SCÈNE V
Les Prytanes, délibérant en public. — Voyons, voyons ! Il faudrait pourtant ne pas prodiguer les cigales d'or comme nous le faisons !
Cléon. — Sans doute. On doit se borner. Il y va du salut de la république .
Evethès. — Je demande la parole. . J'ai quelque chose à dire... 11 me paraît bon qu'on procède encore à la prochaine promotion, et qu'après cela on n'en fasse plus.
Cléon. — Ah ! ah ! Je vous vois venir , vous, avec votre panier de figues!
EvETnÈs, rougissant. — Je ne sais ce que vous voulez dire... Je me contente d'être honnête homme et considéré de mes amis. . . D'ailleurs je vais me marier : l'amour me suffît... Puis j'ai des rentes.
Les Prytanes, à Cléon. — Enfin, vous qui êtes le dis-
pensateur des cigales d'or, quel usage en avez-vous fait dans ces derniers temps ?
Cléon. — Entre nous, voici : j'en ai fait des politesses d'abord, des appâts ensuite, des salaires enfin... et même, comme il en restait quelques-unes d'inemployées, je les ai offertes à des gens qui les méritaient. Prenons des exemples. J'avais pour secrétaire un neveu de ma femme, un garçon très dévoué à l'état de choses. . . Alors...
Les Prytanes. Il suffit, vous avez bien fait. Continuez.
Cléon. — Il y avait un certain Arménien qui dans une affaire périlleuse pour mes finances..., c'est-à-dire non..., pour les finances de l'État, me procura l'occasion... ou plutôt nous procura. .., car nos finances, les miennes, les vôtres, c'est la même chose...
Les Prytanes. — Sans doute, sans doute !... Après?
Cléon. — J'ai octroyé la cigale d'or à ce brave homme.
Les Prytanes. — Hum!... Enfin ! Jusqu'ici rien à dire. Poursuivez !
Cléon. — Il y avait un maudit tailleur qui me harcelait avec une vieille dette. . .
Boas, criant dans la rue. — Demandez le scandale du jour ! L'affaire des Timopôlai f Le trafic des cigales d'or! Un stratège compromis !
Les Prytanes. — Qu'est ceci?... le trafic des cigales d'or ? . . . se peut-il ?. . . Un stratège ?
Cléon. — C'est monstrueux !
Evethès. — Cela ne doit pas être vrai.
LES MARCHANDS D'HONNEUR
Boas, criant toujours. — Demandez les derniers détails ! l'arrestation des coupables!
Cléon. — Vendre la cigale d'or! Juste Dieu!... Cela va joliment la faire baisser... Je propose qu'on bannisse tous ces gredins, qu'on les condamne aux mines ! qu'on les mette en croix !... (A part.) Comment n'ai-je pas eu cette idée-là? (77 sort.)
EvETHÈs?à Boas. — Pardon, mon ami : savez-vous si l'on a fait une perquisition dans la maison de ces... de ces personnes ?
Boas. — Naturellement, et l'on a bien fait.
Evethès. — Sans doute.. . ; mais les lettres qui, par exemple. .. ? (A ce moment on voit passer Carcharodon enchaîné et escorté de gardes, tandis que d'autres gardes, dans le lointain, emmènent un stratège.)
Evetqès, courant à Carcharodon, bas. — Etmes lettres ?
Carcharodon, bas. — Brûlées.
Eveïhès, bas. — Merci. (Haut.) En effet, en effet! c'est une infamie ! Je suis de l'avis de Cléon. Pas de quartier aux exploiteurs de l'honneur national !
Carcharodon, haussant lesépaules. — Imbécile ! (A Boas.) A toi, par exemple, je t'en veux. 11 faut que je te dise ton fait. Si nous sommes des marchands d'honneur, tu es un marchand de scandale (aiskhrologopôlès). Corsaires à corsaires, l'un l'autre s'attaquant...
Boas. — Je te méprise.
Carcharodon. — Tu me méprises aujourd'hui ; mais je te le rendrai demain.
Les Prytanes. — Voyons, misérable, n'injurie pas les autres ! Au moins tais-toi.
Carcuarodon. — Je n'ai plus qu'un mot à dire. Citoyens, soyez logiques : Achète-t-on la considération, oui ou non?... Alors pourquoi n'en achèterait-on pas les insignes ?
Les Prytanes. — Quel sophisme révoltant! Qu'on emmène cet homme ! (On emmène Carcharodon.)
