‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 12 sur 73 · XXXIV ^ PREFACE · texte numérisé non relu

XXXIV ^ PREFACE

existent. Et ce qui prouverait qu'ils ont raison de regarder ces cinq circonstances comme constitutives de tout phénomène > c'est que tant que Tune, au moinsv, n'est point connue^ l'existence du phénomène demeure parfaitement ignorée, au lieu que dès que l'une d'elles est connue, l'existence du phénomène complet se trouve par cela même démontrée.

Mais d'où vient aux physiologistes cette notion des circonstances constitutives de tout phénomène? Il est évident qu'elle ne leur vient pas de la physiologie même, puisque c'est en vertu , de cette notion qu'ils procèdent pour déterminer les phénomènes physiologiques. Ce ne peut être d'ailleurs l'expérience que tel ou tel phénomène renferme ces cinq circonstances constitutives qui lui ait donné naissance ; car , de ce qu'on les aurait observées dans un ou plusieurs phénomènes, il ne s'en suivrait pas qu'elles dussent se rencontrer dans tous. Or, telle est la force de cette notion , que les physiologistes sont assurés que tout phénomène

DU TRADUCTEUR. IxXXV

possible comprend ces cinq élémens ; au moins procèdent-ils comme s'ils le croyaient fermement. Cette notion ne dérive donc ni de la physiologie ni de Texpérience; elle est pins vieille dans Tesprit des physiologistes que la physiologie elle-même ; et ce qu'elle a d'universel, d'applicable à tous les cas, repousse la supposition qu'elle soit une vérité d'expéyience, puisque l'expérience ne peut jamais atteindre tous les cas possibles. Si l'on veut bien y penser^ on reconnaîtra dans cette notion un de ces principes du sens commun , un de ces axiomes évidens par eux-mêmes^ qui se trouvent on ne sait comment dans l'intelligence de tous les hommes^ et qui nous révèlent, avec une certitude que nous ne songeons ni à examiner ni à contester, des vérités que nous n'avons jamais apprises, et que nous ne pourrons jamais vérifier.

De même que tout changement, c'est-à-dire tout phénomène a nécessairement une cause à nos yeux, de même toutes les fois qu'une cause produit un effet, nous sommes assurés.

IXXXVJ PHIÉFACE

qu'elle opère d'une certaine manière pour le produire ; et de même que Tidée d'une opération s'associe inévitablement dans notre esprit à celle de la production d'un effet par uàe cause ^ de même nous ne pouvons concevoir qu'une cause agisse à propos de rien^ ni qu'elle produise un effet inutile. Tout ce qui arrive a pour nous non seulement une cau^e, mais une f,n^ non seulement une /în^ mais une raism d'arriver ; en sorte que l'idée de changemeiU ou de phénomène entraine nécessairement après elle celles de cause, d'opération, de àtU et de raison suffisante. Aucune de ces idées ne saurait être détachée des autres; l'une ne vient pas qu'elles ne viennent toutes; elles forment ensemble l'idée complète de la production d'un phénomène^ et nous sommes convaincus que cette idée est l'expression vraie, universelle de la nature des choses, C'est pourquoi , dans l'application, dès qu'un phénomène nous est signalé par l'une de ces circonstances constitutives, nous concevons aussitôt toutes les autres, et sommes convaincus qu'elles exis-

DU TRADUCTEUR. IxXXVij

tent^ soit que nous puissions ou que nous ne puissions pas les découvrir.

Le principe de la méthode des physiologistes n'est autre chose que cette conception naturelle des élémens constitutifs d'un phénomène^ avec cette seule différence qu'ils voient la cause dans Torgane^ c'est-à-dire dans la partie du corps qui est le théâtre de la production du phénomène. Cette modification est importante et vaut la peine qu'on l'ex* plique.

 l'exception de la cause que nous sentons penser et agir en nous , toutes les autres causes échappent à notre observation. Dans l'étude des phénomènes naturels nous sommes donc toujours réduits à concevoir qu'elles existent^ sans pouvoir jamais les déterminer. C'est pourquoi l'idée que nous nous faisons d'une cause quelconque est toujours la même , c'està-dire celle d'une force ou d'un principe qui a la capacité de produire les effets que nous voyons. 11 n'y a rien de matériel dans cette idée ; au contraire la différence est si grande

IxXlLViij PREFACE

entre l'idée que nous nous faisons d'une force et celle que nous avons d'un corps^ que nous regardons la force comme incorporelle de sa* nature^ bien que nous puissions par hypothèse lui donner un corps pour résidence^ ou même la concevoir comme la propriété d'un corps.

