RÊVERIE ET SENTIMENT
a. s. m. l'impératrice d'autriciie.
Quoique je sois très amoureux de Votre Majesté pour l'avoir rencontrée deux fois au Prater et une fois dans les allées de Schœnbrùnn, je n'aurais pas l'impertinence de lui écrire sans une raison sérieuse. A vrai dire, ni les titres ni les couronnes ne m'imposent beaucoup, en fût-on comblée comme Votre Majesté ; depuis que j'ai vu un pauvre roi de Hanovre, vieux et aveugle, sur la place de l'Étoile, à Paris, demander son chemin à tâtons et solliciter le bras d une bonne dame qui passait, je suis un peu dégrisé de la supériorité native des princes. Il y a ainsi plusieurs choses dont je suis revenu avant d'y être allé. Pour Votre Majesté, ce que j'adore en elle, c^st d'abord sa beauté, ses longues tresses de cheveux blonds, son regard profond et' franc, sa sveltesse et sa grâce : vous êtes encore jeune, Madame, puisque vous vous faites encore aimer. Sans doute vous avez un grand fils, peut-être un petit-fils (je n'ai pas ici Y Aimanach de Gotha) ; mais, quand on vous voit passer à
cheval, avec votre chapeau penché sur le front et votre longue robe d'amazone, on ne s'en douterait guère. Enfin vous êtes très charitable et d'une façon ingénieuse , imprévue, spirituelle, et vous adorez les beaux paysages et les grands poètes. J'aimerais bien être votre lecteur une semaine ou deux : il y a si peu de gens aimables en ce monde qu'il ne faut pas perdre une occasion de les fréquenter.
Mais Votre Majesté pense bien que ce n'est pas pour lui faire des compliments, que je veux remplir cette grande feuille de papier ministre. A Vienne, les complimenteurs ne manquent pas; il n'y a pas besoin d'en importer de nouveaux. C'est d'affaires, d'affaires pécuniaires, foncières, domaniales et parfaitement ennuyeuses, que je voudrais vous dire un mot bien timide. Les journaux racontent que Votre Majesté vient de passer une saison à Herkulesbad, dans les Carpathes, et qu'elle ordonne d'y construire une résidence pour y revenir souvent. Que j'en suis aise ! J'aime tant ce coin de terre ! et il est doux de savoir les personnes qu'on aime dans un séjour q^on aime. Herkulesbad est un décor qui vous va très bien. Je revois encore la belle route de voiture qui amène les voyageurs de Mehadia, le pont d'une seule arche très hardie, le torrent de la Tcherna obstrué d'arbres déracinés et de blocs tombés des montagnes, les promenades ombragées qui s'élèvent sur tous les versants d'alentour, les ruheplatze où trois bancs sont groupés dans un bosquet, le kiosque de Coronini, celui de Csœrigs, beaucoup plus haut, d'où la vue saute le Danube et confond la neige des Balkans