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LES JEUNES FILLES ET L'ART D'ÉCRIRE RÉFLEXIONS SUR UN LIVRE CLASSIQUE

Il y a un mot de Fénelon qui m'a toujours semblé un peu fort. Parlant de son projet de Rhétorique dans la Lettre à l'Académie, il dit qu'on en pourra faire un ouvrage « court, exquis et délicieux ». Délicieux, un manuel de style ! Le pensait-il vraiment ? Il dut le croire au moins à l'instant où il l'écrivait, car Fénelon est le premier qui ait émis de ces vérités instables et momentanées qui nous charment à présent. Mais, quoi que Fénelon en dise, tout ce que nous possédons de traités de rhétorique ne me parait pas délicieux. J'avoue que j'y prends autant d'intérêt qu'aux traités sur la cuisine ou sur le blason : il y a juste autant d'humanité dans les uns que dans les autres.

Et pourtant la rhétorique est l'art des arts; les anciens sophistes avaient cent fois raison d'en faire le centre et l'essence de toute l'éducation; il n'y a pas

d'étude plus pleine d'imprévu, de profondeur et dévie. N'est-ce pas la psychologie mise en acte ? S'il ne faut, pour bien parler, que l'habitude de la langue et un assez grand génie, il faut beaucoup de finesse pour expliquer au juste ce que c'est que bien parler. On n'a pas trop, pour cela, de toute la philosophie des livres et de toute celle que donne l'analyse de soi-même. Il ne s'agit point de définir et de distinguer des façons de dire ; il s'agit de découvrir l'analogie cachée de nos faibles talents, des dispositions confuses que nous sentons en nous, avec tout ce que nous admirons de plus éloquentchez les maîtres, et, parla, de nous rendre plus capables à la fois de diriger notre invention et d'apprécier celle des autres. Au plaisir presque tout passif de sentir vivement les beautés qu'on lit s'ajoute le plaisir de s'expliquer son plaisir, et celui encore plus touchant de s'essayer à le créer en soi-même par ses propres œuvres. Ah I la jolie et l'intime étude! En est-il même une autre dans le monde? Et comme il est modeste, au contraire, ce mot de Fénelonqui me semblait excessif! Qu'un livre si digne d'un si vaste objet serait délicieux, s'il existait !

Oui; mais pour écrire un tel livre il faut être d'abord un moraliste, c'est-à-dire .une personne très fine et très ingénue, association rare. Il faut être Joubert, par exemple, dont les pensées sur le style m'ont toujours paru le chef-d'œuvre de notre rhétorique française, comme elles sont le chef-d'œuvre de l'auteur. A quelque distance de Joubert, mais dans la même rangée, je placerais ce petit volume sur la composition et le

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style que M. Lanson vient de dédier aux jeunes filles (1). Il est bien spirituel et bien divertissant, cet ouvrage classique. Et cela ne l'empêche pas d'être plein de sens pratique et d'efficacité'. La sagesse la plus doctrinaire n'y trouve qu'à louer : M. Brunetière en a été content.

Je voudrais en parler à mon tour et faire à ce sujet quelques observations sur les jeunes filles et l'art d'écrire. On répand sur cette question beaucoup d'idées fausses, ou du moins d'idées acceptées sans examen. Peut-être est-il utile d'y apporter enfin une curiosité indépendante de toute doctrine. Gomme M. Lanson, c'est aux jeune filles que je m'adresse. Sans doute nous ne prétendons, ni lui ni moi, qu'après nous avoir lus elles écriront mieux ; mais peut-être comprendrontelles davantage combien c'est chose difficile et estimable que de bien écrire. Parlons d'elles d'abord, c'està-dire de notre public, puis de notre objet, qui est l'art du style ; enfin essayons d'accommoder l'objet au public.

Il faut qu'un homme soit bien fat ou bien naïf pour croire qu'il connaît les jeunes filles. Il en a vu de près trois ou quatre dans sa vie, et encore, pour différentes causes, ne les a-t-il pas vues comme elles sont. J'avais

(1) Principes de composition et de style, par G. Lanson. — Collection d'ouvrages de littérature à Vusage des jeunes tilles. — Paris, Hachette, 1887.

pris beaucoup de notes sur ce sujet ; mais il m'est arrivé un jour de jeter au feu toutes celles qui n'e'taient pas flatteuses ; puis, six mois après, j'étais amené à brûler les autres: si bien que je suis réduit à consulter sur ce point l'expérience d'autrui.

On distingue dans renseignement, me dit un professeur, trois variétés de jeunes filles : la couventine, la lycéenne et la dilettante, — la première étant soumise à une règle et à l'autorité presque sacerdotale de femmes plus âgées ; la seconde étant soumise à une discipline et à des maîtresses un peu émancipées elles mêmes; la troisième n'étant soumise à personne et subissant l'influence de tout le monde.

La couventine achevée, renforcée, ne se trouve pas dans les couvents, mais dans ces maisons de la Légion d'honneur qu'il est question d'abolir. C'est là que s'épanouit le formalisme le plus pur avec la puérilité la plus solennelle ; c'est là que se joue la plus hypocrite comédie de renoncement. Dieu sait quel est le rêve secret de beaucoup de pensionnaires de Saint-Denis tant qu'elles sont cloîtrées, et leur destinée dès qu'elles sont libres ! Isolées ou assujetties aune promiscuité qui est la pire forme delà solitude, privées de toute communication avec l'extérieur, dépourvues de cette honnête expérience des choses qui guérit des chimères en montrant la médiocrité de tout, elles se dessèchent ou s'exaltent. On ne peut leur apporter de fruits, « sauf les oranges qui sont regardées comme bonbons » ; mais surtout on ne peut leur apporter de notions vraies sur l'usage de leur intelligence et de leur cœur. Elles pensent

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et sententà vide: coinmentpourraient-eîles même avoir idée de cette possession de soi, de cette inde'pendance sereine qui est la première condition du talent d'e'crire? Elles promènent à travers leurs longs corridors, sous leur robe de laine noire et leur grand chapeau à la Laetitia, beaucoup d'inquiétudes inavouées, avec une ignorance tout entière puisée dans les livres. Pauvres filles, pauvre imagination, pauvre style !

Il en est à peu près de même dans les couvents qui ont gardé les manières d'autrefois. Seulement, comme la clientèle est beaucoup plus mondaine et plus riche, les idées de monde et de richesse prennent plus de réalité pour l'imagination des pensionnaires. Dans tous leurs « devoirs de style » elles introduisent des appartements dorés, des toilettes « simples mais exquises », et des mariages à Sainte-Clotilde. Puis leurs parents viennent les voir; il y a parloir au moins deux fois la semaine et, dans beaucoup de maisons, tous les soirs, à quatre heures; les jeunes recluses entendent rouler la voiture maternelle dans la cour: elles s'apprêtent, elles s'attendent à être appelées, elles sont appelées, elles descendent, elles se laissent embrasser, elles complimentent leur inère sur sa robe, manient les dentelles du corsage, puis elles demandent des nouvelles. Oh î nulle part on ne s'informe plus exactement des nouvelles : presque tout le Figaro se débite à mi-voix dans les parloirs des couvents. Au xvmc siècle, une demoiselle d'Albert, aussitôt sortie de Panthémont, publiait lesCowfidences d'une jolie femme, et le livre était si indiscret, si compromettant pour de grands personnages que la

jeune couventine dut tâter de la Bastille. Sans doute un tel scandale ne se produirait plus aujourd'hui (ou du moins passerait inaperçu) ; mais cela ne veut pasdire que l'e'ducation de la sensibilité, telle que les couvents la pratiquent, soit devenue irréprochable. On y échauffe l'imagination sensuelle tout en la comprimant. Je connais un petit ouvrage sur les Bienséances chrétiennes où le monde est représenté comme une suite de tentations horribles et délicieuses : il y a surtout un chapitre sur la valse qui est fort éloquent; tout y est décrit: les serrements de mains furtifs, l'abandon de la taille pressée par le danseur, la volupté, la langueur, l'ivresse, les regards qui s'attirent.. . Ce tableau s'étale en cinq pages ; l'effet pourrait en être dangereux si on ne faisait oraison aussitôt après. Il est vrai que les marques d'une tendresse innocente sont défendues ; c'est une compensation: une jeune fille, écrivant à sa mère, qu'elle adore, glisse à la dérobée un petit papier dans l'enveloppe, où elle ajoute : « Pardonne à cette froide lettre; j'ai dû la faire ainsi parce que les religieuses trouvent que je t'aime trop. » C'est d'un couvent semblable que sortait Camille, dans On ne badine pas avec V amour. Mais les maisons de cette sorte deviennent rares; la liberté s'insinue partout, et d'ailleurs la concurrence l'aide à s'établir.

La grande supériorité des couvents est qu'on y lit peu de livres, qu'on s'en pénètre bien, et que ces livres sont pour la plupart des ouvrages de dévotion. Ah ! que de services ces manuels de piété, souvent si fades et si précieux, ont rendus à la littérature ! Ajoutez-y l'habi-

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tude delà confession et des examens de conscience: vous aurez l'explication de cette finesse d'analyse que les vieux moralistes français ont possédée et que le vieux public français goûtait si bien. C'est ainsi encore que tel devoir de couvent, écrit par une petite fille, est extraordinaire par la sûreté précoce de la psychologie. En revanche, une grave faiblesse de cette éducation, c'est l'importance qu'on y attribue aux questions de pure forme. Jusqu'aux faveurs qui nouent les devoirs, tout est réglé et médité. La calligraphie est irréprochable, uniforme, et ne trahit pas la spontanéité d'un caractère : dans le couvent du Sacré-Cœur, par exemple, une certaine écriture est enseignée; c'est la marque de la fabrique, et les mères vaniteuses envoient leurs filles au Sacré-Cœur pour quelles en remportent cette estampille ; après quoi, on fait meilleure figure dans la vie.

