ŒUVRE POSTHUME DE VICTOR HUGO
C'est Toute la Guitare qu'il faudrait dire... Toute la Guitare, encore en assez bon état et « garnie de toutes ses cordes, ou peu s'en faut »...
Rois scélérats, noirs comme de l'encre, prêtres fourbes et féroces, peuples opprimés et innocents, poètes seuls voyants et conducteurs de l'humanité, universalité de l'amour, supériorité de la liberté sur l'esclavage, progrès, lumière, fin de l'ancien monde, zénith et nadir, Glycère et Margoton, etc., etc.; l'intarissable vieillard a repris avec une confiance touchante en luimême ces thèmes déjà développés dans ses vingt derniers volumes.
Et, comme il est permis aux gens qui sont morts depuis quelques années déjà, sur beaucoup de ces points il n'est plus très au courant... On éprouve, en lisant ses vers, quelque chose de la gène compatissante qui se
(1) Lorsque cet article parut (dans la Revue bleue du 23 juin 1888), quelques personnes d'une grande simplicité de jugement pensèrent que j'avais voulu insulter la mémoire de Hugo, entreprise bien stérile. J'ai reçu à ce sujet d'amusantes lettres. La vérité est qu'adorant avec éblouissement ce père Ouranos de notre poésie, j'ai voulu pourtant faire sur lui un article antipathique. Cela était à propos; il ne faut pas s'endormir sur les gerbes faites.
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répand dans un cercle, lorsqu'une personne sourde lâche un petit discours qui montre qu'elle n'est plus du tout à la conversation. Aussi à l'effort vain pour être ému, se mêle quelque attendrissement non pas sur Fœuvre elle même, mais sur la rapidité pitoyable avec laquelle un idéal de beauté presque contemporain recule dans le passé. Une telle épaisseur de rouille en trois ans ! Si peu de temps pour désapprendre une langue et en rapprendre une nouvelle, pour se devenir inintelligible et insupportable à soi-même !...
Là est le plus grand intérêt de cette publication posthume; elle nous sert à mesurer combien nos goûts en poésie ont changé dans ces dernières années ; elle nous donne, par antipathie, une conscience plus nette de ce que nous recherchons à présent chez un faiseur devers. Et cela, c'est une chose difficile à savoir autrement, car, si les morts sont déjà distancés, les vivants ne nous satisfont pas encore, et aucun poème contemporain ne répond tout à fait à notre souhait intérieur. Vous sentez bien qu'on tâtonne, qu'on attend quelque chose d'autre. — Oui, mais quoi? — Quoi ? c'est ce que Toute la Lyre, modèle accompli de l'œuvre qui « n'est pas ça du tout », peut nous aider à découvrir, comme le soleil couchant aide à trouver l'orient.
Revenons donc sur ce passé éteint, mais sans renoncer pour cela à aucune de nos préférences d'aujourd'hui, de nos préférences instinctives, intimes et timides, en cherchant à les opposer au contraire, à les accuser, à les fixer. Il ne s'agit pas d'expliquer Victor Hugo seulement, il s'agit de nous expliquer nous-mêmes en nous
servant de lui, étude bien plus amusante, où nous sommes bien plus intéresse's. Je vais l'essayer, quoiqu'en souriant de moi-même, car enfin à critiquer un volume nouveau de Victor Hugo, on se donne un peu l'air d'un néo-Gustave Planche.
Ce beau mot de « Toute la Lyre » avait été choisi par Hugo lui-même ; il n'était pas modeste dans ses titres. En même temps il aimait les classifications, selon la tradition française qu'il suivit toujours, en la reniant. Ainsi, après avoir aboli la distinction des genres, il écrivit les Quatre Vents de l'esprit, qui, sous cet air d'apocalypse, rétablissent bourgeoisement les genres lyrique, épique, satirique et dramatique. De même les sept cordes de la lyre, correspondant à sept inspirations distinctes du lyrisme, devaient lui paraître un symbole tout à fait convenable, de grammairien pointilleux, sous le faux aspect d'un prophète énorme et sibyllin.
Ces sept cordes, quelles sont-elles ? On pourrait, en suivant l'ordre arbitraire de l'ouvrage, les désigner ainsi: I. Histoire (développements sur la Révolution; petits morceaux de la Légende des Siècles sur la cruauté des rois; néant des monarques orientaux une fois morts, égyptiens et babyloniens; panégyrique de Mlle Louise Michel) ; — II. Nature (divers paysages); — III, Humanité (petites études de sensations ; l'enfant innocent et vénérable; la femme inquiétante, instable ; il faut être
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bon ; les prêtres inventeurs des dieux par tricherie et intérêt ; Dieu plus grand que les hommes et visible dans Funivers, non dans les livres) ; — IV. Art (l'art libre ; le bon goût barrière; Boileau suranné; le poète tour à tour lion et colombe ; l'érudition stupide et ignorante ; le critique eunuque ; les grands hommes méconnus et insultés); — V. Destinée (souvenirs de jeunesse; la vie est rude ; les amis meurent et cela afflige ; le travail est une consolation ; la calomnie est impuissante contre les grands hommes ; la vieillesse fait pressentir la mort); — YI. Amour (l'amour véritable ne peut s'exprimer ; l'amour sensuel est une chose auguste et révélatrice de Dieu ; il est sacré de s'amuser avec de petites blanchisseuses, pourvu que ce soit dans les bois, au printemps ; diverses bonnes fortunes de l'auteur) ; — VII. Fantaisie pure (bluettes, chansons, jeux de rimes, préciosités dialoguées). Enfin, selon le dernier vers des Feuilles d'automne, il y a une huitième corde, celle d'airain, ajoutée à la lyre pour la satire politique contemporaine; et cette corde est vengeresse contre les rois, les prêtres et les Prussiens. Tel est le plan que Hugo s'était amusé à trouver pour son livre, sans doute après l'avoir écrit.
