ART
PAUL BAUDRY
Ses Lettres.
Il faut lire ce livre plein de tristesse et d'amitié vraie que M. Charles Ephrussi vient de publier sur PaulBaudry (1). Le maître s'y raconte lui-même dans des lettres familières qui seront un doux souvenir pour ceux qui l'ont bien connu et, pour tous les autres, une révélation. Parmi les correspondances d'artistes qui nous ont été livrées, je n'en connais aucune, pas même celle de Delacroix ni celle d'Henri Regnault, qui marque autant la personne, qui soit plus ingénue, plus poétique, plus remplie d'humanité. Une élévation constante, mais souriante. Ce n'est ni la littérature des gens du métier, ni la négligence affectée des artistes.
(1) Charles Ephrussi, Paul Baudry, sa vie et son œuvre - L Baschet, éditeur, 1887.
M. Ephrussi me pardonnera de ne pas louer comme il serait pour* tant juste de le faire la clarté élégante de son récit, non plus que la finesse de ses jugements. En s'effaçant lui-même dans son ouvrage, il m autorise à l'imiter et à ne parler ici que de son illustre ami.
ESQ. ET IMPRi
Dans cette longue se'rie de lettres adressées par un jeune homme sorti de l'école mutuelle à des parents paysans, il n'y a pas un mot qui sente la vulgarité. Baudry tient à bien écrire le français, mais à rester simple. Quelquefois, faute d'avoir lu beaucoup, il tombe dans le lieu commun, mais avec candeur, et, comme la poésie lui est naturelle, il la porte dans tout ce qu'il dit et en rajeunit tout ce qu'il touche.
Les dons supérieurs qu'il avait reçus se manifestèrent dès la jeunesse. On peut dire que lors de son premier séjour à Rome, de vingt-trois à vingt-huit ans , il était déjà tout lui-même. C'est avec les seules lettres de cette époque, inédites jusqu'à présent, que je veux essayer de le faire connaître, ou, du moins, de montrer cette sorte d'idéalisme voluptueux qui fut sa grande originalité.
Paysan Vendéen, comme on sait, il avait gardé la mélancolie un peu sauvage de cette province où les laboureurs aiguillonnent leurs bœufs en traînant le long des sillons des mélopées plaintives. Son père était sabotier ; mais il jouait du violon toute la journée et souvent même dans la solitude des bois, le soir, pour se charmer lui-même. L'enfant fut de bonne heure partagé entre la musique et le dessin. Toute sa wiei il resta très sensible à l'harmonie ; les souvenirs d'enfance s'y associaient pour lui d'une façon très péné-» trante :
Paul baud&y.
« J'ai découvert ce soir de la musique avec laquelle on m'a bercé. Elle est copiée de ma main ; j'avais huit ans. J'ai revu la maison de mon père, mes petits doigts, ma figure d'enfant, tout ce collier de souvenirs, sur ce vieux papier jauni, taché et déchiré... Dans ce voyage dans le passé, me voyez-vous laisser là le violon, m 'enfoncer dans mon fauteuil et, la tête pleine de ces airs oubliés depuis si longtemps, regarder derrière moi, relever tous mes souvenirs tombés, les baiser sur les joues, les serrer dans mes bras (remarquez, en passant, l'image tendre et prolongée), leur donner cette fraîcheur, cette vivacité que le temps leur a fait perdre ? y> (18 octobre 1851.)
Les sensations vagues et ce bel effort pour exprimer l'inexprimable, qui sont le propre de la musique, lui demeurèrent comme une préoccupation et un tourment: sa peinture fut toujours une peinture de musicien. Il en avait lui-même quelque conscience, car il écrivit un jour qu' « une belle chose d'art est moins l'expression d'une idée propre de l'inventeur qu'elle n'est une espèce d'écho, de clavier sonore pour les idées de chacun ». Cette théorie de l'indétermination des œuvres d'art, qu'il indiquait à vingt-cinq ans et qu'il devait appliquer toute sa vie, n'est-elle pas aussi plutôt d'un musicien que d'un peintre ? Je doute qu'elle fût venue à un maître hollandais.
Baudry avait des sens et une imagination d'artiste, très propres à ressentir vivement et à évoquer fortement la réalité. Mais il ne la saisissait pas seulement par les yeux ; les sons, les silences, les parfums, les associations de souvenirs et d'idées morales n'étaient point perdus pour lui. Suivez-le dans l'église d'Assise où il est entré pour copier les fresques de Giotto ; remarquez comme les choses vues, — toujours rendues avec
ESQUISStS ET IMPRESSIONS.
délicatesse, — tiennent peu de place dans ces notes sincères prises pour lui seul et où lui seul se montre :
« Impression profonde que me produit cette église souterraine ; — l'orgue et les chants retentissent sous ces voûtes ; — le souvenir de mes voyages passés, ces bruits éclatants d'harmonie, cette obscurité de catacombes, les restes d'antiquités, ceux de la peinture, qui, dans cet endroit, sont si émouvants, car ce sont ces murs qui eurent l'immense gloire de recevoir l'art renaissant... Toutes ces pensées et ces impressions me font m'asseoir dans un coin noir de l'église ; mes yeux s'emplissent de larmes ; et les souvenirs du pays, des miens, leur éloignemônt, mon isolement dans le monde, tous ces fantômes m'entourent et me serrent le cœur... Cette sensation ne manque cependant pas de douceur...
ce Durant mes longues journées de travail, je ne devine les heures que par les bruits du dehors, dont je me suis fait une espèce d'horloge : par exemple, le matin, depuis cinq heures jusqu'à huit heures, le silence, la douceur des reflets du soleil qui tombent sur le parquet avec toutes les nuances radiées de la rosace des vitraux, le bavardage des moineaux et des oiseaux qui nichent sous le toit de l'église, puis le retour quotidien et régulier des cloches, des chants et des bouffées de musique qui montent des chapelles souterraines... Souvent, bercé par ces harmonies, j'ai rêvé à l'avenir, à mon retour en France, à l'art, à ce que je serai .. Hélas ! que de fois j'ai désespéré » (3 mai 1853.)
