‹ Esquisses et impressionsChapitre 13 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Carcharodon (vieillard), se retournant vers la porte. — Par ici, jeune seigneur ! Prenez garde, l'escalier est mauvais, il est noir et glissant comme s'il était jonché de peaux d'olives. Vous entrez chez un pauvre homme, Excellence, chez un homme très pauvre, mais tout prêt

à vous servir... Prenez garde ici encore, Excellence, la porte est basse, vous pourriez vous cogner le front... Vous y voici !... Que puis-je pour vous obliger ?... Vous offrirai-je un beau plat d'airain du temps du roi Codrus, tout ce qui se fait de plus authentique en ce genre? Vous plairait-il d'avoir deux cents portraits du général Lamachos et de son cheval noir, avec un rabais prodigieux ? Aimeriez-vous. . . ?

Evethès (jeune homme). — Non, pas cette fois. Rien de semblable.

Carcïïarodon. — Ah ! je vois de quoi il retourne... Vous procure rai-je une jolie petite... (il lui parle à V oreille) ?

Evethès. — Non, merci, homme excellent; le moment n'est pas propice : je vais me marier.

Carcïïarodon. — Ah! très bien. Alors ce sera pour plus tard . . . Enfin ; que Votre Excellence daigne parler.

Evethès. — Voici... Quand je dis que je vais me marier, c'est « je veux me marier » qu'il faudrait dire. La personne à qui je prétends a beaucoup d'esprit. Je tiens à cela énormément, parce que je veux que mes enfants, quand j'en aurai, soient aussi d'un esprit tout à fait rare. C'est une tradition dans ma famille.

Carcharodon. — On l'eût deviné.

Evethès. — Oui, mais voici ce qui me tourmente, ce qui me chagrine, ce qui m'accable, enfin ce qui ne me plaît pas du tout. Je soupçonne la personne que j'épouse de n'avoir aucune considération pour moi.

Carcharodon. — Et elle vous épouse tout de même ! Vous êtes donc bien riche ?

LES MARCHANDS D'HONNEUR

Evethès. — Ma foi, je suis à mon aise.

Carcharodon.— Prenez donc la peine de vous asseoir! Vous offrirai-je à boire ?

Evetuès. — Merci, je n'ai soif que d'honneur, si j'ose me servir de cette métaphore. C'est-à-dire que si je pouvais être un homme distingué, voyez-vous, tout irait bien. Je le suis déjà, sans doute, mais pas d'une distinction reconnue, contrôlée.

Carcharodon. — Oui, enfin, vous êtes le seul à le savoir...

Evethès. — Justement. Eh bien ! je voudrais que tout le monde l'avouât. D'abord, ce serait pour moimême une sécurité, parce qu'enfin on aime bien savoir à quoi s'en tenir là-dessus. Puis, pour ma fiancée, ce serait un appât irrésistible... Ma fiancée est une veuve, arrivée à cet âge où les femmes aiment à s'entourer de gens connus... Il faut donc devenir connu moi-même ou du moins en passe de l'être... J'ai bien pensé à me faire élire stratège et à gagner des batailles, comme certains ; puis j'ai pensé à faire des vers, des comédies, comme une foule de gens... Mais ce sont là des moyens trop longs, et, voyez-vous, je suis pressé. . . Il me faudrait, écoutez-moi, il me faudrait la cigale d'or...

Carcharodon. — La cigale d'or ! c'est impossible.

Evethès. — Pourquoi impossible ?

Carcharodon. — Comment « pourquoi » ?... Mais parce qu'il faut la mériter!

Evethès. — Mais! je la mériterai aussi!... Vous verrez !

Carcharodon. — Cela ne nous suffit pas, mon cher.

Evethès. — Voyons, je vous en prie...

Carcharodon. — Hé !

Evethès. — ... A genoux !

Carcharodon. — Et puis, je ne connais personne dans le gouvernement...

Evethès (se relevant) . — Gomment ! personne ? Mais alors on m'avait donc trompé?... alors vous êtes donc un fourbe et un charlatan ? Et moi qui me confiais à vous! Allez ! vous êtes un indigne !

Ciiarcharodon. — Attendez; ne sortez pas! Je connais..., laissez-moi réfléchir. . Je connais une femme qui connaît un homme qui connaît une femme à qui un certain prytane ne peut rien refuser... Suivez-vous?

EvETnÈs. — Je vois se lever comme une lueur d'espoir.