Vous apercevez, dans ce simple sommaire, des choses que vous avez déjà lues ailleurs, et particulièrement chez Hugo lui-même. En effet, dans Toute la Lyre, il n'y a pas de nouveauté. Sur chaque point nous savons d'avance ce que l'auteur a pu dire, ce qu'il a dit ; c'est comme un prêtre en chaire qui déclare aborder avec indépendance les hautes questions; son camail et son surplis nous préviennent aussitôt des solutions qu'il
trouvera, et dès lors le seul intérêt est de savoir « comment il tournera la chose ». C'est bien aussi, quand on lit ces vaticinations de Victor Hugo, la seule préoccupation qu'on ait. . — Ainsi, direz-vous, le maître se répète décidément, et sans doute en s'affaiblissant, comme il arrive ? Eh bien, il eût mieux fait, au lieu de revenir encore sur les rois, les petites femmes et l'immensité de l'abime, d'imiter ce que M. Renan a entrepris pour ses Origines du Christianisme, de consacrer quelques années de sa vieillesse à donner un index général de ses ouvrages. On y eût vu de curieuses choses sur des milliers de personnages peu connus qui figurent familièrement dans l'Ane et dans d'autres encyclopédies ; on se serait instruit, ou du moins on aurait compris çà et là.
— Mais vous n'y êtes pas. Tonte la Lyre n'est pas un livre de la vieillesse de Hugo ; c'est simplement le recueil des pièces que l'auteur avait retranchées lui-même des Ballades, des Feuilles d'automne, des Contemplations, des Chansons des rues, des Châtiments, de la Légende et de V Année terrible : hors-d'œuvre et miettes de festin, parerga et paralipomena, comme a dit un autre. Quelques morceaux étaient publiés déjà (1) ; tous étaient devinés et connus. Ce ne sont que les échos de paroles déjà dites ; un tel ouvrage n'est pas fait par son auteur, il se fait tout seul, sous lui, et peut-être malgré lui (j'aime à le croire).
(1) Par exemple, la pièce intitulée les Guides est déjà, sauf deux ou trois variantes sans intérêt, dans l'Année terrible (mois de mars, n° 1) ; l'élégie à Théophile Gautier a été donnée dans le
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Il y a de la suite dans les procédés de Victor Hugo à ses différents âges, dans son art, dans sa façon de représenter le monde en le déformant ; il y en a aussi dans ses pensées (si j'ose m'exprimer ainsi), ou du moins dans sa façon de penser. Tant mieux, certes ; de la sorte il n'y a point, dans Toute la Lyre, de disparates trop ennuyeuses. Songez que certaines pièces ont été écrites cinquante ans après certaines autres ! Nous l'aurions deviné, sans doute, mais à la facture, plus écolière au commencement, plus lâchée à la fin, non pas aux contradictions de la doctrine. On retrouve, avec émerveillement, des ballades dans la forme delà Chasse du Burgrave et du Pas d'armes du roi Jean à côté des chansons délirantes des Rues et des Bois, pièces voisines dans le recueil, mais d'époques diverses et comme à divers degrés de décomposition. Eh bien ! les premières pièces expliquent fort bien les dernières, et réciproquement, et toute la carrière poétique de Victor Hugo apparaît dans un raccourci révélateur.
En somme, ce grand, cet incomparable maître écrivain ne nous est pas sympathique, vu d'ensemble, à travers ce recueil et à travers les souvenirs innombrables que ce recueil évoque. Il nous pénètre vraiment trop
Tombeau de Gautier (Lemerre, 1873) ; le sonnet à madame Judith Gautier, dans la Renaissance littéraire, en 1872, puis dans le Lit re des sonnets. Enfin les vers fameux :
Racle avec un tesson le pus de tes ulcères Et songe.... ,
sont publiés ici comme inédits. — D'ailleurs l'édition est fort négligée, contrairement aux habitudes de Victor Hugo lui-même. Fautes et vers faux ne manquent pas.
peu. Il nous laisse trop la liberté d'esprit de l'admirer. Il est en dehors de nous, et ces deux volumes, je viens de les lire avec quelque éblouissement, mais avec une sérénité que je n'aime pas, à laquelle je préfère le trouble et Tangoisse de certaines lectures poétiques, dont le mérite littéraire m'échappera toujours.
Cet homme n'a aucun besoin de sincérité, et c'est là la mauvaise marque, la marque du décadent. Il manie les mots amoureux, les mots religieux sans le moindre frisson, sans penser qu'à ces mots sont attachées des choses qui font souffrir. Il n'a pas de pudeur, et c'est à la pudeur qne se reconnaît la sensibilité vraie.
Il faut ajouter qu'il y a là tout un domaine qu'il ne soupçonne même pas, tout un ordre de questions qu'il ne s'est jamais posées, dont le timbre même l'eût déconcerté, et qu'en somme il n'a péché que par ignorance. Aussi n'aurait-on jamais dû lui en faire un reproche ; il se croyait légitimement le poète universel (etses fidèles ont raison de le croire aussi), comme les empereurs romains se disaient justement les maîtres du monde, d'autant qu'ils ne soupçonnaient pas que l'Amérique existât.
Il m'est bien permis pourtant de remarquer que cette facilité à se satisfaire d'apparences, surtout quand il en était l'auteur, conduit Victor Hugo à deux défauts déplaisants chez un si grand poète : d'abord une ignorance sereine de la vérité du cœur, ensuite une opinion énorme, méridionale, de sa propre importance dans la marche du monde, une inconscience enfantine de ses limites et des limites du pouvoir humain. Hélas ! ce
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sont deux infirmités ennuyeuses chez lui, et j'aimerais beaucoup à les oublier ; mais le présent livre oblige de s'en souvenir.
