sa conscience la dœcription d'un phénomène intérieur qu'il a mille fois éprouvé. En tout, les notions de la réalité , telles que Fensei' gnementl^ transmet^ sont rarement exactes, et lès convictions qu'il donne rarement de hdn aloi. Un professeur indique plutôt qu'il n'enseigne; il n'y a guère que l'observateur qui sache bien, et qui ait des convictions parfaitement légitimes.

Ceci nous conduit naturellement à examiner de quelle manière et à quelles conditions s'établit dans les sciences naturelles l'authenticité d'une vérité de fait, et à rechercher si les vérités de faits intérieurs ne peiïvent pas devenir aussi des vérités authentiques.

Du TAADUGTEUR. Ixiij

c^est-à-^dire d'une certitude universellement reconnue.

Dès qu'un naturaliste a découvert un fait nonyeau , la réalité de ce fait est une vérité pour lui : dès qu'il a publié sa découverte, il s'élève une présomption chez les autres que le fait est vrai. Cette présomption dérive de la confiance naturelle que nous accordons au témoignage des hommes : c'est la même qui nous porte à croire au récit des voyageurs qui reviennent des pays lointains, ou à la déposition d'un témoin désintéressé sur un fait que lui seul a vu. Mais cette présomption n'entraîne pas la conviction , et ne donne pas à la découverte une certitude scientifique ; autrement il suffirait d'attester un fait et d'en donner une description pour que ce fait dût être admis dans la science comme suffisamment constaté et démontré.

Aussi l'observateur n'exige-t-il point qu'on reçoive son assertion à ce titre : il a vu le fait, et c'est parce qu'il Ta vu qu'il y croit ; il invite les autres à fonder leur conviction

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sur la même preuve, c'est-à-dire à voir comme il a vu lui-même, et il en indique les moyens.

Tout le monde est donc appelé à vérifier, par sa propre observation , la réalité du fait dont il s'agit. Or, quand personne ne s'en donnerait la peine , par cela seul que la vérification est offerte et qu'elle est possible, l'assertion du naturaliste prend une probabilité infiniment supérieure à celle qui s'attache au récit du voyageur , ou à la déposition du témoin, dont on ne saurait vérifier l'exaciîtude. Cependant cette probabilité n'est point encore la certitude ; il est prouvé que le naturaliste ne veut point tromper, il ne l'est pas qu'il ne se soit pas trompé.

Mais quand d'autres naturalistes, c'est-àdire d'autres hommes reconnus capables de bien démêler toutes les circonstances d'une expérience, ont vérifié son observation, et ont%u de leurs yeux le fait tel qu'il l'a décrit, alors son assertion acquiert l'autorité d'une vérité scientifique , parce qu'il devient à peu

DU TRADUCTEUR. IxV

près certain que Texdctitude de cette assertion sera démontrée à quiconque prendra la peine et voudra se mettre en état de la vérifier. Ceux qui ont fait cette vérification Tout reconnue; ceux qui ne l'ont pas faite sont convaincus qu'ils la reconnaîtraient s'ils la faisaient .

Voilà ce qu'on appelle certitude en matière d'observation sensible. Elle est pour ceux qui ont vu^ la confiance au témoignage de leurs sens, et pour le public, la confiance au témoignage de ceux qui ont vu. Cette confiance du public n'est pas seulement fondée sur l'opinion qu'il a de la capacité des observateurs, sur l'unanimité et sur le désintéressement de leur déposition; elle l'est encore sur cette circonstance caractéristique, que tout le monde peut vérifier le fait attesté; et c'est là ce qui la rend si ferme , et ce qui la distingue profondément de la confiance au témoignage des hommes en matière historique.

Cette courte exposition des conditions de

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la certitude dans les sciences naturelles résout, ce nous semble, la question que nous nous sommes proposée. En effet, de quoi s'agit-il pour qu'une observation devienne une vérité de fait démontrée? non pas que son exactitude ait été constatée par tout le monde; mais qu'elle soit reconnue par les hommes de la science , et qu'elle puisse être vérifiée par quiconque voudra s'en donner la peine. Or, les faits de conscience ne sontils pas accessibles à l'observation de tous les philosophes et de tous ceux qui veulent apprendre à remarquer ce qui se passe en eux, comme les faits sensibles le sont à tous les naturalistes et à tous ceux qui veulent apprendre à démêler les circonstances d'une expérience sensible ? Quand donc un philosophe présente la description d'un phénomène de conscience, il est loisible, nous ne disons pas seulement à tout autre philosophe , mais encore à tout homme, d'examiner en soi le phénomène indiqué, et de vérifier si la description de l'observateur est fidèle. La