Mais c'est encore peu de chose que cela. Dans les couvents, fart de s'exprimer est traité ex professo et soigneusement isolé de l'art de penser. « Combien y a-t-il de qualités du style? » demande un questionnaire. A quoi il faut répondre : « On reconnaît cinq qualités principales du style : la correction, la propriété, la brièveté, l'élégance et le pathétique. » Les auteurs sont classés suivant leur mérite; ainsi Saint-Simon est un « prosateur du second ordre », tandis que le cardinal Maury est du premier. A la bonne heure. Pourl'histoire on insiste particulièrement sur le vase de Soissons et sur le chêne de Yincennes. D'un souverain on dit toujours qu'il monta sur le trône; et d'ailleurs la langue qu'on parle ou qu'on écrit n'est qu'un assemblage de méta-

phores décolorées. La notion la plus funeste est celle qu'on se fait, au couvent, d'une chose bien écrite : on entend par là ce qui est impersonnel, regratté, arrondi et fleuri partout, enfin la chromolithographie littéraire. Gomme je comprends qu'avec cela Saint-Simon soit dusecond ordre! Chaque adjectif tout prêt, chaque jugement tout fait arrivent au moment attendu ; on sait aussi quels sont les passages qui comportent le pathétique, comme on sait qu'il faut allumer tous les cierges de la chapelle pour le mois de Marie. Bref, la couventine qui n'a pas d'originalité d'esprit sort de son couvent instruite de tout ce qui est formule et saintement ignorante du reste ; il fautque la passion vienne pour lui apprendre que dans ce qu'on écrit, comme en tout, la sincérité est la première supériorité et Je seul charme... Oh! quand la passion sera venue, elle écrira avec beaucoup d'onclion des lettres d'amour... ; mais cela, ce n'est pas un professeur qui me l'a dit, et ce n'est pas l'enseignement qui en est cause.

La lycéenne est d'apparition récente ; vous l'avez pourtant déjà rencontrée dans les rues, avec son gros portefeuille, accompagnée de sa seule vertu, marchant vite, ne s'arrêtant que devant les étalages de livres ou d'instruments de chirurgie. Elle me fait sourire et soupirer; pourtant je ne songe pas à la railler: d'abord parce que la raillerie est trop facile contre tout ce qui choque nos habitudes, ensuite parce que cette entreprise des collèges de jeunes filles est généreuse et très sage, au moins dans son principe. Des hommes sûrs en ont pris le patronage: M. Gréard l'appuie de son

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autorité, de son talent délié, de sa souplesse grave ; M. Eugène Manuel y apporte la douceur pénétrante et la foi vive qui sont ses grandes qualités de poète ; fautil d'autres recommandations ? Seulement, je demande à voir et à essayer ; je demande à laisser se dessiner l'œuvre, j'attends qu'on soit débarrassé de ces faiseurs d'échafaudages qui s'appellent pédagogues ou pédagogistes, et qui m'ennuient. Le principe est généreux, dis-je, car il implique de la part de l'Etat un grand zèle pour la culture sérieuse des femmes, c'est-à-dire des familles. Il peut être bienfaisant même, s'il atténue, dans l'avenir, la distance qui sépare un mari intelligent d'une femme intelligente, et s'il fait disparaître les malentendus d'amour: c'est là, j'en suis sûr, l'idée secrète de M. Gréard et des autres connaisseurs d'âmes qui ont fondé le lycée Fénelon.

Aujourd'hui les collèges déjeunes filles sont dans la confusion des débuts: l'enseignement est confié à beaucoup de femmes et à quelques hommes. Les hommes, qui seront prochainement éliminés, réussissent pourtant mieux que les femmes, paraît-il; une certaine coquetterie inconsciente en est cause sans doute ; toujours est-il que les jeunes filles s'efforcent plus avec un professeur qu'avec une maîtresse, et rougissent plus d'être en faute. 11 n'est même pas indifférent que le professeur soit marié ou non, ô vanité de la science pure ! Mais, quelle que soit la personne enseignante, son autorité, sinon son influence, est sans bornes sur les jeunes filles. Quiconque affirme n'importe quoi est infaillible à leurs yeux, et le meilleur moyen de leur persuader qu'on

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est infaillible est d'affirmer toujours. Elles sont d'une docilité effrayante. Se permet-on une plaisanterie ou une demi-vérité : elles l'enregistrent, l'apprennent par cœur et la récitent dévotement. L'effort ne paraît pas leur coûter, qui les dispense de s'interroger ellesmêmes ; elles compilent et retiennent dans leur mémoire toute une leçon; puis, si on les questionne sur un point obscur, elles se récrient: « Mais, Madame, je n'ai pas compris ! » Elles ont le respect des auteurs classiques, et l'idée que La Bruyère a pu manquer un de ses Caractères leur semble insoutenable ; du moins, à elles seules, elles ne l'auraient jamais. Elles ont aussi le respect des faits et des dates ; quelqu'un qui leur dirait qu'un fait, par soi, n'est rien, n'est pas assimilable, et qu'il faut le négliger, leur semblerait un hérétique. Bien penser et bien écrire, c'est pour elles « être fort en français », et, à l'occasion, elles avouent tranquillement qu'elles ne le sont pas. D'ordinaire, elles sont peu capables d'abstraire et surtout d'associer des idées abstraites. En revanche, pour l'étude des sentiments, pour tout ce qui est autobiographie ouverte ou déguisée, leur imagination ne tarit pas. Quelle supériorité sur un homme du même âge ! Quelle finesse plus originale ! Quel maniement plus sûr de la sensibilité! Quelle langue même plus nuancée et plus nourrie! Enfin elles sont humbles, se prêtent aux corrections et regardent leurs pauvres devoirs comme des ébauches à côté des ouvrages imprimés qui sont l'idéal inaccessible. Elles ont soif d'admiration et s'oublient elles-mêmes ; elles écoutent, elles croient, elles aiment les autres.

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La jeune dilettante est celle qu'on élève à la maison ou qui va s'acquitter, une fois par semaine, de cette figure de cotillon qu'on appelle « un cours de demoiselles ». Celle-là est plus indocile ou n'est docile que par paresse d'esprit. Si, par exemple, le maître a dit qu'il y a dans tel moraliste des vérités d'emprunt, et qu'elle a entendu des vérités d'empereur, elle l'écrit et le répète sans sourciller : elle est insensible à l'absurde. C'est aussi par simple paresse qu'elle a sur tous les sujets des épithètes préparées, qu'un tel est gentil et que Bossuet est sublime. Ne lui demandez pas les raisons de son jugement ; il n'y a pas plus à répliquer ou à examiner que s'il s'agissait de la coupe d'une robe. « Je ne sais pas si cela est beau ou laid, ma chère ; mais cela se porte, et je le porte. » C'est souvent une parole entendue au salon, ou bien une phrase de livre; s'il arrive qu'on y contredise, la jeune fille se révolte d'abord, puis elle réfléchit un instant et s'aperçoit qu'elle est tout près de penser le contraire de ce qu'elle a dit. D'ailleurs, à quoi tient-elle, dans l'ordre des jugements ? Tout glisse à la surface. Aux cours hebdomadaires qui se donnent, portes ouvertes, devantles mères de famille, la jeune dilettante est l'auditoire le plus agréable, car elle écoute tout bouche ouverte et accepte tout sans discussion, comme les Juifs recueillaient la manne; mais elle est l'auditoire le plus désagréable aussi, car, à peine le maître a-t-il fini sur une pensée qui doit s'imprimer fortement, qu'elle est déjà levée, arrange sa coiffure et se met à babiller sur ses compagnes de catéchisme. Encore se soucie-t-elle beaucoup plus de la

personne du maître que de l'enseignement lui-même ; elle est insensible à la logique ; un détail l'amuse plus que l'ensemble ne l'intéresse ; elle dédaigne le familier et le simple ; ce qu'elle estime le plus, tout en ayant l'air d'en sourire, c'est l'emphase ; en second lieu, c'est un mot d'esprit, surtout si elle ne l'a pas compris d'abord ; en troisième lieu, c'est l'érudition, surtout si elle en est écrasée.

Malgré ces causes d'infériorité, la jeune dilettante est souvent bien intéressante : elle écrit avec sentiment ; ce qu'aucune de ses amies n'est assez privilégiée pour entendre, aux. heures d'effusion, elle le confie quelquefois au papier, et cela sans s'imaginer, comme nous le ferions, qu'elle a découvert l'âme humaine ; elle y apporte une humilité, une candeur très aimables, et, si on l'apprécie, elle s'en étonne et en rougit avec un air de plaisir tout à fait charmant. Elle est plus volontiers sincère que la pensionnaire des couvents et moins sujette aux déclamations passionnées.

Son invention, son bon sens ont surtout deux grands aliments, la conversation et la lecture. Pour presque toutes les jeunes filles, la conversation modèle est celle de leur père et des amis de leur père. Gomme elles miment très bien, elles en reproduisent jusqu'aux intonations et aux gestes, en pensant que cela leur ajoute de l'importance ; elles tranchent, elles décident, mais toujours d'après autrui, humblement, les pauvres petites ! Il est vrai que cette conversation-là est bonne seulement pour les graves occasions, quand elles se sentent écoutées ou parlent devant des jeunes gens ; le reste du

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temps, elles se contentent de réflexions sur les individus, d'à peu près rapides et chargés de superlatifs, pour mieux jouer la sincérité. Quant à leurs lectures, Je roman y sévit, le roman innocent, bien entendu, c'est-àdire celui qui ne fait pas penser. Mme Zénaïde Fleuriot est l'auteur type ; Mrac Craven et Mlle Monniot sont la nourriture des plus fortes ou des plus sensibles. Demandez à n'importe quelle jeune fille si elle connaît Eliane et le Journal de Marguerite, elle se piquera de répondre oui ; elle ajoutera même que ce sont des livres « très jolis ». Très jolis, c'est le terme abrégé qui désignetous les mérites. D'ailleurs, pour la plupart, elles sont optimistes dans leur conception de la vie et réclament des livres la môme illusion. Elles sont plus formalistes que tendres.