Et d'abord, sur l'inexpérience sentimentale de Hugo, je veux faire la partie belle à ses adorateurs. J'avoue donc, avec un plaisir très véritable, que Toute la Lyre renferme, comme les précédents recueils, des mots, des vers entiers où le cœur semble parler, et parle en effet divinement. Ce n'est qu'un simili-cœur peut-être, semblable à ces pigeons en bois qu'on met au faîte des colombiers, — mais, pourvu que les pigeons véritables s'y trompent et accourent, il n'importe. J'avoue que ces vers :
Sans cesse on voit tomber goutte à goutte le sang Des racines du cœur qui pendent, arrachées !
me remuent étrangement et me frappent au bon endroit ; j'avoue que celui-ci :
N'entends-tu pas un chant dans l'ombre de ton cœur ?
me ravit comme assez vague pour que chacun puisse y ajouter le sens profond auquel il tient ; j'avoue avec enthousiasme qu'il y a une grâce frissonnante dans cette chute d'une petite élégie :
Dieu regarde plus doucement
Ceux qui pleurent parce qu'ils aiment !
je reconnais et je recueille avidement ces cris bien modulés, sortis de l'âme, que le poète a ensuite reliés
comme il a pu, dans une trame faite à loisir ; je tiens surtout à proclamer que parmi les poèmes nouveaux il est quelques vers d'amour, les seuls peut-être que Hugo ait jamais écrits. Écoutez-les! — et ce que j'y trouve de plus charmant, c'est que le poète se les suppose adresse's par une femme, par celle qui n'a pas parlé :
Vous m'avez souvent dit : je t'aime i Et je ne vous l'ai jamais dit.
Vous prodiguiez le cri suprême.
Je refusai l'aveu profond.
L'avez vous donc trouvé mauvais ?
En se taisant le cœur se creuse, Et, quand vous étiez là, j'avais Le doux tremblement d'être heureuse.
Vous parliez trop, moi pas assez.
L'amour commence par de l'ombre ; Les nids, du grand jour sont blessés ; Les choses ont leur pudeur sombre.
Aujourd'hui — comme, au vent du soir, L'arbre tristement se balance ! — Vous me quittez, n'a}Tant pu voir Mon âme à travers mon silence.
Soit ! nous allons nous sé; arer.
— Oh ! comme la forêt soupire ! — Demain qui me verra pleurer Peut-être vous verra sourire.
Ce doux mot qu'il faut effacer
— Je t'aime — aujourd'hui me déchire.
Vous le disiez sans le penser ;
Moi, je le pensais sans le dire .
« TOUTE LA LYRE
Comme inspiration, c'est du plus pur, du plus pénétrant Chateaubriand... Oui, tout cela est vrai, j'en conviens, j'en conviens ; mais, puisqu'il avait trouvé l'enveloppe au moins du sentiment profond, et qu'il ne s'y est pas tenu, qu'ila suspendu tout àcôté des oripeaux de Chaulieu et de Yoisenon, et d'un érotisme plus grossier encore, plus précieux et plus froid, c'est donc qu'il n'avait pas le discernement de ces choses qu'il était capable de si bien exprimer ; c'est donc qu'ayant rencontré une fois la justesse dans la peinture de l'amour, il ne s'en est pas aperçu lui-même ; et cela, c'est accablant.
Presque partout, en effet, le manque de tact révèle chez lui un amour, non pas ardent et fou, mais de tête, mais livresque. Tantôt c'est une drôlerie laborieuse ; pourquoi, par exemple, les ornithologistes qui cataloguent les choses ailées, oiseaux, papillons, etc., oublient-ils ces petits brodequins noirs (et il développe cette jolie idée) ? ou bien voici une perle, chez un joaillier, qui ne veut pas se laisser mettre en bague pour une jolie femme, Gemma pour Emma :
J'aime mieux la mer, dit- elle :
C'est moins sombre et moins profond ;
— tantôt c'est une incongruité un peu épaisse, que les fleurs du langage ne dérobent à personne, si ce n'est peut-être à l'auteur lui-même. Le corset, l'alcôve et tous les épisodes du déshabillement reviennent dans des chansons attendries, vaguement religieuses, et je n'oserais vous marquer ici ce qu'entend Hugo par « mêler
ses pensées. » Sa sensualité d'homme trop bien portant se délecte à nous détailler comment une ouvrière de rencontre « est devenue un ange» ; or, pour lui;
L'ange n'est complet que lorsqu'il est déchu.
Et encore si... ! Mais non ; je vous assure, c'est glacial en même temps. Le pire cependant, le voici : il n'y a rien dans tout Hugo de plus fort.
C'est un souvenir qu'il faut « garder àjamais dans sa mémoire», et qui est postérieur à la guerre allemande ! le poète avait donc soixante-dix ans environ. Il se promenait sous bois avec une petite» demoiselle et lui faisait remarquer que a la nature n'est qu'une alcôve », etc. Elle lui dit : Racontez-moi plutôt les batailles de l'empire ; et comme il l'aime et qu'ils sont à la campagne, il lui répond simplement : « Homère ne peut qu'effarer Théocrite », avec quelques autres choses qui durent surprendre cette naïve personne. Pourtant, comme le vieillard la serre de près, elle aperçoit en rêve le clocher de Strasbourg ; aussitôt son cœur s'émeut, et elle répond au poète qu'elle lui cédera seulement si de leur baiser il doit naître un vengeur. — Parny et Déroulède, voilà ! — Combien, puisque nous parlons du patriotisme de « ces demoiselles », je préfère celui de la bonne Rachel et de Boule-de-Suif, dans Maupassant ! — Et, sij'ai insisté sur ces choses fâcheuses — ce dont je demande pardon — c'est pour montrer à quel point Hugo est étranger auxsentiments véritables, pour les profaner ainsi, à son insu. J'ai voulu faire voir,
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non pas qu'il a écrit des sortes de turpitudes, mais que les ayant écrites, il en est tout à fait innocent.