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vérification ^st donc possible pour les hommes compétens; elle Test donc universellement pour tous ceux qui voudront le devenir. Or, ce qu'il y a au monde de plus certain, c'est que les phénomènes intérieurs sont soumis à des lois constantes, et les mêmes dans tous les individus. L'objet de Tobservation étant donc le même pour tous les observateurs, et l'observation étant possible, les observateurs ne peuvent manquer, avec l'attention et la bonne foi convenables, d'arriver aux mêmes résultats, c'est-à-dire à des vérités de faits intérieurs légalement reconnues, et constatées d'une manière authentique.

Il y a certainement des points d'observation intérieure sur lesquels on ne s'entendra jamais; ce sont des circonstances qui non seulement échappent à la conscience commune, mais qui sont encore trop subtiles, trop délicates pour que le philosophe même puisse les saisir avec précision et netteté. Elles sont pour le sentiment intérieur ce que sont pour les yeux ces phénomènes sensibles qui

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ne se laissent que vaguement entrevoir au microscope le plus fort; chaque observateur les comprend à sa manière, selon qu'il croit les voir, ou qu'il pense qu'on doit les supposer. Mais, en faisant à cette classe de phénomènes obscurs une part aussi large qu'on voudra, il restera toujours, dans le monde intérieur, une foule de phénomènes qui se manifestent avec tant d'évidence qu'il est impossible d'en méconnaître la nature, et beaucoup d'autres sur les circonstances desquels il n'est pas moins difficile de se méprendre, quand on les étudie avec un peu de persévérance et d'attention. Or que sur cette classe de phénomènes les philosophes puissent et doivent s'entendre, non seulement nous lé croyons, mais le contraire nous parait si dénué d'apparence, que nous ne (^aurions le concevoir.

La seule condition nécessaire, à notre avis, pour arriver à s'entendre sur la nature d'un phénomène intérieur, c'est que l'inventeur en donne une description exacte et signale

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avec soin les circonstances dans lesquelles il Ta observé. En effet, s'il néglige ces deux points, ceux qui voudront vérifier son expérience pourront diriger leurs recherches sur un autre phénomène, ou, sans se méprendre sur le phénomène , Tobserver dans d'autres circonstances ; alors ils ne trouveront point ce qu'il a trouvé; non que la nature des phénomènes intérieurs varie d^une conscience à une autre ; non qu'on ne puisse les discerner avec précision , mais parce qu'il est impossible que deux observations s'accordent quand elles ne portent pas sur le même objet. Voilà, selon nous, la grande et unique cause des dissentimens des philosophes sur les phénomènes de conscience. Jusqu'à présent les philosophes n'ont point pris la peine de décrire avec soin les phénomènes intérieurs, ni surtout de marquer avec précision les circonstances dans lesquelles ils les ont observés. Il en est résulté qu'on ne s'est point entendu, et que chacun parlant d'un phénomène différent, ou d'un cas différent

IxX PRiFAGE

du même phénomène^ tous sont arrivés à des descriptions différentes qui ont entraîné d'interminables disputes. C'est ainsi que depuis l'origine de la philosophie on soutient avec un égal avantage trois ou quatre opinions distinctes sur le fait de la certitude et sur celui de la liberté. Si Ton voulait examiner avec attention toutes les contradictions de la philosophie en matière de faits intérieurs, on se convaincrait bien vite que ce n'est point des mêmes faits que les philosophes ont des idées différentes, mais de différens faits qu'ils appellent du même nom. Ce n'est pas qu'il soit impossible, ni même difficile de signaler si bien un fait intérieur qu'il puisse être aisément reconnu; c'est uniquement que les philosophes n'en veulent point prendre la peine; et pourquoi?

c'est que la connaissance des faits n'est point leur but ; ils ne songent qu'à résoudre des questions, et ne recourent aux faits qu'accidentellement, et pour justifier les solutions qu'ils ont adoptées. De là vient que, non

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seulement ils ne s'arrêtent point à les décrire fidèlement^ mais que ^ de plus, ils n'en sentent, ils n'en remarquent, ils n'en signalent que la partie qui s'accorde avec leur manière de voir.