Assurément vous pourrez me citer, pour chacune de ces remarques, dix exceptions chez les jeunes filles que vous croyez connaître. Je vous en citerai vingt, de mon côté, et nous serons quittes. Mais, dans les questions d'enseignement, il ne s'agit que de la moyenne, qui est toujours, par définition, médiocre. Gouventine, lycéenne ou dilettante, la jeune fille est, à des degrés divers et avec les nuances que j'ai marquées, merveilleusement, affreusement docile ; elle est soumise sans réserve aux maîtres et aux modèles ; elle n'a pas d'ambition et ne se permet aucune comparaison entre ce qu'elle écrit et ee qu'elle a lu ; elle ne saisit pas facilement les affinités des choses ni les rapports des idées ; elle juxtapose et n'enchaîne pas ; elle a des qualités supérieures d'observation morale et de sensibilité, mais elle est esclave des

faits, de la forme et des mots. Comment, avec cette passivité', pourra-t-elle exercer Part d'écrire, qui est tout d'activité , d'initiative , de hardiesse ? Ou bien cet art lui-même pourra-t-il se réduire en formules et s'appliquer, les yeux baissés, sous la dictée, non tel que les maîtres l'ont compris, mais tel que de bons élèves peuvent le contrefaire ? Bref, si les jeunes filles étaient reconnues incapables d'originalité, faudrait-il persister à leur enseigner une sorte de style qui ne serait pas original ? Une telle leçon ne serait-elle pas plus pernicieuse que l'ignorauce, et un tel style serait-il encore un style ? C'est ce qu'il faut voir.

Les anciennes rhétoriques auraient pu porter comme titre : Des moyens de suppléer au talent littéraire, ouvrage dédié aux personnes qui en manquent . Ce n'était qu'une série de recettes : Faites ceci, faites cela ; soyez élégant toujours, délicat de temps en temps , attendri quelquefois, etc. ; rien de plus commode. Pour toutes ces qualités, d'ailleurs, c^est à vous de les fournir de votre propre fonds. Quelques rares ouvrages, comme l' Art poétique de Boileau, avaient la bonhomie de commencer par une déclaration montrant combien était oiseux tout ce qui allait suivre. Si vous n'avez pas un grand talent, disaient-ils en substance, vous n'avez que faire de nous ; mais si vous en avez un très grand, vous n'avez que faire de nous. Il ne faudrait pas outrer cette vérité pourtant: il y a un art d'écrire ; mais il y a, très

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étroitement mêlée à cet art, une industrie d'écrivain ; et si Fart suppose la spontanéité, l'industrie demande un apprentissage. Gela est si clair qu'on a presque honte de le dire.

Quelle est précisément la frontière de l'art et de l'industrie, et, si cette dernière seule peut s'apprendre, y a-t-il intérêt pour l'esprit que l'étude en soit poussée très loin ? Telle est la question que je propose aux personnes de sens.

« Bien écrire, selon M. Lanson, c'est penser ou sentir quelque chose qui vaille la peine d'être dit, et le dire précisément comme on le pense ou comme on le sent. » Voilà qui est on ne peut plus juste ; mais alors que d'éléments sont nécessaires pour bien écrire ! Penser d'une façon intéressante, c'est le fait d'un esprit vigoureux ; sentir avec originalité, c'est le fait d'un artiste ; parler comme on pense et comme on sent, c'est le fait à la fois d'un artiste et d'un homme de métier. Ne nous occupons que de ce dernier point, que de l'expression toute pure ; essayons d'y déterminer par un ou deux exemplesce qui est de pratiqueetce qui est d'inspiration.

Attachons-nous, pour cette fois, aux mérites tout extérieurs de style. Lorsque nous entrons, un soir, dans une très vaste église où Ton prêche, nous n'entendons d'abord qu'un murmure confus, mais ce murmure est modulé ; il obéit à une loi musicale ; sans rien distinguer des paroles, nous percevons comme un lointain clair de lune d'éloquence. Ce n'est encore que la première silhouette du style, le rythme. Assurément le rythme existe en prose comme en vers, dans les devoirs

de collège comme dans Atala et dans YOiseau de Michelet. Ce dernier maître, grandmusicien s'il en fut, possédait le don du rythme parlé au point d'en souffrir. Il raconte que, se trouvant dans la tour de Gordouan, en Gironde, par un gros temps, le vent continu l'étourdit ; la fatigue et le fracas des vagues blessèrent en lui une puissance, « la plus délicate de l'écrivain, le rythme. Ma phrase venait inharmonique. Cette corde, dans mon instrument, la première se trouva cassée. » Eh bien, cette puissance, dans quelle mesure est-elle spontanée, dans quelle mesure susceptible d'enseignement?

Prenons, si vous le voulez, un exemple bien net, où l'harmonie réside plutôt dans les sons que dans l'ordre du raisonnement. Yoici une phrase de George Sand :

« Hélène dort. Peut-être qu'à cette heure elle rêve que, soutenue par le bras de Wilhelm, elle erre avec lui sur la mousse du parc, aux reflets d'azur de la lune, ou bien qu'elle danse là-bas dans le bosquet, belle à la clarté de cent flambeaux, entourée de cent jeunes étudiants qui admirent la légèreté de ses pieds et la souplesse de ses mouvements. »

On sent qu'une telle phrase est un délice ; mais supposez-vous en présence de quelque auditoire de jeunes filles : quelle leçon tirerez-vous de ce modèle? Vous leur direz à peu près : Mesdemoiselles, il y a, vous le voyez, dans la prose bien maniée, une capacité d'harmonie presque égale à celle des vers (cela peut s'enseigner) ; il doit y en avoir une dans votre style comme dans celui de George Sand, et, si vous me permettez de lire maintenant quelques phrases de vos devoirs, je vous y montrerai des incohérences et des rudesses de

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rythme. Voyez ici comme l'artiste a suspendu habilement le mouvement, comme ce mouvement, d'abord coupé, s'épanouit à la fin dans toute son ampleur. L'art de placer les incises, les repos de la voix, les virgules, Mesdemoiselles, c'est là tout le secret (cela peut s'enseigner encore) ; mais c'est un art, ai-je dit. Je peux vous livrer le précepte tout général, tout abstrait, tout mort comme le voilà ; mais qui consulterez-vous sur l'opportunité de l'application ? Qui, sinon votre oreille délicate ? Je vous donne le conseil de vous chanter intérieurement toute phrase que vous écrirez, et de ne l'écrire que quand votre sens de l'harmonie en sera satisfait. Mais, ne sera-t-il pas satisfait à trop bon compte et par une illusion ? Je m'en remets pour cela à la justesse de vos sens et de votre goût, à la divination intérieure (ah t ceci ne s'enseigne plus). »

Prenons un autre exemple, toujours relatif au talent d'expression. Vous voulez démontrer les figures de rhétorique non pas d'une façon scolastique et servile, comme si elles étaientdes cristallisations naturelles, mais en vous rappelant qu'elles sont la manifestation naïve d'abord, réfléchie ensuite, de l'intelligence et de l'humeur de chacun.

Je suppose que vous parliez de la prétention (sans la nommer, bien entendu) et qu« vous en donniez un modèle. En voici un qui me revient à la mémoire Un critique éminent, chargé de faire l'éloge d'un ami très intime qu'il avait eu le chagrinde perdre, s'exprime ainsi :

c Je n'oublierai pas qu'en parlant de lui je ne dois pas entrées

tenir le public de moi-même, des joies que m'a données son amitié et des regrets qu'elle me laisse. Je refoulerai tant de sentiments, tant de souvenirs que sa mort réveille en moi ; je ne dirai pas tout ce que je retrouve dans le passé en revenant, ses lettres à la main, sur les .traces de notre jeunesse, nos communes espérances, nos craintes et nos tristesses communes, nos aspirations incessantes à un lendemain où nos existences devaient être plus unies encore que la veille et plus confondues, le commerce enfin de deux âmes si bien mêlées l'une à autre qu'aujourd'hui encore j'ai peine à comprendre qu'il m'arrive quelque chose dont je ne puisse pas lui parler ; et il me faut faire effort sur moimême pour m'assurer qu'en effet je ne retournerai plus près de son lit lui serrer la main et échanger avec lui quelques paroles souvent sans objet, mais dont nous avions besoin tous deux. Tout cela n'intéresse que moi, et ce n'est pas ce que je voudrais exprimer ici.... »

« Que cela est naturel ! dirons-nous à nos jeunes filles. Écrivant pour le public, l'auteur ne veut pas, par pudeur, étaler ses sentiments ; mais cette retenue est comme forcée par la violence irrésistible de son regret. S'il se laisse aller d'abord à son émotion, c'est pour en être allégé ensuite et pour retrouver la netteté d'idées dont il a besoin. Il arrive ainsi, Mesdemoiselles, que l'esprit se permette un écart pour suivre son cœur; qu'il passe, en les saluant seulement, devant les idées chères que son dessein lui interdit d'aborder : si pareille envie vous prenait, n'ayez pas de scrupules; vous voyez que cette liberté s'accorde, et, quelquefois, qu'on en peut user avec une grâce bien délicate. — Oui, Monsieur ; mais ce que vous louez ici, Descartes se le permet-il dans le Discours de la méthode? Et, s'il se l'interdit, s'il ne dit pas, par exemple, en passant, que ses maîtres delà Flèche étaient de fort aimables gens,

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dignes de toutes sortes de respects , c'est donc que cette façon de mêler ce qu'on pense avec ce qu'on sent n'est pas d'un usage universel? — Sans doute, Mesdemoiselles; je vous la recommande quand votre tact vous la conseillera, tout simplement. — Oui, mais le tact I le tact ! — Ah ! le tact, sans doute, le tact ! La divination intérieure! disais-je tout à l'heure... Que voulez-vous, Mesdemoiselles ? Je ne suis qu'un professeur, c'est-à-dire quelque chose de presque superflu. »

Je pourrais multiplier ces exemples et détailler ainsi tout l'art d'écrire. Ce que j'en ai dit suffit pour justifier l'opinion que voici. L'industrie du style, qui s'enseigne, comprend une partie de critique, une partie de théorie, une partie d'application. On peut démontrer: 1° que tel grand écrivain est très fort par tel ou tel mérite; 2" que ces mérites se classent et se subordonnent de telle ou telle façon. On peut démontrer enfin les procédés économiques et matériels qui permettent d'exploiter ces mérites en soi quand on les a, mais non de les simuler quand on ne les a pas — L'art du style, qui ne s'enseigne point, comprend tout le reste.

