UNE RÉPUBLIQUE MODÈLE
11 décembre 1886.
Je connais une république très sage et très unie. Chacun s'y tient à sa place et personne ne songe à empiéter sur l'indépendance de ses voisins. Ni brigue, ni candidature ambitieuse, ni démangeaison d'arriver. Il n'y a que de bons fonctionnaires, et point d'aventuriers ni de conquérants. Chaque citoyen travaille de son côté, et, comme il s'enferme dans la pratique d'un seul art, il y devient d'une jolie force ; il n'y a donc, de ce côté, ni routine ni encroûtement, mais progrès indéfini. De plus, comme la spécialité rend chaque individu tout à fait impropre aux autres fonctions, il sent constamment le besoin qu'il a de ses semblables pour subsister, il se rapproche d'eux, il en est dépendant par ses besoins, indépendant par sa supériorité technique, et ce qui semblait faire Fémiettement de la cité fait au contraire sa force et sa cohésion. Il n'est personne qui, en s'acquittant honnêtement de son humble métier, ne collabore, sans y penser, à la prospérité de tous. Par exemple, le premier venu n'a pas la prétention de gouverner les autres. Gouverner, cela demande un apprentissage et une aptitude, tout autant qu'une autre fonction. Aussi ceux dont la place est marquée
ailleurs ne s'en mêlent-ils point. Ils font de la politique cependant : tout le monde en fait dans une république. « Je gouverne mes concitoyens pour ma petite part, pense l'un, puisque sans moi ils ne marcheraient pas commodément. — Je les gouverne aussi, pense l'autre, puisque sans moi ils ne mangeraient pas et ne sauraient vivre. » Enfin, diviser le travail et maintenir chacun à sa place, dans son emploi et sa condition, c'est, croient-ils, la seule manière de faire une cité une et des citoyens libres. C'est la meilleure façon de vivre en républiqne, et même il n'y en a pas d'autre.
Où se trouve donc, me direz-vous, cette démocratie modèle ? Serait-ce une fiction comme la République de Platon ou YUtopie de Thomas Morus ? Point du tout. Elle existe. Seulement ce n'est pas dans nos pays; c'est, je crois, dans les parages de l'océan Pacifique. Bougainville l'a vue et décrite. C'est la république des polypes hydraires, de ces êtres gracieux qui ressemblent à des anémones écloses sur un arbuste de pierre. L'un se charge de la nourriture, l'autre de la locomotion, l'autre de la reproduction. Chacun est content de son lot et travaille pour tous. Il n'y a pas de question sociale chez ces polypes bienheureux, pas de crises, pas d'émeutes, pas de révolutions. Aussi les appelle-t-on des animaux inférieurs.
LES MARCHANDS D'HONNEUR