Cette mélancolie mystique et mélodieuse ne rappellet-elle pas, plus qu'un carnet de peintre, le commencement de Spiridion ? Ne révèle-t-elle pas un disciple de Fra Angelico plutôt que de Yéronèse ? Tous les sens sont en jeu, mais surtout les plus immatériels : faut-il s'étonner que l'idéalisme s'en exhale naturellement ? Dans sa cellule de Rome , au-dessus de son lit, il a suspendu, pour unique décoration , une branche de
PAUL BAUDRY
laurier cueillie dans le cloître de Sant-Onuphrio, où le Tasse est mort, et, chaque matin, il évoque le souvenir de cette agonie de'sespérée du poète. Le panorama de Rome qui s'étend au-dessous de lui ne lui semble pas seulement incomparable par le jeu des ombres et des lumières : le monde des Césars et celui des papes ressuscitent ensemble pour lui, chacun sur une rive du Tibre, et lui paraissent se disputer le monde. Ce qu'il remarque dans les ruines de la voie Appienne , c'est qu'elles « ont un caractère effrayant de nouveauté et de virginité ». (Poussin, dans ses lettres, n'est pas plus immatériel.) Ce qu'il note sur les fresques de Raphaël, c'est qu'elles vous « font mieux vivre ».
Vendéen, musicien, poète, rêveur, il est donc idéaliste déterminé. Voilà le premier trait de nature.
Ses œuvres le montrent bien. 11 en était arrivé, sans qu'il le voulût et sans qu'il le sût, à peindre toujours la même tête. Il a eu un type favori, comme Léonard, comme Corrège, comme Prud'hon avaient eu le leur, et il y a tout ramené. Un visage aux traits fins, un peu secs; le menton dessiné d'une ligne arrêtée ; les lèvres très minces ; les yeux d'un bleu franc, humide, profond ; les cheveux dorés frisant en anneaux et en mèches folles ; le corps frêle, d'une attitude molle et abandonnée : voilà l'éternelle femme de Baudry ; il la voyait partout, et on peut dire qu'elle existait dans son cerveau plutôt que dans la réalité. Son imagination s'était en effet cristallisée vers quarante ans, et depuis cet âge il fut possédé par l'idéal qu'il avait conçu. Idéal : c'est le vieux mot qui explique le mieux
cet état singulier d'une imagination fixée une fois pour toutes sur un seul type de beauté.
Autre marque de ce penchant de Baudry au rêve immatériel : Quand on examine ses cartons de l'Opéra, on s'aperçoit que l'esquisse était d'abord trop spiritualisée, avec des membres trop grêles, des attaches trop fluettes, et qu'il a dû la reprendre pour lui donner du corps, pour faire, comme l'Ulysse d'Homère, boire le sang vivifiant à ce peuple aérien de fantômes. Enfin, dans les derniers temps, lorsque l'habitude de la peinture décorative lui eut donné plus de laisser-aller dans l'exécution, il s'abandonna à sa nature : son idéalisme triompha décidément. La toile était à peine couverte: un filet de vermillon, c'était la bouche ; deux gouttes de bleu céleste, c'étaient les yeux. Que restait -il donc ? les lignes, le léger frottis des couleurs claires et sobres, l'âme surtout et le style, qui était toujours la grâce même.
Un épisode fort touchant de celte longue lutte avec l'idéal fut, dans ces dernières années, l'obsession qu'il eut de fixer les traits de Psyché. Il s'y reprit à trois fois et fit trois Psychés, dont aucune ne rappelle celle de la Farnésine, et qui sont des tentatives variées pour réaliser une idée pure. La dernière, celle qu'enlève Mercure, est extasiée, éblouie devant le jour ; et ce n'est qu'un pauvre petit fantôme de phthisique aux grands yeux, mourante, dont les contours incertains se noient dans un voile de gaze semblable à une nuée, a L'idéal, ce cher idéal, dégageant ses ailes avec cette hésitation qui caractérise tous les coléoptères, s'est
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élancé. » (23 décembre 1851.) Je ne connais pas, de ce mythe profond, une interprétation plus poétique et plus troublante. Cher maître, voilà donc les soucis qui l'ont poursuivi jusqu'à la fin I II se spiritualisait de plus en plus ; on eût dit qu'à ses yeux le monde visible s'était évanoui. Faut-il le plaindre de l'avoir quitté ?
Il ne faut pas trop oublier cependant que Baudry fut un peintre. C'est par des lignes et des couleurs qu'il exprimait ses rêves. Il fut donc toute sa vie à la recherche de la forme, « cette fumée, cette inutilité, cette impertinence ». S'il avait eu l'imagination seulement exaltée, mais incolore, eût-ilpu faire le Portrait de Beulé, la Fortune et les Muses ?