Voyons un peu, maintenant, ce que nous obtiendrons d'un élève par la seule industrie. Supposons un talent très médiocre, mais qui ait fait de très bonnes études (cela peut arriver). Ce jeune sujet, qui a beaucoup de mémoire toujours, a peu d'inquiétude et de sève le plus souvent; il n'est pas sollicité par l'envie d'écrire ; s'il écrit, c'est par devoir, par ambition ou par vanité. 11 le fera très bien, dit le public; il sera toute sa vie un prix de discours français , c'est-à-dire qu'il assistera à la

combinaison de toutes ses lectures passées, qui s'opère en lui. Prenant la plume, il n'éprouvera pas ce tressaillement de plaisir qui fait que l'écrivain-né se crée à lui-même un paradis perpétuel. En revanche, il saura toujours exactement ce qu'il veut faire et le fera par méthode. Pour un ouvrage qu'il entreprend, il choisira d'abord un titre qui lui fasse honneur ; puis il enfilera des notes, ce qu'il sait très bien faire, les classera dans de petits dossiers ; puis, cela préparé, il mettra devant lui un grand papier , inscrira sur le premier feuillet chapitre premier et se laissera dériver tout doucement. Ses réminiscences lui fourniront les meilleures façons d'embellir une idée commune. 11 dira : « Nous laissons à juger si... », ou bien: « L'ascendant qu'il s'était acquis par son caractère et ses vertus... », ou bien : « Il fut enlevé à la tendresse des siens », et tout cela ne sera pas du style, sans doute, puisque le style est l'empreinte forte d^un individu, mais ce sera quelque chose de propre et de décent ; certes il n'en faut pas tant pour sortir de l'ordinaire. Aussi sera-t-il estimé généralement et, s'il est persévérant, il entrera à l'Académie. Au demeurant, il sera une écritoire, non un écrivain, faute d'être une personne.

Or, si l'éducation ne se propose pas de faire des personnes, quel est son dessein? L'éducation des jeunes filles surtout : n'est-ce pas là sa grande mission ? Une jeune fille sur cent est une personne ; peut-être une jeune fille sur dix deviendrait une personne, si elle osait; j'en connais plusieurs qui sont toutes prêtes à éclore. Dans les couvents, dans les lycées, dans les

LES JEUNES FILLES ET L'ART D'ÉCRIRE

familles, je vous ai fait voir la sujétion d'esprit où elles vivent. Eh bien, ne faut-il pas les aider à rompre cette écorce de Daphné et à se développer au soleil, plutôt que de les enserrer dans les formules d'un art que les formules ne contiennent même pas?

Je le dis sans détour, un manuel théorique de style offert aux jeunes filles , dans l'état présent de leur éducation, est un livre inutile et dangereux. Inutile, puisque l'art du style ne se transmet ni par persuasion ni par contagion ; dangereux, puisqu'il ne peut qu'accroître le formalisme et la passivité de celles qu'il prétend instruire, c'est-à-dire leur élégante stérilité.

Je n'aimerais donc pas du tout le livre de M. Lanson s'il répondait à son titre : Principes de composition et de style. Heureusement il n'en est rien ; c'est une exquise causerie de moraliste et de crilique dont l'objet est, au sens le plus général, la culture de l'esprit. M. Lanson parle avec cette finesse contenue que possédait notre maître commun, M. Bersot, ce demi-Socrate à qui nous devons tant. Il condense en quelques mots très simples une longue expérience; il fait, sans le dire, un retour sur ses propres essais, et cela donne à quelques-uns de ses conseils le charme d'une confession. Il est tout à fait notre contemporain: il a nos préoccupations, notre goût de psychologie, notre passion de raffinement et de sincérité ; il prend des exemples dans Fromentin, dans Tolstoï, dans, Pierre Loti. Et, comme de juste,

l'idéal qu'il recommande est l'achèvement parfait de ses qualités personnelles. Il n'encourage guère l'imagination brillante ni la fantaisie. Ce qu'il veut obtenir des jeunes filles, c'est surtout la justesse et la finesse d'analyse, qu'elles sont d'ailleurs naturellement disposées à posséder, comme je J'ai dit; il veut les rendre ennemies de la déclamation, du vague, du convenu, pénétrantes, curieuses de sentiment, sincères surtout, telles enfin qu'un jeune homme intelligent d'aujourd'hui souhaiterait sa femme.

Mais la grande originalité de cet ouvrage est dans la première partie, me semble-t il, que M. Lanson. appelle Préparation et qu'on pourrait aussi appeler Affranchissement. Vous avez vu de combien d'entraves était lié l'esprit d'une jeune fille: il s'agit de l'en délivrer d'abord et d'en appeler de ses préjugés à elle-même. Étudiez donc cette liste de chapitres : I. De la stérilité d' esprit et de ses causes; II. De la sensibilité considérée comme source du développement littéraire ; III. De la sécheresse des impressions ; du vague dans les idées et le langage ; IV. Le développement général de V esprit est nécessaire pour bien écrire; V. De la lecture ; VI. Utilité possible de la conversation; VII. Éducation de la sensibilité: ne se sent-on pas mieux respirer devant une façon si aisée de préparer les voies? Et, chemin faisant, que d'observations neuves et vraies, qui se tournent en conseils ! — Il ne faut pas, par exemple, quand il s'agit d'écrire, interrompre, comme on le fait, toute vie en soi pour susciter les idées : « C'est se défaire de soi-même, pour être mieux soi-même... On arrête les battements de

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son cœur, pour mieux l'écouter, et on s'e'tonne de ne pas l'entendre. » — Il ne faut pas, sous prétexte de naturel, bannir l'intelligence et la réflexion de toute effusion passionnée, au contraire: « Le langage du cœur donne la mesure de l'esprit. » — Il y a des expressions courantes et de mode « qui sont aussi des dispenses de penser ». — On ne peut tricher avec le style ; on n'écrit vraiment que quand on est une personne : « Le mot spirituel, ému, pittoresque, sublime, germe sans effort et s'épanouit sur le riche fond de la vie morale ; c'est le prolongement extérieur et le dernier terme d'une longue série de sentiments intimes et d'idées inexprimées. » — Combien* d'autres vérités encore, semées en passant, parmi des souvenirs, des anecdotes et des portraits qui vivent ! La conclusion de tout ceci est qu'il faut penser d'abord, que la chose nécessaire est de penser, et que, pour penser, il en faut prendre la peine. Rejetez d'abord les paroles qui flottent à la surface de votre esprit ; puis, cela fait, allez au fond en puiser de toutes neuves !

Mais ce n'est pas assez : le professeur qui parle aux jeunes filles dans une conférence doit aller encore plus loin que M. Lanson ne pouvait le faire dans un livre. Il doit secouer coûte que coûte, avec une véhémence presque brutale, l'engourdissement où se complaisent ces nonchalantes. Je le déclare même, il doit les scandaliser (s'il peut) ; il doit leur faire, dire non plus leur éternel Oui, Monsieur, mais Oh! oh! et: C'est trop fort! La critique nouvelle est, pour cela, tout à fait libératrice. Lorsque M. Jules Lemaître compare Eschyle

aux pantomimes des pierrots, il entretient bien mieux la gloire d'Eschyle que s'il écrivait : « Eschyle est un tragique inspiré ». Lorsque M. Faguet imprime brutalement : « Balzac a des intuitions de génie et des réflexions d'imbécile » , il oblige à mieux regarder Balzac ; car, en littérature, l'irrévérence est le commencement de l'admiration vraie. Mais surtout M. Faguet et M. Lemaître invitent, forcent presque à juger. De plus, ils sont si personnels, qu'ils en deviennent incopiables, mérite supérieur pour les auteurs d'ouvrages classiques. Je voudrais qu'on imitât toujours cette indépendance en parlant aux jeunes filles, afin de les heurter et de leur donner l'envie de contredire. Par exemple , j'aimerais bien que l'on commençât une leçon sur Corneille, non plus par les paroles consacrées : « Né en 1606 à Rouen, d'une famille de robe », etc., mais en disant: « La vie de Corneille n'a aucun intérêt ; elle ne sert point à expliquer ses œuvres ; vous pouvez l'ignorer. » C'est bien peu de chose, ce n'est rien ; mais quelle mine effarée ferait l'auditoire ! J'aimerais bien que l'on dît aussi: « 11 y a dans le Misanthrope une tragédie amoureuse qui est d'un inlérét éternel, un tableau de mœurs qui a une valeur historique, enfin une étude de caractère qui est manquée. » Peut-être une des assistantes risquerait une objection, et celle-là serait sauvée.

Voilà où j'en voulais venir. On comprend que ces observations sur les jeunes filles d'à présent et sur l'art d'écrire ne visaient qu'à cette conclusion : Affranchissez! affranchissez l'esprit ! L'art de l'écrivain comporte

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ce précepte avant tout autre, puisqu'en art il faut être soi-même ou n'être rien; l'état intellectuel des jeunes filles le comporte aussi, puisque justement elles ont peur d'être elles-mêmes. J'indique, après M. Lanson, quelques moyens libérateurs : il y en aurait d'autres, il y en aurait beaucoup plus encore, sans la superstition des examens, des programmes, enfin du mariage (qui est un examen terrifiant à programme variable).

