RÉCEPTIONS D'ACADÉMICIENS
MM. LÉON SAY ET ROUSSE
18 décembre 1886.
Si les académiciens étaient nommés au suffrage universel comme les députés, M. Léon Say n'aurait pas eu beaucoup de chances d'être élu; M. Rousse n'en aurait eu aucune. Cela prouve simplement que le scrutin populaire, dont nous voyons de si beaux effets en politique, ne serait pas infaillible en littérature. Les personnes d'un sens grossier demanderaient, par exemple, aux candidats d'avoir « fait quelque chose », comme on dit.
L'Académie n'en demande pas tant, et elle a mille fois raison.
Certaines qualités d'esprit, de caractère même, sont un titre plus sérieux que bien des in-octavo. Voyez Doudan : il n'avait presque rien publié; qui dans le public connaissait son nom? Et pourtant quel admirable académicien il eût fait ! Beaucoup meilleur, à coup sûr, que Victor Hugo.
Je ne dis pas qu'on en pourrait citer vingt de même trempe, puisque le propre de ces amis platoniques des lettres, c'est justement que nous autres, gens du par^ terre, nous les ignorons.
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Il en existe cependant, soyez-en sûrs; l'Académie en rencontre quelquefois et se hâte de les appeler à elle ; elle les révèle en les couronnant ; elle fait comme ces navigateurs du xve siècle qui aimaient à planter leur étendard sur des terres inconnues, et dont les conquêtes étaient en même temps des découvertes. Oh ! je ne prétends pas que ces messieurs aient découvert M. Léon Say : il était signalé déjà ; seulement ils ont mis en lumière des faces de son esprit que ses auditeurs du Sénat ou de l'École des sciences politiques n'avaient pu que soupçonner; sous le financier ils ont su trouver le critique fin et le charmant parleur. Quant à M. Rousse, lorsqu'ils l'ont élu en 1880, il n'était guère apprécié que de ses confrères du barreau, et encore avec une mauvaise volonté toute confraternelle ; depuis lors il a plus que justifié leur choix, et, dans ce genre académique pour lequel il semblait né, il a donné les marques d'un talent qui n'a point de supérieur. Si quelques sceptiques se demandaient encore avant-hier pourquoi M. Rousse est de l'Académie, pourquoi M. Léon Say vient d'y entrer, après avoir entendul'un et l'autre personne aujourd'hui ne se le demande plus.
Avouons-le avec candeur, ces deux discours étaient longs — très longs si on en compte les pages, un peu longs seulement si on les entend lire. C'est que la tâche était double. Comme About était mort suns avoir payé ses dettes (je veux dire sans avoir loué publiquement son prédécesseur), il a fallu que son héritier payât pour deux : M. Say a donc loué About pour son compte, et Sandeau pour le compte d'About. C'était un spec-
tacle touchant, quoiqu'un peu prolongé, de voir le fantaisiste si éclatant, si jeune encore et si frais, prendre en croupe le vieux romancier brave homme, déjà suranné par endroits , mal assuré sur ses jambes, pour le faire passer avec lui sous les arcs de triomphe que l'Académie élève à l'honneur de ses morts. Que dis-je? beaucoup de personnes qui ne s'y attendaient guère ont passé dans le même cortège. Qui n'a-t-on pas loué? About, Sandeau, Bastiat, Léon Say, J.-B. Say, Thiers, John Lemoinne, Emile Augier, Louis-Philippe, Sully, Colbert, le duc d'Aumale ont eu chacun leur brin de laurier avec un mot aimable. G'est peutêtre pour cela que les discours ont paru traîner un peu : rien n'est long comme un compliment. Je le sens bien moi-même au moment où je veux en accabler les orateurs de l'Académie ; si cette page leur tombe sous les yeux, qu'ils me pardonnent de ne l'avoir pas abrégée!
On dit que M. Léon Say est un grand financier ; on a raison. Mais on veut faire entendre par là qu'il n'est pas autre chose, et l'on a tort.
Un homme entendu aux finances n'est déjà pas si commun; et si quelqu'un se présentait qui sût équilibrer parfaitement notre budget, on ferait bien de lui ouvrir toutes les Académies. Non seulement il y ferait bonne figure, mais il y rendrait de réels services : l'administration des fonds delà Compagnie n^st pas une petite affaire, et les gens de lettres tout purs ne
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m'inspireraient pour cela qu'une confiance médiocre. Commencez par vous administrer vous-mêmes, leur dirais-je. — Il y a aussi le Dictionnaire, où jusqu'à présent la partie financière est pauvrement traitée. Qu'on ouvre la dernière édition au mot Impôt, voici quelle définition on trouvera : Droit qui est impose sur certaines choses. Ne serait-il pas temps que M. Léon Say passât un peu par là ?
Enfin l'éloquence d'affaires doit être vengée du dédain où la tiennent ceux qui ne sont ni gens d'affaires ni éloquents. Les discussions techniques ne sont audessous de rien ni de personne. Il est si beau de savoir ce dont on parle ! Écoutez plutôt ce passage :
«... Maintenant voici comment on peut pourvoira la dépense. Le cens de notre territoire est de sis mille talents. Faites-en cent parts de soixante talents chacune. Assignez ensuite par le sort cinq de ces parts à chacune des vingt classes, en sorte que chaque classe en donne une à chacune de ses sections. De cette manière, s'il vous faut cent vaisseaux, il y aura soixante talents pour contribuer à la dépense, et douze triérarques. S'il en faut deux cents, il y aura trente talents pour contribuer à la dépense et six triérarques ; enfin, s'il en faut trois cents, l'unité contribuable sera de vingt talents, et il n'y aura que quatre triérarques. »
Cela est extrait, non d'une conférence de M. Léon Say. qui est rarement aussi technique, mais du discours de Démosthène sur les Symmories. Je crois pourtant que, malgré tous ces chiffres, s'il y avait eu une Académie chez les Athéniens, vous auriez trouvé bon que Démosthène en fit partie.
