PETITES ALLÉGORIES
DÉMOCRATE ET DÉMOPHILE
4 septembre 1886.
Baie a gardé le souvenir d'Érasme de Rotterdam ; on montre, près de la terrasse qui domine le Rhin, la maison où il vécut et travailla de longues années ; dans le Munster même, on fait lire aux étrangers l'élégante inscription latine qui marque sa pierre tombale ; enfin, son séjour dans cette ville y a laisssé comme un parfum attique au milieu de la lourdeur allemande. Aussi ne fus-je point surpris de retrouver chez le père Stœchi, le bouquiniste de la Rittergasse, un petit livre qui portait l'empreinte de cet esprit hardi et sensé. C'était une très mince plaquette, sans nom d'auteur ; le titre, encadré de tortils et de fleurons , ne portait
point d'autre indication que celle de l'imprimeur, Simon de Collines , et celle de l'année 1542. Je vous épargne les détails du format, qui était exigu, et de la reliure, qui avait beaucoup souffert. Pour le contenu, c'était un petit dialogue d'une ironie douce selon la forme usitée dans ce temps-là. Comme il était écrit d'un latin très coulant et que, d'ailleurs , j'ai fait mes études avant les dernières réformes , je fus en état de le comprendre du premier coup. Je m'amusai même à le mettre en français pour passer le temps , et je vous le donne naïvement à lire, tel que je l'ai lu moi-même, à l'ombre de la vieille cathédrale rouge , en vue du Rhin silencieux et des ondulations lointaines de la Forêt-Noire.
DÉMOCRATE ET DÉMOPHILE
Ils se rencontrent sur la place publique d'Eleuthères, 'petite ville située aux confins de l'Attique et de la Béotie.
Démocrate. — Hé , l'homme ! comme vous marchez, par Jupiter ! On sue sang et eau à vous suivre. Répondez au moins à mes questions ; retournez-vous, s'il vous plaît. Je suis étranger en ce pays et serais bien aise de savoir où mène cette petite rue montante au pavé glissant, pointu, détestable, où vous grimpez d'un tel pas. Holà! m'entendez-vous?
Démophile, revenant vers lui. — Oui, cher étranger. Cette ruelle monte au quartier des forgerons ; c'est une sentine de déguenillés et de meurt-de-faim; si vous n'avez pas de goût pour la misère, je vous en-
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gage à rester sur l'Agora où vous êtes : l'heure du beau monde va bientôt sonner ; vous y verrez le défilé de nos jeunes élégants de province, épilés à la pierre ponce et reluisants de myrrhe ; vous y verrez les hétaïres frisées et les parasites joufflus, la bonne chère , la vanité, se coudoyant, babillant, se pavanant à l'ombre des platanes ; c'est sans doute votre affaire mieux que la vue des grabats sordides, des habits rapiécés et des ulcères.
Démocrate. — Ah ! que me dites-vous là? Bien au contraire, l'amour du peuple me tient fort au cœur ; j'en fais même ma profession.
Démophile. — Votre profession est d'aimer le peuple?
Démocrate. — Oui ; en connaissez-vous une plus belle ?
Démophile. — Non ; mais j'en connais de plus lucratives : boulanger, par exemple, ou perruquier, ou marchand de belles paroles.
Démocrate, en confidence. — Eh ! eh ! nous avons aussi nos petits profits... J'ai pris ce métier après avoir essayé de trois ou quatre autres : c'est le seul qui m'ait réussi. Je vous le dis sans vergogne :un peintre accepte en tout bien tout honneur les écus du sot dont il a fait le portrait ; n'est-il pas juste que nous recevions aussi quelques menus cadeaux du peuple que nous servons ? Il faut vivre, mon cher.
Démophile. — Cela est de toute justice :
Haud equidem invideo, miror mugis; car, pour moi qui me vante d'être votre confrère en
philodémie, loin d'y faire mes frais, j'y écoule tout doucement les quelques oboles qui me restent. Gomment, par Hercule , arrangez-vous les choses ? Je serais curieux de vous voir à l'œuvre. Venez donc avec moi chez les pauvres gens. Enfilons cette petite rue.
Démocrate. — Ce n'est pas nécessaire. Je ne vais pas à domicile.
Démophile. — Craindriez-vous par hasard la pauvreté, ou la saleté, ou les contagions ? Seriez-vous dégoûté de serrer une main mal lavée, de retourner une couche un peu moisie, de prendre dans vos bras des enfants galeux ou barbouillés d'un brouet d'avoine?
Démocrate. — Non, mille fois non ; tout pour le peuple. . .
Démopuile. — Eh bien, enfilons cette petite rue.
Démocrate. — Tout pourle peuple et par le peuple ! ... Tel que vous me voyez, j'arrive d'Athènes exprès pour venir en aide aux opprimés d'Éleuthères. . .
Démophile. — Fort bien. Enfilons cette petite rue.
