SCÈNE III
Lyciîna, à sa toilette. — Qui frappe? On n'entre pas ! Carcharodon. — Moi, j'entre toujours.
LYCiENA. — Oui, toi, tu peux entrer. Cest de ton âge...
Carcharodon. — ... et de ma profession... Voici donc où en sont nos affaires, ma petite gazelle. J'ai recruté un nouveau candidat à la cigale d'or.
LvciENA. — Combien ?
Carcharodon. — Cinquante mille.
Lyc^na — Passe-moi le rouge pour les lèvres... Là, sur la petite table !. . Merci. .. Alors il est bête?
Carcharodon. — Cela dépend des goûts ; moi, je le trouve charmant.
Lycma. — J'aurais mieux fait de l'épouser que mon imbécile.
Carcïïarodon. — Tu as donc un imbécile?
Lyc;ena. — Tu sais bien que j'en ai plusieurs... Passemoi le noir, pour les sourcils... Merci.
Garcharodon. — Je veux dire : tu en as un aujourd'hui particulièrement ?
LvCiENA. — Aujourd'hui, demain et tous les jours, puisque je vais l'épouser. Tu ris ?
Carcïïarodon. — Pardon, je ne fais que sourire... Alors c'est à moi de te demander : « Combien? »
Lyc^ina. — Je ne sais pas encore. Un tas de maisons, de vignobles, des fabriques d'amphores et de parfums : enfin un galant homme... Me trouves-tu bien coiffée ?
Carcïïarodon. — Comme une Diane chasseresse !
Lycjena. — Il était temps que je rencontrasse le sot dont je te parle. Il arrive à point comme un héritage... Depuis que le général Lamachos et son cheval noir ne sont plus aux affaires, les affaires ne vont plus .. Le gouvernement n'aime plus les femmes. . . Bon ! où est donc mon fer à onduler? Ma frisure ne tient pas... Ce qui se fait par les femmes ou pour les femmes, vois-tu, ce n'est jamais un crime, ce n'est jamais qu'une bêtise... Ça se pardonne toujours. Qu'est-ce que tu cherches ? Mon fera onduler ?... Non décidément, je suis mieux ainsi; ce négligé me sied bien ..Ah ! mon ami, saistu? je regretterai notre petit commerce... Marchands d'honneur (timopôlai), c'est une profession très relevée : les marchands de marée spéculent sur la gourmandise des hommes ; les marchands de drogues, sur leurs
LES MARCHANDS D'HONNEUR
maladies, et nous sur leur vanité. Or la vanité n'estelle pas le tout de bien des gens et le soutien des États...? Sois tranquille, va. Je m'occuperai de ton client, je le soignerai : c'est peut-être notre dernier... Aujourd hui même le stratège viendra me voir : il a besoin d'argent. Je décrocherai la cigale.
Carcharodon. — Les uns ont besoin d'honneur, les autres besoin d'argent. Tout doit s'arranger : il n'y a qu'à creuser un petit canal qui mette les premiers en rapport avec les seconds. Remarques-tu qu'en somme nous rétablissons la circulation commerciale dans la société et que nous aidons le monde à tourner?
Lyc^na. — C'est vrai... Et je pense qu'il va falloir renoncer à cette gloire, que je vais être riche, comme une bête, sans qu'il m'en coûte aucune peine, aucun talent. . .
Carcharodon. — Tu es pourtant décidée à l'être ?
Lyc^na. — Oui, tout de même.
Carcharodon , solennel. — Prends garde, la richesse enfante la moitié des vices...
Lycjîna. — Et la pauvreté l'autre moitié... Je te remercie. Bonsoir.