Heureusement cet autre don, sans qui le premier fût demeuré stérile, ne lui manqua pas non plus. Les images se dessinaient en lui avec abondance et vivacité. Ses lettres en témoignent. A chaque instant il s'exprime en comparaisons, en allégories visibles. A-t-il, par exemple, une satisfaction d'amour-propre à saisir quelque faiblesse d'un artiste de génie : « Lorsqu'il vole à ras de terre, dit-il, on dirait qu'on va le saisir et le posséder, à peu près comme les enfants croient pouvoir prendre les hirondelles les jours de pluie. » Ailleurs, pour faire entendre combien il préfère la fièvre des débuts à l'apaisement d'une renommée conquise, il écrit : « Lorsque Paérostat s'enlève, il part aux applaudissements de la foule ; les moindres détails ou inci-
dents de son départ font battre le cœur à ceux qui le suivent des yeux ; mais, lorsqu'il est loin, tout se tait, le silence se fait ; il n'est plus entouré que de nuages, ce qui est une triste et humide compagnie. » Il compare encore le même artiste tranquille et glorieux à une balle longtemps lancée par les enfants et tombée enfin dans une gouttière, au haut d'un toit, où elle se repose mélancoliquement dans une position élevée. Ses paraboles sont parfois vraiment homériques, en ce sens qu'elles deviennent de petits tableaux ayant leur intérêt en eux-mêmes, indépendants de l'occasion qui les amène. La jeunesse à qui l'on coupe les ailes n'est plus qu'un oiseau de basse-cour ; et alors tout le poulailler est décrit à ce propos, coqs, poules, grain, pâtée, coups de bec. Il se laisse aller au penchant de son imagination et dessine par distraction ce qu'il rêve, comme sur les marges d'un livre. En décembre 1851, ses humbles parents lui écrivent qu'ils sont épargnés par la tourmente politique ; alors il leur paraphrase, comme une esquisse d'après un maître, le Chêne et le Roseau.
« Un jour, le chêne dit au roseau : — Pauvre avorton ! Quelle faiblesse ! Tu es indigne de vivre. Au moindre frémissement de l'air tu t'agites en tremblant. Eegarde-moi ; vois cette puissante encolure, cette solidité, l'enfoncement de mes racines; vois tout cela et admire l'impuissance des vents et des orages pour me renverser.
« Il avait à peine achevé qu'un épouvantable orage se forme; le tonnerre fend les nuages, tombe et renverse le chêne. Le pauvre petit roseau se courba jusqu'à terre, sous les coups furieux du vent; mais, le danger passé, il se mit à dire au chêne renversé toutes sortes de moqueries que celui-ci -avait bien méritées pour son sot orgueil. (Notez ce ton de précepteur moralisant qui, chez un
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tel fils parlant à de tels parents, est moins déplacé que touchant.) Nous sommes les roseaux lorsque la politique fait rouler son tonnerre ; il nous courbe et nous remplit de frayeur ; mais il ne nous frappe pas. Restons toujours, mes chers parents, petits roseaux !... »
Cette facilité naturelle à imaginer est surtout remarquable dans révocation des choses absentes et disparues. Passant sous Tare d'Orange, il voit nettement César, avec son profil dur et sec, chevauchant à la tête de ses légions bardées d'acier ; aux arènes, les sénateurs assis, debout, accoudés, avec lelaticlave et la téte rasée; il entend le rugissement des bêtes dans les cages.
Mais sa prédilection est marquée pour les images tendres et voluptueuses ; elles ressuscitent devant lui, et la mort lésa rendues plus tendres encore. « Pense aux histoires qu'on peut reconstruire », dit-il à son ami; — mais quelles sont ces histoires ? Ecoutez : a Le soleil seul est toujours le même sur ces ruines ; il brillait sur les cheveux soyeux et sur le cou et le sein doré de cette Romaine, comme il brille maintenant sur ses vertèbres noircies par le feu. » La volupté païenne dont Baudry revêtit ses délicates allégories éclate dans de telles expressions. Rappelez-vous le fondu de son modelé, son coloris si chaud, l'harmonie sensuelle de ses chairs dorées, avec ses lointains noyés dans l'outremer. Certes il avait passé par les jardins d'Armide ; il s'était imprégné de la Danaé, de YAntiope et du Concert champêtre.
Quant aux Italiennes vivantes, ces « Raphaëls sans cadre », il les contemple aussi, mais, je pense, d'une autre façon que M. Bonnat. Il y a bien une certaine
fille « aux cheveux insolents » qui le fait rêver ; mais il se délivre de l'obsession en peignant le portrait de cette belle personne, qu'il considère ensuite à loisir, le trouvant plus selon son cœur et peut-être moins décevant que le modèle ; « caries Italiennes sont comme les beaux vases étrusques, admirables de formes et de peintures, mais vides ou pleins de cendres».
L'idéaliste reparaît ici, et dans sa vie comme dans son œuvre, c'est toujours à ce point qu'il en faut revenir. A l'origine, une conception poétique ; à la fin, une expression poétique. Le Combat de Jacob et de F Ange, laFortune, la Vague et la Perle sont des allégories non trouvées après coup, comme les titres des femmes nues deM.Henner, mais nées d'abord dans le cerveau de l'artiste, on le voit par les lettres ; la grâce sensuelle, l'harmonie vénitienne des tons, la mollesse ondoyante, le sourire, renouvelés de Corrège et de Giorgione, ne sont que les moyens d'expression. Baudry ne peint pas pour l'amour de peindre ; il se sert des lignes et des couleurs comme un musicien des sons, pour exprimer un sentiment et pour provoquer un sentiment ; son âme est dans tout ce qu'il a fait, et, comme cette âme est d'élite, toutes ses œuvres se ressemblent entre elles, sans ressembler à aucune autre.