Un autre effet, ai-je dit, du lointain où cette pauvre âme s'apercevait elle-même, c'est son penchant démesuré à se glorifier. Ici la raillerie est trop facile ; M. Alexandre Dumas, qui est dans le secret de toutes les faiblesses des gens de lettres, y a insisté avec beaucoup d'esprit dans sa réponse à Leconte de Lisle. Je me borne à prévenir que le présent livre est, pour cette étudeironique, tout plein de documents nouveaux.
Le poète est le vrai prophète, le justicier, un Juvénal, un cTAubigne] un Tacite. Il est Hercule et le monde est Vécurie d'Augias. Il crie : Vérité! comme Colomb criait : Terre t — Il défie les prêtres de l'engloutir dans leurs mensonges, car Dieu ne peut le laisser noijer. Il entre dans le cénacle des rois et les invective, en leur jetant au visage son programme, lequel est un peu vague. Il s'adresse surtout au roi des Belges, coupable de l'avoir expulsé, et le traite avec le dédain dû au souverain d'un tout petit pays. Oui, je méprise les rois, lui crie-t-il ;
Je leur montre les dents quand ils viennent trop près ; J'en fais, quand il le faut, un exemple efficace, Et l'on peut voir dans l'ombre à mes pieds la carcasse De l'un d'eux qui, je crois, était un empereur. Mais j'ai fort peu de temps de me mettre en fureur Et j'aime mieux rester tranquille.
C'est exactement le ton dont parle le Matamore de l Illusion comique quand il se demande lequel il doit « des deux le premier mettre en poudre, du grand sophi de Perse ou bien du grand Mogor ». — Mais ce n'est pas
tout : le§ rois une fois anéantis, reste Dieu. Ici Hugo a si peu lu Pascal (et d'ailleurs il l'aurait si peu compris !) qu'il perd tout à fait de vue son propre néant; il prétend prendre Dieu à partie : <r Expliquons-nous tous deux », lai dit-il, et encore :
Ouvrez-vous, que je passe, abîmes, gouffre bleu, Gouffre noir ! Tais-toi, foudre ! Où me mènes-tu, Dieu ?
C'est énorme, n'est-ce pas ? Et pourtant, en vous rappelant bien, cela ne vous semble-t-il pas correspondre à un état des nerfs véritable, quoique passager? Les hommes pleins de forces inemployées et d^mbitions généreuses, en se levant le matin, en faisant leur toilette, ont de ces accès de scudérisme sans objet, ils se laissent aller à ces défis en Fair, jetés au système solaire et à l'ensemble des mondes. Après quoi ils se sentent mieux, passent leur veste et vont àleur bureau. Il n'y a pas autre chose : cela doit résider dans le jeu des muscles.
J'avais commencé avec une disposition admirative, quoique antipathique, et voici que j'ai tourné au Zoïle. Il faut s'arrêter sur cette pente, et ne point parler de la philosophie de Hugo.
Sans doute il est un peu impatientant de se heurter sans cesse à l'assurance superbe d'un homme très peu informé des choses dont il parle. A chaque instant, on a
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envie de lui dire : « Mais non ! pardon ! Ce n'est pas cela du tout! » Onsouligne en passant des épithètes fausses à faire plaisir ; on barre des tirades historiques, qu'on aimerait à voir dépecer par un Macaulay ; on proteste intérieurement contre l'ironie épaisse sur les fakirs et les curés ; on est surpris d'entendre le poète s'interrogeant sur le mystère de la nature avec une-angoisse qu'il croyait peut-être sincère, demander, par exemple, si l'anneau de Saturne ne serait pas une poulie où un diable « fait tourner la chaîne du puits infini », et si les cheveux des penseurs ne seraient pas des racines par où ils puisent le même infini, avec d'autres questions et hypothèses qui semblent tirées de la Ballade à la lune. Et l'on lève les bras au ciel, en s'écriant : « Le bon sens, ô Seigneur, est-il quelque chose ? » — Eh bien ! non ; je ne suis pas de ceux qui reprochent à Victor Hugo, son indigence de pensée, et qui triomphent à cause de cela. Qu'il ne soit ni un philosophe, ni un historien, ni un savant, ni un penseur, très bien : ce n'est pas son affaire et peut-être que ces études ne sont que des dissolvants de l'imagination poétique; je suis seulement fâché que Hugo se soit donné pour tout cela ensemble, et qu'il ait cru, peut-être de bonne foi, qu'il l'était Cela lui a prodigieusement nui.
Remarquez, en effet, que toute la partie caduque de son œuvre est celle qui n'est pas simplement poétique. En lui persuadant de sortir de son imagination, sa vanité l'a trahi. Au fond, il n'a jamais fait que des Orientales, mais il n'y a pas mis de résignation ; il ne s'est pas accepté lui-même. Il a essayé de tricher avec sa pro-
pre nature et avec le public qui aujourd'hui se venge.
