A L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE
avec celle des Garpathes, l'esplanade où joue la musique en plein air et où les fantassins de Votre Majesté font l'exercice dans leurs vareuses couleur de savon de Marseille. Comme tout cela se réveille dans mon souvenir! Je crois encore entendre à droite, à gauche, devant, derrière, partout, le bruissement des cascatelles qui tombaient sous les arbres.
Eh bien ! il y a, à gauche, quand on arrive, derrière la maison d'un boulanger dont le four vous souffle une haleine chaude en passant, un torrent très solitaire, qu'on ne peut remonter qu'en sautant de pierre en pierre et en se mouillant les pieds, car il n'y a pas de chemin ; on saute, on se mouille et l'on arrive à un penchant de colline très encaissé et tout couvert de hêtres. C'est là qu'il faudrait bâtir le château de Votre Majesté, c'est là que j'aurais bâti ma cabane. On n'y a pas une vue très étendue, mais on n'y est vu depersonne, avantage assez rare, surtout pour une reine. On est en pleine solitude, en pleine sauvagerie ; c'est un délice. Il y a bien aussi le rond-point des trois noyers, derrière le Casino, mais on y est sur le chemin des chercheurs de truffes et des ramasseuses de cristaux. Ce sont des personnes aimables, mais trop bruyantes pour vous et moi.
L'ennui, il faut bien le dire, c'est la musique. On en subit toute la journée. Votre Majesté, je le crains, sera un peu rassasiée de sérénades. Heureusement la musique qu'on fait dédommage de celle qu'on entend ; puis on lit les poètes, on lit cet incomparable Heine que je suis si ravi de vous voir préférer à tous les autres. Oui, c'est encore « un point que je veux vous mar-
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quer », comme disent les bonnes gens de chez nous. Heine est pour nous un dieu comme pour Votre Majesté. Il nous représente la poésie toute pure, dans ce qu'elle a de libre, de fantasque, d'ironique à la fois et de passionné ; il est le seul des écrivains de notre temps qui ait exprimé tout notre temps. Il a . fait des chefs d'œuvre antiques pleins de l'inquiétude moderne, il a fait... que n'a-t-il pas fait? Il vous a fait rire et pleurer d'abord... Aussi quelle charmante idée avezvous eue d'aller à Hambourg voir Mll,e Charlotte Embden, pour la remercier de son frère. Nous en aurions volontiers fait autant. Et cette promesse que vous lui avez donnée solennellement, à cette digne dame qui eut l'honneur de porter dans sa jeunesse un grand nom, cette promesse d'aller déposer une couronne au Père- Lachaise, sur la tombe du poète, n'est-elle pas pleine d'une poésie sentimentale qui nous enchante ? C'est autre chose encore que pour Alain Chartier. Une impératrice qui ferait deux cents lieues pour mettre une couronne d'immortelles sur le tombeau d'un faiseur de vers ! c'est un joli sujet de ballade.
Il est vrai que Votre Majesté a eu peur de venir en France ; elle s'est dit que les rois ne sont pas toujours reçus à bras ouverts chez nous, quoique nous soyons plus accoutumés à en voir que les autres peuples. Alors vous avez délégué l'archiduchesse, votre sœur, à cette religieuse offrande... Et aujourd'hui, c'est fait. Il y a, la-haut, des fleurs déposées par une princesse, envoyées par une impératrice. Que Votre Majesté soit satisfaite ! Nous sommes satisfaits aussi, et comme
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l'exemple des grands est toujours suivi, nous vous promettons de déposer une petite couronne à côté de la vôtre. Heine est un peu de notre pays aussi : certes, c'était un bon Allemand, quoiqu'il n'aimât pas les Prussiens ; mais ce n'était pas un mauvais Français, car il avait bien de la grâce et bien de l'esprit.