SCÈNE IV
CHOEUR DES MÈDES (Coiffés de mitres pointues).
Strophe. — Comme des buffles sauvages aux yeux couleur d'ambre gris , nourris dans les plaines orientales que baignent les larges fleuves, se sont en-
fuis des pâturages où ils sont nés ; comme ils ont été se mêler à des boeufs laboureurs, industrieux, hospitaliers, afin de partager leur travail et surtout leur litière; comme on les reconnaît pourtant à leur poil plus hérissé et à leur fauve regard où persiste le reflet d'une rude patrie ; de même, nous, les Mèdes, sommes venus de notre Orient lointain nous mêler à ces Athéniens que nous avons combattus et que nous combattrons encore. Nous tondons leurs prés et mangeons leur pain ; mais chacun de nous, à part soi, nourrit contre eux une hostilité vigilante dans un cœur qui se souvient. C'est pourquoi il nous plait de voir chez eux des voleurs de grands et de petits chemins. C'est pourquoi, quand un de leurs stratèges est pris à faire mauvais usage de sa stratégie, nous nous réjouissons considérablement et notre longue barbe en frissonne de plaisir depuis sa pointe qui bat notre large poitrine jusqu'à ses racines enfoncées dans nos larges mâchoires.
Antistrophe. — Ce qui nous délecte surtout, c'est de voir comme ce peuple prend soin de multiplier les fautes de quelques-uns des siens en les répétant à tous les échos. S'il racontait ses vertus comme il raconte ses vices, il ferait que tous les étrangers seraient saisis d'admiration... et qu'en même temps ils ne viendraient plus chez lui.. . Qui donc célèbre le travail matinal des ouvriers athéniens éveillés au chant du coq pour gagner honnêtement leur vie ? Qui donc célèbre la lampe nocturne de la couturière athénienne qui veille en chantant et n'a point d'envie de ce luxe qu'elle voit briller sur les épaules des autres femmes et qu'un peu
LES MARCHANDS D'HONNEUR
de honte lui donnerait? Qui donc célèbre la tête étroite et grisonnante des vieux laboureurs athéniens où logent l'antique économie, l'observance de la foi jurée, le respect des pauvres ? Personne , personne. L'ami Boas a bien trop à faire à chanter les exploits des coquins. C'est ainsi qu'un seul assassin fait oublier cent mille héros et que la malhonnêteté d'un stratège entache l'honneur irréprochable de tous les autres. Chez nous, au contraire, qu'un satrape, que deux satrapes, que cent satrapes soient pris, non pas sur les frontières vagues de l'indélicatesse , mais proprement la main dans le sac, on a bien soin... (le reste manque).