Ce qui a stérilisé l'œuvre de Hugo, c'est qu'il a été pédant ; il s'est réglé sur un idéal conçu lorsqu'il était élève de quatrième, nourri d'espagnol et de latin, et toujours, dans la suite, il a eu les regards, non sur son âme. à lui, mais sur ceux qui avaient écrit avant lui, pour les imiter, pour les contredire, pour les dépasser. Et il y a consacré un extraordinaire et respectable travail. Il s'est interdit d'être un amuseur des Mille et une nuits, sans plus de signification morale qu'un beau tapis persan ; pourtant il n'a été vraiment hors de pair que quand, par inadvertance, il a été cela.
Ah ! si le romantisme n'avait pas manqué d'audace!... J'ai souvent pensé q u'// ernani et Ruy Blas seraient de très agréables choses et point du tout vieillies, si l'auteur avait sacrifié toute la thèse sociale, toute la réalité fausse, toute la défroque historique, et s'il avait pris bravement son parti dédire : « Messieurs et Mesdames, cela se passe dans la lune ; vous allez voir comment un des sélénites devint amoureux de la reine de la lune, et ce qui en advint » ; — et s'il avait habillé le tout de vers chatoyants et capricieux, comme il sait adorablement les faire. — Mais voilà ! les révolutions ne réussissent qu'en allant au bout de leur principe, et ces hommes d'imagination ont manqué de confiance en l'imagination .
Personne, en réalité, n'était mieux fait que Hugo pour la théorie (qui est affaire de tempérament et d'instinct) qu'on a appelée celle de l'art pour Fart. Il était né
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virtuose. Mais il se persuade qu'il doit gouverner les consciences; et, comme il nVn a pas d'autre preuve que son affirmation même, il la répète très souvent. Dans Toute la Lyre, il est dit que le vers « agrandit l'âme », que « la mélodie est utile et sainte », qu' « une chanson travaille à l'immense univers » ; et alors l'auteur donne dans la poésie déification et de propagande, où il est déclamatoire pour n'y point paraître faible. Lui qui aurait fait, comme l'Autrichien Lenau, des schilflieder , des chants des roseaux si suaves, il se condamne à l'abstraction, hélas!...
Mais partout où il peut être lui-même, où il faut voir et peindre, il triomphe. Le monde était pour lui un spectacle si amusant, si étranger à tout enseignement moral, quoi qu'il ait voulu faire croire ! Il n'avait pas de plus grand plaisir que de contempler; au point qu'il ne comprend pas comment Lyon a pu être déchiré par la guerre civile : une ville d'où l'on aperçoit * les Alpes roses » ! Gela, pour lui, suffit à la vie.
C'est une jouissance, en effet, de trouver encore dans Toute la Lyre ce même don d'observation et de vive peinture, toujours capable de rafraîchir le lieu commun. La touche de Hugo est sobre et précise, quand il le faut, avec une propriété qui donne l'illusion du réel. Il dit : « J'ai mangé les mûres des ronces » et « l'eau des chemins mouillait mes guêtres ». Parlant de la mansarde d'une ouvrière, il y met « son réchaud où s'enfle la crème » : ce qui nous paraît tout simple, mais ce qui est nouveau précisément à cause de la simplicité. La physionomie des objets double de relief : reconnais-
sez-vous cette vieille ville « aux réduits vitrés en verres de bouteille », dont
Les fenêtres luisant d'un luisant de limace Semblent cligner les yeux et faire la grimace ?
Souvent la description marche, car Victor Hugo est aussi le seul de nos grands poètes qui ait su conter. Voici un voyage en chaise de poste, le soir; n'est-il pas simple et délicieusement classique?
. . . Tout encore était plein de lumière ;
Le soleil grandissait les ombres des passants
Et, faisant briller l'eau des lointains frémissants,
Allumait des miroirs sous les rameaux des saules.
Un pont, fait par César quand il vint dans les Gaules,
Montrait à l'horizon son vieux profil romain.
De beaux enfants, pieds nus, couraient dans le chemin ;
Nous semions dans leurs mains toute notre monnaie ;
Eux, dépouillant le pré, la broussaille et la haie,
Nous lançaient des bouquets...
Bientôt tout se voila du crêpe obscur des soirs.
Nous passions au galop dans les villages noirs ;
Des formes s'agitaient sur les hêtres rougeâtres ;
Des visages pourprés riaient autour des âtres.
Cependant, à travers ces visions de nuit,
Nos quatre ardents chevaux, dans la poudre et le bruit,
Couraient en secouant leurs sonnettes de cuivre,
Et les chiens aboj^ants s'essoufflaient à les suivre.
« Et nous, nous parlions, continue-t-il ; nous disions... » — Quoi? Ah! voici le faible! « nous disions que si la poésie règne sur lame, la sculpture a la chair pour domaine ». Et voilà tout; ce n'est pas la peine de voir de si belles choses pour penser si pauvrement.
« TOUTE LA LYRE
Je voudrais citer encore, et je le pourrais indéfiniment, des pages descriptives excellentes : les sensations du soir, aux champs; celles du réveil, le matin, quand la montre palpite aa chevet, et que la fenêtre de la chambre est livide, sont notées avec une amusante sûreté. Ailleurs, dans un haut défilé de montagnes, on voit « un nuage entre deux monts tombé ...»
C'est un mur de brouillards sans couleur et sans forme ,
puis on aperçoit peu à peu « l'arbre en pleurs sortir du crêpe des nuées », puis
. . . Une brume épaisse à longs flocons s'exhale Du flanc ruisselant des vieux monts !
On croit les voir bondir comme au temps du prophète, Et l'on se dit, de crainte et de stupeur saisi : — 0 chevaux monstrueux ! quelle course ont-ils faite, Que leurs croupes fument ainsi ?