Enfin ce qui est extraordinaire chez ce contemporain, c'est l'équilibre parfait de son art. Il a pensé sainement, avec une grâce qui n'a rien de contraint ou de faux, et il a trouvé l'expression tout à fait naturelle et aisée de ses pensées. C'est un classique, au point qu'on le croirait d'un autre siècle. Remarquez, en effet, que
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notre état d'esprit n'est ni simple, ni naturel, et qu^en littérature, par exemple, rien aujourd'hui ne correspond à cette beauté sereine de la peinture de Baudry. Ses Muses du foyer de l'Opéra ne sont pas du tout décadentes ; ce ne sont celles ni d'Hugo, ni de Sully Prudhomme, ni de Baudelaire ; elles semblent garder un secret perdu, perdu et regrettable.
Paul Baudry est en effet, avec Paul Dubois, avec Antonin Mercié, et très peu d'autres, de ceux qu'on pourrait appeler les néo- florentins. Il hérite autant que ceuxci de Donatello, de Michel-Ange, d'André del Sarte. Ainsi ces très grands artistes contemporains ont renouvelé, en pleineFrance de 1870, la Renaissance italienne dans son épanouissement le plus délicat, une fois passé l'ascétisme raide,mais avant le sensualisme trop amolli. Ou, si vous voulez, ils sont un peu de Fiesole, d'où était Fra Angelico, et un peu de Parme, d'où était Corrège. Le miracle, c'est le bien fondu de tout cela, l'aisance de cet art, dont les musiciens et les écrivains d'aujourd'hui sont également incapables. Voici, je crois, ce qu'on peut dire à ce sujet : nous, Français de la fin du xixe siècle, nous revenons avec quelques efforts à l'idéalisme, ou plutôt nous y aspirons. Seulement il nous est très difficile de l'affirmer, les définitions ou les arguments que nous en donnons ne nous satisfaisant pas nous-mêmes ; notre idéal n'est pas objet de certitude ni même d'opinion, il est objet de sentiment ; dès lors il est trop vague pour être dit ; tout à fait propre à être peint... Aussi, ce que la France a produit de plus beau et de plus durable dans ces derniers vingt ans,
ce n'est pas une œuvre pensée et écrite, c'est une œuvre sentie, où notre âme inconsistante, s'ajoutant aux formes immuables des corpshumains, leur a prêté une beauté qui semble renouvelée du xviesiècle, et pourtant est nôtre, tout à fait originale, fraîche, inédite. C'est le Chanteur Florentin, ce sont les quatre figures assises du tombeau de Lamoricière, c'est la Jeunesse de Chapu, c'est la femme voilée du tombeau de Madame Ferry, c'est le Sommeil avec la Prière d'Henner ; enfin, ce sont, au premier rang, les Muses de Baudry.
Les lettres que publie M. Ephrussi n'expliquent pas seulement l'artiste, elles peignent l'homme.
J'ai en ce moment sous les yeux une belle photographie de Baudry. Il est accoudé sur une chaise et, le front dans la main, nous regarde. Ce n'est pas nous qu'il voit, mais derrière nous, au-dessus de nous, des figures de rêve. Je reconnais son fin visage brun, qu'il levait hardiment, tout à coup et par saccades, ses narines frémissantes, sa moustache noire qu'il tirait par distraction et en silence, son beau front chargé de tristesse.
Ses lettres achèvent de le faire revivre pour moi. Le voilà tel que nous l'avons connu, aveccette « coriace nature de Vendéen », aveccecœur qui « enferme fièrement et chastement tout ce qu'il a ressenti ». Son énergie était indomptable et cachée; l'habitude des difficultés maté-
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rielles de la vie lui avait donné le sang-froid et la juste appréciation des biens réels. Jamais poète n'a été plus exempt de chimères et de vanités. Il conseillait à son cher frère Ambroise d'apprendre le métier de menuisier, en rapport avec la situation modeste de ses parents ; il lui défendait la lecture des romans et veillait, du fond de l'Italie, lui jeune homme de vingt-cinq ans, sur la santé morale de cet enfant qui fut plutôt son grand fils que son petit frère. Il avait accepté résolument son existence telle qu'elle se présentait, rare vertu ; il était droit et viril en toutes choses, ce que les artistes d'à présent, imaginations trop sensitives, ont un peu désappris. Du jour où il eut quitté ses parents, il prit en main sa destinée.
« Vous vous rappelez cette triste séparation. Je ne pouvais m'arracher des bras de la maman. Je m'en allai enfin en refermant cette porte dont le bruit me tomba sur le cœur ; je grinçais des dents, et la pluie se mêlait sur ma figure avec mes larmes. Sur la place, je me heurtai dans un arbre^ et ma tristesse se changea en fureur. Arrivé vers la statue du général Travot, j'aperçus à travers la pluie la chandelle de la diligence ; vous m'y attendiez avec Auguste et Joseph.
« C'est un de ces moments où la toile tombe sur un des actes du drame de la vie humaine. Là, à cette place, à ce moment où une nouvelle phase de ma carrière allait s'ouvrir, entre la maison que je venais de laisser et cette diligence qui allait m'emporter, j'eus un accès d'enthousiasme, de douleur, de colère, une sensation que je ne saurais m'expliquer, qui me fit crisper le poing et le lever vers le ciel en jurant de revenir grand artiste et maître d'un brillant avenir. Que Dieu le veuille ! » (A son père, 12 janvier 1852.)