On ne saurait absolument rien conclure de ce qui s'est fait ou ne s'est pas fait en philosophie jusqu'à présent contre la possibilité de la science des phénomènes intérieurs, parce que la philosophie, n'ayant jamais eu pour but direct l'observation de ces phénomènes, n'a jamais pris les mesures convenables pour les constater. C'est une expérience qui ne prouve rien parce qu'elle a été mal faite ; il faut donc s'en tenir aux indications qui ressortent de la nature même des choses. Or, nous trouvons que les faits intérieurs sont observables; nous sommes assurés qu'ils sont les mêmes dans toutes les consciences; on ne saurait les montrer, il est vrai , mais on peut les décrire de manière à les désigner nettement à qui voudra les observer. Il nous semble qu'il résulte évidemment de toutes ces circonstances qu'une

Ixxij PRÉFACE

vérité de fait intérieur peut être constatée d'une manière tout au$si certaine et tout aussi authentique qu'une vérité de fait sensible. Le fait observé par un philosophe peut être désigné d'une manière précise à tous les autres; ceuxci peuvent donc vérifier son observation sur la réalité même; s'ils la trouvent exacte, les voilà d'accord ; s'ils ne la trouvent point exacte, ils peuvent indiquer à leur tour les circonstances du phénomène qui leur semblent omises ou altérées ; et comme le fait est le même dans la conscience de tous, il est impossible qu'ils ne finissent point par s'entendre. Dès lors il est évident que la notion de ce fait a les mêmes titres à la confiance publique, et la même certitude scientifique , que la notion du fait sensible le mieux constaté : on ne saurait y voir aucune différence , sinon que l'une , exprimant un fait intérieur, a dû être vérifiée parla conscience) tandis que l'autre, exprimant un fait sensible, l'a été par les sens. Si loin que l'on poursuive le parallèle entre les deux sciences, on retombe toujours sur cette diversité

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fondamentale des phénomènes de conscience et des phénomènes sensibles^ qni entraîne toujours celle des moyens, mais qui n'affecte nullement régale certitude des résultats.

Ajoutons toutefois une observation en terminant. Bien qu'il soit très possible de constater un fait intérieur de la même manière qu'un fait sensible , et de revêtir la notion de ce fait des mêmes garanties d'exactitude^ longtemps encore ces garanties dont on se contente, et qui sont^ aux yeux du monde, des titres satisfaisans d'authenticité en matière de faits sensibles, paraîtront insuffisantes en matière de faits intérieurs. Que dix physiciens attestent un phénomène naturel , le public est complètement convaincu ; mais la même conviction s'en suivrait-elle si dix philosophes s'accordaient sur les caractères d'un fait de conscience, c'est ce que nous ne pensons pas; et cependant elle devrait s'en suivre , car les raisons de croire sont les mêmes. Cette différence provient d'abord du préjugé que nous avons eu pour but de réfuter dans cette préface, que

Ixxiv PRÉFACE

Ton ne saurait constater d'une manière certaine les faits de conscience ; ensuite de l'impression fâcheuse que les éternelles incertitudes de la philosophie ont produite dans les esprits; enfin^ et plus particulièrement encore^ de la facilité même de vérifier en soi les observations intérieures. En effet, dès qu'il s'agit de phénomènes de conscience, chacun se croit non seulement le droit , mais encore la capacité de juger. Il n'y a point ici, comme dans les sciences naturelles, d'hommes exclusivement compétens; on ne s'en fie qu'à soi-même, et tout le monde a la prétention de décider si ce qu'on avance est vrai ou ne l'est pas; en quoi l'on se trompe certainement; car si tous les hommes ont la conscience des phénomènes intérieurs, tous les hommes ne sont pas accoutumés à les remarquer , à les observer, à les analyser; il en est peu qui soient familiarisés avec les procédés de la méthode expérimentale, peu qui sachent même ce que c'est que la loi d'un fait, et bien moins encore qui soient capables de la démêler parmi les circon-