Sans doute tout n'est pas obtenu dès que les jeunes filles ont pris confiance en elles. Gela ne leur ajoute point d'esprit de conversation, ni même aucune de ces qualités de logique ou de ces nuances dont nous avons vu qu'elles manquent souvent. Mais, une fois maîtresses de leur propre esprit , qui peut dire où elles arrêteront leurs conquêtes? Je les vois d'abord bouleversées par un tel ravage de leurs anciennes et chères idées, puis éplorées de voir que personne n'a tout à fait tort, personne tout à fait raison, et que le vieux dogmatisme manque sous leurs pieds ; je les vois ensuite, par un retour brusque, dégoûtées de l'autorité, se précipitant dans la négation, le scepticisme, le nihilisme, où s'arrêtent seulement les intelligences faibles ; je les vois recréant peu à peu leur propre monde intellectuel, comme de braves petites cartésiennes ; je les vois sortant enfin de cette série d'épreuves avec la satisfaction souriante, si gracieuse à contempler, des femmes évanouies qui ouvrent les yeux à la lumière et reprennent leurs sens...

Encore est-il vrai qu'après cela toutes les qualités littéraires leur arriveront par surcroît (j'entends aux

jeunes filles qui sont douées, sans le savoir, bien entendu) ; le travail intérieur de leurs idées aboutira naturellement à l'expression, car, dès que notre idée s'éclaircit pour nous, elle s'exprime d'elle-même, presque sans nous, presque malgré nous, et c'est alors qu'on écrit supérieurement. (Une phrase heureuse n'est qu'une idée parvenue à maturité.)... Et dès lors elles auront le goût, la fièvre de communiquer ce qu'elles penseront et sentiront. Elles s'apercevront que les écrivains ne produisent ni pour l'argent ni pour la gloire, mais pour se délivrer eux-mêmes, comme par une fonction fatale ; cette délivrance, quand on a une fois dit ce qu'on portait en soi, ne fût-ce que tout bas, ne fût-ce qu'à deux personnes, ne fût-ce que dans la solitude, elles l'éprouveront enfin à leur tour. Elles porteront leur bonheur au bout de leur plume, dans leur tête, dans leur cœur... Patience 1 Le grand point est gagné si une éducation vraiment autonomiste fait d'elles, non pas des émancipées, mais des esprits sincères et libres.

Une telle ambition vous fait sourire : la femme, ditesvous, est sortie d'une côte de l'homme, et il lui en restera toujours quelque chose. Peut-être ; mais ma chimère me plaît ; chacun de nous désire qu'il y ait au moins une femme dans le monde qui le comprenne et lui réponde... D'ailleurs, si l'on ne s'efforçait pas d'atteindre le chimérique, quelle réforme serait entreprise ? Il faut donc espérer, mais avec un léger scepticisme, que les jeunes filles se décideront prochainement à juger, à imaginer, à concevoir avant que d'écrire,

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enfin à vivre pleinement de la vie de l'esprit. . . Et même, qui sait ? Quand les hommes leur auront appris à penser, peut-être qu'à leur tour elles l'apprendront aux hommes. En ce temps-là nous serons tous, hommes et femmes, des personnes très distinguées, ce qui sera délicieux, quoiqu'un peu inquiétant; notre dernier progrès aura été réalisé, notre rôle sera joué sur la terre, et le soleil pourra s'éteindre.

« LE BONHEUR

poème de M. Sully Prudhomme.

0 cher maître Sully,

Vous désirez savoir de moi D'où me vient pour vous ma tendresse, Je vous aime, voici pourquoi :

Vous ressemblez à ma jeunesse ;

et non seulement à la mienne, mais aussi à celle de mes plus chers amis, de ces amis dont le cœur m'intéresse et dont je recherche l'unisson avec une douce inquiétude. Nous reconnaissons, en vous lisant, des nuances de sentiment et de pensée que nous trouvâmes en nous, que nous souhaitons d'y retrouver encore. C'est que vos premiers poèmes furent des événements de notre vie. Génération faible et de peu de volonté, nous avons eu pourtant de nobles soucis, qui devront nous gagner l'indulgence de nos fils ; nous sommes les premiers qui, à votre suite, avons remis à la mode le monde invisible et qui avons fait entrer les idées dans le domaine de la sensibilité. Voilà votre œuvre, où nous vqus avons soutenu de nos applaudissements et de notre prédilection.

Nous avions rompu avec la rhétorique, avec Hugo,

« LE BONHEUR

avec M. Camille Flammarion, nous cherchions qui adorer ; le maître inconsistant, en qui nous devions aimer à la fois Platon et Protagoras, ne nous scandalisait déjà plus, mais ne nous absorbait pas encore ; nous étions adolescents et élèves de l'École normale. Les meilleurs, les plus fins d'entre nous (deux termes synonymes aujourd'hui, comme vous savez), étaient de vrais personnages de Racine, observateurs d'eux-mêmes, et surtout de leur sensibilité un peu compliquée, passionnés, du moins le plus qu'ils pouvaient, réfléchis, repliés, affectés, avec des élans de sincéritéprofonde, assez casuistes, mise à part la notion du devoir, qui n'intervenait jamais, dilettantes de psychologie, d'ailleurs dénués de toute métaphysique et vivant de telle sorte que s'il eût fallu extraire une croyance de leurs actes, c'est, comme dans Racine, le fatalisme qu'on eût trouvé au fond .. Quel public pour les Solitudes, les Épreuves, les Vaines tendresses ! Aussi combien de soirées nous passâmes, assis sur nos lits de fer de l'Ecole, à noter dans vos pages et dans nos souvenirs de fuyants et délicieux accords ! Assurément c'étaient des soirées sans femmes, mais non sans émotions tendres, grâce à vous . On se réunissait en tout petits groupes, on allumait un morceau de bougie, en cachette, et, pendant des heures, on lisait ces vers que nous n'avons pas oubliés ; on les lisait à mi-voix pour leur garder le son voilé d'une confidence, mais trop haut toujours, nous semblait-il, tant nous avions peur qu'ils fussent entendus de quelque personne d'une autre génération.

C'était, en effet, ce qui doublait l'attrait ;*vous étiez

nôtre. Quoiqu'une bonne partie de votre œuvre soit assurée d'une jeunesse immuable, je crois que nous seuls, qui serons morts tous avant 1950, nous vous aurons pleinement compris, et encore pendant dix ou quinze années de notre vie seulement. Vous ne répondez pas à Tidée que nos prédécesseurs s'étaient faite de la poésie : ils ne vous distinguent pas nettement de M. Coppée. Vos tristesses leur semblent artificielles ; le raffinement et la sincérité sont pour eux deux choses inconciliables ; vos doutes ils ennuient : ils sont certains de tant de choses, eux, les heureuses gens !... Et nous vous aimons d'autant plus, de toute cette sourde hostilité intellectuelle de pères à enfants.

Après cela, il me semblait que jamais je ne pourrais discuter un de vos poèmes, surtout devant le public. Entendre faire des réserves sur vos vers m'eût affligé autant que si l'on avait trouvé mesquine la maison de mon père, où j'ai grandi... Voilà ce que mon amour pour vous me faisait penser. — Mais avec l'éducation toute critique qu'on se donne à présent, on vieillit très vite ; la douceur des tendresses aveugles n'est pas longtemps possible . On sait trop bien les raisons de ses préférences, et dès lors les préférences irraisonnées, qui sont les meilleures, les seules vraies, deviennent infiniment rares.. . Vous publiez un nouveau livre, le Bonheur, je le lis avidement, j'y prends un grand plaisir, mais j'analyse ce plaisir, comme vous analysez vous-même le bonheur des élus (voyez à quel point nous sommes contemporains !), et j'en laisse perdre toute la fleur. Oh! sans doute j'y vois plus clair qu'auparavant ; je vous replace,

« LE BONHEUR

après réflexion, auprès de Pétrarque et peut-être audessus de lui, je dénombre les pièces de vous qui seront lues éternellement, je sais à présent ce que j'admire en vous. Triste progrès ! Oui, cher maître, j'ai peur d'être aujourd'hui capable de vousjuger. Autrefois, je n'aurais pas voulu, je n'aurais pas pu...

Essayons donc de juger ; tâchons d'avoir raison, puisque je trouve à présent une sorte de satisfaction à ces choses... Et, pour procéder avec méthode, informonsnous d'abord des origines du livre.

Depuis quinze ans déjà l'auteur avait conçu le Bonheur. Ille portait en lui, l'élaborait peu à peu, l'alimentait delà substance de ses réflexions quotidiennes. Il y eut ainsi un long intervalle entre l'inspiration et l'exécution. Le premier élan est de la jeunesse du poète, jeunesse généreuse, où les belles idées avaient la grâce d'un sentiment, où les sentiments avaient la netteté d'une idée, jeunesse spéculative et stoïcienne à la fois, occupée à se regarder vivre (la Vie intérieure, les Solitudes), et pourtant affranchie de cet égoïsme supérieur que donne la contemplation, éprise au contraire du bien public, de la vertu active, du sacrifice (un Songe, Impressions de la guerre, le Zénith). Oh ! quelle âme belle et rare montraient ces premiers ouvrages ; quelle belle âme révèle aussi la conception de l'ouvrage d'aujour^ d'huil... Et ce poème alors ébauché, c'est la maturité de l'auteur qui l'a écrit ; une maturité encore ingénue, mais

distraite par des préoccupations que son ingénuité même grossit sans mesure, raffinée toujours, mais dans les formules plutôt que dans les sentiments, moins intéressée par la vie que par une construction logique, enfin un peu refroidie et scolastique... Imaginez une exquise parole de l'Evangile, jaillie du cœur, puis reprise et commentée, après douze siècles, avec toutes les subtilités d'un saint Anselme. Seulement ici l'inspiration divine et la glose sont fondues dans la même œuvre, le doux Messie et le théologien sont un même homme. Voilà ce qu'il faut savoir, — pour se donner ensuite la gloire de le deviner, à la lecture du livre.

