‹ Esquisses de philosophie morale, trChapitre 8 sur 73 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

pour connaitre complètement le phénomène de la sensation ou celui du mouvement volontaire^ il faut consulter et l'observation interne et l'observation sensible : une seule n'y suffit pas. C'est cette impuissance qui a forcé les physiologistes^ comme nous le verrons bientôt^ à reconnaître des faits de conscience. On voit par là combien il est impossible et par conséquent absurde^ de prétendre faire la science de l'homme , soit, comme les philosophes le veulent, avec la seule conscience^ soit, comme les naturalistes le prétendent 9 avec la seule observation sensible. Mais revenons à notre sujet.

Cette incapacité de la conscience à percevoir les phénomènes sensibles > et de l'observation sensible à percevoir les phénomènes de conscience, est un fait trop remarquable pour qu'on n'en cherche pas la raison. D'abord on conçoit très bien pourquoi les isens ne perçoivent pas les phénomènes intérieurs , et pourquoi la conscience ne perçoit pas les phénomènes du monde extérieur. Le monde extérieur

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n'étant pas en nous, il est impossible que nous l'y sentions ; et les faits intérieurs n'étant pas placés en dehors de nos sens , il est impossible que nous les voyions et les touchions. Mais cette explication n'atteint pas le fond de la difficulté ; car d'où vient d'une part que nous avons le sentiment de la détermination volontaire^ et que nous n'avons pas celui de la contrdction musculaire; et d'où vient^ de l'autre^ que le physiologiste avec son microscope et son scalpel découvre la contraction musculaire^ et ne saurait par aucun moyen apercevoir la détermination volontaire? Pour résoudre cette double question^ il faut en premier lieu se faire une idée juste de la conscience. Qu'est-ce que la conscience? C'est le sentiment que le principe intelligent a de lui-même. Ce principe se sent^ et parce qu'il se sent , il a conscience de tous les changemens^ de toutes les modifications qu'il subit. Les seuls phénomènes dont il puisse avoir conscience sont donc ceux qui se produisent en lui. Ceux qui se produisent hors de lui, il peut les voir, il ne saurait les sentir ,

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il ne saurait eu avoir coascieoce. Il peut donc avoir coacience de ses sensations^ parce que c'est lui qui jouit et qui souffre; de ses pensées, de ses déterminations^ parce que c'est lui qui pense et qui veut ; mais il ne peut avoir conscience de la contraction musculaire^ de la digestion , delà circulation du sang^ parce que c'est le muscle qui se contracte^ Testomacqui digère^ le sang qui circule et non pas lui. Ces phénomènes sont donc exactement pour lui dans la même condition que les phénomènes de la nature extérieure ; ils se produisent hors de lui , il ne saurait en avoir conscience. Telle est la vraie raison de Tincapacité de la conscience à saisir une foule de phénomènes qui se passent dans le corps ^ mais qui pour cela u'en sont pas moins extérieurs au principe intelligent^ au moi véritable. D'un autre côté^ les phénomènes de conscience n'étant que les modifications intimes du principe intelligent , lui seul peut les percevoir parce que lui seul les éprouve^ et que pour les percevoir il faut lea sentir : a ce premier titre , les phénomènes

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de coiiscience échappent nécessairement à toute observation extérieure. Mais ils en ont encore un autre pour échapper à l'observation sensible. Si l'on veut y réfléchir^ on s'apercevra qu'il y a une différence absolue de nature entre la volonté et tous les phénomènes de conscience d'une part^ et la contraction musculaire et tous les phénomènes qui tombent sous les sens de l'autre. Les choses et les phénomènes sensibles se manifestent par des apparences qui offrent pi'ise aux sens : ce sont des couleurs, des odeurs^ des formes^ des résistances^ des mouvemens ou déplacemens dans l'espace^ toutes choses que nos sens ont été organisés pour saisir. Les faits de conscience n'ont aucun de ces attributs. Ainsi , quand bien même ces phénomènes ne seraient pas des modifications si intimes que le ^ujet seul qui les subit peut en avoir connaissance ; quand bien même ils se produiraient au dehiors et arriveraient à la portée des sens^ ils échapperaient encore à l'observation sensible par leur nature. 11 est donc doublemen t impossible que les physiolo-

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(jistes^ dans leurs recherches sur les phénomènes de la vie , pénètrent jamais josqo'aax faits de conscience. Les sens ne peuvent pas plus pénétrer dans la sphère de la ocmscience que la conscience dans celle des sens.

f^es différences essentielles que nous venons de si({naler entre les faits de conscience et les faits sensibles n'affectent nullement Tëgale réalité et réfjale évidence de ces deux espèces d(5 faits ; et quoique Tintelligence atteigne ceux-ci par l'intermédiaire des sens et ceux-là Hans cet intermédiaire^ on ne voit pas que l'observation des faits de conscience soit plus difficile ni soumise à d'autres lois que celle des faits sensibles.