Démocrate. — ... Pour leur dire : « Vous souffrez , vous ne votez pas, vous avez une oligarchie décrépite qui vous exploite et vous rend un objet de compassion ou de risée pour les autres cités ; je vous apporte, moi, laparole magique qui fera tomber vos fers ; je vous apporte l'affranchissement, la lumière, la félicité, la paix. Et d'abord si nous égorgions ceux qui ne sont pas de notre avis... »
Démopuile. — Sages consolations. Mais, s'il vousplait, enfilons cette petite rue.
Démocrate. — Ah ! vous m'impatientez, à la fin. Gon-
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voquez vos gens sur une large place dont l'acoustique soit bonne, et vous verrez ce que je sais faire. Le peuple, le vrai peuple, celui que j'aime et que je sers, ce n'est pas un tel qui habite en telle rue, qui est charron et qui a huit enfants, ni un tel, son voisin, qui est tisserand, veuf et boiteux ; ce n'est point non plus la collection de toutes ces têtes noires, blondes, rousses ou grises, remplies d'idées enfantines qu'il faut corriger, de préjugés ridicules qu'il faut éclairer, d'instincts vertueux qu'il faut affermir ; ce n'est pas un assemblage d'individus complets, pareils à vous, à moi, avec leur physionomie, l'accent de leur province, leurs habitudes, leurs passions , leur religion ; non, mon cher, c'est un grand quelque chose anonyme qui dit oui ou non au hasard sur les questions que les hommes du métier mettraient des années à éclaircir, qui dit oui ce soir et non demain matin, et qui donne des places à ceux qui disent comme lui.
Démophile, s' asseyant auprès de Démocrate. — Vraiment ? Ainsi le peuple n'est pas la réunion des hommes qui vivent dans le même pays ?
Démocrate. — Non pas tout à fait : c'est la réunion des citoyens, ce qui n'est pas exactement la même chose. Un homme, c'est ce qui pense, ce qui veut, ce qui aime. Un citoyen, c'est ce qui vote.
Démophile. — Ah ! voilà la différence. Moi, j'aime les hommes qui vivent (c'est-à-dire qui souffrent) ; vous, ceux qui votent. C'est pourquoi vous prospérez, tandis que je me ruine. Parfait. Il ne me reste plus qu'un point de détail à bien entendre. Comment se fait-il,
s'il vous plaît , puisque toute votre méthode est de donner toujours raison aux électeurs, qu'une méthode si simple ne soit pas suivie de tout le monde? Il n'y a pas besoin d'un génie extraordinaire pour la comprendre et la pratiquer. Une seule chose m'étonne, c'est qu'on trouve des gens pour faire autre chose.
Démocrate. — Voilà un étonnement qui sent fort sa province. Ne savez-vous pas, mon cher , que dans notre politique la première nécessité est de savoir humer d'où vient le vent et qu'il y faut un flair dont peu de gens sont capables? Dire blanc aujourd'hui que le peuple dit blanc , bagatelle et jeu d'enfants que cela! Mais prévoir que le peuple dira noir demain et dire noir quand lui-même n'en est encore qu'au gris, cela demande une finesse que Les Béotiens n'auront jamais.
Voulez-vous un exemple? Nous avions, à la suite d'une révolte terrible et sacrilège, déporté an loin, vers Je Pont-Euxin, une bonne cargaison des plus gangrenés de notre populace. Tout le monde d'applaudir et de respirer enfin. Mais, à la longue, les ressentiments s'usent; il vint un moment d'accalmie, un de ces moments où les gouvernants disent : Que pourrions-nous bien inventer pour occuper l'opinion ? sur quel lièvre pourrions-nous la lancer pour qu'elle nous laisse tranquilles ? Et quelqu'un s'avisa de proposer qu'on rappelât les déportés. On haussa les épaules ; mais les malins s'aperçurent que le peuple penchait un peu, oh! imperceptiblement , de ce côté ; ils revinrent à la charge, et à la fin le décret de bannissement fut rapporté. On ramena les forbans proscrits, qui, par paren-
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thèse, n'eurent rien de plus pressé, sitôt revenus, que de remercier ceux qui les avaient rappelés en les mettant à la porte. Alors les malins changèrent encore de langage ; ils ne parlèrent plus de pardon , mais d'apothéose ; les innocents, les irréprochables, les glorieux, c'étaient les gens duPont-Euxin ; les suspects, les dangereux, les brebis galeuses , c'étaient ceux qui les y avaient envoyés. Et, chose admirable, les panégyristes d'aujourd'hui n'étaient autres que les indulgents de la veille c'est-à-dire les proscripteurs de l'avant-veille. Les moutons s'étaient faits loups, pour n'être pas mangés.