A l'origine, M. Sully Prudhomme eut une idée que vous croiriez simple, qu'il crut simple lui-même ; il projeta de peindre deux êtres heureux. (Pourquoi deux, plutôt qu'un seul ? Sans doute parce que « le bonheur semble fait pour être partagé », comme dit Racine.) Ce sera l'affaire de cent ou deux cents vers, se dit-il, bien remplis comme le sont toujours les miens, et j'aurai fait un joli conte des Mille et une Nuits, pensé par un philosophe.

Réaliser deux êtres heureux, rien de plus... Vraiment, nous tenons trop peu de compte de la conception d'un ouvrage : nous ne sommes pas assez étonnés de cette merveille en raccourci qui est le germe d'un poème. Sans doute nous avons entendu dire que ces merveilles-là naissent d'elles-mêmes dans les jeunes imaginations, que

« LE BONHEUR

les cahiers de classe des adolescents en sont remplis, et dès lors la marque des talents vraiment supérieurs, c'est dans l'exécution que nous la cherchons. Mais peut-être avons-nous tort, surtout dans l'état présent des esprits ; peut-être la distinction suprême est-elle aujourd'hui dans une certaine façon simple et puissante de concevoir, que notre chaos intellectuel rend hien difficile, et non pas dans un art d'expression parfait, que l'école parnassienne, après Victor Hugo, a rendu presque trivial. C'est pourquoi un symbolisme très intelligent devient, en cette fin de siècle, la poésie elle-même; c'est pourquoi il faut estimer avant tout la vigueur de pensée qu'une œuvre révèle ; c'est pourquoi la conception du bonheur, à elle seule, équivaut à un chefd'œuvre.

Rien n'est plus original, en effet; qu'on y fasse attention. Gommentconcevez-vous un homme heureux?

Le bonheur, est-ce un caractère ? est-ce une passion ou un sentiment ? Non, c'estune pure abstraction; créer un être heureux, en poésie, cela revient simplement à définir le bonheur, œuvre d'analyse et non d'imagination, œuvre de conscience avant d'être œuvre d'art. Le poète n'est plus l'Orphée paisible, chantant les merveilles réelles du monde ; c'est l'Orphée touché du désir de possession, qui, avant de s'attacher à peindre l'Eurydice idéale, tâche de la saisir.

Mais, me direz-vous, la poésie philosophique existait déjà. Dans notre siècle même, La Chute d'un ange, Eloa, sont des idées réalisées. Quelle est, après ces essais illustres, l'originalité de l'entreprise de M. Sully Prud-

homme ? Où est sa création ? — Essayons de le découvrir.

Voici, par exemple, YEloa, de Vigny, le plus beau motif de poème qui existe : l'amour divin poussé à la limite, non seulement pardonnant au mal, mais Taimant, à force de le plaindre, et s'abîmant avec lui. Éloa, ange née d'une larme du Christ, en arrive à se donnera Satan ; telle est, dans. sa pureté première, la conception de l'œuvre. Eh bien ! remarquez que c'est un mystère, un drame tout à fait mystique, mais un drame ; l'effort du poète a porté sur la création du personnage d'Éloa et sur la situation où elle doit être mise ; ce personnage et cette situation une fois fixés, le poème marche avec une logique serrée jusqu'au dénouement nécessaire. L'intrigue des Idées de Madame Aubray n'est pas mieux déduite. On en peut presque dire autant de la Chute d'un ange.

Dans le poème conçu par Sully, rien de semblable ; le personnage n'existe pas, ne doit pas exister dès le début ; sa seule marque, qui est la béatitude, ne lui est donnée qu'à la fin, et c'est là le dénouement ; en attendant il se complète, il se façonne, et c'est là le sujet. Son homme heureux, sonFaustus, le poète n'en a pas l'intuition directe, il l'élabore ; c'est l'intégration patiente d'un rêve.

Tandis que le peintre ne s'interroge pas sur la réalité de son modèle, qu'il le copie en sécurité, le philosophe a l'inquiétude de créer son modèle à mesure qu'il le copie. Ici il le fallait bien : Le bonheur, en effet, est Une abstraction non pas universelle et solide, comme

« LE BONHEUR

un axiome, mais instable et individuelle ; c'est un nuage forme' de tous les soupirs d'une âme humaine. Vous ne pourrez donc en faire une peinture qu'après l'avoir fixé ; et qui ne voit que l'objet du poème est justement de fixer l'image plutôt que de la peindre ?

Là est l'originalité véritable de notre maître : Lamartine paraphrase, Vigny veut prouver, Sully Prudhomme cherche. Le premier a créé la Méditation poétique ; le second, la Thèse poétique; le troisième, Y Investigation poétique. Déjà dans l'incomparable pièce sur la Mort (Vaines tendresses) et dans la Justice, Sully Prudhomme avait inauguré cette poésie toute neuve. Je m'en aperçois à présent et je comprends bien mieux la place que ce pénétrant esprit tiendra dans l'histoire, non de la science, non de la poésie seulement, mais de l'universelle curiosité humaine. Ces grandes et vagues marionnettes, les idées pures, il ne les manie pas, comme les autres poètes philosophes; non, il en prend une ; il l'ouvre, il l'interroge, il la scrute. — Dites un peu, vous qui parlez de la Mort, de la Justice, du Bonheur depuis des milliers d'années, dites un peu ce que c'est que le Bonheur, la Justice et la Mort !

C'estainsi que Sully Prudhomme a porté l'analyse plus avant qu'aucun poète, c'est ainsi qu'il nous a montré la complication infinie de ce qui nous paraissait simple, c'est ainsi qu'il est allé se heurter bravement, plus bravement que les plus forts d'entre nous, aux contradictions dernières des choses. Or, en métaphysique, ne croyez pas, comme le public débonnaire, que la beauté est dans les réponses, (les réponses! ô Renan! ô Mon-

taigne 1); la beauté est tout entière dans les 'questions, beauté' singulière, capable de faire passer l'envie de toutes les autres beautés quand on y a une fois goûté. — • Et voilà comment cette seule entreprise de définir, sous une forme symbolique et poétique, le Bonheur, me semble mettre un poète au premier rang des hommes qui pensent.

Mais revenons à nos deux êtres chimériques, à nos deux homuncules : que leur faut-il pour qu'ils deviennent vraiment heureux ? Cherchons. Et cette recherche n'est pas la préparation du poème, elle est le poème lui-même, comme je viens de dire.

Première solution ; le paradis des enfants et des simples : jouir. Jouir avec une intensité supérieure et continue de tout ce qui sur terre nous paraît enviable. Mais encore qu'est-ce qui nous paraît enviable, puisqu'enfin le rêve du bonheur, ce n'est que l'analyse du désir ? Que sais-je ? Les bonnes odeurs, les spectacles gracieux, les harmonies suaves, et par-dessus tout cela, la plénitude de l'amour. Que Faustus soit donc mort et que, se réveillant doucement sur une planète épicurienne, il retrouve, prête à l'accueillir, cette Stella qu'il avait uniquement aimée. — Stella, vous l'avez reconnue, c'est l'Etoile , c'est cette femme que les hommes d'imagination seuls rencontrent avec transport, parce qu'ils l'avaient rêvée avant de la voir et qu'ils la reconnaissent comme leur idée favorite ; c'est cette femme dont l'existence fait croire à une connivence secrète et maternelle de la destinée, et dont toutes les plus belles femmes ne sont que de pâles sup-

« LE BONHEUR

pléantes. — Tous deux, enlacés dans une étreinte que ne menacent plus ni le monde extérieur ni la mort, se posséderont et se délecteront de leur unanimité. C'est une forme du bonheur, cela, et même à qui donc, parmi les plus intelligents, n'est-il pas arrivé de croire, après un baiser, ou plutôt encore avant, que c'en était la forme suprême ?

Deuxième degré : Faustus étant notre contemporain la curiosité veille en lui ; le comment des choses lui paraît fade et illusoire, dès que le pourquoi s'est posé. Le tourment de savoir le reprend donc au milieu même des délices :

« Je n'ai fait qu'aimer et sentir, Mais sans pouvoir anéantir Ma pensée et sa vieille attache ; Il couve en ma joie un tourment, Car sous l'objet le plus charmant Je veux saisir ce qu'il me cache,

« L'invisible sous les couleurs Et l'impalpable sous les fleurs Où j'appuie, en songeant, ma tête ; Je ne peux plus l'y reposer :

Si je tends ma bouche au baiser, L'inconnu se dresse et m'arrête.

<£ Hé bien ! prenons-le corps à corps ! Que, terrassé par mes efforts, Le monstre vaincu me réponde !

Que, sous le grand masque étoilé, Je contemple en Dieu dévoilé La cause et la raison du monde ! »

Gela veut dire , me fait remarquer une ironique personne, que Faustus a quarante ans passés et qu'il

est un peu revenu des femmes, surtout de la sienne. — Mais cette personne ne croit pas à la réalité du tourment divin ; c'est une âme rudimentaire. La vérité est que l'inquiétude intellectuelle devient aujourd'hui envahissante au point d'être un empêchement à la vie, du moins chez ces quelques hommes qui sont les seuls spectateurs à l'approbation desquels l'Auteur des choses doive tenir, ce me semble. A lire nos romans, on croirait que nous ne sommes que des bêtes instinctives, seulement sensibles ; or, à mesure que la duperie de l'amour est mieux percée à jour, ces peintures de l'hommeparaissent plus fausses et plus insupportables. Quel romancier refera, à notre usage, la Recherche de l'Absolu, de Balzac ? Qui nous représentera au complet? Qui nous rendra la tête, la pauvre tête impatiente et douloureuse que les sensationistes modernes nous ont retranchée ?

Nous voilà donc rembarqués à la recherche de la félicité. Savoir! — Non point comme un savant, ni même comme tous les savants ensemble, mais immédiatement, par simple intuition. Est-ce une volupté, cela? Je ne me la figure pas bien. Recevoir la solution de problèmes que nous ne soupçonnions même pas, ce serait, de la part du Maître du Paradis, une libéralité en somme superflue. Tout le plaisir de la science est peut-être dans la création au sein de la recherche, comme celui de l'amour, dans la création au sein du désir. Oui, peut-être n'y a-t-il pas de joie du tout dans la liberté absolue, tandis qu'il y en a une divine dans l'affranchissement... Pas tout l'Amour à la fois !