Sa pauvreté fut plus que sérieuse. Mais, à Paris, dans
sa mansarde à soixante-dix francs par an ; en Italie, « sans un sou, plus ratissé et luisant qu'un vicaire de paroisse », ne pouvant peindre que « d'imagination » les louis d'or que répand sa Fortune, il garde son courage inflexible et son allégresse. Ses charges de famille sont « des semelles de plomb » dont il aime à s'alourdir pour s'apprendre à mieux danser. On a beau conspirer contre son originalité naissante, le décourager par mille critiques injustes : il sait bien que ses œuvres sont « des choses gracieuses et naturelles », et sans protecteur, sans argent, sans guide, il continue sa route. Quelle volonté virile chez cet artiste, si femme d'ailleurs par sa capacité d'affection et de souffrance !
Il aimait très tendrement ses amis, trop tendrement, croyait-il, car il se rendait malheureux pour toute inégalité d'affection ; mais il avait l'air froid et décourageait les indifférents. Quelquefois il restait une soirée entière sans ouvrir la bouche parmi des gens qui parlaient beaucoup ; mais à son regard seul on sentait le maître ; en sa présence on n'aurait pas laissé échapper une parole banale ; on était pris du désir d'être estimé de lui, et ce désir ne se montrait que par une généreuse timidité. C'était là l'hommage que nous lui rendions. Une sorte de pudeur nous empêchait de lui exprimer notre admiration, et même c'est à peine si nous osons le faire aujourd'hui qu'il n'e^t plus là pour nous entendre.
GUSTAVE DOKÉ.
Dans les rues de Londres, en 1873, je me souviens d'avoir vu des hommes-affiches mélancoliques traîner leurs souquenilles le long des ruisseaux avec un écriteau double où se lisait :
DORÉ'S GREAT P1CTURE CHRIST LE A VIN G THE PRETOR1UM SPLEND1D NOVELTY
Every Day and E venin g : one shilling.
C'était le Christ sortant du prétoire; il n'était bruit que de cela en Angleterre. On se pressait à Y Exposition Doré, dans Bond-Street, où cette toile énorme était exhibée avec d'ingénieux artifices de corridors sombres et de salles très éclairées. C'était un vrai panorama. Deux cents personnages, tous intéressants, tous lumineux, tous colorés et bariolés, se pressaient dans un cadre gigantesque, trop petit pour les contenir. On était ébloui et confondu. « Quel génie ! disait l'un; c'est l'homme du siècle; nous n'avons personne dans le Royaume-Uni qui puisse lui être comparé. — Les Français le méconnaissent, disait l'autre. — Sans doute : il est trop shakespearien pour eux; il les dépasse de cent coudées. — Et quel sentiment religieux ! — Et
quel beau vert et quel beau violet! — En somme, Rembrandt n'a jamais pu faire de toiles colossales. — Vous savez qu'un entrepreneur américain fait offrir à Doré trois millions pour peindre tout l'Évangile autour de la cascade du Niagara ? — C'est une grande idée et digne de l'artiste. » A la porte de l'Exposition, un comptoir de la Société biblique s'était installé, qui distribuait la photographie de Gustave Doré et celle de Jésus-Christ.
Je n'ai pas été surpris de cette gloire que Doré s'était conquise en Angleterre et en Amérique, pays de grande industrie. Il était un producteur merveilleux : les ouvrages qu'il livrait avec une exactitude toute commerciale étaient brillants, copieux, prodigues d'art et surtout de matière, enfin ce que les magasins de nouveauté appellent « articles riches et bien conditionnés ». En outre, ils ressemblaient toujours à des gageures ; ils avaient quelque chose d'énorme et de déconcertant qui plaît beaucoup à l'imagination anglaise (rappelez vous l'admiration un peu servile de Sterne pour Rabelais ; aujourd'hui encore ce sont nos féeries les plus extravagantes qui réussissent le mieux à Y Alliambra- Theater) ; enfin la puissance, même fausse et illusoire, enchante ces esprits pour qui toute la vie n'est qu'un déploiement d'activité. Splendides, bizarres, d'une apparence géniale, les tableaux de Doré devaient donc ravir le public britannique ; il était naturel qu'un laird écossais, M. Duncan, fit aménager dans son château de Benmore une galerie de cent vingt pieds de long pour les loger ; il était naturel aussi qu'une jeune Américaine,
GUSTAVE DORÉ
miss Roosevelt, écrivît en anglais un livre à la louange de l'œuvre et de l'artiste.
Ce livre, traduit en français, je viens de le lire (1). 11 est agréable et d'une bonne foi intéressante. C'est une enquête dirigée par miss Roosevelt sur la vie tout entière de son héros ; les témoignages de la famille et des familiers de Gustave Doré y sont enregistrés et simplement coordonnés. L'auteur, qui cite en commençant la fameuse Vie de Johnson, par Boswell, s'est assez bien défendue de ce que Macaulay appelait la lues boswelliana, la maladie du panégyriste ; elle croit et professe que Doré est un génie (on n'écrit pas un livre de 400 pages sur un homme ordinaire), mais elle n'y insiste pas trop ; elle a des scrupules qui l'empêchent de le mettre tout à fait au niveau de Rubens, et, sans avouer elle-même qu'il lui est inférieur, je crois qu'elle me pardonnerait de le dire.
