‹ Esquisses et impressionsChapitre 22 sur 41 · M. HENNER · texte numérisé non relu

M. HENNER

Les détracteurs de M. Henner ont deux grands arguments. D'abord le maître, à leur gré, n'a pas assez d1idées ; son symbolisme est gauche et naïf, sa philosophie est nulle ; puis il se répète vraiment avec une monotonie dont il est le seul à ne pas se fatiguer.

J'adore Henner, et pourtant ces deux reproches ne me chagrinent pas ; je les trouve faux et dérisoires. — Il se répète ! Qu'entendez-vous par là ? Qu'entrant dans une salle les tableaux d'Henner vous sautent aux yeux et vous crient le nom du peintre? Il en est de même pour Corrège, pour Prud'hon, ses grands devanciers. Cela veut dire que l'artiste a un tempérament original et persistant ; que sa façon de comprendre la réalité et ses procédés pour la rendre viennent si bien de sa nature qu'il n'est pas maître d'en changer, plus que de

changer de visage ou de changer de cœur. En art comme en littérature, cette forte empreinte de l'ouvrier sur l'ouvrage s'appelle le style. Personne n'a plus de style que M. Henner. La Source, le Sommeil, Fabiola, YOrpheline, la Créole, Y Hérodiade, qui diffèrent tellement par la conception et le sentiment, ont cependant un air de parenté. On les sent filles du même père, et d'un père qui signe fortement ses enfants. M. Henner fait toujours des Henner, cela est vrai ; mais ne craignez pas que le monde en soit inondé, car il n'y aura jamais qu'un seul artiste pour en faire.

Henner n'a pas d'idées, selon vous. Oh ! je conviens qu'il n'en a pas autant que le Dictionnaire de Larousse, mais il a toutes celles qui sont nécessaires à un grand artiste, non pas des idées de tableaux, comme on dit, dans le genre du Volontaire d'un an ou des Hasards de l'escarpolette, mais de ces idées qui font faire les tableaux, en éveillent le sentiment initial et en dirigent l'exécution. Ses idées sont très générales, très absolues, et l'obsèdent si bien qu'il est presque incapable de faire des portraits ; elles s'interposent entre le peintre et le modèle, que ce modèle soit M. Glaretie ou M. Ravaisson, et déforment la réalité, en sorte que le Henner, le pur Henner, domine toujours.

Si vous me pressez un peu, j'irai même jusqu'à dire qu'il est un penseur complet ; il a le rêve chimérique et l'idée nette : que peut-on demander de plus ? Le rêve d'abord, car il professe visiblement la croyance que le corps de la femme est né de l'écume de la mer, selon la fable antique; que le beau ciel des soirs d^té, bleu

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