Quand donc nous voyons un phénomène se produire et que nous lui supposons une cause^ ce n'est point à un corps ni à une certaine partie d'un corps que nous le rapportons, mais à une force ioconnue dont l'idée n'implique nullement celle de corps ni celle de matière : telle est l'induction naturelle; et en physique y où les phénomènes se produisent à peu près indifféremment dans tous les corps, nous nous y arrêtons. Mais^ quand un effet se manifeste toujours et exclusivement dans un certain corps ou dans une certaine partie d'un corps, outre que nous lui supposons une cause « nous concevons que le corps particulier ou la partie de ce corps où il se manifeste a été organisé de manière à ce que cet effet s'y produisît; et cette supposition devient une

nu TRADUCTEUR. Ixxxix

conviction quand nous saisissons^ entre l'organisation du corps ou de la partie et Teffet qui s'y produit constamment/ des rapports d'appropriation ou de dépendance. C'est ce qui arrive pour tous les phénomènes particuliers aux êtres organisés : il y a une telle connexion entre chacun de ces phénomènes et la partie du corps où il se produit^ que non seulement le phénomène ne se produit jamais ailleurs ^ mais qu'en outre , en altérant ou supprimant la partie, on altère ou Ton supprime le phénomène ; souvent même il est possible d'apercevoir de quelle manière là construction de la partie matérielle contribue à la production du phénomène. Quand il en est ainsi, l'idée du phénomène ne s'associe pas seulement, comme de coutume, à celle d'une force qui le produit, mais encore à celle de la partie matérielle, qui est l'organe exclusif, et semble être l'instrument indispensable de la production . Alors, comme il parait évident que la cause ne peut produire sans l'organe, la cause aux yeux de la science se localise naturellement dans l'or-

XC PREFA.CE

ganè; Torgane^ qui est visible^ devient le re^ présentant de la cause qfui ne Test pas , et Ton finit par confondre et par identifier ces deia conditions du phénomène.

Voilà par quel chemin les physiologistes sont arrivés à substituer partout Torgane à la cause dans la conception des élémens constitutifs d'un phénomène; et comment^ par exemple > au lieu de distinguer dans le phénomène de la digestion la cause de la digestion qui est inconnue, et Torgane de la digestion qui ^t Testomac, ils en sont venus à ne considérer que l'estomac, qui est à la fois pour eux le principe et l'instrument du phénomène. Sans doute il est indifférent, dans Tétude d'un phénomène particulier, de prendre ainsi Torgane pour la cause ; car , d'une part , la cause étant insaisissable, l'observation ne peut remonter au delà de l'organe, et de l'autre, cette cause agissant toujours par Torgane , rattacher le phénomène à Torgane, c'est le rattacher à la cause. Tcm» tefois , comme on n'altère jamais la vérité sans inconvénient , cette confusion dans la science

DU TRADUCTEUR. XCJ

de deux idées distinctes en elles-mêmes a entraîné les physiologistes dans un système entièrement hypothétique sur le principe des phénomènes de la vie. Â force de confondre les deux idées , ils ont fini par regarder comme une vérité démontrée Tidentité des deux choses. Chaque orgaae est devenupour eux le principe des phénomènes qui ^'y produisent : Testomac^ de la digestion; le foie^ de la bile; le cerveau , de la pensée. Et comme chaque organe n'est qu'une réunion de molécules matérielles, pour expliquer comment de cette réunion de molécules peut résulter une force , il a fallu attribuer à l'agrégation la vertu qui manque aux élémens ; il a fallu concevoir que des molécules qui n'ont point par elles-mêmes la propriété de penser, de digérer, de sécréter la bile , puisqu'elles ne la conservent pas lorsque l'agrégation est dissoute , constituent, par leur agencement seul , des causes capables de penser, de sécréter la bile, et de digérer. Il a fallu, en un mot , faire de la force vitale une résultante d'une foule de forces particulières.