Mais M. Say, qui n'est peut-être pas un Démosthène,
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n'est pas non plus un financier comme celui de La Fontaine, un financier qui « chante peu ». Il chante, ou plutôt il cause avec un grand charme. Ceux qui ont eu le privilège de dîner à la même table que lui ne l'oublient jamais. Tout plaît dans sa conversation, tout fait saillie ; il raconte avec une bonhomie malicieuse que l'imperceptible défautde sa langue rend encore plus originale ; il rit très bien, de toute sa face épanouie, avec un regard de côté qui est à la fois d'un homme riche, d'un homme bon et d'un homme spirituel ; trois qualités qu'il possède commepeu de gens, et qu'ona voulu récompenser en le nommant.
Il a fait son entrée d'un air souriant et s'est assis entre M. John Lemoinne et M. Renan. Bref, tout le Journal des Débats se donnait la main. Il ne manquait que l'arrière-garde, M. Cuvillier-Fleury, très souffrant et confiné chez lui. Quant à M. Weiss, il n'a pas de place làbas, parait-il, et M. Jules Lemaître n'en a pas encore. Ce glorieux et vaillant journal, quia le courage le plus rare, celuide la modération, peut coloniser l'Académie, s'il veut ; je ne m'en plaindrai pas: c'est grâce à lui qu'elle a été déjà libérale sous le despotisme ; la tradition peut s'en continuer.
M. Say a dit avec bonne grâce combien il était gêné en parlant devant ses nouveaux confrères. Cela était plus vrai qu'il n'eût voulu le laisser croire. Lui qui raconte si bien, il n'a pas fait valoir ses récits, il a presque éteint sa Verve ; c'est à peine s'il lui en a échappé
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quelques fusées. En revanche, il n'a pas cherché à « écrire », à faire l'artiste en beau langage; il a parlé, sinon brillamment comme lorsqu'il improvise, du moins avec simplicité, bonne foi et charme. Je crois qu'il n'y a pas une phrase dans son discours ; c'est presque un éloge que cela, surtout quand on pense au genre de phrases qu'il aurait pu faire.
L'anecdote du manteau prêté à Balzac, la boutade sur la collaboration littéraire, la digression sur l'inefficacité de la politesse pour réconcilier les partis, sont parlées avec un esprit de la meilleure marque (je dis parlées, et non écrites). Il y a bien de la justesse aussi dans les réflexions sur la société de 1830 dont Sand.eau est le miroir fidèle. Étrange destinée que celle de cet excellent homme qui fut presque un poète, presque un dramaturge, presque un écrivain ! Vous vous le rappelez encore avec sa grande cape agrafée sous le menton, sa tête chauve, rougeaudeetbienveillante, sesmoustaches de vieux tambour, sa démarche appesantie et son sourire attristé: s'imaginait-on alors qu'il avait fait battre honnêtement tant de cœurs, fait couler tant de larmes innocentes, qu'il avait écrit ou inspiré deux chefsd'œuvre incomparables de notre scène, enfin qu'il était immortel (au moins dans la première moitié de son nom) ? Des sentiments frais et un style fané, des personnages vagues et ennuyeux comme Bernard Stamply, vivants et inoubliables comme le marquis de la Seiglière, des intrigues adroitement filées et des dénouements enfantins, des vues profondes dignes de Stendhal et des naïvetés dignes de Florian, telles sont
les disparates de ce talent qui restera comme quelque chose de gracieux et d'inachevé, comme une rose encore en bouton et qui a jauni au fond d'un coffre, entre des lettres aimées. Il s'exhale de l'œuvre de Sandeau ce parfum attendrissant et suranné ; M. Léon Say l'a discrètement indiqué, avec toute sorte de ménagements et de respects. Il sentait bien que cette sorte d'orléanisme littéraire était, sous tous les régimes, la nuance préférée de l'Académie.
Il fallait d'autres couleurs pour peindre Edmond About. M. Say a mieux aimé nous donner son portrait fait par lui-même. Je ne l'en blâmerai pas, et d'autant moins que ce portrait est fort ressemblant. About avait des côtés agressifs, peut-être même méchants ; mais je veux les oublier : je l'ai trop peu connu sans doute et mal deviné ; des personnes d'une nature exquise et qui l'ont approché de près m'affirment qu'il avait beaucoup de cœur : je ne demande qu'à le croire ; il en avait au moins plein la tête. Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut unique par la verve, par l'invention bouffonne, par l'ironie aiguë, par la bonne grâce même et une souplesse qui passait aisément du persiflage à l'attendrissement. Et quel art de dire les choses, surtout celles qui ne valent que par la façon dont on les dit ! Sa dédicace du Roman d'un brave homme à sa fille est un pur diamant, et la préface adressée à Mme Hachette, et tant de lettres familières qui le font encore vivre dans le souvenir passionné de ses amis ! Non, il n'est pas possible qu'un tel maître écrivain ait été un courtisan, un agioteur et un égoïste; il n'est pas pos-
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sible que Voltaire ait été un fieffé menteur, Beaumarchais un aventurier : l'esprit est une dignité, même quand on n'en a pas d'autre.
About a su aimer ; il a aimé son pays très tendrement, et aussi ses enfants. Je pense à l'émotion pénible de cette famille en deuil que j'apercevais dans une loge isolée, à la partie supérieure de la salle, recueillant les appréciations, les éloges, les critiques sur un mari, sur un père, et tout cela présenté avec un souci du bien dire qui rend l'éloge plus froid, la critique plus pénible. Quelle vanité, bon Dieu ! que tout ce talent et cet étalage académique autour du souvenir d'un mort aimé! Quelle duperie que la rhétorique ! Comme Mme About devait souffrir (j'imagine), même des hommages ! Un mot pourtant a pu la toucher doucement : c'est celui que M. Léon Say a dit de son pauvre enfant PierreAbout,mort si peu de temps après son père. M. Say connaît ces coups terribles ; il a mis dans ce passage tout son cœur de père: le cœur d'une mère a dû le comprendre et l'en remercier.