« LE BONHEUR

Et si j'ai une prière à t'adresser au sujet de mon bonheur, ô Être suprême, je t'en supplie, ne t'en charge pas! Laisse-moi faire plutôt! C'est un fruit qui n'a de saveur que cultivé par nous-mêmes et dans notre petit jardin !

Faustus se nourrira donc de la cerlitude un peu maigre que la science humaine peut lui offrir, philososophie antique, philosophie moderne, synthèse des lois de l'univers; il ne sera pas rassasié; d'ailleurs, la révélation seule d'un être surnaturel (l'auteur évoque Pascal) explique l'ensemble. Mais , comme une telle science est gratuite, la possession en paraît à l'homme de peu de prix; il sait, il est content, mais non pas heureux ; et il revient à TAinour, qui le ravit plus pleinement, sans doute parce qu'il y joue son personnage, et que l'Amour du moins n'a pas la cruauté, comme cette inhumaine et froide Vérité, d'exister en dehors de lui, supérieurement à lui, indifféremment à lui... C'est dans les bras de sa Stella que Faustus, tristement savant, se réfugie. — Et c'est là 11 seconde étape du Bonheur.

Mais voici la troisième, qui est sublime. Ces amoureux, quelle est après tout leur valeur morale? Jusqu'ici nous ne le voyons guère. Stella est sans doute une femme très aimante, Faustus est , de plus, un noble esprit ; mais est-ce là le dernier accomplissement de Pâme humaine? Il manque à ce concert la corde d'airain. Que le devoir se présente à son tour, et sous sa forme la plus haute, la moins pharisaïque, la plus opposée à l'intérêt; que ce devoir soit accompli

dans l'élan le plus généreux, au prix du renoncement à quelque chose d'infiniment doux; tout change, et notre Paradis se moralise. Or, ce que nous pouvons concevoir de plus haut dans la vertu, c'est le dogme chrétien de la Rédemption : il faut que Faustus soit un Christ. La charité sans limite va le transformer. Il entendra les voix désespérées de la terre ; il sera piqué de l'aiguillon :

« Héros que j'enviais, ô saints ! votre martyre,

Quel qu'en soit le destin, comme autrefois m'attire :

Votre mérite à Dieu dans l'infini s'offrant

Est plus pur sans salaire et sans espoir, plus grand !

Du ciel intérieur il vous a faits les hôtes,

Mais vos âmes, en outre et depuis bien longtemps,

D'une aile plus légère, aux sphères les plus hautes,

Ont déjà devancé vos soupirs que j'entends (1) !

Et moi, dont nul bienfait n'a racheté les fautes,

Qui même ai fui les maux au lieu de les guérir,

J'usurpe ici la paix si rude à conquérir !... •

Et Faustus devient grave. Stella s'approche: « Qu'astu donc ? — Rien ; c'est la beauté de cette nuit qui m'émeut. » — Mais, au souvenir de la douleur des hommes, il pleure; elle tressaille : « Il a pleuré, l'ingrat ! » Il la rassure ; mais depuis lors il fixe obstinément le point de l'azur où la terre lointaine doit évoluer loin de leurs regards. « Te rappelles -tu cette pauvre terre où nous nous sommes d'abord fiancés? —

(li Rappelez- vous Corneille :

Son âme, s'élevant au delà de ses yeux,

Avait au Créateur uni la créature.

Et marchant sur la terre, elle était dans les cieux.

« LE BONHEUR

A peine. — Et la douleur des hommes, l'as-tu donc oubliée ? — Ah I mon bien-aimé, tu souffrais pour la terre aussi ! — Oui ; laisse -moi délivrer ces frères déshérités! Je reviendrai ensuite mêler à ton bonheur celui de tous les hommes ! »

« Levant son clair regard, Stella profondément

Dans les yeux de Faustus le plonge un long moment ;

Elle y mire son âme avec idolâtrie,

Lui jette au cou ses bras, les y noue, et s'écrie :

« Si tu faisais cela, mon bien-aimé, mon roi !

(Mais c'est chose impossible et folle que tu rêves...)

Si tu désertais l'astre où m'ont rivée à toi

Nos heures de délice innombrables et brèves,

je te suivrais, partageant tes douleurs et tes mérites ! — Je ne puis te l'imposer. — Je le veux. — Cela n^st pas juste, mon amie. — Gela est bon.

— Tu veux que je demeure, alors ?

— Je t'en défie ! »

Et tous deux renoncent à leur félicité éternelle pour affronter encore une fois la vie et enseigner aux hommes le vrai salut.

Qu'ils n'y puissent parvenir, que le genre humain ait disparu de la terre, il n'importe, le sacrifice est consommé, puisqu'il est consenti.

Laissons les détails de la fable poétique : eh ! qui ne voit que devant la hauteur de l'enseignement la fable s'efface presque ?

Ainsi, par le renoncement à la félicité, les deux âmes arrivent à la félicité. Le voilà, le dénouement :

Entrez donc, pour n'en plus sortir, Dans le bonheur, votre conquête ! ..

Le bonheur n'est dû qu'à l'effort.

Savourez le divin baiser Que l'âme pur offre à la bouche.

Votre vertu même est la couche Où vous allez tous reposer !

Sentir, Connaître, Valoir, le cycle est achevé. Faustus et Stella arrivent à être heureux. Que goûtent-ils alors ? Hélas î nul n'en peut avoir idée ; ce que vous savez à présent, ce n'est pas de quelle nature est le bonheur, mais quel chemin y conduit... Et le poème s'évanouit.

Telle est cette conception contradictoire et sublime du Bonheur , quintessence de la jeunesse du plus idéaliste de nos poètes ; conception si pathétique, si belle qu'en vérité il semble que la générosité en dissimule la tristesse infinie et qu'on n'apprenne rien de plus, dans ce livre austère, que le véritable art d'aimer.

Il faudrait que toute la jeunesse d'à présent vibrât à cette haute leçon. Enfin, si j'étais femme, je crois que j'adorerais un amant qui vivrait selon cette philosophie et qui me sacrifierait, après beaucoup de déchirements, il est vrai, à la charité universelle dont nos amours ne sont que de timides essais. Je crois même que je l'adorerais seulement à cette condition.

A présent que le dessein du poète vous apparaît assez clairement, vous pouvez imaginer qu'il réponde ainsi,

« LE BONHEUR

lui-même , aux critiques qu'on a faites de son œuvre (1) :

— 0 mes amis, que vos reproches sont vains ! Vous accusez mon Eden d'être un peu artificiel et insuffisant. J'accorde qu'il l'est, au moins dans ma première partie consacre'e aux plaisirs sensibles ; que les éléments en sont faciles à trouver autour de nous, et même sans sortir de Paris, que c'est un composé du Louvre, des concerts du Conservatoire et de l'Exposition d'horticulture, élevés au superlatif; vous pouvez même rappeler à ce propos le Paradis qu'on appelle plus particulièrement terrestre (sans doute pour faire croire que les autres ne le sont pas) ; que m'importe ? Si j'avais tenté un poème descriptif des joies des élus , mon ouvrage serait manqué un peu ridiculement, mais je n'ai conçu ni une vision de sainte Thérèse ou de Bunyan ou de Swedenborg, ni un poème théologique, ni un poème didactique; j'ai voulu faire une œuvre proprement de morale et, pour tout dire d'un mot, une parabole stoïcienne. Ce que l'élan intérieur d'un Épictète eût trouvé, ce qui, vaticiné par quelque pythie, eût inspiré beaucoup d'admiration platonique et aucune persuasion, j'ai voulu y amener pas à pas le lecteur. Eh ! la tâche des docteurs de la vertu n'est-elle pas

(1) Je pense ici surtout aux articles de MM. Anatole France dans le Temps et Jules Lemaître dans les Débats, où se montrent d'ailleurs tant de finesse et une si profonde analyse sous uu apparent abandon. Deux critiques exquises et dignes de l'ouvrage. ; il faudrait les insérer, dans le volume même, sous la même couverture. — M. Schérer va plus décidément au cœur de l'idée ; mais combien il est moins habile à se déprendre de lui-même.

justement de rendre l'héroïsme naturel, d'en ouvrir toutes les avenues, de présenter comme une solution raisonnable et nécessaire l'inspiration instinctive de la plus haute des âmes? Yoilà mon vrai dessein, et si mon paradis n'est pas tentant, s'il est un peu ennuyeux, si vous n'avez pas envie de dire, devant la béatitude de mes deux personnages, le mot du Voyage du pèlerin : « Quand j'eus vu cela, je souhaitai d'être avec eux ; — which ivhen 1 hnd seen, 1 wished myself among them », tant mieux! C'est signe que la plus agréable vie que nous puissions concevoir est encore bien fade sans l'effort, sans le mérite, sans le sacrifice ; — qu'ai-je voulu montrer autre chose ?

— 0 cher maître, répliqueraient alors les critiques, quand on peut se tromper sur un ouvrage, c'est toujours la faute de l'auteur.

Je suis assez de leur avis. La parabole qui est sans doute le fond du bonheur n'est pas dégagée nettement. Et la charmante préface de l'auteur, bien entendu, embrouille un peu plus les choses.