Xcij PKÉFAGE

qui ne sont eUes-mémes chacune que des résultantes de Forganisation particulière des différens organes corporels. Or, une pareille théorie n'est qu'une hypothèse; car, si Ton peut regarder comme démontré que 1-organe est indispensable à la production du phénomène, il n'y a ni fait, ni induction, ni analogie qui portent à croire que Torgane soit le principe de cette production. Non seulement la supposition de la distinction de la cause et de Forgane s'accorde tout aussi bien avec les faits ; mais il nous serait facile de prouver que cette dernière hypothèse n'implique ni les contradictions que Ton trouve dans la première, ni les conséquences, pour le moins étranges, qui en découlent.

Du reste, quelque opinion que l'on adopte sur cette question particulière, il reste évident que l'organe des physiologistes n'est autre chose que la cause, inconnue du phénomène,, identifiée, à tort ou à raison, avec la partie du corps où le phénomène se manifeste. On ne saurait donc méconnaître, dans l'idée

DU TRADUCTEUR. XCilJ

qui préside à leurs recherches , la notion absolue des circonstances constitutives de tout phénomène , pas plus qu'on ne peut méconnaître dans les procédés de leur méthode l'inspiration continuelle et féconde de cette notion .

C'est un fait trop peu remarqué et qui mérite cependant de Têtre, que le rôle que jouent dans les sciences d'observation certaines vérités primitives conçues par la raison. Les axiomes ne sont point ,. comme on le pense communément, la propriété exclusive des sciences de raisonnement. Les sciences de faits ont aussi les leurs ^ sans lesquels l'observateur ne saurait faire un pas, ni comprendre la nature. La notion des circonstances constitutives de tout phénomène porte tous les caractères, etexerce, dans les recherches naturelles, toute l'influence d'un véritable axiome. Cette notion n'est autre chose que la loi nécessaire de tout phénomène , que l'expression de ce qui se passe inévitablement toutes les fois qu'un changement se produit dans la nature. D'où nous

iciv PRÉFACE

vient la connaissance de cette loi? D'où savonsnous qu'elle est universelle? Sur quel fondement croyons-nous que tous les phénomènes présens ^ passés et futurs > dans quelque coin de l'espace qu'ils aient pu ou qu'ils puissent se produire, y sont soumis? Nous l'avons déjà dit, cette conviction n'est point le fruit de l'expérience. L'expérience n'atteint point tous les cas, et dans les phénomènes qu'elle saisit, elle ne verrait jamais autre chose que des faits qui se succèdent , si la notion même de la loi de tout phénomène ne lui aidait à découvrir les rapports qui existent entre ces faits. La loi de tout phénomène est une pure conception de la raison, comme tous les axiomes possibles; la première fois qu'un changement nous apparaît, nous comprenons aussitôt que ce changement est un effet, qu'il a une cause, que cette cause a opéré pour le produire , qu'elle a été déterminée à le produire par quelque influence déterminante , et qu'enfin cet effet devient lui-même une cause et produit à son tour quelque résultat. Nous concevons tout cela par

DU TKA.DUCTEDR. XCV

la seule réflexion , avant que Tobservation ait constaté la cause ^ l'opération^ la raison suffisante et le résultat : tout cela nous parait vrai , non parce que nous voyons que cela est^ mais parce que nous comprenons que cela doit être; et, précisément à cause de cette nécessité^ notre raison l'applique hardiment à tous les cas possibles ^ et le conçoit comme la loi universelle de tout phénomène.

Sans cette révélation primitive , la nature ne serait pour nous qu'une énigme inintelligible , et les données de l'observation , que des notions stériles. Nous verrions des faits, nous pourrions ]es constater ; mais , comme nous ne saurions pas qu'ils ont des causes et des résultats , nous ne chercherions point, ni de quels autres faits ils dépendent ni comment ils en dérivent, ni quelles conséquences ils entraînent. Chaque fait demeurerait donc isolé à nos yeux, et, par là même , la connaissance de ces faits deviendrait complètement insignifiante. Car ce n'est point le fait lui-même qu'il importe de connaître , mais sa loi, c'est-à-dire son origine et ses sui-