M. Edmond Rousse est un homme irréprochable. On sait de sa vie privée qu'elle est non seulement sans tache, mais tout entière absorbée par de nobles dévouements. Au Palais, on le juge comme un avocat quelquefois maladroit, mais comme un orateur accompli. On cite sa préface des Œuvres de Chaix d'Est-Ange, qui est un chef-d'œuvre. Enfin, depuis qu'il est de l'Académie, son discours de réception, où il louait Jules
Favre, son discours du prix Montyon et ce dernier discours en réponse à M. Léon Say le mettent au premier rang de nos écrivains.
Je me hâte d'ajouter que les qualités de M. Rousse sont surtout académiques, et qu'iln'en trouverait l'emploi ni dans une assemblée ni à la barre. Il plaide cependant; mais je n'aimerais pas être défendu par lui : il verrait trop les côtés faibles de ma cause et les laisserait trop voir. Il n'a pas cette belle logique du fer à repasser qui va toujours dans le même sens, et qui est la marque des vrais avocats ; c'est un esprit critique : plaideurs et gens de parti, défiez-vous de lui! Il serait capable, à l'occasion, de dire leurs vérités même à ses amis.
En attendant, il ne ménage pas ses ennemis ; ce n'est point par allusions qu'il procède, mais par coups droits. Me voilà! dit-il; j'étais ami du duc d'Aumale ; j'ai défendu les jésuites. Applaudissez ou sifflez, il n'importe ;
Ce que j'ai fait, Messieurs, j'ai cru le devoir faire.
Il y a de la bravoure dans une telle éloquence : le style s'en porte mieux ; il est franc et de bonne trempe. J'y voudrais quelquefois un peu moins d'esprit; mais, en revanche, que j'aime ces passages : « Certaines gens sont les fantômes de ce qu'ils pensent être », et « le demi-jour de pagode » qui éclaire les dédales de l'économie politique! Les traits reposent des périodes, et les descriptions reposent de la critique. C'est un morceau achevé.
MM. LÉON SAY ET ROUSSE
On a quelque idée d'About après cela; on entrevoit Sandeau. On a médit un peu du gouvernement, un peu de l'économie politique; on a souri; on s'est attendri; on s'est donné la satisfaction de saisir des nuances inaperçues des autres ; on s'est consolé de la perte des académiciens morts; on a pris bonne opinion de l'esprit des vivants ; on a passé deux heures, deux grandes heures. Que faut-il de plus? L'Académie est justifiée.
MM. HERVE ET MAXIME DU CAMP
12 février 1887.
En 1847, Chateaubriand, vieilli, morose, ébranlé, sinon attristé par son récent veuvage, mais digne et olympien malgré tout, s'était confiné dans son appartement solitaire de la rue du Bac. Il y achevait de vivre comme il avait toujours vécu, dans la contemplation de lui-même. Il mettait la dernière main à ses Mémoires et s'arrangeait pour la postérité. Une chambre froide, à peine meublée ; un lit de fer à rideaux de linge, une Sainte Famille de Mignard ; une caisse de bois blanc sans serrure, où était empilé le manuscrit bien-aimé : il n'y avait rien de plus. Le soir, une fois la lampe allumée, la porte s'ouvrait, et, sans que le dieu se soulevât de son fauteuil, six ombres discrètes pénétraient dans le sanctuaire. C'étaient Mme Récamier, flétrie par l'âge, aveugle, se traînant à peine et tâchant de sourire encore aux visiteurs qu'elle ne voyait plus; la comtesse Cafïarelli, aimable et vraie femme de bien ; Ballanche, bonne tête frisée de mouton, grand enfant naïf, ami des bêtes, théosophe et sentimental ; Jean- Jacques Ampère, digne, candide, demi-savant, demiorateur, demi-écrivain, incomplet en toutes choses ; enfin M. de Loménie et le duc de Noailles, qui jouaient
MM. HERVÉ ET MAXIME DU CAMP
les confidents. Chateaubriand tirait de la caisse un chapitre des incomparables Mémoires et lisait ; les fidèles le dévoraient des yeux et des oreilles : c'était vraiment la dernière cène. Voilà pourquoi, quand le maître fut mort, l'Académie, respectueuse de son souvenir, lui donna pour successeur le duc de Noailles, grand seigneur, honnête écrivain, bon catholique et disciple bien-aimé du maître. Voilà pourquoi, enfin, nous avons entendu hier, jeudi, l'éloge de cet excellent homme qui avait eu la gloire de connaître un grand homme.
On a dit que M. de Noailles n'avait rien écrit, ce qui est une calomnie ; on le lui a reproché, ce qui est une sottise (hélas ! où trouver aujourd'hui quelqu'un qui n'ait pas écrit quelque chose ?). La vérité est qu'il avait imprimé une brochure sur la maison royale de Saint- Gyr et une histoire de Mme de Maintenon, en quatre volumes, restée inachevée. Cette histoire, faite par malheur sur des documents falsifiés, est un modèle de cette élégante manière d'écrire en usage sous la Restauration. Elle est peut-être au niveau de Barante. Moraliste plutôt que peintre, un peu compassé et vieillot, M. de Noailles est pourtant maître de sa langue ; il est clair, facile, sans grande prétention au style. Il se donne carrière sur toute l'époque de Louis XIV, et, dès qu'il prend un peu plus de champ, il rencontre des vues justes : la physionomie des personnages l'inspire moins que celle des sociétés. Bon esprit, raisonnable et fin, il a mené une vie discrète et de grande allure, quoique retirée. Il lisait beaucoup,
donnait aux pauvres, élevait ses enfants, qui continuent aujourd'hui sa tradition de courtoisie et de studieux loisirs. Je ne crois pas qu'il ait eu à se plaindre de sa destinée ; peut -on même dire que la gloire lui ait manqué ? Il était académicien.