Les choses extérieures frappent également les sons d'un paysan et ceux d'un naturaliste; mais ce qui distingue le naturaliste du paysan, c^mt que le premier fait attention aux choses^ tandis que le second les voit sans les regarder, ou ne les regarde pas assez pour démêler tous bum élémens. C'est donc par l'attention , et uno attention persévérante et soutenue, que le

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naturaliste dépasse la connaissance vague et imparfaite que le commun des hommes a des choses extérieures , et parvient à une connaissance plus distincte et plus complète de leur nature. Il en est absolument de même des phénomènes intérieurs. Tout homme est perpétuellement informé de Texistence en lui d'une foule de sensations^ de désirs, d'opérations intellectuelles , de déterminations volontaires qni s'y succèdent sans interruption. Aussi tout homme a une idée confuse de chacun de ces faits de conscience; il n'ignore pas ce que c'est que sentir , désirer, délibérer , vouloir, aimer, haïr, admirer, mépriser, connaître, comprendre , se souvenir, croire. Il a des mots pour désigner tous ces faità ; il les distingue, il en parler et même, quand l'occasion se présente , il en dispute. Et cependant il n'a pas plus une idée précise et complète de ces phénomènes , quoiqu'il les ait mille fois éprouvés, que le bourgeois de Paris du phénomène de la combustion, quoiqu'il ait mille fois vu s'enflammer la mèche de sa bougie , et se réduire en cendre

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le bois de son foyer. Et pourquoi ? c'est qu'il n'a pas fait attention à ces phénomènes intérieurs. Pour arriver à une connaissance nette et étendue de ces phénomènes , il ne faut donc pas se contenter du sentiment involontaire que nous en avons lorsqu'ils se passent en uous; il faut^ lorsqu'ils se. produisent ^ y attacher notre attention , ou en d'autres termes les observer. On voit donc qu'il en est des faits de conscience comme des faits sensibles. Us se manifestent d'eux-mêmes et également à l'intelligence de tous les hommes^ qui en acquièrent ainsi involontairement une idée confuse ; mais cette notion n'est point scientifique parcç qu'elle n'est ni précise ni complète ; c'est par la considération attentive et volontaire des phénomènes , que l'observateur peut élever cette idée vague et inachevée à la distinction et à l'exactitude d'une connaissance scient!fique.

Or^ il est un fait bien certain et dont il faut convenir parce qu'il est réel; c'est que notre attention se dirige beaucoup plus vo-

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loD tiers sur les choses extérieures que sur les phénoiiiènes qui se passent en nous. Estce tout simplement habitude^ ou la nature s'en méle-t-elle; c'est une question sur laquelle nous concevons facilement qu'on puisée être d'opinions différentes. Car si l'on considère quelle multitude de besoins attirent au dehors l'attention de l'enfant , et y retiennent celle de l'homme ; quelle variété d'objets les relations sociales et l'inépuisable étendue de la nature y présentent à sa curiosité et à ses passions^ on sera forcé de convenir que quand bien même nous n'aurions point de penchant naturel à porter notre attention au dehors plutôt qu'au dedans^ les circonstances de notre condition auraient suffi pour imprimer cette direction et donner ce pli à notre intelligence. Et d'un autre côté cependant , soit que la puissance de l'habitude nous fasse illusion^ soit que réellement l'instinct de notre intelligence la porte plus naturellement à regarder au dehors qu'à se replier sur elle-même, il serait difficile à un homme de bonne foi de reje-

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ter absolument la possibilité d'une inclination primitive. Quoi qu'il en soit, le fait du penchant actuel de l'attention vers les choses extérieures est incontestable; et certainement, c'est à ce penchant et à la nécessité de pourvoir avant tout à la conservation de notre vie et aux besoins nombreux de notre corps, qu'on doit attribuer Favance que les sciences naturelles ont prise sur les sciences philosophiques dans la carrière du développement intellectuel de l'humanité.

Mais cette habitude ou ce penchant qui porte notre attention au dehors , s'il explique l'espèce d'oubli dans lequel on a laissé jusqu'ici les faits de conscience, ne prouve rien contre la possibilité de lea observer.