D'abord on ne voit pas si les trois cycles que traversent Faustus et Stella : Sentir, Connaître, Valoir, représentent trois éléments tous trois nécessaires en même temps à l'achèvement de la félicité, ou bien trois solutions dont les deux premières sont écartées et la troisième seule retenue. Cette dernière explication me semble la bonne, car les plaisirs sensibles n'aboutissent

« LE BONHEUR

en somme qu'au vide, et la science, même posséde'e pleinement, réjouit si peu Faustus, qu'il cherche dans les bras de son amante l'oubli de cette certitude superflue; déception ici, déception là... Mais alors que l'angoisse de cette course au bonheur se sente mieux, que les deux premiers paradis soient plus franchement des purgatoires, que Faustus s'écrie toujours: « Je sens, et après? Je sais, et après ? 11 doit y avoir, il y a sûrement quelque chose d'autre, à quoi j'aspire ! » — Et alors la réponse du poète: Ce que tu souhaites, inconsciemment, c'est la violation de l'égoïste nature, c'est l'épanouissement de ta liberté dans l'offrande de toi-même, c'est la négation de ce que l'humanité stupide appelle le bonheur I Là est la volupté infinie ! — Cette réponse , dis-je, acquerrait une netteté , une majesté nouvelle. Et par surcroît, plus de courant traverserait toute la première moitié de l'œuvre, un peu stagnante.

Un autre effet de la longue incubation où Sully Prudhomme s'est complu, c'est qu'un poème si cohérent d'ailleurs, semble pourtant se composer de morceaux achevés chacun à part. J'explique ce qui semble contradictoire dans ma critique : vous apercevez que le poète a fait d'une venuele moule de Touvrage ; il ne quitte pas une fois ses héros pour se permettre un déveîoppement général ; son analyse philosophique garde constamment la tournure narrative : « voilà ce qu'ils éprouvèrent », — et non « voilà ce que nous souhaitons d'éprouver », si bien que rien ne peut se détacher, du moins sans être accompagné d'une ex-

position de tout le sujet. — Et d'autre part, comme chaque détail est forgé isolément, à froid (si cela peut se faire), le travail en est patient, serré, sans largeur naïve. Et alors l'ennuyeux, le voici : on prévoit trop peu, dans chaque partie, celle qui va suivre, on n'y aspire pas ; on ne s'achemine pas assez visiblement vers la fin ; le paradis sensible paraîtn'avoir pas d'autre objet que lui-même, et ainsi du paradis intellectuel, ce qui égare les critiques (et sans doute aussi les autres personnes).

Ici je m'arrête en voyant très nettement un lecteur, un lecteur de cette odieuse catégorie de gens qui concluent sur tout, et même, pour être plus sûrs de conclure, commencent par là. « En somme, c'est un beau poème manqué », dira ce lecteur; après quoi il ira le répétant dans le monde, et peut-être s'imaginera-t-il qu'intérieurement je suis de son avis. Un poème manqué! en vérité ! Mais un poème conçu avec sublimité ne peut être manqué; ne subsistât-il du Bonheur que la beauté de la tentative, la beauté de l'investigation, la beauté de la solution morale, cette œuvre resterait incomparablement au-dessus de ce que tous les autres cerveaux d'à présent peuvent produire. Oui, Chapelain pouvait manquer sa Pucelle, le Père Le Moyne pouvait manquer son Saint Louis (et c'est ce qu'ils ont fait bravement), Yictor Hugo eût pu manquer presque toutes ses pièces de la Légende des siècles, s'il n'eût pas été un artiste prodigieux ; en effet, la conception de ces œuvres n'enrichit pas la pensée, ou plutôt il n'y a pas de conception du tout ; mais manquer ce Bonheur, une fois

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conçu, cela n'est plus possible ; n'importe qui pouvait l'e'crire : M. Déroulède y eût suffi.

Manqué ?... Alors la plus pénétrante sensibilité, une précision extrême dans le maniement des idées les plus fuyantes, une propriété rigoureuse, une surprenante force logique, tout cela serait trop peu pour écrire un chef-d'œuvre ? Et comment le croire ?

Assurément l'auteur s'est fermé cette source de poésie en quelque sorte publique, que les religions ont placée dans leurs Edens. Etant un chercheur, il ne veut point de là vision de Dante, qui était un croyant. Aussi son paradis, où Faustus et Stella se promènent, comme en attendant le maître de maison, a-t -il l'air un peu démeublé. Celui que le Père Monsabré va nous peindre à Notre-Dame sera plus riche... Et cependant, au défaut de ces peintures enivrantes qui n'eussent rien prouvé, le poète sait encore être poète. Les veines limpides et fraîches que l'auteur des Solitudes est allé chercher plus profondément que les autres, ne sont point taries.

On retrouverait même dans ce dernier volume les deux Sully Prudhomme que nous connaissions. D'abord le métaphysicien préoccupé de définir : les vers sur la philosophie antique sont un délice, un délice sérieux; le défilé des systèmes et des sciences offre un rare tour de force. Vous savez que l'auteur prétend tirer de la versification seule, réduite à l'art de formuler en cadence, des effets que la prose ne donne pas. J'y consens,

je le crois volontiers, mais à la condition que la sonorité soit elle-même révélatricede l'idée, chose bien délicate ; car enfin on ne peut pas dire que les //mouillées conviennent à Epicure et les r à Zénon ; et pourtant..., dans ce qui paraît inepte ici, il y a quelque chose de vrai.

Vous reconnaîtrez aussi le Sully Prudhomme raffiné et tendre, avec sa discrétion qui pénètre si bien. Le parfum des œillets s'associe à un souvenir ; les sentiments inexprimés se révèlent par une belle musique dans une belle soirée ; l'amant veut que son amante reste ce qu'elle était, adorable et imparfaite : ne sentezvous point en tout cela palpiter le cœur vivant ?

L'imagination est même plus hardie, plus large qu'autrefois. Regardez le monde antique attablé dans sa dernière orgie (c'est, trait pour trait, le tableau de Couture), et voici que soudain, dans sa coupe pleine, tembe une goutte de sang, du sang du Christ; aussitôt les Saturnales s'évanouissent, toute l'antiquité s'écroule. Qu'ya-t-il de plus poétique que ce symbole, si sobrement marqué ? — Ecoutez à présent ce crescendo des voix douloureuses de la terre, si longtemps inentendues, qui montent vers Faustus, interrompent, pour le lecteur du moins, 'sa béatitude, et le réveillent à la fin... Mais le Bonheur est aussi un art d'aimer :

Prends-moi donc sur ton cœur et fais signe à la mort!

Ce cri ne vous donne-t-il pas envie d'aimer, pour éprouver seulement s'il y a, à le jeter et à l'entendre, plus d'angoisse ou plus de joie ? Aussitôt après, la dou-

« LE BONHEUR

ceur, pour des êtres qui s'aiment, de mourir ensemble, est pressentie d'une façon délicieuse :

Epoux, l'un contre l'autre, appuyez bien vos cœurs ; Vos âmes cette fois sur vos lèvres sont sœurs... Vous connaissiez l'amour, mais non sa joie entière ; La profonde douceur, la jouissance altière De rendre sur la bouche un culte à la vertu, De pouvoir s'adorer quand le désir s'est tu.

La tombe est toute faite, et pour l'heure fatale L'aube leur a tissé des suaires d'opale... Etendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble Que le trépas déjà les ait glacés ensemble. Ils n'ont pas vu la Mort achever leur repos ; Leurs yeux à leur insu par degrés se sont clos, Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine, Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine !

Quand le soleil du monde abandonné par eux Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux, Une abeille rôdeuse, explorant les prairies, Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries S'arrêta pour y faire un butin pour son miel, Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.

Vous raconterai-je la fin? — Non; la beauté de l'idée est trop bien accompagnée par celle des vers, pour que je veuille Ten dépouiller. La pensée y pénètre le rythme avec une aisance reposante ; l'essor de Faustus et de Stella entraîne toute l'œuvre ; le bercement de la Mort, le spectacle de la terre délivrée de l'homme, la dernière ascension en plein ciel ne nous laissent point respirer. On est enlevé dans la même extase que les deux chères âmes:

Je tiens à dire, malgré tout, que la sensation du Bonheur librement respiré ne domine pas dans le livre. La minutie, les retouches à froid, Fémiettement de ce qui devrait être rassemblé, fatiguent, satisfont peut-être à la réflexion, mais ne charment pas assez.

Et pourtant, à le bien entendre, dans ce duel entre les deux facultés du poète, son imagination qui réalise le bonheur, et son analyse qui le dissout courageusement à mesure, je vois une poésie triste, vraiment tragique, dont le livre ne garde que le reflet, il est vrai, mais qui se perçoit encore. Si bien que là même où l'ouvrage cesse d'être poétique, Fauteur Fest encore.

Au moment de fermer ce livre et de le replacer sur la planche voisine de mon chevet, parmi les auteurs utiles à la conduite delà vie, un scrupule me vient. Peut-être ne Fai-je pas assez loué : mon attachement au poète, mon respect pour une entreprise si vaillante, mon admiration pour une grande partie de l'œuvre me conseillaient d'en dire davantage. Et comme je Feusse fait volontiers ! peut-être même aurais-je retrouvé pour cela, si vous aviez voulu nFe'couter quelque temps encore, toute l'émotion caressante de ma vingtième année, de mes premières lectures des Vaines tendresses ; je la sens, au moment de Finir, qui me remonte au cœur et me donne Ferivie d'effacer tout ce regrattage de la critique.

Maisnon ; j'ai, au contraire, trop loué ce livre ; c'est un

a LE BONHEUR. »

contre-sens. Il suffisait de le conseiller à tous ceux que Favenir moral du monde pre'occupe. Le conseiller, sans plus ; ils auraient éprouvé eux-mêmes, au contact, cet ennoblissement que la beauté morale, jointe à la beauté poétique, donne encore à nos âmes fatiguées. Ce poème est l'annonce du néo-christianisme que le xxe siècle nous promet ; en établissant que le mut vulgaire de bonheur recouvre une contradiction radicale, un pur néant, il est le signe qu'une orientation nouvelle de la vie va être trouvée ; il contient la plus haute affirmation d'une époque peu affirmative ; il est délicieusement sublime ; — mais il me semble que le louer comme « une jolie composition », c'est s'avouer indigne de le comprendre.

Vous êtes donc, ôcher maître Sully, un poète exquis, le premier de ce temps. Mais, par-dessus tout, vous êtes une très grande âme... Et peut-être qu'un jour on reconnaîtra que ce mot est en somme un éloge.

ce TOUTE LA LYRE »

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