A F Académie, il était le doyen de ce parti des ducs qui a régné moins par sa propre ambition que par la vanité empressée des roturiers et des gens de lettres. M. de Noailles, M. de Champagny, M. d'Haussonville, qui sont morts, M. de Viel-Castel, qui, je crois, vit encore, MM. de Broglie et d'Audifïret-Pasquier formaient une oligarchie dont les plébéiens de l'Académie acceptaient les conseils, les candidats et les dîners. Il ne servait à rien, paraît-il, d'avoir fait Cicéron et ses amis, non plus que les Petites Cardinal, si l'on n'était pas invité et patronné par les ducs. Mais n'en croyez rien, je vous prie ; croyez plutôt que les ducs choisissaient fort bien leurs invités et leurs clients. La meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est que, pour remplacer l'un d'eux, les ducs ont fait choix d'un homme de caractère, de talent, d'esprit, qui est en même temps un démocrate : je veux dire M. Hervé.
Il est vrai que M. Hervé n'est pas un démocrate de la même nuance que son ancien collaborateur M. Ranc; il représente une démocratie dont les aristocrates veulent bien, une démocratie très mitigée, qui comporte un roi, des chambellans et des ducs. Il n'a pas la même politique que M. de Noailles ; mais il lui donne la
MM. HERVÉ ET MAXTME DU CAMP
main ; il fait visite au suffrage universel, mais après avoir fait visite à Frohsdorf. C'est lui-même qui le dit, tranquillement, nettement, bonnement, comme il dit toutes choses.
En lisant son discours, M. Hervé était fort ému ; sa main tremblait, sa voix s'élevait plus que de raison, et lui qui fait si brave figure dans les réunions publiques, frissonnait devant ces petites dames aux yeux étonnés. Qu'est-ce qui le tourmentait ainsi ? Était-ce la conscience des motifs qui l'avaient fait élire 9 Étaitce la conscience de son indignité ? Je ne puis le croire. M. Hervé est un journaliste excellent, s'il faut le lui apprendre ; il a des opinions nettes, une instruction fort nourrie, une logique spécieuse et une forme qui porte sa marque. Des opinions d'abord, et cela importe, car c'est la matière résistante de tout article de journal. M. Hervé proclame et défend les siennes ; il ne se dérobe jamais. Et s'il ne tombe pas dans les grossièretés de M. de Cassagnac, il ne s'évapore pas non plus dans les subtilités et les métaphores vagues.
Remarquez comment est fait chaque article de lui : un point de dogme posé d'abord; puis un appareil de démonstration très rigoureux, et, pour remplir ce cadre, des faits historiques empruntés à une expérience déjà ancienne, un peu livresque et qui émerveille les ignorants. Quand vous risquez une objection : « Voyez les États-Unis, réplique M. Hervé ; voyez l'Irlande, voyez le ministère Villèle ». Et vous qui n'êtes que bachelier, vous voilà réduit au silence. Quant à la forme, elle est sobre, ferme, sûre; elle ne
parait point. Il y eut un temps où M. Hervé affectait l'aphorisme, à la manière de Girardin ; mais il est revenu à la composition naturelle, bien ordonnée, d'un courant continu et abondant : c'est le vrai langage de la polémique. Rien d'académique, mais rien de trivial; une tenue d'homme politique anglais qui argumente, une main dans la poche, avec une lucidité un peu sèche, sans charlatanisme, sans embarras, sans injures. J'aime cette façon : les injures font plus d'effet; mais je n'y crois plus.
Je dirai du discours de M. Hervé que je n'ai rien à en dire. C'est un grand compliment. Tout y est à sa ' place, sans beaucoup d'imprévu, sans beaucoup d'éclat, mais avec une propriété que le voisinage de M. Maxime du Camp rend appréciable. L'éloquence d'apparat comporte quelques hors-d'œuvre dont l'éminent politique s'est abstenu. Il y a bien de l'esprit sous ces formes un peu rigides, mais de l'esprit à la façon des anciens maîtres, qui ne laissaient rien à deviner au lecteur, mais ne lui laissaient non plus rien à désirer. Le mot sur Chateaubriand, « un Louis XIV littéraire », est très fin, mais surtout à la place où il est mis. C'est ainsi que les agréments d'un discours sont de la bonne marque ; je n'aime pas qu'on puisse trop aisément les détacher. Expliquer Mme de Maintenon par une sensibilité rentrée et tournée en ambition n'est qu'ingénieux. Quant aux allusions politiques, elles n'ont pas été perfides, oh ! du tout !... elles ont, tout de même, fait plaisir à M. Francisque Bouillier et à quelques dames. Le reste du discours a fait plaisir à tout le monde.
MM. HERVÉ ET MAXIME DU CAMP
M. Maxime du Camp n'est pas, à. vrai dire, un écrivain ; mais c'est un esprit sans nuages, sûr de luimême et intrépide. On l'écoute d'abord avec un peu de surprise : ce qu'il dit doit lui paraître neuf assurément, car il le débite avec autorité, et alors on se demande où il a fait ses études. Il semble avoir pris la peine de repenser pour son compte des choses qui se trouvent partout ; mais j'avoue qu'il les rêvet d'une forme qui ne se trouve plus nulle part. Il s'exprime comme les personnages âgés dans le théâtre de Gollin d'Harleville ; il ne dit pas : « être député », mais « siéger dans les conseils de la nation » ; il ne dit pas « une réception », mais a un baptême académique », ou bien « les assises solennelles que l'Académie tient pour recevoir un nouvel élu » ; la mort est pour lui « l'aurore des splendeurs éternelles » ; ajoutez à cela « le manteau du pair de France », « la blanche cornette des filles de Saint-Vincent-de-Paul », « l'arène du champ clos », « le linceul de l'oubli mérité », « le jour marqué d'un caillou blanc o, et vingt autres tournures qui affligent. Il est vrai que certaines idées un peu communes deviennent rares par l'expression ; en voici une que je cite pour la profondeur : a La rectitude du jugement trace pour l'honnête homme une ligne droite sur laquelle se meuvent sans effort la fermeté de la pensée et la correction de la vie. » La rectitude traçant une ligne droite sur laquelle se meut la correction : je
crois que j'aurais été assez fort pour penser cela, mais point pour l'écrire. Dans la phrase suivante, il est question d'un « parti moyen, également éloigné des extrêmes où sont les excès » : ici encore, j'aurais trouvé sans beauconp de peine que les excès sont dans les extrêmes ou. les extrêmes dans les excès, mais je n'aurais jamais osé le dire publiquement, surtout devant des personnes qui ont fait toilette pour m'entendre. M. Maxime du Camp l'a osé, non par ironie (l'ironie est étrangère à sa nature), non par dédain du public (il se travaille pour lui plaire), mais par une confiance allègre dans sa propre vigueur d'esprit.