J'aurai ce courage. Je vais tâcher de démêler pourquoi Doré n'est que la moitié d'un grand maître. Je n'apporterai pas à cette critique la moindre méchanceté, car il n'est pas dans mes goûts d'avoir trop raison contre un mort. Cependant je veux garder ma franchise, car la question intéresse moins un artiste que l'art tout entier. Il s'agit de savoir si les plus grands dons de la nature peuvent tenir lieu du reste, si le travail est une chimère et si le génie n'est, en somme, qu'une belle facilité.
(1) La vie et les œuvres de Gustave Doré, d'après les souvenirs de sa famille, de ses amis et de l'auteur (Blanche Roosevelt), traduit de l'anglais par M. du Seigneux. — Librairie illustrée,
Ce livre contient de très curieux dessins inédits de Doré.
Beaucoup de personnes ont vu Gustave Doré, et il suffisait presque de l'avoir vu pour le connaître. Il n'y avait pas de double fond en lui ; peut-être même n'y avait-il pas de fond du tout. Il était tout extérieur, avec beaucoup de bonne grâce et d'expansion. Gestes, attitudes, rires, facéties un peu grosses. On le voyait toujours préoccupé du public : que pouvait-il bien rester de lui dans la solitude ? Merveilleusement souple et agile, il aimait à faire parade de ses talents d'acrobate; il sautait tout d'un coup sur une console ou faisait le tour d^un salon sur les mains. Perché sur cette haute échelle de décorateur où Carolus Duran l'a si bien peint, il badigeonnait ses toiles immenses, et, tout d'un coup, à l'arrivée d'un visiteur, se laissait dégringoler comme un écureuil. Il cherchait à amuser et surtout à étonner ; puis il avait dû entendre dire que les grands artistes sont sujets à l'enfantillage. Il y a en tout cela quelque chose d'artificiel et d'un peu vulgaire, rien de caché, de pudique, de grave. A première vue, on n'avait pas une envie extrême de devenir son ami.
Et pourtant il fut un ami excellent, facile, plein d'obligeance et de cette sensibilité ingénieuse qui est la meilleure partie de la bonté. Fils et frère dévoué jusqu'au sacrifice de ses ambitions, de son indépendance, il prenait à son compte tous les revers de la famille, les supportait gaiement et n'eut dans sa vie qu'un seul chagrin profond accompagné de découragement et de dégoût: la mort de sa mère, Il était adoré
GUSTAVE DORÉ
de tous ses proches ; sa vieille bonne Françoise, qui l'avait élevé et qui lui survit, ne tarissait point sur sa générosité et sa bonne humeur. Devenu riche par son seul crayon, il était d'une prodigalité joyeuse qui le faisait rechercher de toutes sortes de gens. Au fond, il n'était pas heureux ; mais il s'amusait si bien qu'il sut se passer du bonheur.
Avec peu d'orgueil, Doré était d'une vanité si manifeste, si épanouie, qu'on ne pouvait s'empêcher d'en sourire, non par ironie, mais par bienveillance. Un compliment le caressait, une critique le déchirait, l'un et l'autre extrêmement ; il resta plusieurs mois brouillé avec son meilleur ami, M. Paul Dalloz, pour une observation sur sa peinture. Les témoignages flatteurs, les décorations lui étaient fort sensibles : pour avoir attendu un peu la Légion d'honneur, il était tombé dans un désespoir profond. Il exposait dans son salon un portrait offert à sa mère avec cette dédicace : « A la mère du plus grand génie du xixe siècle ». Cette persuasion, qu'il était un homme extraordinaire et qu'il devait soutenir son rang, le fit sortir du naturel, comme il arrive toujours, et le fit tomber dans l'enflure, le mélodrame, le mauvais goût laborieux.
La présomption est habituelle aux grands improvisateurs, qui sont les premiers à s'émerveiller de leur fécondité. Alexandre Dumas, en qui Gustave Doré aimait sa propre nature, avait dit quelque part (1) : « Ceci est une œuvre d'imagination procréée par ma fantaisie. . . C'est
(1) Dans la préface de Catherine Homard.
un nouveau sentier que j'ai percé : voilà tout. A l'heure qu'il est, je suis déjà revenu au centre du carrefour où je loge, prêt à faire une trouée nouvelle... Où?quile sait? Dans la tragédie antique peut-être. Çur non ? » Cette phrase si réjouissante, avec les deux mots latins qui la terminent, à la façon de Sganarelle, est du pur Gustave Doré. Lui aussi se proposait d'éblouir, de forcer l'admiration, de a stupéfier le monde ». Il prétendait fonder « un art à lui » ; il invoquait constamment son originalité qui le faisait méconnaître, disait-il ; Meissonier et les autres maîtres contemporains l'impatientaient: « Je suis pourtant d'autre étoffe que ces gens-là ! a s'écriait-il avec une assurance naïve ; la préoccupation des « tours de force » lui revenait sans cesse ; il avait une idée tout enfantine de la grandeur, et le souci de la réclame s'y associait étroitement. — Il annonçait pour un ouvrage mille dessins, « parce que mille est un chiffre rond et sonore faisant bien dans les annonces et les affiches ». En 1865, il projetait d'illustrer je ne sais combien d'œuvres immenses dont il envoyait la liste à son éditeur en estropiant un peu les noms : il appelait Montaigne Jean-Jacques, etc. ; cur non ? comme dit Dumas. L'entreprise n'est-elle pas formidable, titanica, dirait un Italien, pyramidal, dirait un Allemand ? cela suffit. En tête de la Bible, Doré avait dessiné un portrait de Dieu que le public, surtout le public dévot, ne trouva pas assez ressemblant ; on s'en plaignit : « Je ne sais ce qu'ils ont, s'écria l'artiste ; cependant il n'y a pas à dire : c'est Dieu, c'est tout à fait lui ». Le mot est charmant; Doré y est tout entier.
