Si la bienveillance ne contient pas tout le
devoir, au moins doit-on reconnaître qu'elle en
est une des branches les plus importantes; il en
est même peu qui soient l'objet d'un culte aussi
particulier et d'une admiration si enthousiaste.
Laplausibilité des systèmes dont nous venons de
parler prouve assez le rang qu'on s'accorde à lui
donner parmi les vertus.
351. Peut-être n'esfc-il point inutile d'ajouter que la bienveillance, telle que nous Fentendons ici j est une disposition conskinte et arrêtée à faire le bonheur de nos semblables ; autrement elle ne serait point l'objet de l'approbation morale. Particulière aux natures raisonnables , on ne doit point la confondre avec les affections bienveillantes qui nous sont communes avec les bétes. Ces affections bienveillantes sont des auxiliaires de la bienveillance, et peuvent être regardées comme des qualités aimables dans le caractère; mais comme elles viennent de notre oi^anisation et non pas de nous, elles ne sont nullement méritoires. Elles ne peuvent mériter l'estime morale que dans le cas où elles se développent à un degré éminent; car elles annoncent alors la peine qu'on a prise à les cultiver , et devi^anent le signe d'une vertu active au sein de laquelle elles se sont exercées et fortifiées* C'est par la même raison que nous ne pouvons voir sans une sorte d'horreur les personnes dépouillées d(B ces affections : nous savons que de longues habitudes de dépravation ont pu seules les déraçiiaer, et l'aversion que cette réflexion nous inspira est fortifiée par le déplaisir que no^s éprouvons toujours , quand le cours ordinaire de la natare est interverti dans l'une de ses productions^. ^
352. Quelques-uns des écrivains qui résolvent la vertu dans la bienveillance n'ont pas assez tenu
compte de cette considération ; ils parlent souvent di affections vicieuses et vertueuses y tandis que ces épithètes appartiennent ^ non pas aux affections 9 mais aux actions ^ et plus proprement, encore aux dispositions et aux plans de condmte qui déterminent ces actions.
353. Quand une bienveillance constante et raisonnée entre comme élément dans un car^^^ tère, elle donne à la conduite une parfaite uni-, formitéy et la préserve de ces inconséquences trop fréquentes dans les individus qui s'al^andonnent à des affections particulières^ publiques ou privées. Tous ces devoirs si frivoles e».^parence et qui affectent si notablement le boaheur des autres , la civilité y Tamabilité ^ la douceur, Thumanité, le patriotisme^ la philai^p tropie, ne sont que des expressions diverses.de la même disposition , qui change de formes selon les circonstances où elle s'appUque et les rapports de Tagent avec les autres hommes.
ARTICLE n.
De la justice^.
35&. Ce. mot dans son acception la plus élèn-
due désigne cette disposition en verl^i de. laquelle, toutes les fois que notre caractère, qos
^ Ràd , Essais, Essëi Y, chap. iii , y et vi ( OEuyr comp. , tom.-VI).- ■
passions, notre intérêt sont engagés, nous noas déternfiinons à agir avec impartialité, indépendamment de toute considération particulière.
355. Pour dégager notre ame des influences personnelles qui peuvent l'égarer, l'expérience nous enseigne, tantôt à nous rappeler les jugemens que nous avons portés dans des circonstances semblables sur la conduite des autres, tantôt à nous poser des cas dans lesquels ni nous, ni rien de ce qui nous concerne ne se trouverait intéressé.
856. Mais bien que de pareils expédiens soient nécessaires aux hommes les meilleurs pour as^ sùrer la rectitude de leurs jugemens dans les qilësiions qui les touchent , il ne s'en suit pas, comme on l'a supposé, que les idées que nous nous formons sur la justice ou Tinjustice de nùtre propre conduite dérivent exclusivement des sentimens que la conduite des autres nous inspire. Le but de pareils expédiens est uniquement d'arriver à une vue juste et claire des circonstances; cette donnée obtenue , reste encore la question de savoir ce qui constitue pour nous Tôbligation d'agir de telle ou telle manière. Il est très important de remarquer, en effet, qu'après avoir déterminé d'une manière satisfaisante quelle est la conduite qu'un juge impartial approuverait, nous sentons que cette
conduite est juste pour nous et que nous sommes moralement obligés d'agir en conséquence. Si nous n'avions recouru à aucun expédient pour assurer la rectitude de notre premier jugement^ notis n'en aurions pas moins jugé que telle ou telle conduite était juste , injuste ou indifTérente; il est probable seulement que notre décision, émanant d'une vue fausse ou partiale des circonstances, eût été erronée : voilà toute la différence.
857. Comme nous ne finirions pas si nous essayions d'exposer toutes les formes sous lesquelles peut se déployer dans la vie la disposition morale à laquelle on a donné le nom de justice j il est nécessaire de concentrer notre attention sur quelques-unes de ses tendances les plus importantes. On peut les ranger sous deux chefs selon qu'elles ont pour objet, 1° de réprimer la partialité du caractère et des passions; 2^ de réprimer la partialité de Yamour de soi , lorsque notre intérêt se trouve en opposition avec celui des autres. On peut distinguer ces deux formes de la justice en désignant la première sous le nom de bonne foi , et la seconde sous celui d* équité o\i ai intégrité.
De la bonne foi.