A chaque aphorisme qu'il émet, il prend un sourcil sérieux, il fait un geste de commandement, et l'on voit bien, quand il dit, par exemple, que la mort « toujours trop se hâte », que c'est en effet son opinion. Après tout, n'est-ce pas la vôtre ? Alors que reprochez-vous à M. du Camp ? D'avoir trop raison ? Mais oubliez-vous que le grand écrivain est celui qui exprime les idées de tout le monde dans la langue de quelques-uns ? Et, si les idées de M. du Camp sont celles de tout le monde, sa langue appartient seulement à quelques-uns ; je crois même avoir montré qu'elle n'appartient qu'à lui.
Ce discours académique a cela d'agréable encore qu'il n'est pas du tout composé. Ce n'est pas une harangue, c'est une sorte de conversation de bivouac,' une improvisation de zouave, où les facéties, les souvenirs de jeunesse, les sentences se succèdent avec Un décousu tout militaire. Entre deux épisodes il faudrait fumer une pipe ; puis on reprendrait et on serait toli-
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jours au courant. Observez, je vous prie, la suite des idées dans ce passage, que je résume fidèlement :
« Vous avez eu des prix au concours, Monsieur ; vous êtes entré à l'École normale ; l'éducation de l'École normale n'est pas celle du monde ; vous avez préféré celle du monde, vous êtes donc sorti de l'Université; à propos de l'Université, elle était alors fort malade; mais c'est égal, elle avait un bon ministre : c'était M. Fortoul ; à propos de M. Fortoul, vous savez que son fils s'est bien conduit au Tonkin. Or donc vous avez collaboré à la Revue de l'instruction publique ; il a paru de vous un article sur Salluste. Vous aviez vingt ans. Moi, à vingt ans, je lisais de mauvais romans- En voici les titres, si cela vous intéresse... Or donc, dans cet article sur Salluste, vous n'avez pas parlé de Brutus (dont Salluste d'ailleurs n'a pas parlé non plus) : c'est un mérite, cela. Le gouvernement d'alors était fort soupçonneux. Je suis très heureux de vous recevoir, Monsieur; vous voyez, cela ne m'embarrasse pas du tout. »
On n'a pas plus de vivacité, plus d'aisance dans les transitions. Quel causeur doit être M. Maxime du Camp! Comme j'aimerais à l'entendre une soirée, en Algérie, sous la tente, pour me délasser de ma rhéto* rique et pour oublier tout ce qui est littérature !
La critique est, je ne sais pourquoi, prévenue contre lui. M. Scherer, qui a la mâchoire solide, le happe souvent et ne le lâche pas volontiers. Je pressens l'ar^ ticle qu'il fera ce soir, et je voudrais en adoucir l'effet. La vérité est que ce discours n'est pas ennuyeux ! à
part un développement sur l'Irlande qui a semblé morne, on Ta écouté avec un certain épanouissement; plus d'une anecdote a diverti : ceci, sur Thiers et les fortifications de Paris qu'il s'agissait de construire, est très agréable :
« M. Thiers fut le triomphateur du jour ; il disait, il répétait, il écrivait : « Désormais Parié est imprenable. » Il le croyait ; mais le hasard est ironique. Ce Paris imprenable, M. Thiers fut obligé de le prendre et le prit... »
(Je coupe la queue de la phrase, qui traîne et gâte le reste.) C'est là du bon Maxime du Camp, et même quelque chose de mieux.
MM. LECONTE DE LIS LE ET ALEXANDRE DUMAS FILS
2 avril 1887.
L'Académie française revient à la littérature : elle a reçu d'abord un financier, puis un politique ; aujourd'hui elle reçoit un poète. C'est une grande solennité ; les places sont disputées avec fureur, et, comme les pauvres critiques n'en peuvent plus trouver qu'au paradis, ils se contenteront de lire chez eux les discours, ce qui est déjà un joli régal. Mais d'où vient cette concurrence? Est-ce la poésie toute seule qui attire ainsi les hommes et surtout les femmes? Non : c'est d'abord la curiosité d'entendre un grand sujet traité par de grands talents; c'est ensuite le plaisir du contraste, quand on pense aux choses qui doivent se dire, aux hommes qui les diront et à l'édifice où ils vont les dire. Y a-t-il, en effet, quelqu'un de moins académique que Dumas fils, si ce n'est Leconte de Lisle ? Y a-t-il quelqu'un de moins académique que tous deux, si ce n'est Victor Hugo ? Or c'est à l'Académie que les deux premiers vont faire l'éloge du troisième. Cela devient presque amusant : il est dès lors naturel qu'on attende beaucoup et même qu'on s'écrase un peu. Il arrive souvent qu'on se dispute, qu'on se batte et qu'on s'assassine pour moins que cela.
Il y a, dans le choix des héritiers académiques, une sorte de convenance qu'on observe surtout pour la succession des hommes très illustres. Par déférence envers leur ombre, on les remplace comme ils auraient aimé à l'être (si tant est qu'on aime jamais cela). Quand Corneille mourut, l'Académie donna son fauteuil à son frère Thomas ; Victor Hugo ne laissant pas d'autre frère cadet, on a nommé M. Leconte de Lisle.