DU TRADUCTEUR. IxXV

stances variables qui l'enveloppent. Cette prétendue compétence universelle n'est donc , au delà de certaines limites^ qu'un préjugé; mais ce préjugé existe; ce qui fait qu'au lieu de recevoir une observation intérieure sur le témoignage concordant des hommes de la science , chacun se met à la contrôler ^ et de la manière du monde la plus légère , d'après d'imparfaits souvenirs de ce que l'on a éprouvé dans telle ou telle circonstance^ sans réflexion et sans critique aucune. Il est impossible que de pareilles vérifications, faites le plus souvent au milieu d'un salon et à l'improviste, n'aboutissent pas à des résultats contradictoires dont la diversité même confirme l'opinion populaire que les vérités de sentiment sont individuelles de leur nature , et ne sauraient être imposées. C'est ainsi que les notions de faits intérieurs les plus légitimement constatées pourron t longtemps encore, et tant que les philosophes n'auront pas fait reconnaître leur compétence par d'imposans travaux, aspirer en vain à cette autorité scientifique que les observations des na*-

IXXVJ PREFACE

turalistesobtiennentsi facilement. Mais, encore une fois^ il ne s'en suit rien de positif contre la certitude de la science. Les préjugés du public contre la philosophie s'évanouiront comme tant d'autres^ dès qu'on aura pris la peine de les discréditer.

Sentimens des physiologistes sur les faits de

conscience.

Parmi les vérités que nous avons cherché à établir dans les considérations précédentes^ les plus importantes, celles qui servent de fondement à toutes les autres^ sont actuellement reconnues et plus oU moins explicitement avouées par les physiologistes. En effet, ils conviennent, dans leurs écrits, de la réalité des faits de conscience, de la différence de nature qui les distingue des faits sensibles, de la nécessité de les soumettre à l'observation , et enfin de la possibilité de les constater avec certitude. Us vont plus loin ; ils introduisent dans

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leur science un certain nombre de ces faits qu'ils admettent avec la même confiance, ei qu'ils posent comme aussi incontestables que les faits sensibles de l'organisation humaine. Ce démenti formel donné par les naturalistes eux-mêmes à la maxime du naturalisme sur la certitude , est une confirmation trop imposante de ce que nous avons dit pour que nous nous contentions de l'indiquer en passant. Il est bon de montrer comment les physiologistes ont été amenés , par la nature même de leurs recherches, à reconnaître des vérités généralement niées ou méconnues par le reste des naturalistes. Ce nous sera d'ailleurs une occasion de mettre en lumière le principe de leur méthode, fait curieux de Tesprit humain dont ils ne se rendent point compte, et qui mérite cependant d'être signalé.

Quand on examine comment se conduisent les physiologistes dans l'étude des phénomènes de la vie , on s'aperçoit bientôt qu'ils sont guidés dans cette étude par une idée supérieure et antérieure à leurs recherches,

Ixxviij PRIBFACE

idée qui est vraie pour eux à priori y idée qui leur indique à Tavance le but qu'ils doivent poursuivre et les expériences qu'ils doivent faire pour l'atteindre, idée, en un mot, qui est le principe de leur méthode et sans laquelle ils n'auraient jamais rien découvert parce qu'ils n'auraient jamais rien cherché. Cette idée est celle des circonstances constitutives, ou, si l'on veut, des élémeus intégrans et nécessaires de tout phénomène.

Ouvrez les livres des physiologistes, vous verrez que l'étude d'un phénomène, ou, comme ils disent, d'une fonction quelconque de la vie, consiste pour eux dans la recherche de cinq circonstances principales : V l'organe, qui est le principe du phénomène; 2" l'occasion excitante, qui détermine l'organe à produire le phénomène ; ^ l'opération , par laquelle le phénomène est produit; 4° le phénomène luimême ; 5"" la cause finale ou le but pour lequel le phénomène est produit.

Pour donner à nos lecteurs une idée nette de ces cinq circonstances, montrons-les dans

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un phénomène, celui de la mastication^ par exemple. La bouche^ la langue, les mâchoires avec les muscles qui les soulèvent, constituent Tappareil organique ou Torgane de la fonction; la faim , la volonté , la présence des alimens sont les occasions excitantes et déterminantes de la fonction ; le broiement des alimens à Taide de la langue et des dents est l'opération; le phénomène proprement dit est le changement d'état des alimens qui , après l'opération, se trouvent triturés et imbus de salive; le but du phénomène est immédiatement la possibilité d'avaler les alimens, ultérieurement celle de les digérer, et finalement la nutrition du corps.