XCVJ , PRÉFACB

tes. A quoi nous servirait de savoir que les alimens s'altèrent dans Testomac ^ si nous ne savions ni pourquoi, ni comment, ni à quelle fin? Cette information nous donnerait-elle la moindre intelligence du phénomène de la digestion, et la médecine pourrait-elle en tirer le moindre renseignement pour remédier aux désordres de cette fonction ? Et comment découvririons-nous les causes, le mode et le but de la production de ce phénomène, si notre raison ne nous apprenait pas que tout phénomène est produit d'une certaine manière, par de certaines causes , pour un certain but , et ne dirigeait pas l'observation à la recherche de ces circonstances? La nature est un drame dont la raison seule nous révèle Tintrigue. Pour nos yeux le monde des phénomènes n'est qu'une collection incessamment changeante de faits isolés : c'est un spectacle qui n'a point de sens ; la raison lui en donne un , en nous révélant dans chaque phénomène la conséquence et le principe d'un autre, et , dans l'ensemble de tous les phénomènés, un enchaînement immense de causes et

DU TRADUCTEUR. T^CVÎj

d'effets dont Tordre universel est Tadmirable résultat. Et telle est la simplicité de cette rêvélation , qu'elle est contenue tout entière dans la conception si triviale, mais en même temps si sublime et si féconde de la loi absolue de tout phénomène.

Cette conception est l'axiome fondamental de toutes les sciences de faits , le flambeau de leurs recherches , Tame de leur méthode ; les procédés des physiologistes dans l'étude des phénomènes de la vie n'en sont que des conséquences. L'idée d'un phénomène n'étant autre chose, dans notre esprit, que la conception des circonstances qui le constituent, tant qu'une fonction de la vie ne se manifeste par aucune de ces circonstances, nous Tignorons complètement ; mais aussitôt que l'une de ces circonstances nous apparaît, en vertu de la notion qui est en nous, l'existence de la fonction tout entière nous est démontrée, et, en vertu de la même notion , nous concevons les circonstances qui nous échappent. Il ne reste plus qu'à les déterminer. C'est pour les décou-

XCViij PRÉFACE

vrir que le physiologiste fait des expériences , opération impossible ou inutile s'il n'avait d'avance ridée de ce qu'il cherche , et s'il ne possédait dans son esprit les signes auxquels il peut le reconnaître. Tout problème physiologique se ramène inévitablement à la formule suivante : Une ou plusieurs des circonstances constitutives d'une fonction étant données^ déterminer les autres. C'est le hasard qui fournit la donnée du problème, et l'observation qui le résout ; mais c'est la raison qui le conçoit et qui le pose : sans elle il n'y aurait point de recherches , point de solution , parce qu'il n'y aurait rien à chercher, rien à résoudre.

Ce qui est vrai de l'étude de chaque fonction, est vrai de l'étude de la vie elle-même. En effet, la vie n'est qu'un grand phénomène. Pour étudier la vie il a fallu que quelque chose de ]a vie se manifestât naturellement à l'observation, et nous révélât son existence. Cette manifestation naturelle de la vie a été le point de départ de la science , et fonde encore à présent ses grandes divisions.

DU TRADDCTEUR. XCIX

On s'est aperçu de tout temps que rhomme se conserve, qu'il se reproduit, et qu'il est en relation avec les choses extérieures. Ces trois phénomènes , manifestes pour tout le monde, ont conduit à chercher comment ils se produisent; et Tétude des fonctions de nutrition, de reproduction et de relation a commencé.

On a bientôt découvert que chacun de ces grands phénomènes n'est que le résultat de plusieurs phénomènes particuliers , et dérive , non pas d'une opération simple exécutée dans un organe unique, mais d'une série d'opérations particulières, exécutées dans un grand nombre d'organes différons, cachés dans les diverses parties du corps- Alors on a subdivisé les premières divisions, et observé les fonctions de détail à mesure que l'une de leurs circonstances constitutives a révélé leur existence.

C'est là qu'en est la science. Elle cherche et observe les fonctions particulières pour arriver à comprendre les fonctions générales. Elle sera finie , quand les fonctions particulières étant déterminées, et leur harmonie décou-

Page 1