C'est une élection qui honore la compagnie. Sans être un poète impeccable et original comme il le croit, M. Leconte de Lisle a écrit quelques-uns des plus beaux vers que je connaisse. Est-il rien de plus achevé, par exemple, et de plus exquis que ceux-ci , dont M. Dumas vient de rafraîchir en moi le souvenir?
Parfois, hors des fourrés, les oreilles ouvertes, L'œil au guet, le col droit et la rosée au flanc, Un cabri voyageur, en quelques bonds alertes, Vient boire aux cavités pleines de feuilles vertes, Les quatre pieds posés sur un caillou tremblant.
La caresse , impossible à analyser , d'une image brillante dans un vers très harmonieux se rencontre à chaque instant dans les trois livres de Poèmes :
L'aile du vent joyeux porte l'odeur des roses Au vieux Liban trempé des larmes de la nuit.
N'est-ce pas une fête pour l'oreille et l'imagination ? Certains poèmes sont merveilleux d'un bout à l'autre : la Ravine Saint-Gilles, la Fontaine aux lianes, Hiérony-
LECONTE DE LISLE ET ALEX. DUMAS FILS
mus, et surtout V Illusion suprême, qui n'est inférieure à rien et où le poète a mis toute sa philosophie avec "tout son art du rythme.
Oui ; mais M. Leconte de Lisle s'assoit à la place de Victor Hugo : c'est là un honneur terrible ; un successeur de Hugo, quel qu'il soit, fait toujours un peu l'effet de Louis le Débonnaire. L'éloge qu'il faut prononcer est surtout décourageant, le prosternement étant presque obligé, et la dignité devant être sauve. On attendait M. Leconte de Lisle à ce discours. D'abord, on se demandait s'il ne le ferait pas en vers, comme autrefois Grébillon, dans l'inexpérience qu'on lui supposait de la prose et du maniement des idées. Puis on voulait savoir s'il se résignerait à être deFavis de tout le monde sur le génie de son prédécesseur, s'il reconnaîtrait sa maîtrise et s'humilierait un peu devant lui. Il me semble que j'aurais conçu cet embarrassant discours sur le thème suivant : « Messieurs, je viens de relire Victor Hugo ; décidément il est bien plus fort que moi » ; j'aurais dit la chose en bon français, avec le moins d'adjectifs possible : après quoi, je me serais assis. Il n'y a pas beaucoup de profondeur là-dedans, mais il y a quelque bonne grâce et même une certaine éloquence.
M. Leconte de Lisle a dit autre chose, avec plus d'éloquence encore, mais peut-être moins de bonne grâce. C'est un récipiendaire de soixante-huit ans, qui est entré à l'Académie presque de force, malgré tout le monde et malgré lui-même. Il l'a fait sentir. L'accent de son discours a quelque chose de hautain
et d'intransigeant, de très violent à la fois et de très contenu; il est chauffé au rouge sombre. On se rappelle le petit sauvage de File Bourbon grandissant sans sourire et sans religion, pieds nus sur un roc dur, se baignant dans l'eau glacée et se fortifiant dans la solitude. On se le rappelle tard venu dans la civilisation qui émousse et polit les angles, ne s'établissant à Paris qu'à vingt-sept ans, révolutionnaire en 1848, puis tout à coup pris d'un grand dégoût des foules, de l'activité, de la vie, ne s'exprimant plus que par hiéroglyphes, mais bouillonnant toujours d'un feu souterrain sous la lave refroidie. Voilà pourquoi ce discours fait éprouver quelque vague malaise : on y devine comme des convulsions intérieures ; voilà pourquoi il est personnel et intéressant : tout n'y est pas éteint et mort.
La forme en est belle, classique, d'une très haute tenue. Il faut pourtant renouveler ici une observation que les vers de M. Leconte de Lisle m'ont souvent donné l'occasion de faire. Il mêle à sa langue propre beaucoup d'éléments empruntés et encore reconnaissablés ; dans ses poèmes, dès qu'il cesse d'être descriptif, on relève chez lui des hémistiches de Corneille, de Victor Hugo, même de Béranger; dans son discours, plusieurs phrases frappent pour avoir été déjà entendues ; les jugements sur Eschyle, Aristophane, quelques autres sont d'une banalité fastueuse : ils paraissent inspirés des cours de littérature de M. Merlet. En même temps, M. Leconte de Lisle est visiblement préoccupé de se soustraire à ces réminiscences ;
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il va chercher de bizarres accouplements de mots pour se bien prouver que sa phrase ou son vers n'a encore été fait par personne. Il est moins soucieux de se ressembler à lui-même que de ne pas ressembler aux autres. La réflexion terrible et vraiment décadente de La Bruyère: « Tout est dit et Ton vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent... », le hante et le tient sans cesse en éveil. En cela comme en tout le reste, ce grand artiste du rythme est vraiment un Alexandrin de la cour des Ptolémées. Il a traduit Théocrite mieux qu'Homère, dont la grâce ionienne et indéterminée lui échappe ; je n'en suis pas surpris : il est un des contemporains de Théocrite ; il en a l'érudition, l'habileté manuelle, l'effort vers l'originalité, l'absence de physionomie, de geste, d'accent, enfin de tout ce qu'on entend par le naturel. Merveilleux artiste après cela et, en certaines parties, impérissable.