Non seulement l'étude d'une fonction quelconque consiste, pour les physiologistes, dansi la détermination de ces cinq circonstances,, mais on peut tirer de l'examen de leur méthode, et quiconque l'a étudiée en conviendra, les résultats suivans :

À ° Tant que ces cinq circonstances ne sont pas déterminées , ils ne croient pas avoir une

IXXX PRÉFACE

idée complète de la fonction; c'est ce qui a lieu pour la plupart des fonctions vitales ^ et par exemple pour la sécrétion de la bile. On ne connaît de cette fonction que trois circons* tances: Torgane, qui est le foie; le phénomène^ qui est la sécrétion de la bile; le but^ qui est la digestion : encore ignore-t-on comment la bile contribue à la digestion. Quanta l'opération de la sécrétion et aux circonstances qui la déterminent^ elles sont inconnues. Le phénomène de la mastication est du petit nom* bre de ceux qui sont connus dans toutes leurs circonstances.

Dès que toutes ces circonstances sont déterminées, les physiologistes estiment que la fonction est complètement connue, et que toute recherche ultérieure serait inutile.

C'est ce qui a lieu pour la mastication : tout le monde croit qu'on sait de cette fonction tout ce qu'on peut en savoir. En effet, on connaît bien les circonstances qui détermi* nent l'organe à agir, on sait comment il est construit, comment il opère, ce qui en résultç

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et à quoi sert ce résultat dans la vie animale. L'esprit se trouve satisfait et ne demande plus rien.

5* Tant que pour un phénomène donné aucune de ces circonstances n'est connue , il est impossible de l'étudier, parce qu'on ne peut soupçonner son existence. Aussi la découverte du premier élément d'une fonction est toujours due au hasard , quand elle n'est pas une donnée naturelle, antérieure à la science.

L'histoire de la physiologie le prouve.

4° Mais aussi dès que l'une des circonstances est donnée, l'existence de toutes les autres est démontrée. Il ne s'agit plus que de les déterminer; et c'est dans cette conviction et avec les indications fournies par l'élément connu que les physiologistes imaginent les expériences convenables pour découvrir les élémens inconnus. Il suffit, par exemple, de découvrir une nouvelle partie du corps pour être sûr qu'elle sert à quelque chose, pour chercher par conséquent le phénomène qu'elle produit ou qu'elle concourt à produire, la manière

Ixxxij PRiFACE

dont elle le produit, les circonstances sous rinfluence desquelles elle le produit^ et la fin pour laquelle elle le produit. De même si on découvre un effet nouveau dans le corps liumain^ comme par exeinple que des gouttes de bile tombent dans Tintestin grêle ^ on est sûr aussitôt que cet effet est produit d'une certaine façon et pour un certain but^ par un organe qui agit sous Tinfluence de certaines circonstances déterminantes. Ainsi la découverte de Torgane, ou celle de Teffet, ou celle de Tun quelconque des cinq élémens d'un phénomène est une preuve suffisante de Texistence de tous les autres; et c'est parce que l'élément connu les révèle qu'on les recherche. C'est ainsi que la position des valvules des veines a conduit Harvey à la découverte du phénomène de la circulation du sang.

5^ Alors même que l'observation ne parvient pas à découvrir toutes les circonstances d'une fonction, les physiologistes n'en sont pas moins assurés que ces circonstances existent. Ainsi, quoiqu'on n'ait jamais pu discerner To-

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peration de la sécrétion de la bile^ on n'en croit pas moins avec une pleine conviction qu'une opération s'accomplit dans Tintérieur de Torgane pour produire la bile.

Tels sont les traits principaux de la méthode des physiologistes dans Tétude des phénomènes de la vie. Il s'en suit que tous leurs procédés sont la conséquence d'une notion première, qui a pour eux Tévidence et l'autorité d'un axiome; savoir, que tout phénomène possible implique nécessairement les cinq circonstances ou élémens que nous avons énoncés; car, tant qu'ils n'ont pas déterminé ces cinq circonstances dans l'étude d'une fonction , ils ne regardent pas cette fonction comme complètement connue; car, dès qu'ils les ont déterminées, ils regardent au contraire comme achevée l'étude de cette fonction ; car, du moment qu'ils connaissent une seule de ces cinq circonstances, ils cherchent les autres ; car enGn , alors même qu^ils ne peuvent les découvrir toutes, ils n'en restent pas moins certains que ces circonstances

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