La description terminée en comparaison, l'imaginaire complétant et animant le réel, vous reconnaissez la marque du vieux poète. Là, il est inépuisable, il s'y amuse lui-même. La colonne Vendôme, qu'il avait jadis écrasée sous les symboles, lui fournit encore des images nouvelles. Elle est dans Paris « comme un style au milieu de ce cadran du monde » ; c'est la haute spirale de fumée, sortie en tournoyant de la Grande Armée, et qui s'est faite airain en montant vers le ciel ; vous voyez enfin que les monuments de Paris perdent presque la réalité par ce même prestige qui la donne aux idées.
ESQ. ET 1MPR. 7**
Tout se décompose d'une part, tout se recrée de l'autre, et les images se construisent dans le cerveau de Victor Hugo des débris de ce monde qu'il a vu si puissamment. Tantôt ce sont les neuf déesses bleues qui flottent entre la terre et le ciel, dans le soir, et chantent, en laissant à travers elles voir les étoiles; tantôt c'est V affreux hasard qui passe, secouant dans lanuit ses mains pleines de flèches ; tantôt ce sont les jours du poète qui sont les arches d'un cloître jetant leur ombre à des tombeaux; tout cela, qui nous surprend et nous grise, est le dialecte propre de Victor Hugo, comme l'ionien était le dialecte d'Homère. Mais où il nous satisfait pleinement, chose plus belle encore que de nous enivrer, c'est dans les images très simples, très familières, d'inspiration biblique ; les espérances s'en vont, dit-il,
Comme on voit se fermer, le soir, l'une après l'autre, Les fenêtres d'une maison.
Voilà l'excellente simplicité du primitif créateur î Et encore :
Que fais-tu là? Viens. Le soir tombe.
Le vent souffle en tes cheveux gris.
— J'attends que se rouvre une tombe Où le bas de ma robe est pris.
Délicieux auteur du Booz endormis je vous retrouve enfin !
Ge n'est pas du métier, cela, mais il faut savoir merveilleusement le métier pour y atteindre ; le métier, c'est-à-dire le maniement de la parole sonore. N'oubliez
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pas, en effet, malgré nos me'pris convenus pour la rhétorique, qu'une beauté divine est dans les mots, dans la forme même des mots. Une personne rêveuse contemple les étoiles d'une claire nuit; mais, si elle n'est pas curieuse de savoir leurs noms, ces noms bizarres et caressants, si elle ne trouve pas, à nommer dans la solitude Aldébaran, Betelgeuse, Yéga de la Lyre, une sorte de volupté où le souvenir de la lueur se mêle à la douceur du son, elle n'est que la moitié d'un poète.
Et Ton pourrait dire, là-dessus, que les écrivains de notre siècle appartiennent à deux familles, suivant qu'ils perçoivent, ou non, cette musique sacrée du verbe qu'ils emploient. De la première, celle des prosateurs (mot odieux), sont Thiers, Guizot, Sainte-Beuve, soucieux avant tout de signifier quelque chose, — et je n'en dis point de mal. Dans la seconde, celle des poètes, pour qui la physionomie du langage est elle-même un langage, nous mettons Chateaubriand d'abord, puis George Sand, Michelet, Hugo.
Ce dernier est admirable par tout ce qu'il a révélé d'inédit dans la simple notation, dans le groupement de nos vieux mots ; son œuvre est le musée de la langue française. Sa supériorité apparaît surtout, bien entendu, dans les passages où le sens est réduit au minimum. Voici quatre vers de Toute la Lyre qui signifient infiniment peu de chose :
L'émeraude en sa facette
Cache une ondine au front clair ;
La vicomtesse de Cette Avait les yeux verts de mer...
Et pourtant quel Béotien n'y trouverait pas un grand charme ! le voilà, le frisson des mots, auquel Sully Prudhomme prête justement « un sens révélateur ». Il y a, dans chaque morceau de Hugo, de ces vers qu'il ne faut pas chercher à comprendre et qui sont les plus beaux :
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule !
Et d'autres encore, qui vous font penser que Voltaire décidément, n'étant pas poêle, n'est qu'un demi-écrivain.
Une conséquence naturelle de ce fait que Hugo est avant tout un Banville cyclopéen, un énorme Hérédia, c'estsm impuissance à être longtemps triste. Lugubre ou horrible, soit, mais point triste ; quoiqu'il fasse, il a autant d'allégresse instinctive que ces deux rimeurs illustres. On peut lire, dans ce volume, de charmantes épitaphes d'enfants. Dans ses lamentations sur nos deuils, nos désastres, il a, en déployant son vocabulaire, les joyeux et souples mouvements de queue d'un dauphin qui plonge et s'ébat C'est quelque chose de triomphant, en effet, au milieu même d'une sorte de thrène sur l'Alsace perdue, d'avoir pu faire rimer négligemment paysan ne Si\ecpertuisane; e.rcite&vec Cocyte; Argone avec Gorgonne... Evidemment les consolations poétiques ont servi à cela, de tout temps, à consoler
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ceux qui les font. L'artiste est un homme heureux, heureux quand même.
Il y a bien, dans cet intérêt attaché aux mots, de l'alexandrinisme, de la décadence. (Hugo, jePai dit, est décadent et le plus grand des décadents, tandis que les doux mystiques ignorants de l'école symboliste sont plutôt les Jean-Baptistes de quelque prochain Messie (1).) Le langage n'est pas seulement, pour le Maître, un instrument de pensée ; il est matière de pensée.