M. Leconte de Lisle met sa force de précision dans les mots plutôt que dans les pensées. Il a cependant une philosophie : M. Paul Bourget et M. Jules Lemaître l'ont vue et l'ont même trouvée profonde ; il faut donc qu'elle le soit. D'abord une philosophie de l'histoire, qui ressemble un peu trop, pour mon goût, à celle de M. Madier deMontjau: l'Inquisition, la Saint-Barthélemy, la révocation de FËdit de Nantes, enfin les atrocités qu'on voit dans les musées de figures de cire, voilà le résumé des temps anciens. Cela explique, dans les Poèmes tragiques, la pièce des Siècles maudits, et beaucoup d'autres ; cela explique aussi, dans le dis-
cours d'aujourd'hui, la tirade sur « les noires années du moyen âge, années d'abominable barbarie », et la critique presque inintelligente du Torquemada de Victor Hugo, où la seule idée originale de ce drame manqué est méconnue et remplacée par un lieu commun chétif. Je ne m'étonne ni ne m'irrite de cette étroitesse de jugement : d'abord parce qu'elle est sincère, ensuite parce qu'elle est intéressante, enfin parce qu'elle prouve seulement que M. Leconte de Lisle a connu le christianisme trop tard, à l'âge de la logique, quand l'âge de la sensibilité était passé.
La haine des religions n'est pas à elle seule un système de philosophie. Elle n'en est, pour M. Leconte de Lisle, que la première assise. Le couronnement, c'est le nihilisme universel (car je n'ose pas dire le panthéisme, quoique le bon sens le veuille) avec l'idéalisme le plus pur :
Et vous, joyeux soleils des naïves années, Vous, éclatantes nuits de l'infini béant, Qui versiez votre gloire aux mers illuminées, L'esprit qui vous songea vous entraîne au néant.
Et dans la harangue de l'Académie: « Les choses... n'existent et ne valent que par le cerveau qui les conçoit et par les yeux qui les contemplent. » Cela est, je crois, assez net. Hors de nous, rien n'existe ; ce monde n'est qu' « apparences vaines ». Toutes les métaphysiques sont des chimères, comme toutes les religions sont des duperies. Dès lors le déisme un peu incohérent et bénin de Victor Hugo paraît dérisoire. « Il se
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rattache... aux dogmes arbitraires des religions révélées », dit M Leconte de Lisle avec un respectueux haussement d'épaules. Quant à lui, il ne se rattache à rien ni à personne, si ce n'est peut-être à Lucrèce et, pour remonter plus haut, à Prométhée.
Vue d'une telle hauteur de négation, la littérature n'est plus qu'un passe-temps de condamné ; c'est « tresser de la paille dans sa prison », comme dit de Vigny. Pourtant ce jeu intéresse M. Leconte de Lisle. Il a sur son art des vues très nettes et que je trouve très belles, sinon très justes toujours. Il oppose la poésie au didactisme rimé , ce qui est une injure au xvne siècle ; mais il appelle ce même siècle <c l'époque organique de notre littérature », ce qui est une intuition merveilleuse et un grand éloge. Supprimer , comme, il le fait, la poésie française de Ronsard à Victor Hugo parait, au premier aspect, monstrueux ; au second, enfantin; mais on s'aperçoit, au troisième, que ce n'est qu'une affaire de définition. En revanche, il dit avec un dédain qui a grand air et qui sonne juste: « ... Si nous admettons volontiers en France, pour articles de foi et sans trop nous inquiéter de ce qu'ils signifient, certains apophtegmes , décisifs en raison même de leur banalité, tels que : « La poésie est un cri du cœur ; le génie réside tout entier dans le cœur (ceci s'adresse à Musset), nous oublions plus volontiers encore que l'usage professionnel et immodéré des larmes oflense la pudeur des sentiments les plus sacrés. » Et ailleurs : « Les sentiments tendres, les délicatesses, même subtiles, acquièrent, en passant
par une âme forte, leur expression définitive ; et c'est pour cela que la sublimité des poètes virils est la seule vraie. » Ce n'est pas , on le reconnaît , Fapologie de Hugo seulement que M. Leconte de Lisle fait ici. Gomme il arrive toujours, sa poétique n'est qu'une définition de sa poésie. Par là elle est un peu courte ; par là aussi elle est compacte, vivante, digne d'étude et de respect.
Tel est ce discours d'un poète, sobre, abstrait, sans vives images et presque sans couleur, dépourvu de récits, d'anecdotes et de toutes complaisances pour le public. Tel est ce poète lui-même, altier, intraitable comme un barbare, inébranlable comme le dieu Terme, médiocre penseur, détestable académicien et grand artiste.
Qui devait répondre à M. Leconte de Lisle ? Le hasard des dates et l'usage désignaient M. Maxime du Camp .; mais devant un sujet de pure littérature, l'excellent polygraphe se récusa. Puis on voulait un orateur illustre pour soutenir devant le grand nom de Hugo le prestige de l'Académie. On s'adressa à M. Augier : M. Augier avait déjà risqué un petit discours sous l'Arc de Triomphe ; il refusa net. On pensa à M. Jules Simon : M. Jules Simon était le secrétaire d'une autre Académie; on aurait eu l'air d'emprunter le secours d'un voisin ; d'ailleurs M. Simon avait été trop l'ami de Hugo pour parler de lui avec le détachement qu'on souhaitait. On eut l'idée de M. Renan:
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M. Renan « tournait décidément trop au comique ». Alors on fît choix de M. Alexandre Dumas, qui est fameux, exercé dans la parole, indépendant, grave et religieux à l'occasion : M Dumas accepta.
En général, je me méfie un peu des hommes de théâtre abordant l'histoire littéraire et la haute esthétique. Je me rappelle comment M. Sardou nous révéla, le jour de sa réception, qu'il y avait trois tragiques grecs. Ces esprits toujours neufs et conquérants n'orrt pas beaucoup de critique. Ils découvrent tout et s'émerveillent des moindres choses ; ils entrent dans la littérature comme une noce entre au Louvre. Mais M. Dumas n'est pas seulement un homme de théâtre ; il s'est proposé, selon son propre aveu , de raconter V histoire sainte dans le langage du Petit Poucet (1) ». Je dirais qu'il est le premier moraliste d'aujourd'hui, s'il n'était en même temps le seul. Sa langue, quoique composite, est vigoureuse et belle. Il a des idées franches et un style franc.