GUSTAVE DORÉ
Ainsi ce facile esprit jouait à l'homme de génie. Peutêtre, direz-vous, en avait-il le droit. Je ne sais trop. Doré est un de ces créateurs d'une valeur indéterminée, qui embarrassent la critique. On sent bien que le mot de charlatan est injuste ; mais on a peur que le mot de grand homme ne soit un peu fort. Ou hésite donc, comme on le fait pour Alexandre Dumas : enlisant telle scène de Kean où le comédien interrompt son rôle pour invectiver l'héritier royal d'Angleterre, on se demande si Dumas ne serait pas un Shakespeare, et alors on sent de vagues inquiétudes sur les suites d'un tel aveu... Et Eugène Sue ? se demande-t-on..., et Frédéric Soulié ?... et Paul Féval?... que de génies ! Quand on voit, dans Don Juan de Marana, le bon ange et le mauvais ange se disputer une âme avec toutes sortes de beaux discours sur l'univers, on s'interroge encore : Cela n'est-il point du même ordre que le Faust? Et l'on envient à soupçonner que les hiérarchies consacrées entre les esprits ne sont que des mythes, que le mot de génie s'applique, non pas à certains hommes, mais à certaines inspirations passagères dont beaucoup d'hommes sont capables. D'ailleurs (je le dis sérieusement), le génie, qui est une disposition naturelle et extraordinaire à produire telles œuvres déterminées, est moins rare qu'on ne croit, moins rare peut-être que le talent parfait et la véritable intelligence.
Cela reconnu, on citerait peu d'exemples de génie plus authentiques que Gustave Doré. Tout enfant, il
portait le signe de la prédestination. La mémoire des yeux était chez lui surprenante : pour avoir assisté, dans sa ville natale de Strasbourg, à une procession en l'honneur de Gutenberg, il fut capable de la reproduire fidèlement avec les costumes, les enseignes, les chars, jusque dans le moindre détail, et de la jouer lui-même avec ses camarades d'école ; il avait huit ans. Les croquis que miss Roosevelt tire de ses premiers albums sont saisissants par la justesse, la précision, la légèreté du trait. Les parents de Gustave et les amis de la maison en furent émerveillés ; on ne résista pas à une vocation si marquée : à quinze ans, élève au lycée Gharlemagne, il fournissait un grand dessin par semaine au Journal pour rire ; à dix-sept ans, il illustrait deux ouvrages français et un ouvrage anglais ; à dix-huit ans, il était célèbre. IN'était-il pas à mi-chemin de l'immortalité ?
La nature lui avait donné d'abord une incomparable mémoire des formes et des lignes : sans qu'il parût rien regarder, les images se fixaient si bien dans son cerveau qu'il retrouvait sûrement, après plusieurs semaines, la composition d'un tableau ou l'attitude d1un passant dans la rue. Il possédait encore Fimagination qui crée ou plutôt qui transforme : les forêts de sapins de son Alsace lui apparaissaient avec d'étranges couleurs roses et ambrées, des contournements bizarres de branches et de racines et le mystère d'une cathédrale ; il prodiguait les formes fantastiques, les monstres, les chimères, les anges, les démons, tout un monde de Gallot dont il fut sans cesse hanté. Par-dessus tout il
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était déjà grand physionomiste et grand décorateur : ce qu'il y a d'individuel dans un visage, dans un vêtement, dans une tournure, il le saisissait avec la verve et l'ironie d'un maître caricaturiste ; les vastes aspects de la nature, mais d'une nature enjolivée, agrandie et difforme, lui fournissaient des toiles de fond. Tout cela était d'un artiste véritable et puissant.
Soyons justes en effet: Doré laisse une œuvre immense, dont l'immensité même est un extraordinaire mérite ; pour ne parler ni de ses toiles, ni de ses aquarelles, ni de ses eaux-fortes, ni de ses sculptures, il fut et demeure le premier des illustrateurs. Cet art de réaliser les fictions d'un autre, il en fit presque un grand art. Avant lui les vignettes d'un Tony Johannot, d'un Gigoux, d'un Dévéria, étaient gauches et empruntées ; après lui, les compositions d'un Détaille, d un Maurice Leloir, d'un Flameng, sont appliquées, sans verve et sans liberté. Le Rabelais, le Don Quichotte sont des prodiges d'interprétation, de variations sur un thème déjà prodigieusement riche, auquel il ajoute encore* Tout ce que l'auteur sous-entend, Doré le restitue, avec un peu de surcharge quelquefois, mais toujours avec virtuosité. Il a le sens du réel dans la fantaisie (voyez les posadas de son Bon Quichotte, et ces bourbiers où picorent des poussins étiques, et ces loqueteux, et ces souillons, et cette innombrable cour des miracles] ; il a, déplus, l'invention allégorique très subtile (voyez l'illustration de la Préface de Rabelais et du chapitre des Fanfreluches antidotées : c'est un commentaire presque profond) ; enfin, pour l'exécution,
son instinct des lignes courbes, sa prestesse dans les retouches arrondies et les coups de crayon fugitifs lui donnent un semblant de style. Pesant et diffus dans ses planches étudiées, il est merveilleux dans ses esquisses. Là où l'imagination suffît, personne ne le fera oublier. La Bible est trop simple pour lui, La Fontaine trop discret, Cervantes trop bonhomme, Dante trop concentré ; mais dans FArioste il trouve un génie absolument frère du sien : l'invention infatigable, la bizarrerie rendue naturelle, l'air de se moquer du public et de soi-même, beaucoup de personnages et peu de psychologie, beaucoup de vivacité et peu de vie, voilà les lacunes et les mérites de tous deux, et, puisqu'on s'accorde à regarder le Roland comme un grand poème, pourquoi l'illustrateur du Rolandne serait-ilpas un grand artiste ?
