‹ Esquisses et impressionsChapitre 12 sur 41 · SUR L'AGORA · texte numérisé non relu

SUR L'AGORA

Cléon. — Citoyens, nous sommes tous égaux.

Le peuple. — Oui, oui. Vive l'égalité !

Cléon. — Mais, par Pollux ! il est juste que les amis

LES MARCHANDS D'HONNEUR

de l'égalité ne soient pas confondus avec les scélérats qui la combattent.

Le peuple. — Oui, oui !

Cléon. — C'est pourquoi voici ce que j'ai imaginé. J'ai dans ma maison un énorme vase de grès où mes aïeux avaient coutume de serrer leur provision de figues sèches. J'ai fait rouler ce vase jusqu'ici. Esclave, apporte-le, exhibe-le. (L 'esclave obéit .).,. Citoyens, il y a dans ce vase un peu de gloire, mais d'une gloire superfine, très rare, cueillie dans la plaine même de Marathon (où il n'en pousse plus). Eh bien ! la gloire qui remplit ce vase, je vais la distribuer à quelquesuns d'entre vous, aux vrais amis de l'égalité, pour qu'on les reconnaisse. En suite de quoi, quand ils passeront dans la rue, ils seront salués très bas comme s'ils avaient sur la tête le casque à aigrette d'un stratège ; quand ils achèteront au marché un thon ou un cochon de lait, on leur fera crédit sur leur beâu masque d'honnêteté ; quand ils voudront se marier, ils trouveront, malgré la platitude de leur bourse, des héritières de Crésus qu'aura séduites l'appât de leur gloire ; enfin, quand ils seront morts, ils auront leur statue, en différents modules, sur les diverses places de la cité. Voilà. Et maintenant approchez, que la distribution commence !

Le peuple, regardant le vase. — Mais il n'y a rien du tout dans ton vase. Il est plus vide que le discours d'un prytane .

Cléon. — Ah ! peuple, peuple, voici que tu te mets à juger par toi-même, au lieu de t'en rapporter aux yeux

de tes conseillers! Voyons, n'est-il pas vrai que je suis votre Gléon ?...

Le peuple. — Sans doute.

Cléon. — Que j'ai reçu souvent les étrivières pour avoir essayé de procéder, à notre profit, à une plus juste répartition des richesses? Tenez!... mon dos ?

Le peuple. — Oui, pauvre cher homme !

Gléon. — ...Que je suis votre humble esclave et le porte-parole de toutes vos volontés?

Le peuple. — Oui, oui.

Cléon. — Eh bien! alors, quand je vous dis que ce vase vide est rempli de gloire et d'honneur, par Hercule, faites-moi le plaisir de le croire !

Le peuple. — Après tout, c'est peut-être vrai... Alors donne-nous donc un peu de ce rien du tout qui fera de nous des demi-dieux !

Gléon. — Un moment! La canaille n'en aura pas. Hé ! vous, là-bas, à qui je dois quelque argent, venez-ci ; tendez la main : bon !... Allez! vous êtes payés...

Voix dans le peuple. — A moi ! — A moi! Pas à cet autre ! — Bon Cléon ! — Cher petit Cléon de mon âme ! — Cléon, homme illustre, homme nécessaire, homme vertueux !

Cléon. — Ah ! çà! Croyez-vous donc que le premier venu ait droit aux récompenses nationales ? S'il y en avait pour tout le monde, pourquoi y en aurait-il ? Montrez vos titres, vos blessures, vos ouvrages ; étalez votre vie un peu, qu'on sente si elle a un parfum de vertu et de démocratie... Mais, justes dieux, citoyens, l'honneur n'est pas à vendre !. ..

LÉS MARCHANDS D'HONNEUR

Le peuple, ensemble. — C'est vrai. Très bien ! Vive Cléon !

Chaque citoyen, à part. — Hum! comment faire pour en avoir ma part? Ce Cléon est un homme intègre et vertueux, sans doute...; mais c'est un animal.

Cléon. — Afin que cette élite glorieuse, que ces..., comment dirai-je ?... ces privilégiés de l'égalité... oui, c'est cela... ; afin donc qu'ils soient reconnaissables dans la rue, ils porteront, à la mode antique, une cigale d'or dans les cheveux. Dès à présent, ils ont le droit... d'aller s'en acheter une. Mais que les autres prennent garde! Toute cigale trouvée sur une tête indigne et non autorisée entraînerait pour l'imprudent des maux infinis.

Les privilégiés, vivement. — Ce n'est que justice. Vive Cléon !

Le reste du peuple, plus mollement. — Vive Cléon !

(Il y a ici une lacune dans le manuscrit. — Cette place était sans doute occupée par un premier chœur et par quelques scènes où les porteurs de la cigale d'or étaient réprésentés dans leur gloire, se pavanant sur la place publique, obtenant crédit de leurs fournisseurs, gérant des entreprises financières et faisant de beaux mariages.)

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