Que la date quatre-vingt-treize se compose du chiffre quatre-vingt et du chiffre mystérieux treize, cela le jette dans la méditation ; qu'il y ait sept collines de Rome, sept étoiles de la Grande Ourse et sept péchés capitaux, cela lui paraît un rapprochement fertile en belles idées. A la fin de sa vie, Hugo devait certainement rêver du dictionnaire, comme le faisait, je suppose, tout bon poète de la cour des Ptolémees. Aussi versa-t-il dans le calembour compliqué; il dit, par exemple, que la Chambre quitte Pantin pour Bagatelle ; il parle du prélat dont le nom commence comme dupe et finit comme loup. C'est proprement ce que Molière appelle des turlupinades... Mais toute sa vie il avait été enclin à cet exercice et, quoiqu'on ait parlé de l'extraordinaire précocité de Victor Hugo, il m'a toujours semblé qu'un grand garçon de vingt-six ans .qui conçoit la Chasse du Burgrave est plutôt un'peu en retard.
La supériorité que le poète achète au prix de cette
(1) oc Ce sont de vagues précurseurs. » L'idée est de Jules Lemaître. Il y ajoute un peut-être, selon son habitude.
petite manie, c'est sa maîtrise dans l'art tout français de formuler. Ses vers bien faits sont des oracles ; celuici, par exemple :
Comme il n'est plus de Styx, il n'est plus de Jouvence,
qu'on croirait de Malherbe. Souvent même, il a plus de rassemblement et plus d'éclat : c'est de l'admirable Lucain. Vousvousrappelez, au débuideT Expiation, cemot: « On était vaincu par sa conquête », qui vaut tout un livre ; ici encore, d'appeler Louis XVI « ce martyr de l'hérédité », est une trouvaille (quoique l'idée soit banale, toujours). Enfin, dans les vers de définition ou de description morale, d'une allure grave, tranquille, il est souverain. Quelles belles tirades d'une plénitude d'airain sur la Nature aux triples seins, sur la majesté du droit, sur la perpétuelle marche en avant des armées romaines ! Surtout je recommande deux petites pièces gnomiques, sur la clémence envers les subordonnés et sur l'abstention des moindres fautes, purs chefs-d'œuvre. La forme, lapidaire, delphique, donne la sensation d'une ample pensée.
De tels morceaux sont rares dans Toute la Lyre, il est vrai, et cela me donne encore plus raison que je ne pensais. Réfléchissez, en effet, que ce recueil est formé de rebuts, des pièces dont Hugo a pensé qu'il valait mieux être mort quand on les publierait. Et demandezvous pourquoi il les avait écartées. Justement parce qu'elles sont en deçà de la précision qu'il concevait comme la marque suprême de beauté, parce qu'elles
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sont encore amorphes, en quelque sorte. Aussi ne trouverez-vous point de récits dans ces deux volumes ; tous, jugés parfaits par l'auteur, comme absolument nets, et bien taillés, ont été publiés déjà par lui-même, et sont, en effet, la partie impérissable de son œuvre.
L'idée toute française, toute romaine, toute classique, de l' achèvement , de l'achèvement en toutes choses, voilà ce qui domine l'esthétique de Hugo. Son art manque de nonchalance.
Si vous me demandez maintenant qui, parmi les vivants, je mettrai sur la ligne de Victor Hugo, je vous répondrai que bien sûr je n'ai personne (quoiqu'on puisse chérir bien davantage deux ou trois de ces vivants pour l'entretien intime), personne qui ait une si magnifique amplitude d'imagination et de langage, à beaucoup près ; — et pourtant un poème nouveau d'un jeune homme, poème faible par endroits, mais hardi, m'aurait bien plus intéressé que cette rhapsodie géniale d'un feu grand homme. Je me serais senti plus chez moi; car enfin, quoi qu'on dise, c'est un mérite d'être contemporain, mérite accessible à toutes sortes de gens, sans doute, mérite appréciable cependant, surtout au sortir delà lecture de Stace et de Silius Italicus... Puis, j'y aurais entrevu peut-être ce que l'avenir de notre poésie nous réserve.
Là-dessus, nous n'avions que des pressentiments très vagues — et des désirs, bien entendu. Il me semble
qu'après avoir lu Toute la Lyre nous pouvons prendre par nos répugnances mêmes, que je n'ai pas cachées, une conscience plus nette de ce que notre génération souhaite et attend.
D'abord, la poésie existera-t-elle encore? — J'entends comme un art propre, ayant un langage à part. — N'en doutez pas. Et d'une façon plus' distincte qu'à présent. A présent, les frontières sont vagues ; des motifs dont la cadence doublerait le prix sont fondus dans une sorte de prose parnassienne ; des faits divers de journal ou des théorèmes de géométrie sont cristallisés en rimes ; la versification est une jonglerie, une mnémotechnie, un passe-temps ; — mais déjà nous nous sentons hésitants, dans nos livres et en nous-mêmes, entre deux penchants: celui de l'observation des choses réelles et celui du symbolisme mystique. A mesure que ces deux instincts se sépareront, chacun d'eux appellera la forme qui lui convient, celui-là la prose, celui-ci le vers, et la poésie aura trouvé son aliment. Tout ce qui est rêve lui appartient , c'est-à-dire une bonne part de nous.
Quelle en sera la forme, la matière et l'inspiration ?... Je m'aperçois que je vous ai trop promis et que je n'en sais rien... Consultons pourtant nos aversions instinctives, telles que je les avouais tout a l'heure. Cette poésie splendide de Hugo n'est pas nôtre, n'est ce pas ? parce qu'elle est trop publique, trop artificielle, trop précise. Qu'est-ce donc que nous aimons ?
Nous aimons la sincérité en toutes choses ; nos affectations ne sont que des détours pénibles pour y revenir.