Carcharodon. — Seulement il y a une difficulté : c'est que toutes ces personnes-là, y compris votre serviteur très humble, sont à court d'argent et que... Bref, avez-vous cinquante mille drachmes ?

Evethès — Cinquante mille drachmes, miséricorde ! Pourquoi faire?

Carcharodon. — Pourquoi faire? Vous voulez le savoir ?

Evethès. — Oui .., c'est-à-dire non: ce n'est pas cela que je vous demande... Mais cinquante mille drachmes font une somme, par Pollux !

Carcharodon. — Vous me connaissez assez pour savoir que j'en ferai bon usage.

Evethès. — ■ Je vous eonnais, je vous connais ! C'està-dire que je ne vous connais pas du tout.

LES MARCHANDS D'iIONNEUR. 157

Carcharodon. — Enfin, vous me connaissez toujours plus que les autres intermédiaires.

Evethès. — C'est vrai. Mais cinquante mille drachmes pourune petite cigale grosse comme le pouce!...

CnARcnARODON. — Je vous assure que, partagée entre beaucoup de personnes, cette somme paraît modique.

Evethès. — Eh ! vous êtes charmant î Mais quand c'est une seule personne qui la donne ?

Carcuarodon. — Suivez-moi bien : la femme, du plus grand mérite, à qui je vais m'adresser pour vous, a envie de deux beaux pendants d'oreilles en or...

Evethès. — Pourquoi n'en prend-elle pas qui soient en argent ?

Carcharodon. — Vous ne le voudriez pas. Je continue : le haut personnage qu'elle va visiter, toujours pour vous, a envie d'une paire de chevaux...

Evethès. — Pourquoi ne se contente-t-il pas d'une petite mule ?

Carcharodon. — Y pensez-vous ? Un haut personnage sur une petite mule ! Je continue, suivez-moi toujours : la dame extraordinairement influente que ce haut personnage se dispose à importuner pour vous a une envie extrême d'avoir une maison de campagne...

Evethès. — Ah ! c'est trop fort ! voilà une maison de campagne à présent ! Et vous les appelez des honnêtes gens, vos amis ?

Carcharodon. — Je ne dis pas cela. Je dis seulement que, si vous mettez bout à bout ces différents débours

nécessaires, vous trouverez au total non pas cinquante mille, mais cent mille drachmes au bas mot. . .

Evethès. — Gomment, cent mille à présent !

Carcharodon. — ... Et que par conséquent, si je vous réduis le tout au prix d'ami de cinquante mille drachmes, j'y mets du mien.

Evethès. — Bah ! Est-ce possible ? Je ne voudrais pas cependant.. .

Carcharodon. — Laissez donc ! Qu'est-ce que cela fait ? Me prenez-vous pour un homme d'argent ? Evethès. — Non sans doute.

Carcharodon. — Bien sûr?

Evethès. — Je vous le dis.

Carcharodon. — C'est que tout à l'heure vous avez été dur pour moi.

Evethès. — Je vous demande pardon.

Carcharodon. — Je vous pardonne.

Evethès. — Merci... Et maintenant me permettraije de vous envoyer la moitié de la somme aujourd'hui même ? Les choses doivent être menées rondement.

Carcharodon. — Oui, permettez-vous cela. Quant au reste, j'entends que vous ne l'apportiez qu'avec la cigale d'or dans les cheveux!

Evethès. — Merci .. Ainsi me voilà sûr d'être décoré ?... Ouf!... Ce qui me plaît chez vous, Carcharodon, c'est que vous avez du tact.

Carcharodon. — Que voulez-vous ? c'est mon métier qui veut cela.

Evethès. — Ce n'en est pas moins la marque d'un homme bien né. Adieu, ou plutôt au revoir,

LES MARCHANDS D'iIONNEUR.

Carcharodon. — Adieu. Voulez-vous que je vous reconduise? L'escalier est mauvais.

Evethès. — Laissez donc, cher, l'escalier d'un ami est toujours bon...

Carcïïarodon . — A descendre?

Evetoès. — Fi! le méchant ! Voilà un vilain mot. Adieu..., cher! N'oubliez pas mon affaire !

Carcharodon. — Ni vous la mienne. Adieu.

E vetitès, remontant. — Pardon ! Je veux vous demander encore de ne parler de tout ceci à personne, vous comprenez ?

Carcharodon. — J'allais vous faire la même demande. EvETnÈs. — Chut ! Carcharodon. — Chut !

Page 1