Seulement, il a trop d'idées, et, comme l'une jaillit de l'autre, à l'infini, son éloquence est intarissable. Il avait composé, à la débridée, soixante-dix pages de discours pour répondre à M. Leconte de Lisle. Tout le xixe siècle y passait, sans omettre Béranger ni Alexandre Soumet, avec citations à l'appui. Il eût fallu quatre heures d'audience, ce dont personne ne se serait plaint, mais aussi quatre heures de parole, ce qui fatigue un peu. Alors M. Dumas a fait plus court, ou
(1) Préface de Y Étrangère.
plutôt il a raccourci ce qu'il avait fait. On ne peut pas dire de son discours, comme d'Hassan, qu'il l'a fait tout petit pour le faire avec soin : non, ce n'est pas un nain; c'est la moitié d'un géant, chose assez différente.
11 ne s'est d'ailleurs point piqué de composition ; ce grand tronçon de harangue n'en offre pas, mais n'y prétend pas davantage. C'est une causerie magistrale, comme celles qu'il fait, en vareuse de laine, à sa table de travail, émaillée de souvenirs, de citations, de mots étincelants et sonores. « Connaissez-vous ces vers? dit-il tout d'un coup. Attendez, je vais vous les dire. » Il se lève, prend sur le rayon un livre souvent feuilleté, retrouve la page cornée et se met à lire. Comme il lit merveilleusement, c'est une fête, une' fête sans programme, mais qui n'en est que plus charmante. Ainsi sa réponse académique est devenue une véritable anthologie ; si l'on en retranchait ce que tout le monde sait par cœur , elle serait presque trop courte.
L'improvisation se fait bien sentir peut-être çà et là , par exemple, « une immortalitémutuelle » n'a pas grand sens, faute d'une recherche plus attentive de l'expression. Après avoir lu quelques vers sur le requin « à l'œil terne, impassible et lent », M. Dumas conclut: « Ainsi se fortifiaient votre énergie et votre volonté ». Cela veut-il dire que M. Leconte de Lisle, enfant, se battait contre des requins, et que c'est une bonne école pour tremper le caractère ? Outre ces quelques hiatus de pensée, deux ou trois phrases ne se tiennent pas ; mais ce sont des vétilles. En revanche, il y a de
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l'esprit partout, sinon dans le courant même des idées, du moins à droite et à gauche. La forme ordinaire de cet esprit est celle que donne l'habitude de la scène : le mot ou la tirade. Voyez le développement sur l'Évangile et la description du grand édifice qui symbolise l'œuvre de Hugo, ce sont des pages d'éclat ; et, à côté de cela, que de traits semés en courant ! « Les dieux , dit M. Dumas , quittaient à chaque instant l'Olympe pour avoir commerce avec les hommes et quelquefois avec les femmes. » C'est un joli mot, mais qui fait un crochet, si l'on peut dire, et suppose les zigzags de la conversation. Ceci, sur les pessimistes, est encore agréable et facile : « La mort a du bon ; mais l'homme lui préférera toujours la vie, pour commencer. » Ceci enfin, sur Victor Hugo, est une vraie perle : « A quinze ans, il monte dans sa tète, et il n'en redescend plus jusqu'à sa mort. »
C'était le boulevard des Italiens répondant à la forêt vierge. M. Dumas et M. Leconte de Lisle ne se sont pas contredits : ils ne se sont pas entendus. Ils représentent deux natures d'esprits irréconciliables. M.Dumas n'est pas un artiste aux yeux de M. Leconte de Lisle, qui lui reprocherait certaine dédicace du Bijou de la reine à M. Henri Lavoix, pleine de blasphèmes contre l'art divin des rythmes ; mais M. Dumas a été plus loin : non seulement il a méprisé les vers ; il en a fait et les a imprimés. M. Leconte de Lisle, d'autre part, sensible aux plantes des tropiques, aux bêtes féroces, et, avec cela, d'une psychologie faible et artificielle, semble à M. Dumas quelque chose d'intermé-
diaire entre un mandarin chinois et un jongleur hindou. Voilà pourquoi cette discussion sur le caractère vrai de la poésie n'a été qu'un perpétuel et inconscient malentendu. Le public a applaudi l'un et l'autre orateur, se laissant gagner successivement par deux vérités apparentes et momentanées. C'est le talent sans doute qu'il applaudissait : alors il avait deux fois raison.
La malignité de M. Dumas envers ]a mémoire de Hugo était attendue et n'a surpris personne. M. Dumas ne pense jamais à son propre successeur. Mais ce qu'il faut reconnaître, c'est que le seul reproche qu'il ait fait au grand ami de son père n'est pas d'ordre littéraire. Il n'a complaisamment exposé aux sourires que la prodigieuse vanité du poète. Hélas ! c'est un travers de métier, et la prose n'en sauve pas toujours. Chateaubriand était jaloux de Napoléon; Lamartine était jaloux de Jésus-Christ ; Victor Hugo, arrivant le troisième, ne fut plus jaloux de personne. Voilà pour les morts : ne parlons pas des vivants.
Si Victor Hugo changea souvent d'opinion et de parti, ce n'est pas, je crois, dans l'unique intérêt de sa gloire : il changea comme la France changea ellemême. M. Leconte de Lisle l'a bien dit : il avait incarné « en quelque sorte la conscience agitée de son siècle », de ce siècle qui ne portera pas le nom de Victor Hugo, mais ne portera le nom d'aucun homme, parce qu'il a pour caractère d'être précisément le siècle de tous les hommes. Le poète lui-même n'a pas été seulement un grand versificateur, comme le veut
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M. Leconte de Lisle, ou un grand ambitieux, comme le veut M. Dumas : ii a fait des œuvres parfaites et immortelles ; il a surtout achevé d'affranchir le talent ; en montant au premier rang, il y a fait monter avec lui le génie, le génie simple et roturier, l'art tout humble de faire de beaux vers, la littérature en un mot, devenue supérieure à tout. L'Académie, interprète de la littérature, eût peut-être dû l'en remercier. Puisqu'elle y a manqué, c'est nous, les plus humbles apprentis de l'atelier, qui le ferons.