Bien que dans l'état actu^ notre attention se dirige habituellement vers les choses extérieures, une foule de faits concourent à démontrer qu'elle conserve la faculté de se replier sur les phénomènes intérieurs , et que sa direction habituelle n'est point une direction nécessaire. Sans parler des hom-

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mes célèbres qui^ dans tous les temps ^ ont possédé à ua degré éminent la faculté de considérer et de discerner les phénomènes intérieurs^ l'expérience démontre que toutes les circonstances qui peuvent diminuer l'attraction qu'exercent sur notre intelligence les choses extérieures^ et toutes celles qui peuvent réveiller son intérêt ou sa curiosité pour les phénomènes intérieurs^ la détournent plus ou moins ^ et sans effort^ de ses voies accoutumées. C'est ainsi ^ d'une part^ que le silence qui laisse en repos notre oreille^ que l'obscurité qui nous délivre des perceptions de la vue, que la solitude qui nous sépare du mouvement et des intérêts de la vie sociale, nous ramènent naturellement au sentiment de ce qui se passe en nous. Un tempérament froid ^ lourde et peu sen^ sible aux impressions extérieures^ produit souvent le même effet chez les personnes qui ^n sont douées. Une nature triste et monotone, repoussant pour ainsi dire l'épanchéinent de Viûtelligence au dehors, est une

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autre circonstance qui porte à la réflexion; et^ pour le dire en passant, si les peuples du Nord ont plus d'inclination et de capacité pour les études métaphysiques que èenx du Midi; si dans la poésie des uns les phénomènes de Tâme jouent un plus grand rôle , et ceux de la nature dans celle de l'autre, c'est à ces deux dernières causes réunies qu'il faut l'attribuer. D'un autre côté, la pénétration qu'acquièrent tout-à-coup, en matière d'observation intérieure, les personnes les moins réfléchies quand les fâitsf de conscience prennent accidentellement en elles une grande véhémence ou qu'un puissant intérêt les engage à les étudier; la propriété qu'ont les amans, par exemple, d'analyser avec une subtilité profonde et de décrire à leurs maîtresses avec une fidélité prodigieuse les sentimens qui les agitent; la perspicacité avec laquelle un homme ^ qui a peur de contracter une maladie, distingue dans certaines parties de son corps d'imperceptibles sensations qui s'y produisent habi-

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tuellement^ mais auxquelles jusque-là il n'avait jamais fait attention^ et mille autre faits de cette nature , sont des preuves non moins convaincantes^ que si la connaissance des faits internes est si peu avancée , c'est moins le pouvoir de les observer qui a manqué^ que ridée d'en faire l'objet d'une étude méthodique et le sujet d'une science régulière (4).

Tout homme est apte à vérifier sur luimême la justesse de cette assertion. Il n'est personne^ en effets qui ne puisse^ pour peu qu'il le veuille, remarquer ce qu'il sent en lui-même et acquérir une idée plus précise,

(i) Les physiologistes considèrent les idées qui nous viennent du dehors comme plus nettes de leur nature que celles c{ui nous viennent du dedans {*), G*est évidemment une erreur. Si nous avons des idées plus nettes des choses extérieures , c'est que notre attention s*en occupe exclusivement. <}uand on lui a fait son éducation , quand on I^a pliée k i'ohservation des phénomènes intérieurs, les perceptions de la conscience deviennent aussi nettes que celles des sens.

(*) Élémens de physiologie , par M. Magendie y t. 1, p. 170.

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qu'il ne l'avait auparavant^ des différantes opérations de son intelligence , des différens mouvemens de sa sensibilité et des autres phénomènes habituels de sa conscience. C'est là un commencement d'observation interne.

Quand il arrivera à quelqu'un de faire de pareilles remarques sur soi-même^ il s'aper* cevra qu'il ne fait plus attention aux choses extérieures^ que ses sens deviennent muets et ne l'informent plus^ que d'une manière très vague ^ des phénomènes qui les frappent. Bientôt/ sans doute^ l'intelligence^ encore rebelle à cet exercice nouveau, se fatiguera, se laissera distraire, et reprendra sa direction accoutumée. Mais de nouveaux essais la façonneront peu à peu à cette contemplation réfléchie; la durée de ses observations se prolongera; elle deviendra moins susceptible aux distractions extérieures; les faits de conscience qu'elle n'avait d'abord qu'obscurément sentis dans leur passage rapide se laisseront plus distinctement apprécier; elle y discernera des circonstances qu'elle n'y avait

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d'abord pas aperçues; ce qui lui avait paru simple se décomposera ; ce qui lui avait paru semblable se distinguera; un grand nombre de faits qu'elle n'avait jamais soupçonnés se révéleront à elle; en un mot, si la personne qui fera sur elle-même ces tentatives est douée de quelques dispositions naturelles pour l'observation et d'un peu de persévérance , elle acquerra, en moins de temps qu'on ne l'imagine, une puissance prodigieuse d'attention intérieure, et verra s'ouvrir dans ce monde ignoré , où la conscience du commun ne discerne que quelques masses de phénomènes indistincts , des perspectives immenses , pieuplées de faits sans nombre , dans lesquels viennent naturellement se résoudre les plus hautes questions que Fesprit humain puisse agiter.

Mais il faut en convenir, bien que tous les hommes soient plus ou moins capables de cette investigation intérieure , et puissent y trouver de l^instruction et du plaisir, elle ne produira des résultats vraiment scientifiques qu'autant qu'elle sera maniée par des hommes familia-

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