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Il y a, au milieu de notre préciosité, des moments (vous l'avez éprouvé ?) où nous aurions envie de rencontrer une femme pleurant sa fille, où ce spectacle nous rafraîchirait : Voilà donc quelque chose de vrai ! m'écrieraisje ; laissez-moi m'y reposer ! — Et ces moments-là sont justement ceux où nous aspirons à la poésie... Aussi ne voulons-nous dupoète rien que son âme, son âme intacte encore. Qu'il soit affranchi delà hideuse rhétorique! Qu'il dise toujours ce qu'il sent, et un peu moins qu'il ne sent. Surtout, qu'il ne parle pas aux hommes assemblés, parce qu'il est impossible de le faire sans désirer leur plaire ou les étonner. Qu'il s'adresse à chacun de nous, « dans le secret 9, comme on disait jadis. Pas de poésie déplace publique ! Que son unique objet d'étude soit ce qui fait plaisir et ce qui fait peine, jamais ce qui surprend ou éblouit ; que sa préoccupation unique soit de n'y rien ajouter en vue de sa propre gloire... Tout cela est difficile à rencontrer chez un homme, je le sais. Le poète doitréunirtrois sortes de vertus, — l'ingénuité, — un enthousiasme vrai, — et une imagination idéaliste, — dont Hugo a seulement possédé la dernière. Aussi j'ajouterai qu'il ne faut être poète que quand on ne peut faire autrement.
Il est vrai que si on l'est, le reste va tout seul, la poésie étant dans les esprits et non dans les choses... Mais la matière elle-même ne manque pas. Il est facile de reconnaître que les âmes se transforment ; le tolstoïsme qui nous gagne est un signe que le monde va redevenir platonicien ou chrétien, stoïcien peut-être. Il ne s'agit pas de chanter l'avènement universel de ces choses,
mais d'en exprimer le réveil dans chaque conscience ; or c'est un état si crépusculaire, si insaisissable à l'analyse, que la poésie seule, avec sa vague et musicale délicatesse, y peut toucher.
— Et l'imagination, direz-vous ; comment la renouveler, elle qui à un Victor Hugo a pu tenir lieu du reste?
Il me semble qu'on le pourrait par l'attention aux choses visibles, et surtout aux plus familières, dont le sens intime nous échappe le plus. L'auteur de Toute la Lyre est pour cela un modèle merveilleux, quand il est bon : il a su extraire un symbole des plus humbles spectacles, d'un voyageur qui attend la voiture sur le bord d'une route, d'un oiseau de nuit qui s'envole de l'angle d'un toit. C'est sa façon de parler naturelle, sa démarche dé poète.
Il y a aussi la ressource des livres, dont il est si difficile de ne pas abuser; la Bible, Milton, Shelley, Henri Heine, surtout les pauvres petits poèmes populaires, vraie silva poetica, forêt encore presque vierge, trésor de sentiments naïfs associés à des images fraîches,.. Mais l'œuvre d'autrui ne doit être admise que pour exciter, non pour fournir la substance ; c'est la piqûre, le grain de sable dont on dit que les perles naissent.
Pour la forme des poèmes, je ne sais trop ce que je souhaite, ni vous, sans doute. Je ferai seulement observer avec douceur que tout à Prieure Hugo nous paraissait trop souvent confondre, comme tous nos Français, l'art de versifier avec l'art de formuler ; j'ajouterai qu'il y a plusieurs règles de versification assez byzantines, celle, par exemple, de l'alternance des rimes ; et que,
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d'ailleurs, les règles mêmes ne sont que des procédés pour obtenir l'harmonie, négligeables en dehors de cette seule fin. Si je faisais des vers, je crois bien que je n'en aurais cure, et je vous exhorte à faire de même, vous qui cherchez une forme à vos rêves. Le système du « beau vers », du a vers frappé », est aussi très propre à être abandonné; il éloigne trop du naturel; notre maître Racine a eu la constance de s'en abstenir. Ce qu'il y a de fuyant, de peu appuyé dans les idées poétiques est conservé presque intact dans la mélodie continue, mais se trouve, par nos procédés scolaires, interrompu, brisé, faussé.
La rime aussi, trop riche, m'est bien importune, quand elle n'est pas tout l'objet du poète ; je l'avoue sans m'en vanter, mais parce qu'il le faut. J'avoue de même que rien ne m'a paru plus voisin de la poésie, parmi les œuvres toutes modernes, que les mélopées à peine assonancées du doux Verlaine. Ah ! ces symbolistes (est-ce ainsi qu'ils s'appellent?). Ils sont trop peu intelligents et ils ignorent trop la langue; mais leur principe, maladroitement appliqué, de l'éveil des sensations par les sonorités, est au fond le principe de la poésie même. Ils ont raison encore de placer, à côté de cette insupportable rime, l'art des coupes, celui du parallélisme, celui de l'arrangement rythmique infiniment varié. Il est vrai que là-dessus La Fontaine est plus fort qu'eux, et que c'est à La Fontaine peut-être qu'il faudrait revenir, en lui ajoutant notre conscience moderne, sensuelle et indécise comme la sienne, mais, de plus, creusée, passionnée, douloureuse. Des pièces
courtes, pleines d'âme, des cris modulés ; ou bien des symphonies parlées, extrêmement souples, musicales, changeantes, pour mieux répondre à l'instabilité de nos émotions : voilà le rêve.
Que le poète souhaité paraisse donc tout de suite ! Qu'il ait une grande .capacité de souffrance avec une capacité d'expression un peu plus grande ; qu'il soit tout simplement un Platon, sentant comme vous et moi, écrivant comme La Fontaine, et je F aimerai ; nous Faimerons.
Je l'en préviens pourtant : un jour il sera méconnu, lui aussi, par les jeunes gens de l'an 2000, comme je viens de méconnaître Hugo, et pour la même cause : parce que nous changeons.