Il y a pourtant quelque chose qui nous avertit que Doré n est pas Rubens, ni Rembrandt, ni Véronèse. Pour être maître, il lui manquait d'abord d'être quelqu'un. Son crayon était le plus obéissant interprète de sa pensée ; mais aurait-il pensé s'il n'avait pas eu son crayon ? Bref, je ne sais trop si Gustave Doré était une personne. Dans sa production incessante, il se vidait à mesure qu'il s'emplissait ; comme Dumas, Méry et tous les improvisateurs, il ne possédait pas plus ses idées que le lit d'une rivière ne possède les flots
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qui glissent sur lui. Il était le spectateur et non le maître de sa propre facilité.
Cette facilité était si vigoureuse qu'elle ne supporta jamais d'être contrainte ni dirigée. Sa première vue des choses était d'un créateur ; il prêtait une physionomie à tous les objets ; les hommes, les animaux, les plantes prenaient un caractère dans son imagination ; mais il n^n percevait que la silhouette ; l'accident le frappait beaucoup plus que la forme élémentaire ; l'épiderme l'intéressait plus que le squelette ; ses figures étaient très individuelles et facilement caricaturales. Incapable d'analyser ses sensations, il se bornait à dire d'un paysage : « C'est joli » ; d'un tableau de maître : « C'est rudement bien fait ». Il n'enfonçait sur rien ; ce qui est profond, constant, immuable dans les types et dans la nature lui échappa toujours, et, comme c'est proprement le domaine de l'art, il ne fit que des fantômes de chefs-d'œuvre et ne fut qu'un fantôme d'artiste.
C'est sur cette vue insuffisante de la réalité que son imagination travailla, car il dessinait toujours de mémoire et sans modèle. Gâté par un succès précoce, il n'avait jamais été apprenti ; « gamin de génie », selon le mot insidieux de Théophile Gautier, il avait cru pouvoir se passer de toute école. Comme M. Paul Lacroix, son raisonnable conseiller, l'engageait à étudier l'anatomie, il lui répondit qu'il voyait assez de corps humains à l'école de natation. « D'ailleurs, ajouta-t-il, j'ai toutes sortes ^hommes, de femmes et d'enfants dans la tête. Je connais parfaitement l'anatomie ; je la con-
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nais d'instinct. » Ce n'était en effet qu'une intuition ou plutôt une divination. Il était absolument incapable de copier quoi que ce fût. Une fois, ayant loué un modèle pour se contraindre à l'étudier, il le fit déshabiller, le posa, puis, en le regardant, se mit à dessiner des sapins et des montagnes. Fermé à toute conception générale, il était impuissant à rendre la beauté ; visionnaire, ignorant du monde vrai, il était impuissant à rendre le caractère. Ni l'idéalisme de Phidias, ni le réalisme de Rembrandt, ni l'art antique, ni l'art moderne : que lui restait-il donc?
Il lui restait, hélas ! « d'avoir des idées », chose déplorable quand les moyens d'expression sont imparfaits ou vulgaires. Il fit la Parque et l'Amour, la Gloire cachant un poignard sous des lauriers, l'allégorie du vin de Champagne, etc. ; et, comme il n'avait pas beaucoup de distinction d'esprit, il tomba dans le mélodrame. II avait des coups de pinceau heurtés qui rappelaient les intonations de Mélingue. La Famille du saltimbanque appartenait moins à la peinture qu'à la littérature de l'Ambigu. Il pensait suppléer à la conscience et au travail par les effets, qui sont proprement une tricherie dans l'expression. Les plus faciles le tentaient : par exemple, rien n'est plus aisé, dans une gravure sur bois, que de donner des valeurs par des touches de blanc : Doré les prodiguait. Il violentait toutes les règles pour rendre sensible une intention ; son Don Quichotte, à force d'être maigre, est anatomiquement impossible. Gela passe dans une esquisse humoristique, mais choque dans une composition qui
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prétend au tableau. On voit ailleurs des sourires sans bouche et des larmes sans yeux ; enfin, partout un effort pour franchir les limites de l'art et exprimer beaucoup par des moyens un peu courts. En cela, Gustave Doré n'est pas satisfaisant ni tout à fait honnête ; il raconte tout ce qu'il sent et même quelque chose de plus ; il dessine avec amour-propre et emphase ; il songe trop à se faire admirer et ne parvient qu'à étonner ; c'est un virtuose, ce n'est pas un maître.
Un maître, au contraire, est celui qui ne parle jamais sans avoir quelque chose à dire et ne le dit qu'avec réserve, avec une sorte de pudeur où l'on devine qu'il ne se livre pas tout entier. Un maître est une personne douée de pensée et de sentiment, qui étudie la nature avant de se risquer à l'interpréter. Un maître est une âme candide et fière qui ambitionne plus de se satisfaire soi-même que de ravir les autres, et n'y arrive pas facilement. Un maître est un homme merveilleusement doué, mais qui a beaucoup travaillé ; enfin, pour être grand artibte comme vrai noble, il ne suffît pas de s'être donné la peine de naître.