Boas, criant. — Demandez les nouveaux détails sur l'affaire des Timopôlai! Centvingt-deux personnes compromises !
La foule. — Alors tout le monde compromis ! Nous aimons mieux cela. Eutychidès doit en être ; Gambros en est sûrement. Écoutons les détails. Cela doit être assez drôle.
D'autres voix. — Drôle, dites-vous ! Au contraire ; c'est bien triste pour les stratèges , triste pour l'aristocratie, triste pour la démocratie, triste pour Athènes... Enfin rien n'est plus triste.
Les premiers. — Hélas! c'est vrai ; vous avez raison, c'est bien triste. .. Écoutons tout de même les détails. (On s empresse autour de Boas. A ce moment on amène Lycœna, les mains attachées.)
Evetiiès , accourant. — Quoi donc ? Lycœna , c'est vous? Quelle horrible aventure !... Mais cela ne se peut pas ! Dites-moi que cela ne se peut pas !
LYCiENA, doucement. — Cela ne se peut pas, Evethès.
Evetiiès. — Vous que j'adorais , que je voulais épouser ! Songer que cela dérangerait tous mes projets... Mais se peut-il que vous trempiez dans cette scandaleuse affaire ?
Lycena. — Hélas! tout s'éclaircira.
LES MARCHANDS D'HONNEUR
EvETiiÈs. — Ah ! vous êtes innocente certainement, mon cœur me le dit... Et, d'ailleurs, je suis décidé; j'ai déjà commandé mes cadeaux de noces. .. Véritablement, que puis-je faire pour vous ?
Lycena, Rapprochant, à mi-voix. — Écoutez. Il faut que vous alliez trouver un bon vieillard nommé Carcharodon...
Evethès. — Quoi! vous connaissez ce vieux drôle ?
Lycena.- — Vous êtes injuste, mon ami. D'ailleurs, cela m'est égal... Si ce Carcharodon n'est pas encore arrêté, dites-lui de brûler mes lettres au sujet de l'affaire des cinquante mille drachmes... Il saura ce que cela signifie. . .
Evethès, — Des cinquante mille drachmes, dites-vous?
Lycj:na. — Oui, vous ne pouvez pas comprendre. Allez donc !
Evethès. — Des cinquante mille drachmes!... Mais seriez-vous ?. . . Oh ! si je le croyais ! . . . Que la foudre de Jupiter m'écrase!... Non, tâchons de nous dominer... Dites-moi, vous receviez souvent un stratège?
Lycjena. — Sans doute. Seriez-vous jaloux?
Evethès. — Il s'agit bien de ça! Il s'agit..., il s'agit... que... Oh! c'est elle!... que vous êtes une coquine , simplement ! Apprenez que les cinquante mille drachmes. .. c'était..., moi, pour vous confondre, et que je sais tout !
Lycena. — Ah ! vraiment, c'était vous?... Eh bien ! je ne vous en fais pas mes compliments, mon cher.
Evethès. — Si je ne me retenais !. .. Vous êtes une rouée !
Lyc^na. — Et vous un imbécile.
Evetiiès. — Penser que je voulais vous épouser ! Lycena. — Songer que j'allais me mésallier de la sorte!
Evethès. — En vérité! ma chère, vous aviez donc bien envie de ces fameux pendants d'oreilles?
Lycjena. — Et vous de cette fameuse cigale?
Evetiiès. — Je pensais vous plaire ainsi C'était pour vous, ingrate, que je briguais cette distinction glorieuse !
Lycjena. — (Tétait pour vous, grand niais, que -j'acceptais ces cinquante mille drachmes !
Evethès. — Cinquante mille ! Écoutez, c'était trop; ça ne les valait pas.
Lycena — Il paraît que si, puisque vous les donniez.
Evethès. — Taisez-vous! taisez-vous!... Faut-il être sot, ô Jupiter, pour acheter à prix d'or le droit d'être considéré par des badauds et des coquins !
Lyclena. — J'allais le dire.
(Lacune.)
Un héraut, déclamant. — De par le sénat et le peuple d'Athènes, il est désormais interdit , sur tout le territoire de la république, de vendre l'honneur, à quelque prix que ce soit !
Une voix, dans le peuple. — Est-il défendu aussi de vendre les louanges ?
Une autre voix. — Et la gloire ?
Une autre voix. — Et l'amour?
Le héraut. — Le décret ne le dit pas. (77 sort.)