Autre exemple. L'expédition de Sicile, comme vous savez, ne réussit guère... Elle ne réussit pas du tout. Elle avait été saluée pourtant, au moment où les premiers vaisseaux mettaient à la voile, d'un applaudissement presque unanime. Le promoteur de l'entreprise était le grand homme, le politique aux larges vues, le restaurateur de notre empire colonial ; on ne tarissait point d'éloges et les contributions nécessaires à la guerre étaient votées d'acclamation. Survint une nouvelle inquiétante ; la panique se répandit dans la ville (on est un peu léger à Athènes) ; en un clin d'œil la volte-face fut complète ; le restaurateur de nos colonies fut traité de traître, de financier, d'aristocrate; ses amis d'hier, qui ne lui avaient marchandé ni l'enthousiasme ni l'argent du peuple, le vouèrent aux dieux infernaux. « Comment, s'écriaient-ils sur la place publique, commentée fou a-t-il pu trouver des complices assez fous* pour lui venir en aide dans sa détestable
folie? » Il ne se rencontra personne pour leur répondre que ces fous c'étaient eux mêmes (on oublie assez vite à Athènes). — Vous voyez, mon ami, qu'il faut savoir se retourner avec prestesse dans notre métier, et que les dieux jaloux n'ont pas octroyé au premier venu les talents nécessaires pour gouverner le peuple en lui obéissant toujours.
Démopïïile. — Vous avez cent fois raison, et, pour ma part, je m'y reconnais impropre au suprême degré. J'avoue de même qu'avec les mineurs du Laurium j'aurais agi sottement, au rebours de ce que vous avez fait, l'été passé.
Démocrate. — Ah! cela c'est une affaire joliment conduite. J'en puis parler mieux que par ouï-dire.
Démophile. — Quoi! vous y étiez?
Démocrate. — Je le crois, par Pollux ! Vous vivez donc sous terre comme les taupes, que mon nom n'est pas venu jusqu'à vous? Mais voyons: vous-même, mon cher, qu'eussiez-vous tiré de votre cerveau en cette occurrence?
Démophile. — Ma foi, je serais allé jusqu'aux mines du Laurium -, j'aurais écouté les mineurs, puis les propriétaires de la mine; j'aurais tâché de démêler ce qui était juste dans la cause des uns et dans celle des autres; j'aurais exposé aux propriétaires les souffrances des mineurs et aux mineurs les sacrifices d'argent que les propriétaires s'imposaient pour eux. J'aurais dit aux premiers : « Vous ne savez donc pas quelle vie terrible, exposée à des dangers incessants, ces malheureux mènent au fond de ces trous noirs d'où ils ne
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sortent quelquefois qu'un jour par semaine à la clarté du jour ? Ne pourriez-vous retrancher sur vos bénéfices pour adoucir leur sort? Faites-le de bonne grâce ou craignez tout de leur désespoir. » J'aurais dit aux seconds : « Les profits de vos maîtres sont infiniment moins grands que vous l'imaginez. D'ailleurs ils travaillent, eux aussi, sinon de la pioche et de la pelle, du moins de la tête et sur le parchemin. Ils ont droit à partager avec vous ce pain qu'ils vous aident à gagner. Que seriez-vous sans eux? Et si par votre déraisonnable refus de travail vous ameniez la mine à chômer, qui en souffrirait d'abord, sinon vous, qui, étant ignorants de tout autre métier, auriez condamné vos maîtres à la sobriété, je le veux bien, mais vous-mêmes à la famine ? » Bref, j'aurais tâché, en véritable ami du peuple, de les désabuser de la chimère et de les ramener à la résignation intelligente qui est la première condition de bonheur pour les humbles. Quant à ceux qui auraient par pur intérêt fomenté la haine et provoqué le massacre, je ne sais trop ce que j'en aurais fait : quel est l'usage chez vous ? est-ce de décapiter les meurtriers ou de les pendre ?
Démocrate. — Tout cela est extrêmement naïf. Vous auriez eu tout le monde à dos, tandis qu'en criant bien fort : « Vive la liberté ! Mort aux oppresseurs ! » en peignant aux ouvriers leurs chefs comme des monstres mangeurs d'hommes, puis en disparaissant quelques minutes avant la bagarre, comme je l'ai fait, on sauvegarde son prestige et on s'assure une jolie situation pour l'avenir. G'estbien ce que je compte recom-
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mencer chez vous, aimable étranger. C'est pour cela que je suis venu. Quand la moitié de votre cité se croira très malheureuse, quand elle en sera venue à exécrer l'autre moitié et qu'elle sera prête à tout faire pour briser le joug dont je lui aurai appris l'existence, il est vraisemblable qu'elle me chargera de la conduire à l'attaque. Dès lors (pourvu que personne ne s'avise d'être plus violent que moi), j'aurai maison de ville et maison de campagne.
Démophile. — Grand merci, nouveau venu, du cadeau que vous nous apportez ; mais notre peuple aime ceux qui l'aiment ; il joue ceux qui croient le jouer.
Quelques semaines après, le peuple d'Éleuthères dut élire un stratège. Démocrate réunit mille six cent quarante-deux suffrages. Démophile eut quatre voix.
Telle fut la préférence clairement exprimée du peuple.
Scribebam Basileœ, anno Domini M DCCC LXXXVI, kal. sept.